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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION AUX DROITS DES FEMMES


Jeudi 17 février 2011

- Présidence de Mme Michèle André, présidente -

Audition de M. Fernand Duchaussoy, président de la Fédération française de football

Mme Michèle André, présidente. - Nous sommes heureux d'accueillir M. Fernand Duchaussoy, président de la Fédération française de football (FFF), accompagné de Mme Elisabeth Bougeard-Tournon, dont le titre de chef de projet du développement du foot féminin et de la féminisation du football nous enchante.

Je vous remercie d'avoir répondu à l'invitation de notre Délégation. Celle-ci, qui existe depuis 1999 et compte 36 collègues, femmes et hommes, a un rôle classique dans la fabrication de la loi : elle intervient pour veiller au respect de la problématique de l'égalité ; elle a aussi une fonction de contrôle du gouvernement ; enfin, elle prépare tous les ans un rapport qui fait l'objet d'une publication. Nous avons travaillé en 2009 sur les femmes dans les lieux de privation de liberté puis en 2010 sur la parité en politique. Notre rapport s'intitulait « Il faut sauver la parité », mais - l'on doit savoir reconnaître quand on n'a pas marqué le point - nous n'y sommes pas parvenus pour les conseillers territoriaux. Cette année, nous avons choisi pour thème les femmes et le sport. Nous avons bien avancé, entendu des historiens qui nous ont montré que le sport ressemble à la société ; nous avons ensuite entendu des fédérations très féminines, comme la gymnastique volontaire. Nous avons envie d'entendre maintenant parler de foot, car nous n'avons pas ignoré le comportement de l'équipe féminine à un moment où les garçons n'avaient pas tant de succès. Nous voudrions aussi votre assistance auprès de la FIFA qui a admis que certaines équipes participent aux Jeux Olympiques de la Jeunesse de Singapour, coiffées d'un « couvre-chef », substitut du voile islamique, un sujet sur lequel je vous avais alerté par courrier.

M. Fernand Duchaussoy, président de la Fédération française de football. - Je vous remercie de cet accueil. Ainsi, vous avez écouté des fédérations féministes...

Mme Michèle André, présidente. - Féminines !

M. Fernand Duchaussoy. - Ce n'est pas véritablement le cas de la Fédération française, non parce qu'il y aurait une approche différente pour les femmes, mais en raison du poids de l'histoire : historiquement, le foot est dédié aux mâles, et nous avons une réputation de machos, ce qui n'est pas le cas.

Nous avons pris un virage historique quand une femme a accédé à la vice-présidence de la Ligue du Football Amateur. Cela a beaucoup surpris, mais j'ai voulu monter notre volonté de donner une plus grande place aux femmes sur le terrain mais aussi parmi les 350 000 bénévoles licenciés. Quand un gamin joue au foot, on a tendance à se tourner vers son père en oubliant qu'il a aussi une mère.

La baisse du nombre de licenciés que nous avons subie cette année est liée - contrairement à ce qui a été écrit à chaud, après l'Afrique du Sud - à des raisons de crise économique. Les clubs, et pas seulement les clubs de foot, sont aujourd'hui en grande difficulté. Les 8% de départs concernent surtout des dirigeants. J'ai présidé un petit club dont un boucher payait les maillots. Comment rembourser aujourd'hui les déplacements, le plein d'essence pour amener des jeunes jouer à l'autre bout du département ? Voilà pourquoi nous avons perdu plus de dirigeants que de jeunes. Et cela a des conséquences sur l'encadrement, car 50 000 personnes en moins, cela y fait un trou considérable.

Pour compenser ce manque, les femmes, les mères constituent un vivier utile. Une commission de féminisation a été créée il y a deux ans. Il faut non seulement plus de filles derrière le ballon, mais plus de femmes aux responsabilités, au sein des fédérations. Et il ne s'agit pas de leur demander de confectionner les sandwichs ou de laver les maillots : elles peuvent aussi être trésorières, secrétaires...

Mme Michèle André, présidente. - Présidentes ?

M. Fernand Duchaussoy. - Afin d'éviter que les pertes deviennent irréversibles, nous effectuons un travail de reconquête devenu indispensable. On sera à deux millions de licenciés. La Fédération, c'est aussi un million de matchs par an.

Nous avons fêté l'an dernier les 40 ans du foot féminin avec la finale du trophée de France. L'événement a été médiatisé en raison de la participation du PSG mais les mesures de sécurité prises pour l'occasion ont un peu plombé l'atmosphère.

Nous avons commencé par l'envers, par l'élite, parce que nous voulions créer une image, une équipe de France. Or, sans la base, on ne peut avoir d'élite performante. Il y a 50 000 licenciées, ce qui est très insuffisant par rapport aux deux millions de joueurs. Alors nous sommes revenus à plus de logique. La réglementation permet d'exiger des ligues et districts qu'ils organisent des championnats de division d'honneur et de jeunes. Cela se met en place et revivifie le foot féminin. Il serait préférable que ce soit volontaire chez les présidents de ligues ou de districts. Mais tout le monde n'est pas convaincu, même parmi les personnels d'Etat - je me rappelle ce cadre d'Etat m'expliquant que le foot, ce n'est pas pour les filles... De ce point de vue, Aimé Jacquet nous a beaucoup aidé en disant, lui, une icône, qu'il fallait développer le foot féminin. Nous avons créé des postes de conseillers techniques régionaux féminins dans tous les départements, établi un pôle d'excellence à Clairefontaine et développons la régionalisation des centres techniques, pour regrouper les meilleures.

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon, chef de projet du développement du foot féminin. - Les pôles espoir.

M. Fernand Duchaussoy. - Malgré tous nos efforts, nous serons en position difficile sans une mobilisation des présidents de ligues et de districts : 50 000 femmes jouent au foot mais sur 250 000 dirigeants, il y a seulement 12% de femmes. Il est vrai que le ratio tend à augmenter, parce que la pénurie oblige les présidents de clubs à trouver des palliatifs.

Nous souffrons aussi de l'absence de médiatisation. La coupe du monde féminine aura lieu en Allemagne en 2011. Nous rencontrons dans cette perspective la FIFA lundi prochain. C'est la croix et la bannière pour avoir quelques secondes sur les antennes. Nous avons néanmoins un partenariat avec Direct 8 sur le foot féminin et un match féminin (France-Serbie) a atteint un pic d'un million de téléspectateurs.

Mme Michèle André, présidente. - Ce n'est pas mal.

M. Fernand Duchaussoy. - Qui a vu des matchs féminins ?

M. Roland Courteau. - De rugby...

M. Fernand Duchaussoy. - A Troyes, j'ai vu que M. Baroin a été séduit. Ce n'est pas du pousse-ballon. La direction technique nationale a délégué des techniciens comme Guy Ferrier, entraîneur national, et Bruno Bini, sélectionneur. Cela donne un foot à la fois technique et limpide, moins physique mais extrêmement agréable à regarder. En plus, comme l'a montré un calendrier, les filles ne sont pas des garçons manqués, on se retourne dans la rue sur leur passage. On peine pourtant à afficher l'avancée du foot féminin en général et de l'élite en particulier, mais cela vaut aussi pour d'autres sports. Nous avons engagé un budget, déployé des atouts, mais c'est moins facile que dans le nord de l'Europe, parce que ce n'est pas dans la tradition française. Nous progressons cependant et nous sommes très performants pour l'élite (championnes d'Europe moins de 19 ans en 2010 !). Il nous reste beaucoup à faire et notre objectif est de parvenir à 100 000 licenciées pratiquantes.

Mme Michèle André, présidente. - C'est ambitieux.

M. Fernand Duchaussoy. - On a la volonté.

Mme Michèle André, présidente. - Je souhaiterais que Mme Bougeard-Tournon nous explique son parcours.

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon. - J'ai pratiqué le foot pendant 25 ans et joué au plus niveau pendant 12 ans. J'étais née dans ce milieu. J'ai eu un parcours classique, il y a une vingtaine d'années, mais militant parce qu'il fallait frapper aux portes. J'étais en Bretagne dans le district des Côtes-d'Armor, où j'ai pris progressivement des responsabilités.

M. Yannick Bodin. - Un excellent district !

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon. - La passion du foot est universelle. Je suis entrée à la FFF en tant que salariée en 1988, j'ai d'abord occupé différentes fonctions et, puis le président Duchaussoy m'a nommée pour piloter la commission féminisation. Quand on a eu mon parcours, on ressent cela très profondément. Cette dynamique fédérale est très nouvelle et elle a surpris.

Nous sommes en place depuis un an et demi. Nous avons d'abord voulu savoir où sont toutes les femmes, ce qu'elles font et ce qu'elles souhaitent faire. Grâce à un outil informatique très performant nous avons élaboré une enquête quantitative dans toutes les familles du football, puis nous avons adressé un questionnaire en 21 points à 28 000 dirigeantes ; nous avons eu 6 900 réponses, ce qui constitue un gros succès. Cela donne une photographie de la situation. Puis nous sommes passés au qualitatif en menant une trentaine d'entretiens, qui se sont révélés particulièrement éloquents. Nous rédigeons aujourd'hui des préconisations dans la perspective d'un plan de féminisation doté d'indicateurs de suivi à l'horizon fin 2011 début 2012.

Mme Michèle André, présidente. - Quelle a été l'utilité d'internet ?

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon. - Le site de la FFF ( www.fff.fr) nous a permis de toucher de très nombreuses femmes. Par exemple, les 800 femmes arbitres prennent connaissance de leur désignation pour le match du dimanche par internet. On a établi un lien sur notre questionnaire.

M. Fernand Duchaussoy. - Nous avons informatisé les 18 000 clubs. Ceux-ci peuvent ainsi commander directement en ligne les licences qu'ils délivrent à leurs membres, alors qu'autrefois, ils procédaient à des commandes globales ce qui les conduisait à en demander un volet supplémentaire à l'intention des éventuels joueurs qui viendraient s'inscrire ultérieurement. Les nouvelles procédures permettent d'être plus près de la réalité.

Nous avons reçu en 2009 le trophée Femmes et Sport pour la meilleure politique de développement du rôle des femmes.

Mme Michèle André, présidente. - Vous nous avez présenté un plan très cohérent et très citoyen.

M. Fernand Duchaussoy. - Quand l'Etat nous donne 3 millions, nous consacrons à cette action 7,8 millions d'euros. Nous avons plusieurs championnats, un pôle France à Clairefontaine, nos conventions d'objectifs avec les ligues et les districts dont l'un des axes vise le développement du sport féminin.

Mme Michèle André, présidente. - Nous comprenons votre résolution. Cependant, 12% de dirigeantes, c'est le même pourcentage que les conseillères générales. Il faut encore progresser. Où sont les résistances et quels sont les pôles d'adhésion ?

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon. - Globalement, les ligues performantes en termes de nombre de pratiquantes comme Paris ou Rhône-Alpes ne sont pas les plus engagées vers la féminisation : Paris vit sur ses acquis et sur ses effectifs. Des ligues plus modestes, comme l'Auvergne ou le Languedoc-Roussillon, ont une action de féminisation plus intense que ma Bretagne par exemple.

M. Fernand Duchaussoy. - Il y a une affaire de volonté, mais les choix ont aussi un effet. Nous n'avons peut-être pas assez réfléchi à la politique à mener quand on a recruté les conseillers techniques pour le foot féminin.

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon. - Il s'agissait alors d'affirmer une volonté.

M. Fernand Duchaussoy. - Dans ma ligue, j'avais incité le directeur régional de l'UNSS à créer un championnat inter-lycées féminin : il a été débordé de demandes et le foot est devenu le sport n° 1 en Nord-Pas-de-Calais. Tout commence en milieu scolaire. La grande difficulté est de disposer d'équipes. La mixité marche bien pour les plus jeunes, il faut ensuite disposer d'équipes à proximité. La nécessité d'un tel maillage nous oblige à être un peu directifs avec les ligues et les districts.

Mme Michèle André, présidente. - Proximité et camaraderie...

M. Fernand Duchaussoy. -... le club !

Mme Elisabeth-Bougeard-Tournon. - On avait pris le problème à l'envers il y a quarante ans.

Mme Michèle André, présidente. - Une évolution s'est amorcée il y a six ou sept ans.

M. Fernand Duchaussoy. - Marilou Duringer (représentante des féminines au Conseil Fédéral) a tapé sur la table pour qu'on fasse quelque chose. A partir de là, on a créé les conseillers techniques régionaux féminins.

Mme Elisabeth-Bougeard-Tournon. - Il y a eu un effet 98 : la coupe du monde a donné un coup d'accélérateur. On manque cependant d'encadrement pour les femmes. Elles ont un rapport différent à la performance, elles s'inscrivent dans une dynamique plus ludique. Des éducatrices se forment à des BE1, des BE2 pour encadrer des filles comme des garçons.

M. Fernand Duchaussoy. - C'est une nouveauté et ça marche bien.

Mme Michèle André, présidente. - Des cas de violence contre les arbitres ?

Mme Elisabeth-Bougeard-Tournon. - Seulement dans deux cas, médiatisés, hélas.

Mme Michèle André, présidente. - Ce n'est pas la parité, mais on n'y tient pas dans ce domaine, pas plus que dans les prisons...

M. Yannick Bodin. - 1998 a eu une très forte influence dites-vous. Mais si l'on avait gagné l'an dernier, cela aurait eu aussi un effet.

M. Fernand Duchaussoy. - L'impact de la Coupe du monde a porté sur les dirigeants, pas sur les jeunes.

M. Yannick Bodin. - Nous avons entendu Daniel Bilalian, directeur des sports de France Télévisions. Les chaînes généralistes achètent le foot à des prix de plus en plus élevés, voire ahurissants. Pour avancer, ne pourrait-on pas donner à 20 h 30 un match féminin qui reviendrait moins cher et séduirait les téléspectateurs, même s'il en réunit moins la première fois ?

Le sport scolaire, ensuite est un sujet intéressant dont l'Union nationale du sport scolaire (UNSS) nous a entretenus. Plutôt que de regretter la séparation entre l'Education et la Jeunesse et les sports, qui ne simplifie pas les choses, je veux attirer votre attention sur le sport universitaire. Les universités accèdent en effet à l'autonomie. Ce n'est pas un hasard si elles sont nombreuses pour la première fois à proposer t-shirts et casquettes, à l'américaine : le sport peut être un facteur puissant d'identification.

Toujours en matière de formation, il y a des garçons en classes sport et étude ; y a-t-il des filles et à quelles formations ont-elles accès ?

M. Fernand Duchaussoy. - On met en place des sections, comme je l'ai fait à Liévain. Les ligues sont très demandeuses. Cela monte en puissance.

Mme Elisabeth-Bougeard-Tournon. - Clairefontaine le fait depuis 1998. Après les sections sport en collège et en lycée, on débouche sur les pôles espoir (5 en France maintenant).

M. Fernand Duchaussoy. - Nous mélangeons joueurs et futurs arbitres.

Mme Michèle André, présidente. - Pour qu'ils se comprennent mieux.

M. Fernand Duchaussoy. - Sur la médiatisation que vous évoquez : oui, les événements s'achètent. Eurosport a les droits de la FIFA sur la coupe du monde. J'ai rencontré Daniel Bilalian, les chaînes généralistes revoient leurs ambitions à la baisse. Avec le câble...

Mme Michèle André, présidente. - La TNT...

M. Fernand Duchaussoy. - ... et le zapping ! Il y a malgré tout un potentiel : un million de téléspectateurs pour un match féminin sur Direct 8.

Mme Elisabeth-Bougeard-Tournon. - Et à 20h30 ! Cependant, cela attire moins les annonceurs.

J'ai été consultante pour la télévision. Au championnat d'Europe de 1997, Eurosport était déjà détenteur des droits. Mais il est vrai que la chaîne reste relativement confidentielle. C'est en 2001, pour les championnats d'Europe, en Allemagne, que les chaînes généralistes ont commencé à se manifester : nous avions fait un bon début de tournoi. TF1 était décidée à le retransmettre si l'équipe de France passait le premier tour. Hélas, nous avons perdu les deux premiers matchs : le troisième ne comptait plus. Sans prévenir, la chaîne l'a déprogrammé pour passer un Rick Hunter... En 2003, la France a participé pour la première fois à la Coupe du monde, aux États-Unis, pays du soccer par excellence, avec neuf millions de pratiquantes. Les médias nous ont suivies, du jamais vu. Le succès de Marinette Pichon, notre meilleure joueuse, avec son nom bien français et sa carrière américaine, nous a donné une visibilité médiatique. Hélas !, une fois encore, nous n'avons pas passé le premier tour. Pour la prochaine Coupe du monde, TF1 a encore promis de nous suivre... si l'on passait le premier tour. Il faut des résultats pour attirer les médias.

M. Fernand Duchaussoy. - Nous allons malheureusement jouer dans un groupe difficile : opposés à l'Allemagne, championne du monde en titre, qui joue chez elle.

M. Yannick Bodin. - On célèbre chaque année, le 8 mars, la journée internationale de la femme. Dans tous les domaines, associatif, politique, artistique, on crée un événement. Pourquoi ne pas créer un événement autour du foot féminin ?

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon. - Nous avons organisé une manifestation, l'an dernier, avec Rama Yade, qui nous a remis le trophée national Femmes et Sport, à cette occasion.

Mme Michèle André, présidente - Un excès d'événements banalise l'événement : il est difficile d'en faire émerger un. Souvent, les collectivités locales et les grosses associations étalent maintenant les manifestations sur un mois, pour les rendre mieux visibles.

M. Yannick Bodin. - Un match au stade de France ne passerait pas inaperçu. Il est vrai qu'il y faut des moyens.

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon. - Il faut 80 000 personnes pour remplir le stade de France...

Je reviens sur la question des médias. Nous avons fait des tentatives avec le championnat de première division. Stade 2 a, pendant un temps, donné les résultats de notre 1ère division. Mais il faut revenir en permanence à la charge pour ne pas se faire oublier. Certains des journalistes que nous avons approchés comme Thierry Gilardi, nous ont fait observer qu'il pouvait être contreproductif de montrer des tribunes dégarnies, aussi beau que soit le jeu, et ils ont raison. Il n'est pas toujours souhaitable de tout montrer dans les médias...

M. Fernand Duchaussoy. - A Lyon, le président Aulas est très volontariste. De gros efforts ont été faits. L'Olympique Lyonnais vise le titre de vainqueur de la Champion's League cette saison.

M. Yannick Bodin. - Et L'Equipe ?

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon. - Un journaliste a été accrédité pendant plusieurs années et jusqu'en 2003. Dans d'autres sports, de multiples championnes du monde n'y ont souvent droit qu'à quelques lignes... Mais le football est très médiatisé, nous avons une -trop- petite part, et l'on a les résultats du championnat de France dans l'Equipe le lundi : ce n'est pas rien.

Mme Michèle André, présidente - Je reviens, avant de conclure, à la question iranienne : accepteriez-vous de porter notre position jusqu'à la FIFA ? Nous regrettons que la Fédération internationale se soit embarquée dans des transactions avec la fédération iranienne, qui demande que ses athlètes féminines portent une tenue spécifique.

M. Fernand Duchaussoy. - Nous avons su, chez nous, résoudre le problème. Mais il faut savoir qu'il est complexe. L'interdiction peut être source d'exclusion pour certaines filles, qui cessent alors de jouer et retournent à l'enfermement dans leur cité... Je suis d'accord sur le principe, mais attention à ne pas se priver de ce formidable instrument de démocratisation que peut être la pratique sportive.

Mme Michèle André, présidente. - Elle ne s'est pas toujours suivie de grandes évolutions pour les femmes...

M. Yannick Bodin. - Les footballeuses tunisiennes et égyptiennes apprécieraient votre geste...

M. Fernand Duchaussoy. - Nous sommes pour, puisque nous l'avons fait. Mais nous connaissons les risques.

Mme Michèle André, présidente. - Nous ne voudrions pas que l'on demande un jour à notre équipe d'adopter la tenue du pays où elles se rendraient en compétition...

M. Fernand Duchaussoy. - Nous n'irions pas. Si médiatisé que soit le football, on ne peut pas lui demander de résoudre tous les maux de la société. Le raisonnement vaut pour la violence dans les stades. Nous avons engagé une personne à plein temps pour analyser 700 000 rencontres. Les faits répréhensibles ne représentent pas plus de 1,5 % des événements. Nous sommes présents partout : notre rôle est de faire sortir les jeunes de leurs quartiers. A partir de là, on ne peut pas éviter tous les débordements, y compris, hélas, au plus haut niveau.

M. Yannick Bodin. - Ce n'est d'ailleurs pas propre au football... Il suffit de regarder les informations...

Mme Michèle André, présidente. - Nous avons tous notre croix... Nous vous félicitons pour votre volonté de donner toute leur place aux filles. Les collectivités seront attentives à vous accompagner. J'ai pu constater, dans le Puy-de-Dôme, combien la pratique du foot est utile, y compris en milieu rural, pour sortir les filles de l'enfermement. Cela mérite tout notre soutien.

Audition de M. Thierry Maudet, directeur général de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP)

Mme Michèle André, présidente. - Je me réjouis de recevoir maintenant M. Thierry Maudet, directeur général de l'INSEP, avec qui nous avions construit dans les années 1980 en Auvergne les opérations « loisirs quotidiens des jeunes » et « vacances et loisirs pour tous » - je repense souvent à ces initiatives. Il est accompagné de Mme Monique Amiaud, chargée de mission sport féminin, que nous avions déjà eu le plaisir de recevoir avec M. Bertrand Jarrige.

Notre délégation est encore jeune : elle a été créée en 1999. Il en existe une à l'Assemblée nationale et une au Conseil économique, social et environnemental. Ses 36 membres veillent au respect de l'égalité dans tous les domaines - nous n'y arrivons pas toujours. Nous contrôlons aussi l'action du Gouvernement et interrogeons les ministres. Chaque année, nous préparons un rapport : après les prisons et la parité (que nous n'avons pas sauvée), nous avons choisi cette année de traiter de la thématique « femmes et sports ». Nous avons reçu des historiens, des sociologues, des fédérations, le ministère des Sports. Le poste stratégique que vous occupez, Thierry Maudet, donne un intérêt tout particulier à votre audition.

M. Thierry Maudet, directeur général de l'INSEP. - Je suis très heureux d'être des vôtres et de vous retrouver, Madame la Présidente, ainsi que Mme Laborde, que j'ai également eu la chance de côtoyer en Midi-Pyrénées alors que j'exerçais la responsabilité de Directeur régional de la jeunesse et des sports. Les femmes que j'ai rencontrées au cours de ma vie professionnelle m'ont fait progresser - je n'ai plus mes gros sabots... Je suis animé de beaucoup de conviction, mais de peu de certitudes : j'ai toujours plaisir à échanger pour avancer.

L'INSEP est un lieu d'accueil pour les sportifs et sportives de haut niveau, qui peut compter sur des installations de 28 hectares dans le bois de Vincennes.  « L'ancêtre » de l'établissement remonte à 1852. Ses évolutions traduisent le rapport qu'au travers du temps le sport entretient avec la société. L'INSEP, à l'origine, entraînait physiquement, par la gymnastique et, à partir de 1872, l'escrime, de jeunes soldats qui, après la pacification des relations avec l'Angleterre se préparaient à affronter la Prusse puis l'Allemagne. La santé, Ministère auquel il a d'ailleurs été rattaché très récemment (Ministère de la Santé et des Sports) par l'un de ces hasards de l'organisation des ministères, est devenue une préoccupation essentielle après la période douloureuse de la première guerre mondiale. Le troisième temps fut celui de la relation du sport avec l'éducation. A partir des années 1960-1970, avec la médiatisation croissante d'événements sportifs majeurs (les Jeux olympiques notamment), le sport de haut niveau est devenu pour lui-même une finalité : accéder aux plus hautes marches des podiums a été l'aspiration principale. Mais l'inflexion, spécifiquement française, est demeurée, celle du « double projet » : devenir un sportif ou une sportive de haut niveau enregistrant des résultats remarquables, mais poursuivre aussi des études pour entrer dans une vie active de femme ou d'homme, et la réussir. C'est d'ailleurs devenu une gageure - un « challenge » pour rester dans la sphère sportive - de combiner l'entraînement, dont les volumes n'ont fait que croître, avec un parcours suivi d'études. La gymnastique rythmique réclame 36 heures d'entrainement par semaine, six jours sur sept. Trouver encore la place nécessaire pour les études demande souvent des trésors d'ingéniosité. D'autant que les déplacements à l'étranger se multiplient au même rythme que se charge le calendrier des manifestations internationales - Madame Marie-Georges Buffet avait tenté d'enrayer cette tendance en s'attaquant à la question des calendriers internationaux. Chaque discipline clonant l'autre, les compétitions de judo ont adopté le mécanisme du grand chelem sur le modèle des quatre tournois majeurs du tennis ; les pongistes sont absents jusqu'à 140 jours par an... L'économie du sport est à l'image de l'économie du monde : les circuits asiatiques se sont considérablement développés. De très nombreux tournois sont organisés à Pékin, à Shanghai, à Hong-Kong, à Singapour, à Séoul ainsi que dans les pays du Moyen-Orient.

Nos dispositifs de formation d'enseignement ont donc dû très sérieusement s'adapter. L'INSEP développe des outils très performants de formation ouverte et à distance (FOAD, e-learning). Reste qu'il devient difficile d'expliquer à de jeunes gens âgés de 15 ou 16 ans, qui viennent souvent de milieux déstructurés et commencent déjà à gagner confortablement leur vie qu'il faut qu'ils passent aussi leur bac... Le « double projet » est donc toujours d'une grande actualité, aujourd'hui comme demain, mais est plus complexe à mettre en oeuvre : il faut et faudra bien des adaptations.

L'INSEP accueille 630 sportifs de haut niveau, dont 400 internes (250 majeurs et 150 mineurs) et 230 au sein de 27 pôles France. L'objectif est d'atteindre le plus haut niveau pour participer aux Championnats du Monde et aux Jeux Olympiques et Paralympiques. C'est la quadrature du cercle que de combiner pratiques sportives et études, tant doivent être diverses les offres de formation et adaptées les façons de les dispenser. Entre cours et entraînements, les charges de travail de nos pensionnaires sont comparables voire supérieures à celle des petits rats de l'Opéra ou des élèves de classe préparatoire.

Nous offrons un ensemble de services : 305 agents permanents, formateurs, enseignants, chercheurs, médecins, kinés, ... sont là pour préparer les athlètes toute l'année. C'est là un dispositif assez unique au monde, que l'on ne retrouve pas aussi développé dans les établissements dits homologues à l'étranger - Australie, Suisse, États-Unis, Japon, ... - qui restent prioritairement des lieux de regroupements ponctuels.

L'autre volet de notre action concerne la formation des cadres supérieurs du sport, entraîneurs, managers, ... déterminants dans la performance de nos sportifs et sportives. Avec 63 millions d'habitants, la France se classe selon les années au cinquième, sixième ou septième rang mondial. Elle s'en sort très bien, certes loin derrière la Chine ou les États-Unis, avec lesquels il est difficile de lutter, mais devant l'Espagne ou l'Italie. Nous le devons beaucoup à la qualité de notre encadrement.

Le sport reste-t-il une affaire d'hommes ? Les instances dirigeantes de l'INSEP ont été très récemment renouvelées, en avril 2010, conformément aux dispositions du décret du 25 novembre 2009 qui a transformé l'institut, d'établissement public administratif (EPA), en établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel (EPSCP). Le Conseil d'Administration, de 27 membres, compte 22 hommes pour 5 femmes ; le conseil scientifique, médical et de formation, 24 hommes pour 3 femmes ; le conseil de la vie du sportif et du stagiaire instance interne, 11 hommes pour 7 femmes. Malgré les renouvellements intervenus en 2010, les pourcentages de femmes restent donc modestes : respectivement 19 %, 12 % et 39 %.

Dans l'organigramme, en revanche, proche de la parité, l'égalité semble mieux assurée. Il y a autant de femmes que d'hommes. L'égalité paraît « parfaite ». Mais si l'on y regarde de plus près, ainsi que je l'ai fait pour préparer le premier bilan social de l'établissement qui sera présenté lors de la prochaine réunion du comité technique paritaire, on s'aperçoit que les femmes sont sous-représentées dans les emplois de catégorie A - 72 femmes pour 112 hommes - et beaucoup plus nombreuses au sein des catégories B et C (85 femmes pour 48 hommes) - ... Si l'on observe les chiffres par secteur, notre « coeur de métier », la performance, mobilise à peu près deux tiers des effectifs, les fonctions support à peu près un autre tiers. Une petite dizaine de personnes travaillent pour la communication, les relations internationales et le développement. Les femmes sont beaucoup plus nombreuses dans les fonctions support, la directrice générale adjointe est une femme ; aux ressources humaines (9 personnes, 9 femmes), au service économique et financier (13 personnes, 10 femmes). Les hommes restent plus nombreux dans les services techniques, ce que ne saurait expliquer, à elle seule, la pénibilité... Dans le secteur constituant notre coeur de « métier », performance, entraînement et formation, si les effectifs sont assez sensiblement équilibrés (114 hommes, 94 femmes), il n'en reste pas moins que le directeur général adjoint est un homme ; c'est le cas de son collaborateur direct et des trois chefs de mission ainsi que les deux coordonnateurs du réseau national du sport de haut niveau. Pour trouver des femmes « aux manettes », il faut descendre à la strate des services (3 sur 6 ce qui en soi n'est pas mal). C'est dire que restent encore des marges de progression...

Parmi les 630 sportifs et sportives que nous accueillons en permanence, le rapport est de 60 % d'hommes pour 40 % de femmes. Mais l'encadrement de la performance ne reflète pas ce ratio : sur les 470 cadres, dont 150 permanents, qui travaillent auprès des athlètes, 385 sont des hommes. Nos sportifs et sportives de haut niveau ne sont donc encadrés que par 18 % de femmes ; seuls 4 de nos 27 pôles France sont dirigés par des femmes. Le « bilan » reste donc modeste.

Menons-nous des actions spécifiques en faveur de la parité ? La réponse est non : nous n'avons pas d'approche spécifique, structurée, permanente, inscrite dans le long terme pour faire évoluer les ratios. Autant les choses tendront à s'équilibrer d'elles-mêmes dans certains secteurs, tels la formation, autant d'autres, comme l'entraînement, n'évolueront pas, à mon analyse, sans des mesures plus « radicales ».

Et du côté des athlètes ? Nos contraintes d'adaptation sont, je l'ai dit, très spécifiques. Notre groupe de jeunes filles en gymnastique rythmique (GR) se prépare pour les qualifications aux Jeux Olympiques à l'occasion des championnats du monde : les volumes d'entraînement sont importants. La scolarité est réduite à deux heures par jour, avec cependant un « lissage » sur l'année, y compris donc pendant les petites et les grandes vacances. Ces jeunes filles rentrent peu chez elles. Il faut qu'elles soient très solides pour supporter un tel rythme. Or le sport féminin est rarement professionnel, hormis quelques « niches » comme le tennis, la natation, le tennis de table, le ski... Il est et reste très peu médiatisé. Il est donc rare que les jeunes filles puissent « vivre de leur art » : elles doivent penser plus encore que les hommes aux études et à leur insertion professionnelle. Et personne n'est à l'abri d'un accident. Je pense ici à Emilie Le Pennec, championne olympique en 2004 aux Jeux Olympiques de Pékin de gymnastique artistique féminine (GAF) qui, blessée lors des années précédant les jeux de Pékin (2008), s'est rendu compte qu'elle ne pourrait poursuivre. Grâce à l'accord passé entre l'établissement et l'école de kiné de Saint-Maurice, elle a pu se reconvertir. Elle est aujourd'hui kinésithérapeute. Il faut aussi savoir accepter de descendre du podium. Ce n'est pas toujours chose facile. Les jeunes filles y sont plus exposées. En judo, nous pouvons compter sur deux athlètes exceptionnels, Teddy Riner et Lucie Décosse. Dans les médias, on entend davantage parler de lui que d'elle... Qui connaît Amélie Cazé, trois fois championne du monde et deux fois championne d'Europe de pentathlon ? Et Maureen Nisima, sacrée championne du monde d'escrime il y a quelques mois, au Grand Palais ? Pour une Laure Manaudou, une Isabelle Autissier, une Marie-Jo Pérec ou une Amélie Mauresmo, combien d'athlètes aussi brillantes que les hommes, et assujetties aux mêmes charges d'entraînement et de déplacements, n'atteignent pourtant qu'une bien moindre notoriété ? Hormis le tennis et la natation, le sport féminin est moins médiatisé, et les sportives ont plus de mal à « faire fructifier » leur image. Voyez les sports collectifs : nos équipes féminines de football, de rugby, de handball, pour ne citer qu'elles, ont du mal à émerger dans le grand public malgré leur talent. Il faut bien entendu mettre en valeur les réussites. C'est ce que nous faisons à l'INSEP, mais sans jamais négliger le « double projet », si crucial pour les jeunes filles. C'est pourquoi nous mettons en place des parcours comme cette promotion d'une vingtaine d'élèves pour les métiers du journalisme qui les intéressent beaucoup.

Pour autant, bien des pays ont compris qu'il est très important d'investir sur les filles en matière de résultats qui se comptent en nombre de médailles. Le succès aux Jeux Olympiques de pays comme la Chine, la Corée du Sud ou les États-Unis leur sont très largement imputables. Aux derniers JO, les Chinoises ont remporté plus de médailles que les Chinois. Si nos derniers résultats ont été décevants (7 médailles pour les filles sur un total de 41), il ne faut pas trop « théoriser » en les imputant à des causes structurelles, car certains échecs individuels ont compté pour beaucoup. Reste que nous avons encore, au regard des pays que j'ai cités, des marges de progression.

Le vrai sujet, pour moi, est bien celui de la formation, afin que davantage de femmes accèdent aux responsabilités d'encadrement de la pratique de haut niveau. Mais pour y parvenir, il faut que davantage de femmes soient volontaires pour se former et que davantage de responsabilités leur soient confiées : on rejoint là le fameux « plafond de verre » qui marque les relations dans le monde du travail. Dans les pays nordiques, on voit des femmes sur le banc des entraîneurs ; chez nous, les équipes féminines sont très souvent entraînées par des hommes. Et même les fédérations sportives à majorité de licenciées féminines sont présidées par des hommes... Y a-t-il là une fatalité ? ....

Nous travaillons beaucoup sur le sujet des conseillers techniques sportifs (CTS), fonctions au sein desquelles les femmes sont trop peu représentées. Bien peu accèdent aux responsabilités de directrice technique nationale (DTN). De manière générale, au sein de l'INSEP, les jeunes filles et les femmes sont davantage présentes dans les formations générales, scolaires et universitaires, alors que les hommes restent très majoritaires dans les formations professionnelles. Améliorer l'accès des femmes à ces formations professionnelles semble un « bon angle d'attaque » pour faire progresser leur cause. Au total, il y a de l'ouvrage sur le métier : il faut que l'action de Monique Amiaud, ici présente, soit beaucoup plus que du simple « poil à gratter »...

Mme Michèle André, présidente. - Merci de ces éléments de réflexion, qui complètent utilement l'audition de M. Jarrige. Vous avez bien fait ressortir les freins. Comment briser le plafond de verre ? C'est vers vous que je me tourne, Madame Amiaud. Comment faire plus que du « poil à gratter » ?

Mme Monique Amiaud, chargée de mission pour le sport féminin. - Il est bon de s'interroger sur les raisons pour lesquelles les femmes sont assez peu portées vers le métier d'entraîneure. Nous avons constitué des formations spécifiques, mais sans pour autant les interdire aux hommes afin de ne pas dévaloriser ces parcours en laissant penser qu'ils ne seraient que de simples mises à niveau... Refusant les ghettos, notre logique est volontariste : nous nous gardons de considérer les femmes comme des victimes.

Mme Michèle André, présidente. - La vie des sportifs est très dure. On n'en voit souvent que le côté glorieux, mais vos interventions font comprendre l'importance du « double projet », et le casse-tête que représente sa mise en place. Quel est votre rôle dans la définition du projet professionnel des athlètes ? Comment tenez-vous compte des goûts et des désirs des jeunes ?

M. Thierry Maudet. - C'est sur des critères sportifs que l'on entre à l'INSEP. La commission d'admission compte des formateurs, des entraîneurs, des chercheurs, des médecins, des psychologues, qui, dans le diagnostic qu'ils posent sur l'athlète, s'interrogent sur la façon dont il ou elle va « tolérer » l'établissement. L'élément familial compte, mais aussi les études. Nous passons beaucoup de temps à inscrire nos athlètes dans des formations, dans ce qu'à l'analyse nous pensons être des formations adaptées à leurs besoins. Ce n'est pas facile, car ils ou elles vivent, de plus en plus, d'abord et avant tout pour leur sport et espèrent en vivre ultérieurement. Il faut leur mettre dans la tête qu'il y a une vie après le sport, et plus encore pour les filles, compte tenu de la situation spécifique du sport féminin (aux plans médiatique et économique) : on sait ce qu'il en est quand une commune doit choisir entre deux équipes, l'une féminine, l'autre masculine, pour la représenter au plus haut niveau... Notre établissement ne peut se dispenser de la notoriété : on ne va pas se tirer une balle dans le pied. Pour autant, les filles doivent savoir qu'elles entrent dans un système général un peu vicié. Elles peuvent travailler à faire bouger les lignes, mais il faut aussi qu'elles pensent à leur avenir. Autrefois, on poussait les gymnastes ou les basketteuses à passer le brevet d'État mais cela n'est pas transposable à toutes les disciplines : combien y a-t-il de professeurs d'haltérophilie en France ? Aujourd'hui, l'analyse est plus fine. Nous avons des accords avec l'Ecole des Mines, Polytechnique, l'ENS Cachan, Sciences Po, les universités,..., pour celles et ceux qui veulent pousser leurs études. Et nous travaillons aussi sur les formations professionnelles, comme les professions paramédicales.

Mme Monique Amiaud. - Celles et ceux qui entrent à l'INSEP ont fait le choix du sport. Ce que l'on constate, c'est que la pression familiale devient plus forte sur les filles autour de 15 ou 16 ans : on leur demande plus tôt qu'aux garçons de faire des choix de vie. Cela n'est pas sans lien avec la moindre médiatisation du sport féminin où les carrières sont plus courtes. C'est pourquoi le ministère travaille tout à la fois sur les professions et sur le statut des sports peu médiatisés. Les récentes annonces concernant les retraites permettront peut-être aux sportifs de rester plus longtemps dans la filière sportive.

M. Thierry Maudet. - Le niveau d'implication demandé à l'entraînement dans les sports que j'appellerai a-économiques (sans réelle économie de marché ; sans retombées en termes de droits télé) est souvent plus important que dans les sports professionnels. On s'entraîne davantage en gymnastique qu'au tennis ou au basket-ball. C'est assez paradoxal, mais c'est le phénomène de « clonage » que j'évoquais tout à l'heure, d'imitation des disciplines entre elles, qui y pousse. Sans compter, par exemple, que le paysage de la gymnastique est dominé par les pays asiatiques, où l'intensité de l'entraînement ne répond pas aux mêmes soucis de santé ou de protection de la personne qu'ailleurs... La France est en compétition avec des pays où le nombre d'athlètes et les volumes d'entraînement sont très largement supérieurs.

M. Yannick Bodin. - J'ai parfois le sentiment que nous nous battons, comme Don Quichotte, contre des moulins. Malgré tous nos efforts, la place que prennent dans le sport l'argent et le dopage ne risque-t-elle pas, inévitablement, de nous conduire à décrocher de la compétition mondiale ? Le jour où les Chinois emporteront 90 % des médailles, il ne sera plus temps d'y réfléchir.

Par ailleurs, quelles relations entretenez-vous avec le monde de l'entreprise sur l'insertion professionnelle ? Je connais la politique d'EdF depuis cinquante ans. Ses écoles des métiers, qui recrutaient au niveau du BEP ou du CAP, donnaient une bonification aux jeunes sportifs. Aussi le Racing Club de France a-t-il compté jusqu'aux deux-tiers d'anciens élèves de celle de Gurcy-le-Châtel en Seine-et-Marne.

M. Thierry Maudet. - La corrélation entre les moyens économiques d'une nation et ses résultats sportifs a été scientifiquement prouvée - je vous renvoie ici aux travaux de Wladimir Andreff... Les pays du G 8 et du G 20 arrivent en tête aux Jeux Olympiques... Nous savons, d'ailleurs, prévoir le nombre de nos médailles avec pas mal de précision, parfois à l'unité près, mais pas toujours la couleur du métal. En football aussi, on retrouve toujours en tête de leurs championnats respectifs, le Celtic et les Rangers en Ecosse, les clubs du big four en Angleterre, le Barça et le Real Madrid en Espagne ; de même qu'en Italie, il vaut mieux jouer à Milan ou Turin qu'au fin fond de la Sicile. Mondialisation faisant, on attire aussi les meilleurs entraîneurs : en escrime, Christian Bauer est parti de l'INSEP en Chine où il a enregistré de remarquables résultats. La réalité est que l'on « joue » dans un système mondialisé...

Les cadres français sont très souvent meilleurs que celles et ceux que je vois à l'étranger - donc celles et ceux de l'INSEP... Tant mieux. Mais la réflexion sur les pratiques et surtout la prospective sont plus poussées chez nous. En Chine, vous voyez des salles avec cent tables de tennis de table contre une dizaine chez nous, mais l'on a montré que le nombre n'était pas tout. Les Australiens ne dominent plus les courts de tennis. On peut structurer, gérer. On peut battre des athlètes des USA, de la Russie ou de la Chine. Centrée sur certains sports, la Corée du Sud obtient des résultats proches des nôtres : la priorité absolue est donnée à quelques disciplines. L'Inde reste encore une énigme ; peut-être est-elle gênée par son organisation sociale ainsi que par son héritage anglais privilégiant certains sports peu présents aux Jeux Olympiques.

Sans doute la France a-t-elle atteint une forme de palier : après les mauvais résultats des années 1960, notre pays a lancé une politique très volontariste (c'était l'époque du France et du Concorde) qui a progressivement porté ses fruits à partir de Barcelone en 1992 et à Pékin en 2008 avec 41 médailles au total. Nous devons travailler maintenant à « améliorer la couleur de nos médailles » : de l'or plutôt que de l'argent ou du bronze. Avec le même nombre de médailles, les Allemands arrivent devant nous, et les Hollandais font aussi bien que nous avec seulement 16 médailles, mais dont 7 d'or.

M. Yannick Bodin. - Les athlètes kényans, jamaïcains, éthiopiens ou marocains sont-ils entraînés par leur pays ou les considérez-vous comme des athlètes américains ?

M. Thierry Maudet. -Vous parlez là d'un créneau extrêmement limité : la course de fond en altitude pour les Éthiopiens et les Kenyans. Ils ne sont pas présents sur le 100 mètres, la natation, ou d'autres disciplines. Oui, ils s'entraînent beaucoup aux Etats-Unis, alors que les Marocains s'entraînent très souvent chez eux. Le monde du sport devra s'interroger sur les questions de naturalisation : les pays à fort pouvoir économique, comme les pays du Golfe notamment, naturalisent des athlètes venus d'Ethiopie, du Kenya...et enregistrent grâce à eux des résultats.

M. Yannick Bodin. - Exemple le Qatar.

M. Thierry Maudet. - Les retraites sont également un sujet difficile. Lors de ses voeux, le Président de la République a annoncé qu'il serait traité en 2011. Une carrière sportive commence tôt et la seconde carrière débute souvent au-delà de 32 ou 35 ans, ce qui assure peu de cotisations. C'est un sujet pour la Nation. Sans préjuger des choix qui seront opérés, on peut envisager de procéder comme on l'a fait pour d'autres secteurs, les pompiers par exemple. Si l'on veut que des jeunes s'investissent dans le sport, il faut apporter des garanties.

S'agissant de votre seconde question, la loi Avice-Chevènement de 1984 contenait des dispositions précises pour favoriser l'accès à la fonction publique de sportifs et sportives de haut niveau. L'INSEP prépare, ainsi, chaque année, une vingtaine d'athlètes aux concours du professorat de sport : Christophe Guénot, médaillé de bronze à Pékin, sera ainsi, selon toute vraisemblance, titulaire de la fonction publique en fin d'année. En revanche, la crise économique tarit le système des conventions d'insertion professionnelle (CIP) : contrairement à un Zidane, une Amélie Cazé aura du mal, malgré ses titres et ses médailles, à séduire les clients chinois.

Mme Monique Amiaud. - Et dans un contexte de crise économique, il est de plus en difficile de s'entraîner et de donner 50% de son temps à l'entreprise.

Mme Michèle André, présidente. - Les collectivités locales connaissent les difficultés de ce type d'accords ...

M. Thierry Maudet. - Il faut les gérer en anticipant beaucoup notamment en matière de formation.

M. Yannick Bodin. - J'ai connu des équipes de foot composées en grande partie d'employés municipaux....

Mme Michèle André, présidente. - Merci beaucoup, vous nous avez beaucoup appris sur l'INSEP d'aujourd'hui.

M. Thierry Maudet. - Vous y serez les bienvenus : je serai très heureux d'accueillir votre délégation.

Mme Michèle André, présidente. - Ce pourrait être l'occasion d'une table ronde avec les sportives. Nous voulons provoquer, avec ce rapport, une prise de conscience, y compris sur l'effet désastreux que pourrait avoir un défilé, aux Jeux Olympiques de Londres, d'athlètes dont certaines n'auraient pas la même tenue que les autres...