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COMPTES RENDUS DE LA COMMISSION DES AFFAIRES ETRANGERES, DE LA DEFENSE ET DES FORCES ARMEES


Mardi 6 juin 2006

- Présidence de M. Serge Vinçon, président -

Amérique latine - Audition de M. Jean-Michel Blanquer, Recteur de l'Académie de Guyane

La commission a procédé à l'audition de M. Jean-Michel Blanquer, recteur de l'Académie de Guyane, sur la situation politique en Amérique latine.

Accueillant M. Jean-Michel Blanquer, M. Serge Vinçon, président, a rappelé que les changements politiques intervenus récemment en Bolivie et au Chili, venant après ceux, déjà plus anciens, du Brésil et de l'Argentine, conduisaient à s'interroger sur un mouvement propre à l'ensemble du continent sud-américain, qui se caractériserait par de nouvelles politiques économiques et sociales, tout comme par un nationalisme plus sourcilleux et un éloignement plus marqué par rapport aux Etats-Unis. Il a également évoqué l'incidence des politiques conduites par certains responsables sud-américains sur les enjeux énergétiques mondiaux.

M. Jean-Michel Blanquer, pour son propos introductif, a dégagé trois lignes de force dans l'évolution politique, économique et internationale récente de l'Amérique latine :

- tout d'abord, une poursuite de la consolidation démocratique engagée depuis une quinzaine d'années, comme en témoignent le déroulement satisfaisant des processus électoraux et les alternances politiques ;

- la recherche d'un nouveau modèle économique, alors que, dans le passé récent, les conceptions néo-libérales ont été mises en oeuvre de manière beaucoup plus prononcée en Amérique latine que partout ailleurs ;

- enfin, un affaiblissement de la position des Etats-Unis, amorcé depuis plusieurs années, mais actuellement en voie d'approfondissement.

Evoquant les évolutions politiques internes en Amérique latine, M. Jean-Michel Blanquer a souligné la nécessité de relativiser certaines perceptions européennes. Les succès électoraux de la gauche dans certains pays ne doivent pas occulter les positions que la droite conquiert ou consolide dans d'autres, comme en Colombie, avec la réélection du président Uribe, ou au Mexique avec la situation favorable de Felipe Calderon, candidat du Parti d'Action nationale du Président Vicente Fox, pour la prochaine élection présidentielle. Par ailleurs, les notions de gauche et de droite ne recouvrent pas les mêmes réalités qu'en Europe, d'autres clivages pouvant s'avérer plus pertinents. Il faut noter cependant une tendance à la bipolarisation (comme en Colombie) qui est parfois porteuse de tension, mais aussi de clarification.

M. Jean-Michel Blanquer a néanmoins distingué trois tendances majeures dans les évolutions politiques internes des pays d'Amérique latine :

- l'affirmation d'une gauche de gouvernement, qui représente un phénomène nouveau au regard de la tradition historique du continent, et qui est illustrée par les cas du Chili, de l'Uruguay et surtout du Brésil, avec la consolidation de l'assise du président Lula qui se ressent au-delà de son seul pays ;

- le développement d'une gauche populiste incarnée par le président vénézuélien Hugo Chavez, bien que ce dernier soit avant tout un militaire et un nationaliste ; cette mouvance revendique une influence sur tout le continent, en relais de celle exercée par Cuba ; elle entend utiliser comme levier la puissance énergétique pour mieux affirmer sa ligne politique ;

- enfin, l'existence d'une droite de gouvernement venant d'enregistrer un succès notable avec la réélection en Colombie du président Uribe, crédité de sa fermeté dans la lutte contre la guérilla ; cette mouvance de droite développe sa propre philosophie économique et sociale ; elle est proche des Etats-Unis, comme en témoigne la signature avec ces derniers d'un traité de libre commerce par la Colombie, tout comme par le Pérou.

M. Jean-Michel Blanquer a observé qu'au-delà des positions exprimées dans les discours ou des tensions liées à la présence de certains éléments des Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) sur le territoire vénézuélien, le dialogue entre la Colombie et le Venezuela était maintenu et les relations entre les deux pays s'étaient apaisées. Ces relations constitueront une des clefs de l'évolution politique du continent, au même titre que le développement de la puissance brésilienne.

M. Jean-Michel Blanquer a ensuite évoqué la situation régionale, marquée à ses yeux par une véritable crise des projets d'intégration. Il a rappelé que deux visions s'affrontaient. La première, soutenue par les Etats-Unis et incarnée par l'ALCA (zone de libre échange des Amériques), vise à promouvoir le libre commerce de l'Alaska à la Terre de Feu. Elle a recueilli l'approbation de plusieurs pays d'Amérique centrale, de la Colombie et du Pérou, qui pourraient être rejoints par l'Uruguay. Le Mercosur, quant à lui, est plus influencé par le modèle européen, puisqu'il comporte potentiellement un projet d'intégration politique et institutionnelle. Le Mercosur est toutefois paralysé par les divergences de vues entre ses membres, et notamment par la crainte éprouvée par les « petits » pays que sont l'Uruguay et le Paraguay, face au Brésil et à l'Argentine. Motivé par l'adhésion de la Colombie à l'ALCA, le retrait du Venezuela de la Communauté andine des Nations porte un coup décisif à cette dernière en tant que projet d'intégration et renforce la bipolarisation autour de l'ALCA, d'une part, et du Mercosur, de l'autre. L'arrivée du Venezuela dans celui-ci serait plutôt vue favorablement par l'Argentine, qui souhaite un rééquilibrage face à la puissance brésilienne. Les divergences entre pays constitueront toutefois un obstacle important à l'intégration régionale, tout comme la rivalité pour le leadership entre le président brésilien Lula et le président vénézuélien Chavez, qui n'a pas hésité à prendre parti dans les scrutins présidentiels des autres pays du continent. La question de l'énergie, aussi bien la production que les réseaux de distribution, sera cruciale au cours des prochaines années. Elle sera à la fois un facteur d'union (nécessité de construire des réseaux communs, de marquer des solidarités, de définir une position internationale) mais aussi de division (comme le montrent les tensions entre la Bolivie et le Chili ou plus récemment les divergences d'intérêt entre Bolivie et Brésil). La relation entre le Brésil et le Venezuela dans le futur sera une clé des évolutions de l'Amérique du sud en la matière.

M. Jean-Michel Blanquer a ensuite souligné l'autonomie politique de plus en plus affirmée prise par le continent sud-américain vis-à-vis des Etats-Unis. Les choix de politique énergétique en offrent l'illustration et les Etats-Unis, dépourvus de prise sur cette nouvelle orientation politique, sont désormais contraints d'adapter leur stratégie traditionnelle en jouant davantage sur la diplomatie.

S'agissant des relations avec l'Europe, M. Jean-Michel Blanquer a considéré que le récent sommet Union européenne - Amérique latine, à Vienne, s'était soldé par un échec. L'Union européenne, du fait notamment des divergences en matière agricole, n'est toujours pas en mesure de conclure des négociations commerciales avec le Mercosur, alors qu'elle est plus facilement parvenue, paradoxalement, à nouer des accords avec des pays comme le Mexique ou le Chili, qui avaient déjà traité avec les Etats-Unis. Le phénomène se produit de nouveau avec les négociations Union européenne-Amérique centrale, motivées en grande partie par l'existence d'un accord entre cette région et les Etats-Unis. Par ailleurs, les relations Union Européenne-Amérique latine ne pourront véritablement déboucher sur un axe politique efficace que lorsque les pays d'Amérique latine auront surmonté leurs propres difficultés et trouvé un accord sur leur propre modèle d'intégration régionale.

M. Serge Vinçon, président, évoquant la place de la France en Amérique latine, s'est interrogé sur l'impact du récent déplacement dans la région du président de la République. Il a par ailleurs souhaité des précisions sur la présence et les objectifs de la Chine dans cette partie du continent américain.

M. Didier Boulaud s'est demandé si l'éloignement de la plupart des pays latino-américains par rapport aux Etats-Unis était seulement provisoire et s'il ne s'expliquait pas surtout par les autres engagements internationaux de ces derniers, en particulier en Irak. Il s'est ensuite enquis de la place de l'Europe et de la France en Amérique latine, puis s'est interrogé sur la détermination des gouvernements latino-américains à lutter contre les inégalités, seul moyen de prévenir le retour de l'instabilité politique.

M. Michel Guerry s'est également interrogé sur le lien entre la démocratisation réelle des pays de la zone et leur évolution sociale. S'agissant de la Colombie, il a demandé à M. Jean-Michel Blanquer si, aux yeux des présidents Chavez ou Castro, les FARC étaient encore des « révolutionnaires » ou simplement des « narcotraficants ».

M. Robert Bret a souhaité des précisions sur l'émergence politique des Amérindiens qui, pour l'Amérique latine, constitue un tournant politique majeur après quelque cinq siècles d'oppression. Il s'est par ailleurs interrogé sur le rôle régional de l'« Alternative Bolivarienne des Amériques » (ALBA) regroupant la Bolivie, le Venezuela et Cuba, parallèlement aux processus du Mercosur et de l'ALCA (zone de libre-échange des Amériques). Il s'est enfin inquiété de ce que la stratégie économique de l'Union européenne en Amérique latine privilégie davantage l'action des grands groupes industriels par rapport au codéveloppement.

M. Jean-Michel Blanquer a apporté les éléments de réponse suivants :

- Cuba et le Venezuela sont des pays clés pour l'avenir des négociations de paix en Colombie. Cuba vient d'ailleurs de jouer un rôle important pour la réalisation de négociations avec l'ELN. A cet égard, la récente réélection du président Uribe devrait permettre une phase nouvelle de modération. Le président colombien pourrait atténuer son discours radical sur la guérilla et s'appuyer sur sa nouvelle légitimité pour engager des négociations avec les FARC, si celles-ci veulent bien l'accepter. Par ailleurs, l'émergence, pour la première fois en Colombie, d'une « gauche de gouvernement » autour de M. Carlos Gaviria, dont le « pôle démocratique » a rassemblé 22 % des suffrages, est aussi un élément de contexte favorable ;

- les FARC sont plurielles et rassemblent des fronts qui n'ont pas toujours les mêmes positions. Le président vénézuélien fait preuve de prudence à l'égard des FARC, par crainte des conséquences de leur activité sur le territoire même du Venezuela et parce qu'il peut redouter des débordements sur sa gauche en politique interne. L'implication des FARC dans le narcotrafic est reconnu par tous et elles-mêmes ne s'en cachent pas, mais cet aspect n'affecte que peu leur crédibilité, qui repose justement sur leur puissance ;

- l'affaiblissement de l'influence des Etats-Unis, même s'il est relatif dans la région, n'est pas seulement transitoire. La maturation démocratique des pays latino-américains est entrée dans une phase irréversible et l'Amérique du sud (plus que la méso-Amérique) vit désormais une indépendance véritable à l'égard de leur voisin du nord. Après le temps de l'hégémonie, puis de la domination, on est aujourd'hui dans celui du partage d'influence ;

- la Chine est un nouvel acteur essentiel en Amérique latine et participe à la concurrence d'influences qui s'y exercent. Elle est un investisseur et un importateur majeur dans la zone et sa présence très active atteste d'une évolution sensible des relations internationales ;

- l'Union européenne n'a pas une approche homogène de l'Amérique latine, alors même que ces deux ensembles sont culturellement très proches et que des traditions communes et des coopérations anciennes les relient. L'Europe et l'Amérique latine sont cependant éloignées à l'aune des intérêts relatifs de l'Union européenne, qui privilégie traditionnellement l'Asie, l'Afrique ou le Proche et Moyen-Orient.

La politique des grandes entreprises et des grands groupes industriels européens est différente et ceux-ci ont pris l'Amérique latine au sérieux depuis longtemps. A cet égard, la politique des pays européens dans cette zone n'est pas à la hauteur de celle des grands groupes industriels, même si elle a pu, ici et là, conduire à quelques échecs, comme en Argentine ;

- l'émergence du mouvement amérindien est un élément, en effet, essentiel. Cette montée en puissance est constatée depuis plusieurs années, parallèlement à la démocratisation engagée dans les années 80. Des identités amérindiennes sont ainsi apparues dans des pays où elles étaient inconnues auparavant, comme en Colombie. Ces identités sont aujourd'hui dynamiques, aussi bien au Mexique qu'au sud de la Colombie. L'accès au pouvoir de leaders « indigénistes » peut être un facteur de modération en ce qu'il est l'occasion de réformes sociales et qu'il permet de réduire un certain « racisme » anti-blanc, « anti-colonisateur », « anti-bourgeois », qui pouvait conduire à de nouvelles dérives dans certains pays ;

- l'Amérique latine reste la zone du monde la plus inégalitaire, mais les partis représentant les classes défavorisées engagent, comme au Brésil, au Venezuela ou en Argentine, des réformes sociales qui permettent une réduction, même très légère et très lente, de l'inégalité ;

- le poids historique de la France en Amérique latine reste important : en particulier, sa présence culturelle y est forte, même si la coopération scolaire et universitaire gagnerait à être revitalisée. Sur le plan économique également, les grandes entreprises françaises sont implantées et actives. Tout cela crée un terrain favorable à des initiatives politiques. A cet égard, le récent déplacement du chef de l'Etat est significatif, ayant impliqué à la fois des grandes entreprises et des projets de coopération, notamment dans les domaines universitaire et scolaire. Enfin, il convient de ne pas oublier que la présence française dans la région, à travers les Antilles et la Guyane, constitue un atout que l'opinion française n'apprécie pas toujours à sa juste valeur.

M. Serge Vinçon, président, s'est interrogé sur le risque d'un retour de certaines armées de la région dans le champ politique, comme on avait pu le constater tant de fois dans le passé. Il s'est ensuite demandé comment la solidarité latino-américaine s'exerçait sur la question de la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies et a enfin souhaité savoir si, après la réélection du président Uribe en Colombie, un nouvel espoir était possible quant au sort des otages et, en particulier, de celui de Mme Ingrid Betancourt.

M. Jean-Michel Blanquer a apporté les éléments de réponse suivants :

- si les armées des pays de la zone restent puissantes, elles ont abandonné toute volonté de conquête du pouvoir, étant conscientes de ne pas être en mesure de proposer de modèle politique ou économique alternatif. Si le risque d'instabilité demeure élevé dans certains pays, le risque de coup d'état militaire est désormais faible ;

- il y a une volonté sud-américaine de peser davantage sur le plan international et cela peut passer par l'existence d'un siège de membre permanent du Conseil de sécurité pour le Brésil. Mais ce pays suscite parfois de la crainte chez ses voisins qui, s'ils souhaitent affirmer la place de l'Amérique latine sur la scène internationale, n'entendent pas que le Brésil exerce un monopole de cette représentation ou impose ses vues. Le Brésil lui-même est parfois plus tenté d'exercer son influence vers d'autres puissances du sud, comme l'Inde ou l'Afrique du Sud, que sur ses « petits » voisins ;

- la situation des otages et de Mme Betancourt pourrait évoluer. Le président Uribe a accepté les propositions formulées par la Suisse, la France et l'Espagne et s'est montré plus ouvert sur l'éventualité d'un accord humanitaire. La balle est à présent dans le camp des FARC, auxquelles il importe de présenter toute conclusion d'un accord humanitaire comme un premier pas vers un accord politique plus général. C'est un sujet sur lequel il est important d'agir beaucoup et de parler peu.

M. Didier Boulaud s'est interrogé sur l'influence respective de l'Espagne et du Portugal en Amérique latine.

M. Jean-Michel Blanquer a répondu qu'on constatait deux réalités très distinctes : l'Espagne a entrepris une reconquête financière  du continent, où son influence économique est considérable. L'influence de l'Espagne au sein de l'Union européenne est très importante à cet égard, se considérant comme l'interface naturelle vis-à-vis de l'Amérique latine. En revanche, l'influence du Portugal est réduite au Brésil, ce dernier entendant, par ailleurs, exercer un rôle de leader dans le monde lusophone.

Nomination de rapporteurs

Puis, la commission a ensuite désigné comme rapporteurs :

- M. Jacques Blanc sur le projet de loi n° 3110 (AN - XIIè législature), en cours d'examen à l'Assemblée nationale, autorisant la ratification du traité relatif à l'adhésion de la République de Bulgarie et de la République de Roumanie à l'Union européenne ;

- M. Philippe Nogrix sur le projet de loi n° 361 (2005-2006) autorisant l'approbation de l'accord entre le Gouvernement de la République française et l'Agence pour la sécurité de la navigation aérienne en Afrique et à Madagascar relatif à l'établissement à Paris d'une délégation de l'Agence pour la sécurité de la navigation aérienne en Afrique et à Madagascar et à ses privilèges et immunités sur le territoire français et de l'avenant n° 1 à cet accord.