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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION AUX DROITS DES FEMMES


Jeudi 5 mai 2011

- Présidence de Mme Françoise Laborde, vice-présidente -

Femmes et sports - Audition de Mme Anne-Sophie de Kristoffy, directrice du service des sports de TF1 et de LCI

La délégation procède à l'audition de Mme Anne-Sophie de Kristoffy, directrice du service des sports de TF1 et de LCI.

Mme Françoise Laborde, présidente. - Notre présidente, Mme Michèle André, retenue dans son département, m'a chargée de la suppléer en qualité de vice-présidente de la délégation.

Le thème que nous avons souhaité traiter cette année dans le cadre de notre rapport d'activité est celui de « femmes et sports ». La semaine dernière, Mme Michèle André, Mme Odette Terrade, Mme Françoise Cartron et moi-même avons procédé à une très intéressante visite de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP).

Au cours de nos auditions, nous avons pu recueillir le témoignage d'anciens responsables publics de la politique du sport, d'universitaires, de responsables de fédérations ou du ministère des sports, et ces auditions ont souligné l'importance de la médiatisation dans l'économie générale du sport, ainsi que la moindre visibilité du sport féminin et les conséquences qui en découlaient pour les sportives.

Nous avons déjà reçu, sur cet aspect des choses, M. Pierre Callewaert, le rédacteur en chef de L'Équipe, et M. Daniel Bilalian, directeur des sports de France Télévision. Il nous a paru indispensable de recueillir aussi, sur ce thème, le point de vue d'un grand groupe de télévision privé qui fait une large place au sport dans sa programmation.

Je me réjouis de vous accueillir ici pour cette audition, à la fois en qualité d'ancienne grande sportive (vous avez été championne de France de patinage artistique à trois reprises en 1978, 1979 et 1980, et vous avez participé à quatre championnats d'Europe et deux championnats du monde où vous avez été honorablement placée ; vous connaissez donc de l'intérieur le monde du sport) et bien sûr en qualité de directrice du service des sports de TF1 et de LCI, responsabilité que vous exercez depuis 2002.

Nos auditions ont montré que les femmes étaient encore peu nombreuses dans le monde du journalisme sportif. Votre parcours en ce domaine paraît d'autant plus exceptionnel et je souhaiterais que vous puissiez nous dire un mot de celui-ci, des obstacles que vous avez eus à surmonter, et des impulsions qu'une femme peut donner quand elle arrive à la tête du service des sports d'une grande chaîne de télévision privée.

Ensuite, je souhaiterais que vous nous donniez votre point de vue sur les handicaps dont pâtit aujourd'hui le sport féminin par rapport au sport masculin dans son exposition médiatique, dans le montant des droits de retransmission qu'il occasionne, enfin dans le traitement médiatique de l'image des sportives elles-mêmes.

Par delà les constats que vous nous présenterez, nous serons également attentifs aux suggestions que vous pourrez nous proposer pour améliorer la visibilité médiatique du sport féminin.

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Le service des sports de TF1 a longtemps été dirigé par Charles Villeneuve. Lors de son départ, TF1 a souhaité le réorganiser et le scinder en deux services : celui que je dirige, et qui est consacré à l'information sportive pour les journaux de TF1 et de LCI, et celui dédié à la production des évènements et émissions portant sur les sports dont TF1 a les droits de diffusion (coupe du monde de football, coupe du monde de rugby, Téléfoot, Automoto notamment). Ce dernier service, TF1 Production, est dirigé par François Pellissier. Il existe bien évidement des passerelles entre les deux services.

Le service que je dirige, « l'Agence sport », regroupe quatorze journalistes. Il a été créé en 2002, alors qu'Étienne Mougeotte était vice-président de TF1, Robert Namias directeur de l'information et Jean-Claude Dassier directeur général de la chaîne d'information en continu LCI. Avec cette création, les pôles de TF1 et de LCI ont fusionné. Nous sommes deux femmes : moi-même et ma directrice adjointe.

M. Roland Courteau. - Lorsque les pôles ont fusionné, y a-t-il eu une compression du personnel ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Non, la fusion ne s'est pas accompagnée d'une diminution du personnel car l'objectif était surtout d'améliorer la qualité. Nous sommes deux femmes sur quatorze journalistes ; un peu plus si je compte aussi la stagiaire que nous venons de recruter. Ce chiffre réduit n'est que le reflet de la faible appétence des femmes pour le métier de journaliste sportif. Or, TF1 ne souhaite pas, contrairement à d'autres chaînes, recourir à de simples femmes « vitrines » pour la présentation de ses informations. Nous souhaitons recruter de vrais reporters et de bons techniciens, et nous ne recevons que très peu de candidatures de femmes souhaitant rejoindre notre équipe.

Mme Françoise Laborde, présidente. - Ce phénomène de « femme-vitrine » a déjà été évoqué lors d'autres auditions.

M. Alain Gournac. - Votre salaire à TF1 correspond-il à celui versé à un homme qui dans votre milieu exerce les mêmes responsabilités, ou y a-t-il en la matière une inégalité ? Qu'en est-il de votre adjointe ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Non, à TF1 il n'y a pas de disparité salariale. Je gagne un salaire équivalent à celui du directeur du service politique.

M. Alain Gournac. - C'est bien, car vous savez qu'en France les femmes gagnent encore en moyenne 27 % de moins que les hommes.

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Pour les reportages sportifs diffusés dans les journaux télévisés de 13 heures et de 20 heures sur TF1, je peux vous donner quelques chiffres relatifs aux sujets traités pour l'année 2009. Sur un peu plus de 900 reportages, un bon tiers ont été consacrés au football masculin et un peu moins d'une centaine à la Formule 1 : les reportages sont bien évidement axés prioritairement sur les sports pour lesquels TF1 détient les droits de retransmission. Au-delà de cet axe prioritaire, nécessairement masculin compte tenu des sujets, TF1 retransmet des informations évènementielles. Nous privilégions alors les sports dans lesquels des Français ont de bonnes chances d'obtenir des médailles, et nous ne faisons alors aucune différence entre les victoires masculines et les victoires féminines. Enfin, il y a un dernier aspect auquel nos reportages sont attentifs : l'aspect sociétal. C'est ainsi que, récemment, nous avons fait un reportage sur le rugby féminin à Fontenay-aux-Roses, sur l'émergence du football féminin et les bons résultats de l'équipe féminine de l'Olympique Lyonnais ou encore sur une jeune-femme, Livia Lancelot, championne du monde de moto-cross. Ces reportages ont été diffusés dans les journaux de 20 heures.

M. Roland Courteau. - Pouvez-vous nous indiquer la proportion des reportages consacrés respectivement aux hommes et aux femmes dans l'évènementiel et dans le sociétal ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Non, je n'ai pas de chiffres. Pour ce qui est de l'évènementiel, le genre n'est jamais pris en compte ; ce qui est important c'est la victoire, qu'elle soit féminine ou masculine. Au demeurant, il est vrai que les femmes étant moins nombreuses dans les délégations françaises, leurs chances de victoire et donc de diffusion sur notre chaîne sont, de ce fait, plus faibles. S'agissant des reportages sociétaux, il n'existe vraiment aucun obstacle à la diffusion de reportages axés sur les femmes. Mais, comme le football masculin représente un bon tiers de nos reportages, il contribue à faire nécessairement chuter le nombre de reportages consacrés aux femmes.

M. Alain Gournac. - En tant que maire je me suis rendu compte que le choix des disciplines sportives pratiquées suivait les victoires des Français. J'ai l'impression, par exemple, que le tennis est en perte de vitesse. TF1 suit-elle aussi ces tendances ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Oui, TF1 suit assurément les tendances ; la pratique est souvent orientée par l'élite. Mais je ne pense pas que le genre de l'athlète qui gagne ait une réelle incidence sur le genre des pratiquants. Il me semble que les victoires d'Amélie Mauresmo ou d'Alain Bernard en natation ont contribué tout aussi bien l'une que l'autre à générer des nageurs et des nageuses.

Les droits de retransmission des compétitions, dont je ne traite pas directement, sont évalués essentiellement en fonction de deux facteurs qui sont, d'une part, le potentiel d'audience attendu et, d'autre part, les parrainages publicitaires susceptibles d'être proposés. TF1 étant une chaîne privée, il est essentiel de rentabiliser l'investissement réalisé, d'où l'importance des partenariats publicitaires.

Ceci étant dit, le montant de l'achat des droits de la Coupe du monde de football s'est élevé l'année dernière à de tels montants que cet achat ne pouvait être rentable pour la chaîne et qu'il n'aurait pas été rentable même si la France avait été qualifiée en finale. Cependant, il aurait été inconcevable pour TF1 de ne pas retransmettre les matchs de la Coupe du monde de football : c'était une question d'image et de notoriété. Mais ce choix qui lui coûte de l'argent l'amène à être moins présente sur les autres sports.

M. Alain Gournac. - Je regarde TF1 qui est une chaîne que j'apprécie et je suis également les compétitions sur Canal +. A ce sujet, j'ai remarqué que celle-ci diffusait parfois des images incrustées avec le logo de TF1. Existe-t-il des accords financiers entre vous quand vous utilisez vos images respectives ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Le droit français nous permet d'utiliser gratuitement les images des retransmissions sportives d'une autre chaîne pendant une minute trente, sous réserve d'indiquer la source des images, par incrustation du logo. Cette législation favorable au droit d'information du plus grand nombre est spécifique à la France et n'a pas cours aux Etats-Unis, notamment, où le téléspectateur est moins privilégié.

M. Alain Gournac . - Votre parcours étant exemplaire, et puisque l'on peut dire que vous avez « réussi », quelle est aujourd'hui votre opinion sur la place des femmes dans le secteur du sport, en particulier, et dans la société, en général ? Êtes-vous optimiste ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Oui, je suis optimiste car les exemples de femmes qui ont « réussi » sont nombreux. Je pense qu'il faut mieux faire connaître ces expériences et ce que peuvent apporter les femmes. Je pense néanmoins qu'il faut plus de femmes au sommet, non seulement pour montrer aux autres femmes que « cela est possible », mais aussi pour faire avancer la mixité dans les équipes : si l'image de la femme a évolué et si la mixité a progressé, il faut maintenant en partager les bénéfices. Mais permettez-moi de vous renvoyer la question.

M. Alain Gournac . - En ce qui me concerne, je constate que les stéréotypes sont encore très forts. Je suis choqué, par exemple, par le recours assez systématique dans la publicité à des femmes, le plus souvent peu vêtues, pour faire vendre des produits, comme les assurances par exemple, qui n'ont pas de rapport avec la femme. Malgré certaines avancées, je remarque que l'on cantonne encore les femmes dans des images de « sexe symbole » et je trouve ça dommage.

Mme Françoise Laborde, présidente. - En matière de droits de retransmission télévisée des compétitions sportives, vous paraît-il envisageable d'intégrer des « quotas » de compétitions féminines dans la négociation des lots ? Cette proposition pourrait-elle correspondre à une réalité économique ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Aujourd'hui, avec le développement d'internet et de la télévision numérique terrestre (TNT), le paysage télévisuel français a énormément évolué : il ne me semble pas opportun d'intégrer des « quotas » de compétitions féminines dans les lots « premium » de retransmission sur TF1, alors même que ces compétitions peuvent avoir une visibilité propre sur d'autres chaînes de la TNT, comme Direct 8 par exemple, qui seraient plus à même d'accompagner leur évolution.

Mme Françoise Laborde, présidente. - Oui, mais n'oublions pas que, dans certaines familles, où la télévision est allumée en permanence, ce sont les grandes chaînes du paysage audiovisuel qui jouent le rôle de référent et pas celles de la TNT. Les foyers qui n'ont pas un intérêt particulier pour le sport n'iront pas vers les chaînes thématiques. Il est dommage qu'une chaîne comme TF1 ne participe pas à cet effort de familiarisation avec le sport féminin.

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Cette forme de pédagogie relève davantage du service public que de TF1 qui est une chaîne commerciale.

Mme Françoise Laborde, présidente. - Votre remarque rejoint les propos tenus par M. Daniel Bilalian, directeur des sports de France Télévision. Pouvez-vous nous parler de votre propre parcours et de votre approche quant au traitement médiatique des sportives ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Certains commentateurs ont tendance, lorsqu'ils parlent d'une sportive, à dire qu'elle est « jolie ». Je trouve cela très réducteur et, en qualité de directrice du service des sports de TF1 et de LCI, je privilégie toujours la compétence, la performance et l'effort. Je suis convaincue que, s'il est bien décrypté, le sport de haut niveau est toujours magnifique, quelles que soient les caractéristiques esthétiques de l'athlète.

Concernant mon parcours, j'ai eu la chance d'avoir des parents attentionnés qui m'ont soutenue, y compris financièrement, dans mon désir de pratiquer le patinage artistique dès mon plus jeune âge. En l'absence, à l'époque, d'horaires scolaires aménagés, c'est mon père qui se levait à 6 heures du matin pour m'emmener à la patinoire puisque je m'entraînais six heures par jour en plus des heures de cours.

J'ai toujours voulu poursuivre mes études, à côté de la compétition de haut niveau et lorsque, championne de France de patinage artistique en 1978, 1979 et 1980, j'ai cherché une passerelle comme consultante du sport, la petite notoriété que j'avais acquise par mes titres sportifs m'a permis d'être accueillie, d'abord en tant que stagiaire, dans une entreprise audiovisuelle. Mais je tiens à préciser que si j'ai été recrutée ce n'est pas parce que j'étais championne, mais parce que j'étais « aussi » une championne.

Quand je suis arrivée à TF1 en 1984, j'étais la seule femme : j'ai énormément travaillé pour prouver aux autres hommes que j'étais capable de faire aussi bien qu'eux. D'avoir obtenu les premiers prix dans les concours de reportages m'a aidée à être prise au sérieux. Néanmoins, la place que j'occupe maintenant est très enviable et je dois peut-être faire preuve de davantage de vigilance aujourd'hui qu'autrefois.

Mme Françoise Laborde, présidente. - J'imagine que, dans la construction de votre carrière, remporter des prix sur le même terrain que les hommes vous a aidée à vous imposer et que, progressivement, vos compétences ont été de plus en plus reconnues.

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Ce degré d'exigence que je me suis imposé quand je pratiquais le patinage artistique, je le conserve aujourd'hui à la direction du service des sports de TF1. Ma pratique du sport de haut niveau m'incite à pousser mes collaborateurs à se montrer attentifs à la qualité du travail et des mouvements d'un sportif.

Mme Françoise Laborde, présidente. - Nous entendons, tant dans votre conception du métier des journalistes que dans la façon de diriger votre carrière, que le « sport est une formidable école de la vie ».

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - J'ai le sentiment d'avoir beaucoup travaillé, étant jeune, quand je m'entraînais pour les compétitions, et de récolter aujourd'hui les fruits de ce travail. Je trouve d'ailleurs dommage que ne soient pas prises en compte pour la retraite les années d'entraînement des sportifs de haut niveau, mais il me semble que la ministre des sports, Mme Chantal Jouanno, a mis en place récemment un groupe de travail pour réfléchir à ce sujet.