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Séance du 10 février 2021 (compte rendu intégral des débats)

M. Loïc Hervé. Très bien !

M. le président. La parole est à Mme Sylvie Robert (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

Mme Sylvie Robert. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, dès le mois de juin dernier, la sociologue Anne Lambert alertait sur la gravité spécifique de la crise pour les jeunes. À la fois révélatrice des maux et des inégalités qui les frappent depuis de nombreuses années, elle a pour effet de les décupler, au point de dégrader plus encore les conditions d’insertion dans la vie adulte.

Sa préconisation se révélait donc sans appel : « On a longtemps pensé que l’âge de la jeunesse pourrait ouvrir l’éventail de la reproduction sociale et élargir l’espace des possibles : cette illusion tombe, les cartes ne sont pas rebattues. Pour aide les jeunes, et notamment les plus précaires, il faut une réponse massive et d’envergure de la part des pouvoirs publics. »

Notre groupe appelait déjà de ses vœux une réponse « massive et d’envergure », lors d’un débat que nous avons eu ici en faveur de la jeunesse, l’été dernier. Si les termes de la discussion ont quelque peu changé, puisque vous avez décidé mes chers collègues du groupe écologiste – je vous en remercie ! – de vous concentrer sur le fonctionnement des universités et le malaise étudiant, les conclusions, bien qu’actualisées, risquent d’être forts similaires.

Quant aux constats, si nous pressentions – bien plus que nous ne mesurions ! – l’impact désastreux de la crise sur les jeunes à l’époque, les effets sont désormais visibles, quantifiables et analysables, de telle sorte qu’il est impossible d’ignorer l’urgence d’agir.

Il existe tout à la fois une forme de continuité dans ce malaise étudiant, et une discontinuité manifeste dans son ampleur, et donc dans les remèdes à y apporter, ce qui m’amène plutôt à caractériser ce « malaise » comme une « détresse ».

Ainsi, aux trois cassures, pédagogique, économico-sociale et psychologique, du premier confinement répondent aujourd’hui trois risques de rupture identiques.

En premier lieu, la rupture académique peut encore être évitée en s’assurant que l’année universitaire 2020-2021 ne soit pas une année blanche. Il s’agit d’appliquer le mantra selon lequel « il faut sauver le second semestre », et permettre à tous les étudiants d’être, au maximum, et en fonction de la circulation du virus, en présentiel.

La jauge actuellement fixée à 20 %, soit un jour de présence par semaine, constitue un premier pas, mais il est primordial qu’il ne soit pas le dernier. En cas d’amélioration sanitaire, il est essentiel de pouvoir l’augmenter, c’est pourquoi nous recommandons d’élaborer dès à présent, en dialogue avec les universités, différents scenarii, pour un retour progressif plus important, peut-être jusqu’à 50 %. Je vous rappelle que certains étudiants n’ont jamais eu l’occasion de rencontrer en personne leurs enseignants…

En anticipant, nous donnons aux étudiants, mais aussi aux universités, la perspective et la visibilité qui leur manquent terriblement aujourd’hui. Les établissements pourront ainsi être plus réactifs et adapter les protocoles aux situations spécifiques de chaque campus. Madame la ministre, faites-leur confiance !

Car toute souplesse supplémentaire et toute heure supplémentaire en présentiel sont précieuses ! La course contre la montre ne se joue pas seulement face au virus, mais aussi vis-à-vis de la rupture pédagogique et du décrochage, qui est son corollaire.

Sans prétendre à l’exhaustivité, trois problématiques se posent avec acuité pour le second semestre.

Tout d’abord, il est nécessaire de disposer d’un cadre pour les évaluations, par-delà les incitations et les incantations. Les étudiants ont en effet besoin d’un cadre stabilisé, protecteur et rassurant, qui tienne compte du contexte actuel, et ne soit pas générateur de stress ni d’angoisse.

Il nous faut aussi réfléchir à un mécanisme compensatoire pour les étudiants qui n’auront pas pu réaliser leur stage.

Enfin, il est indispensable de soutenir les enseignants et enseignants-chercheurs qui, pour beaucoup, ont mis entre parenthèses leurs travaux de recherche.

La deuxième rupture est d’ordre économico-social. La précarité étudiante ne constitue plus seulement un risque, elle est évidente et devient même alarmante. Pour s’en convaincre, il suffit de constater les longues files d’attente devant les épiceries solidaires que mes collègues ont évoquées à plusieurs reprises.

Des phénomènes jusque-là considérés comme marginaux prennent une dimension considérable et inacceptable, à l’image de la précarité menstruelle, qui toucherait une étudiante sur trois !

Au fond, l’évolution est en miroir de celle que traverse la société dans son ensemble. Des étudiants qui n’étaient pas dans une situation financière délicate avant la crise sont en train d’y tomber. Deux publics en particulier semblent très vulnérables : les étudiants internationaux – avec la problématique des titres de séjour – et ceux dont les familles sont juste au-dessus des seuils.

Votre gouvernement s’efforce de réagir, madame la ministre. Néanmoins, des acteurs de terrain et des étudiants nous font part de l’existence de deux écueils principaux. Le premier a trait à l’absence de stratégie globale pour lutter contre la précarité étudiante. Si les aides ponctuelles sont bienvenues – je m’en félicite –, elles ne constituent pas pour autant une réponse durable et synoptique au défi actuel. Leur caractère ponctuel et éclaté apparaît en décalage avec le nécessaire accompagnement financier sur le temps long, dont bon nombre d’étudiants ont besoin, y compris ceux étant à la recherche d’un premier emploi. À cet égard, il est assez étonnant que vous ayez supprimé l’aide à la recherche du premier emploi, créée sous le précédent quinquennat, pour y revenir aujourd’hui sous d’autres formes…

Le second écueil réside dans la mise en œuvre des mesures annoncées, et singulièrement dans les lourdeurs administratives, qui peuvent limiter le recours aux aides d’urgence. Comme pour les autres domaines, il est urgent de simplifier les procédures, et de renforcer les équipes, notamment au sein des Crous et des services universitaires de santé.

Nous ne pouvons ni accepter ni nous résoudre à cette paupérisation croissante des étudiants, nous ne voulons pas que la jeunesse soit exsangue au sortir de la crise !

Nous devons agir sur deux échelles. Premièrement, nous préconisons, à court terme, de revaloriser les bourses, de simplifier l’ensemble des procédures relatives aux aides d’urgence, et de suspendre sans délai la réforme des aides personnalisées au logement (APL) pour les étudiants, en particulier pour ceux qui bénéficient d’un contrat de professionnalisation.

M. Pierre Ouzoulias. Très bien !

Mme Sylvie Robert. Il est totalement inconcevable et incompréhensible, dans une période aussi tragique pour les jeunes, qu’une réforme plonge certains d’entre eux plus encore dans la précarité et le désarroi !

Deuxièmement, à plus long terme et de façon plus structurante, nous réitérons notre demande d’ouvrir le bénéfice du revenu de solidarité active (RSA) dès 18 ans, conformément à la proposition de loi déposée par notre groupe, et de mener une consultation approfondie pour la mise en œuvre d’une allocation d’autonomie pour chaque jeune. Que cette crise nous permette au moins de repenser l’émancipation et l’insertion dans la vie active de notre jeunesse !

La rupture psychologique, quant à elle, dérive des deux précédentes ; elle en est même la conséquence directe. Passez-moi l’expression, mais les chiffres font froid dans le dos ! Près de 800 000 étudiants présenteraient un état de souffrance psychique ; 11,4 % des 70 000 étudiants interrogés par le Centre national de ressources et de résilience (CN2R) ont cultivé des idées suicidaires – et que dire des drames survenus ces derniers mois !

L’isolement pesant depuis près d’un an et l’amoncellement des difficultés, qu’elles soient financières, sociales, académiques ou administratives, finissent vraiment par fragiliser dangereusement la santé mentale des étudiants. Il faut aussi le préciser, l’épidémie actuelle révèle au grand jour les failles de notre système de soins, qui a toujours été plus tourné vers le curatif que le préventif. Or les manques de notre politique de prévention se font aujourd’hui ressentir.

Outre le renforcement des moyens dévolus à la médecine universitaire, notamment les bureaux d’aide psychologique universitaire (BAPU) et le service santé des étudiants (SSE), il convient une nouvelle fois de veiller également à l’opérabilité des mesures déployées.

Le « chèque psy », que mes collègues ont évoqué, est une bonne mesure. Il faut que le dispositif soit simple d’accès pour l’étudiant. Beaucoup de professionnels nous ont alertés sur l’absolue nécessité de ne pas limiter ce chèque à trois consultations, le suivi psychologique d’un étudiant requérant parfois plus de rendez-vous.

De manière analogue, la mise en place progressive des tuteurs, qui est une bonne chose, doit être assouplie et simplifiée. Il est un peu difficile, pour des étudiants dont l’engagement est remarquable, de respecter l’obligation d’effectuer entre dix heures et quinze heures de tutorat tout en poursuivant leur cursus. Nous retrouvons les mêmes insuffisances. Madame la ministre, n’établissez pas de critères trop restrictifs ! N’alourdissez pas les procédures, faites confiance aux universités : laissez-leur plus de souplesse et de latitude pour qu’elles puissent se saisir convenablement des dispositifs.

En conclusion, mes chers collègues, j’aimerais souligner les efforts des étudiants et, plus globalement, de notre jeunesse, en métropole comme en outre-mer. Je pourrais notamment évoquer la formation ; nous aurons l’occasion de reparler de Parcoursup dans les mois qui viennent. À cette jeunesse qui a accepté de mettre sa vie entre parenthèses pour protéger les plus vulnérables, nous sommes profondément redevables. Et nos obligations, notre devoir collectif à son égard iront au-delà de la crise sanitaire. La réparation que nous lui devons s’inscrira dans une durée bien plus longue ; elle devra être à la hauteur de l’abnégation de ces jeunes.

Notre exigence, que j’espère commune, sera de nous souvenir, de permettre une réparation juste, de composer de nouveaux espoirs. Car l’esprit de responsabilité dont ces jeunes font preuve aujourd’hui devra être le nôtre demain ! (Applaudissements sur les travées des groupes SER, CRCE et GEST.)

M. le président. La parole est à Mme Alexandra Borchio Fontimp. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

Mme Alexandra Borchio Fontimp. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, concertation, stabilité et cohérence : voilà ce que souhaitent les étudiants et la communauté enseignante ; voilà ce dont a besoin l’université !

Les efforts consentis par nos étudiants en cette période de crise sanitaire sont immenses. Ne connaissant finalement que peu de formes graves de la covid-19, ils sont soumis à des restrictions rigoureuses de leur mode de vie, entraînant pour beaucoup une grande précarité. D’innombrables témoignages illustrent cette détresse étudiante.

À cela s’ajoute l’incertitude face à l’avenir. Notre jeunesse, considérée comme inébranlable, montre aujourd’hui les stigmates d’un combat qu’elle ne peut pas supporter à elle seule.

Les récentes annonces du Président de la République, même si elles prennent en compte une partie des revendications, ne peuvent pas être considérées comme suffisantes. Ces mesures d’accompagnement ont été mises en œuvre en réaction à la crise étudiante. Et c’est ce manque d’anticipation qui plonge dans le désarroi des milliers de jeunes.

Rappelons l’action dynamique et concrète des collectivités. Je le constate notamment dans mon territoire. Région Sud, le département des Alpes-Maritimes et les communes sont mobilisés de toutes leurs forces pour le bien-être des étudiants. La métropole Nice Côte d’Azur présente en ce moment même de nouvelles actions. Le village de Gilette, quant à lui, organise une collecte pour leur venir en aide.

Sur le terrain, je dialogue régulièrement avec des étudiants et des membres de la communauté enseignante. Ces échanges m’ont amenée à alerter rapidement le Gouvernement, puis à proposer la demande de reprise, à hauteur de 50 %, ainsi que l’accélération et la systématisation de l’offre de vaccination pour les volontaires.

L’université passe avant tout par des interactions entre professeurs et étudiants. Couper ce lien, c’est donc amoindrir l’envie que les étudiants ont de se lever tous les jours pour apprendre. Rétablir un rythme de travail à 50 %, que les cours à distance ont tendance à diluer, permettra de sortir les étudiants de l’isolement et d’une solitude où s’érode jour après jour leur motivation. Limiter à 20 % le présentiel ne permet pas de résoudre toutes les inégalités. Il faut poursuivre les efforts.

Étudiants en classes préparatoires, en brevet de technicien supérieur (BTS) et à l’université ont les mêmes droits, mais ne bénéficient pas des mêmes conditions garanties par l’État. Et c’est notamment cette différence de traitement qui suscite l’incompréhension. En quoi ce brassage serait-il différent ? Je crois qu’il faut cesser cette infantilisation, qui sacrifie cette génération.

Dorénavant, il s’agit non plus seulement de corriger les erreurs du passé, mais de ne pas les répéter. Cette pandémie nous oblige à repenser l’université dans son ensemble et dans toute sa complexité. La crise a, certes, mis à nu des failles structurelles, mais elle ne les a pas créées. En ce sens, saisissons-nous de l’occasion pour les combler. L’urgence est absolue, et nous devons investir sur le long terme.

Il faut, à mon sens, renforcer le principe d’autonomie des universités. Chaque composante présente une spécificité.

Mme Alexandra Borchio Fontimp. Je pense par exemple à la filière sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps). Ces particularités ne permettent pas aujourd’hui une application uniforme des mesures décidées par votre ministère. Il y a un vrai besoin de flexibilité !

« Il faut de la cohérence, de la clarté et un cap. » Ce ne sont pas mes mots, madame la ministre ; ce sont ceux du chef de l’État. Les incessantes variations réglementaires constituent donc un défi. Pour ne plus courir de manière erratique après la crise, il faut cesser cette valse délétère de circulaires et présenter une stratégie de long terme. Il n’est plus possible qu’étudiants et enseignants aient pour seul gouvernail l’inconstance. Cette exigence est rendue encore plus urgente par la menace d’un nouveau confinement.

Il faut aussi admettre que la formation des étudiants en ressort dégradée. Il est donc impératif d’y remédier. Pour cela, il faut non seulement préparer dès à présent la rentrée prochaine, mais aussi réfléchir à un plan de restructuration de l’enseignement supérieur.

Pour terminer, l’effet de masse lié aux très bons résultats obtenus en licence amène à reconsidérer les modalités de sélection à l’entrée en master. Des pistes de réflexion existent. Les universitaires les tiennent à votre disposition.

La crise sanitaire a le mérite de faire vaciller des certitudes établies, de questionner les discours dominants et de rappeler les décideurs à leur devoir d’humilité. Elle a vu aussi une remarquable mobilisation des établissements d’enseignement supérieur et de recherche pour assurer au pied levé, dans des conditions difficiles, la continuité de leurs missions académiques.

La France gagnerait à se réconcilier avec les acteurs de ses territoires en abandonnant ses tentations récurrentes de concentration, afin d’accepter de promouvoir une différenciation.

Connaissance et reconnaissance vont de pair. C’est l’un des principaux défis des temps qui s’ouvrent. Le chantier est immense. Tout cela réclame ce qui a tant manqué jusqu’à présent : de l’anticipation, de la cohérence et des moyens à la hauteur de l’enjeu ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. le président. La parole est à M. Jean Hingray. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)

M. Jean Hingray. Madame la ministre, « on veut un amphi, pas un psy ! » Cette phrase-choc, rappelée par mon collègue et ami Pierre-Antoine Levi, devrait être complétée par : « On veut un vaccin, c’est plus sain ! »

Il faut ouvrir au plus vite nos universités. Trop de destins, trop d’histoires, trop de vies, trop d’avenirs sont en jeu. Des artistes, des chercheurs, des entrepreneurs, des praticiens en herbe sont en pleine régression, en pause prolongée. Tous sont en souffrance, beaucoup à l’agonie, en détresse, précarisés, hors sol, désorbités, sacrifiés. On préfère faire l’aumône d’un psy plutôt qu’offrir un vaccin. Demandez aux parents et aux grands-parents ce qu’ils pensent de cette catastrophe annoncée !

Il ne s’agit pas d’opposer une classe d’âge à une autre, une génération à une autre. Le serment d’Hippocrate ne fait pas de priorité entre un patient âgé et un jeune patient. Mais le serment d’Hippocrate constitue-t-il l’alpha et l’oméga de la conduite d’une nation ? Ne faut-il pas introduire un délit de non-assistance à génération en danger ? Surtout quand il faut compter sur elle pour prendre le relais, financer nos retraites, fonder des familles, inventer, créer et aller de l’avant ?

Il n’y a pas que des décideurs politiques pour lancer l’idée d’une vaccination des étudiants comme prélude à la réouverture des universités et comme témoignage du prix que nous attachons à la jeunesse de notre pays. J’entends de grands médecins plaider pour une vaccination des étudiants. Le professeur Didier Sicard, ancien président du Comité consultatif national d’éthique, l’a proposée. Le professeur Jean-Luc Dumas, ancien doyen de la faculté de médecine de Bobigny, le rejoint.

Cette stratégie de vaccination des étudiants est d’autant plus pertinente que le vaccin AstraZeneca ne semble pas adapté aux plus de 65 ans, comme le précisent les autorités de santé allemande et autrichienne. L’agence du médicament italienne recommande un « usage préférentiel » pour les 18-55 ans, et cette barre des 55 ans a également été retenue par le chef de l’unité de coordination anti-covid en Bulgarie.

Le vaccin n’est pas contre-indiqué pour les plus de dix-huit ans. Bien au contraire : son taux de couverture est excellent !

Qui nous reprocherait de passer aux actes en faveur d’une vaccination étudiante ? Pas les 2,7 millions d’étudiants, ni leurs familles, ni la communauté pédagogique et encore moins le monde économique ! Mais qui demain ne nous le reprocherait pas si nous n’agissions pas aujourd’hui ? Imaginez l’ampleur d’un tel procès : il pourrait renvoyer notre avenir « façon puzzle » dans tous les coins de l’Hexagone.

Bien entendu, être vacciné ne signifie pas abandonner les gestes barrières individuels. Nous saurons le rappeler aux intéressés, et ils sauront prendre des engagements.

Si le distanciel est devenu une modalité, voire une consigne, luttons de toutes nos forces pour que le présentiel demeure un acquis. C’est aussi la condition de la santé mentale de toute une génération en danger.

La raison et la science nous permettent d’espérer. Il ne manque que le courage pour franchir le pas et, pour beaucoup, dont je suis, quitter cette zone d’inconfort qui consiste à laisser notre jeunesse dans les limbes, morts-vivants dans l’antichambre la vie ! (Applaudissements sur les travées du groupe UC. – Mme Victoire Jasmin applaudit également.)

M. le président. La parole est à M. Jacques Grosperrin. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Jacques Grosperrin. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, le malaise grandissant des étudiants affectés par la crise covid inquiète. Leur précarité augmente massivement et accentue des situations déjà très fragiles. Les effets délétères de la situation et l’anxiété qu’elle suscite ont des conséquences graves sur la santé mentale des jeunes, accrues par l’isolement et les cours à distance.

Décompensation, stress, dépression, idées de suicide… les signaux de détresse et de souffrance psychologique sont multiples, même si les statistiques disponibles sont globalement insuffisantes.

Les difficultés économiques sont provoquées en particulier par l’arrêt de nombreux jobs étudiants. Près de six sur dix ont réduit ou arrêté leur activité rémunérée en rendant leur location, entraînant ainsi l’arrêt de leurs études. Des demandes d’aide alimentaire les concernent massivement. Elles représentent à ce jour près de 30 % de l’augmentation. Certaines images de files d’attente ont légitimement choqué.

L’aggravation de la situation s’observe également avec le sentiment d’une forme d’abandon et d’inutilité. S’estimant insuffisamment écoutés et sollicités par les pouvoirs publics, ces jeunes voient leur horizon s’obscurcir sans constater une réaction qui soit à leurs yeux à la hauteur des enjeux et de leur peur quant à l’avenir.

Cette détérioration n’a été prise en compte que tardivement et de manière insuffisante, malgré de nombreuses alertes. Je mesure chaque jour la difficulté de la tâche du Gouvernement en cette période exceptionnelle. Mais nous devons tous ensemble être beaucoup plus exigeants en faveur du monde étudiant.

Madame la ministre, tant que des mesures d’éradication du virus ne seront pas applicables, il faut de toute urgence adapter la stratégie du pays à tous les secteurs d’activité et n’abandonner personne.

La vie sociale des jeunes étudiants est essentielle. Les dernières annonces du Gouvernement, bien que tardives, vont dans le bon sens, mais manquent d’ampleur : un jour par semaine en présentiel, avec une jauge maximale de 20 %, deux repas par jour à un euro, un accompagnement psychologique sous forme de chèque pour ceux qui sont en mal-être… En tout cas, la toute récente décision qui leur permet de manger dans les espaces des Crous avec un protocole sanitaire renforcé va dans le bon sens et accompagne utilement le retour très partiel. Je tiens à vous remercier de votre engagement décisif en ce sens, madame la ministre.

Je ne néglige pas d’autres aides décidées depuis le début de la crise, parfois en décalage avec les ressentis de terrain et le vécu en temps réel des étudiants. J’ai eu copie de la lettre de la présidente de l’université de Franche-Comté et de Bourgogne, signée par d’autres présidents de composantes. Il y est fait référence à l’immense désespoir des étudiants, avec une interrogation sur la différence de traitement entre les étudiants en université et ceux qui sont dans les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) ou en BTS, où la scolarité est maintenue. La question résonne. Elle se pose ainsi : la jeunesse universitaire est-elle moins précieuse que celle qui étudie dans les lycées ?

Il nous faut donc des priorités.

Donnez priorité aux échelons locaux de proximité les plus aptes à prendre en compte les difficultés sociales des étudiants. Régions, départements et villes ont un rôle plus important à jouer. Il faut leur garantir budgétairement les conditions d’une prise en charge optimale pour tous. Aujourd’hui, c’est d’une dimension territoriale des solidarités dans la proximité que nous avons besoin. Des incompréhensions entre l’État et les territoires doivent être levées.

Donnez priorité à un calendrier de reprise des cours en présentiel, en liaison avec une campagne volontariste de tests et de vaccination. Rien ne l’interdit à ce stade, malgré les incertitudes sur l’évolution de la pandémie. Cette génération est précieuse. Il faut que la vaccination soit effective pour toutes les étudiantes et tous les étudiants. Cela apportera la preuve de leur importance.

Donnez priorité à l’action des collectivités locales pour accepter la mise en place des dispositifs d’emploi, de formation, de stages, adaptés à la période.

Donnez priorité à chaque université, dans sa singularité et son autonomie, pour trouver des solutions appropriées à ses propres difficultés. L’institution elle-même a ses propres difficultés, mais elle est épuisée par les changements.

Donnez priorité à la réflexion sur l’ensemble des dispositifs et critères d’aides, de bourses et de revenu étudiant de façon sérieuse, sans excès idéologique, mais sans tabou. Nous sommes pour une prise en compte améliorée des inégalités constatées ou vécues, sociales comme territoriales. Chaque étudiant doit pouvoir vivre dignement dans ses études, et non de ses études ! Les comparaisons internationales doivent nourrir utilement nos réflexions et inflexions. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Frédérique Vidal, ministre de lenseignement supérieur, de la recherche et de linnovation. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, je tenais tout d’abord à vous remercier d’avoir organisé ce débat. Je suis très heureuse que la question des étudiants et de leur avenir intéresse la Haute Assemblée en ce début du mois de février 2021.

Pour ma part, j’ai bien pris en compte ces difficultés, et vous le savez : nombre d’entre vous ont pu m’accompagner lors de mes nombreuses visites sur le terrain dès le premier confinement.

Dès le premier confinement en effet, les étudiants comme les enseignants, nous ont alertés, en indiquant que nous devions préparer cette rentrée universitaire. C’est ce que l’ensemble des personnels ont fait durant tout l’été ; je tiens à les en remercier, et je crois que nous pouvons collectivement leur rendre hommage.

À un âge où l’on rêve de tous les possibles, où l’on entre dans l’enseignement supérieur, il est très difficile de se dire que l’avenir se résume finalement à un écran. Il y a un besoin immense de retrouver du lien social, du lien humain, tant pour les étudiants avec leurs camarades et avec leurs professeurs que pour les professeurs eux-mêmes, car il est extrêmement difficile d’enseigner sans le regard interrogateur des étudiants.

Ainsi que je l’ai indiqué, la question a été posée dès la sortie du premier confinement, avec une incertitude, qui ne vous aura pas échappé, sur les conditions sanitaires. Les établissements ont travaillé sur plusieurs scénarios. Ils ont travaillé sur une reprise en présentiel, que nous souhaitions tous ; elle a pu se faire, pour quelques semaines seulement malheureusement, puis elle a été en demi-jauge lorsque les cas de clusters ont commencé à apparaître dans les établissements, mais aussi lorsqu’un certain nombre de responsables politiques ont qualifié la situation dans les facultés de « catastrophique » et ont cru bon d’affirmer que la jeunesse accélérait la transmission du virus.

J’ai toujours défendu le fait que les établissements d’enseignement supérieur n’étaient pas des lieux où l’on se contaminait en suivant les enseignements.

Cela va me permettre de répondre à l’une de vos premières interrogations. Je pense que vous avez tous un jour ou l’autre fréquenté un campus universitaire. Si c’est le cas, vous vous rappelez certainement à quel point la vie sur un campus est différente de la vie dans un lycée.

Certains étudiants, parce qu’ils suivaient un cursus au sein d’un lycée, ont pu continuer à bénéficier de cours en présentiel au moins avec des jauges à 50 % ; c’est déjà ça. Mais la diffusion de photos dans les établissements et des mouvements comme #BalanceTaFac sur les réseaux sociaux ont petit à petit installé l’idée que les facultés étaient des lieux de contamination. Et les spécialistes et auteurs de recommandations ou conseils divers et variés ont estimé qu’il était essentiel de fermer les établissements d’enseignement supérieur. C’était le début du deuxième confinement. Le Gouvernement a refusé ces fermetures.

Certes, il y avait effectivement peu d’étudiants. Mais croyez-moi : ceux qui ont pu continuer à aller dans les bibliothèques universitaires ou à bénéficier des salles de ressources, avec l’accès aux ordinateurs, aux réseaux, étaient contents que les universités ne soient pas entièrement fermées. Partout où il était nécessaire de maintenir des enseignements en présentiel, par exemple dans les disciplines avec des travaux pratiques, ces enseignements ont pu être maintenus.

Si entre 7 % et 8 % seulement des étudiants fréquentaient les établissements, la volonté a été de ne pas fermer ces derniers.

Dès le mois de novembre, nous avons commencé à travailler à des protocoles sanitaires qui devaient être susceptibles de s’adapter à tout, y compris à la remontée du taux de contamination ou à l’apparition de variants. C’est pour cela que c’était long et compliqué. Vous avez été plusieurs à le souligner, il n’y avait rien de pire que d’annoncer, de changer d’avis, puis de recommencer. C’était ce dont les établissements ne voulaient pas.

Avec les établissements, nous avons mis en place des protocoles pour trois étapes dès le début du mois de janvier.

La première étape était de faire revenir les étudiants les plus fragiles. Les enseignants ont constaté combien il était essentiel de faire revenir les étudiants, notamment les étudiants internationaux, ultramarins et ceux qui vivaient extrêmement difficilement le confinement et les cours à distance, par petits groupes et de leur faire rencontrer d’autres étudiants, d’où l’importance et le rôle des tuteurs.

La deuxième étape a été de faire revenir les étudiants inscrits en première année. Comme ceux-ci n’avaient passé que quelques jours ou quelques semaines au sein des écoles et des universités, ils n’avaient pas eu le temps de se faire des camarades. Certains d’entre eux venaient d’autres régions, voire d’autres pays. Le besoin de créer des liens susceptibles d’être ensuite maintenus via les réseaux sociaux s’exprimait majoritairement pour les primo-entrants.

Et la troisième étape était de pouvoir faire revenir tous les étudiants, quel que soit leur niveau, sur les campus. C’est ce à quoi nous sommes arrivés à partir du lundi 8 février.

Tous ces protocoles ont été préparés et coconstruits avec les établissements. Oui, il est difficile de refaire des emplois du temps ! Mais l’immense majorité des membres du personnel et du corps enseignant sont prêts à faire des choses compliquées pour que les étudiants reviennent, car les étudiants sont – et pour moi aussi ! – leur boussole et leur priorité.

Le travail très important mené avec l’ensemble des établissements est rendu plus compliqué encore – c’est important de le souligner – par la multiplicité des envies. Parmi les personnels, certains estiment dangereux de venir travailler et préfèrent rester en télétravail. Parmi les étudiants, certains sont retournés vivre avec leur famille et n’ont pas envie de revenir ; d’autres – ils existent aussi – ont des difficultés à revenir, car ils ont rendu leur appartement ; d’autres encore se trouvent très bien et veulent continuer à étudier à distance. Pouvoir identifier ces différents profils est un défi supplémentaire pour les établissements.

Comme j’ai eu l’occasion de le préciser, le taux de présence aux examens est resté le même qu’au premier semestre de l’année 2019-2020. Cela signifie que le système universitaire et le système des écoles ont tenu, que les enseignants-chercheurs sont allés chercher les étudiants et que les tuteurs ont joué leur rôle. Tout le système s’est mobilisé au service des étudiants.

Certes, tout n’est pas parfait ; tout ne fonctionne pas. Mais je voulais saluer le travail des personnels et des étudiants pour les étudiants.

Cela a été évoqué, et j’y reviendrai, de nombreux étudiants sont en souffrance. Mais il y a aussi des étudiants qui ont dépassé ces souffrances et qui ne demandent qu’à aider, à participer. Il faut les saluer.