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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION AUX DROITS DES FEMMES


Jeudi 20 novembre 2014

- Présidence de Mme Chantal Jouanno, présidente -

Stéréotypes masculins et féminins dans les jeux et les jouets - Audition de Mme Mona Zegaï, doctorante en sociologie au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris - Cultures et sociétés urbaines (CRESPPA-CSU) à l'Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis, et Mme Astrid Leray, fondatrice du cabinet Trezego

La délégation a tout d'abord auditionné Mme Mona Zegaï, doctorante en sociologie au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris - Cultures et sociétés urbaines (CRESPPA-CSU) à l'Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis, et Mme Astrid Leray, fondatrice du cabinet Trezego.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Nous accueillons ce matin Mona Zegaï et Astrid Leray.

Mona Zegaï est doctorante en sociologie et a travaillé en particulier sur les stéréotypes et l'inégalité entre filles et garçons dans les industries de l'enfance.

Astrid Leray est la fondatrice du cabinet Trezego, et auteure d'études sur les représentations genrées à l'oeuvre dans les catalogues de jouets, qui portent sur les catalogues de 2013.

Il s'agit de la continuité des travaux effectués par notre délégation, et plus particulièrement par notre collègue Roland Courteau, sur les stéréotypes masculins et féminins dans les manuels scolaires. Le Haut Conseil à l'égalité vient également de publier un rapport sur la lutte contre les stéréotypes filles-garçons, mais ce rapport n'aborde pas la question des jouets. Or les jouets sont déterminants dans la construction de l'identité des enfants.

Je m'étais intéressée, dans le cadre d'un rapport sur l'hypersexualisation, aux codes vestimentaires et physiques utilisés dans les jouets. Selon certains sociologues, la banalisation de codes issus de la pornographie se retrouve notamment dans certaines marques de poupées pour petites filles : c'est dire si le sujet est important.

Certains experts auditionnés dans le cadre de notre travail sur les manuels scolaires avaient remarqué l'importance des représentations « genrées » dans les jeux, et principalement dans les jeux vidéo. Je souhaitais que la délégation traite ce sujet en amont des fêtes, afin qu'elle soit présente dans le débat médiatique que peuvent susciter les industries de l'enfance au moment de Noël. La délégation ne s'étant reconstituée que récemment, après le renouvellement de septembre, notre rapport paraîtra juste avant Noël.

Roland Courteau et moi-même sommes co-rapporteurs de ce travail, dont cette audition est la première.

Vos analyses à toutes deux se rejoignent. Vous avez effectué le constat que la mise en oeuvre de la séparation des sexes dans les jouets est un phénomène récent, que vous faites remonter aux années 1990. Dans mon travail sur l'hypersexualisation, j'avais également noté le retour de codes hypersexualisés à cette même époque, dans la mouvance du « porno chic » qui se retrouve dans l'industrie du luxe. En outre, vous constatez que la séparation entre jouets pour filles et jouets pour garçons ne cesse de s'amplifier, et qu'elle concerne aussi les jeux vidéo.

Je vous propose de revenir sur ces deux affirmations en nous expliquant comment vos analyses vous ont conduites à cette conclusion. Dans un second temps, nous vous poserons quelques questions.

Mme Mona Zegaï, doctorante en sociologie au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris - Cultures et sociétés urbaines (CRESPPA-CSU) à l'Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis. - Je ferai quatre constats au sujet de l'industrie du jouet.

En premier lieu, le jouet est rarement « genré » en lui-même : un poupon, une Barbie ou une voiture ne s'adressent pas particulièrement à une fille ou un garçon. C'est le discours des acteurs sociaux qui assigne un sexe à un jouet ou à des activités. Les parents jouent un rôle dans cette assignation, ainsi que les professionnels de la petite enfance, qui refuseront par exemple à un garçon de jouer avec un poupon. Le rôle des fabricants est souvent minimisé à cet égard. Ils créent pourtant pour les petites filles des jouets roses dans des boîtes roses, avec des photos de filles et des argumentaires de vente du type « Fais comme Maman ! ». Les distributeurs placeront en outre ces jouets dans des rayons et rubriques intitulés « filles », de couleur rose et décorés de photos de filles. Les distributeurs ne diffusent cependant pas tous autant des stéréotypes de genres.

La distinction entre jouets pour garçons et jouets pour filles est généralement plus marquée dans les catalogues et les magasins de la grande distribution que dans la distribution spécialisée, à l'exception d'enseignes comme Toys?R?Us ou King Jouet. Les enseignes s'adressant aux milieux sociaux moyens ou favorisés distinguent moins explicitement le genre que les autres magasins. Par exemple, le catalogue du Bon Marché offre aussi des jeux (coloriages, etc.) et les couleurs sont moins marquées.

En deuxième lieu, le sens commun nous invite à croire à une marche continue vers l'égalité entre les sexes, mais la réalité est tout autre. Une enquête historique montre que le marché du jouet segmente de plus en plus son offre en fonction du sexe des enfants et diffuse donc de plus en plus des stéréotypes de genre. J'ai étudié des catalogues du XXème et du début du XXIème siècles et j'ai remarqué que le tournant s'effectuait dans les années 1990. Les catégories « garçons » et « filles » sont devenues majoritaires, alors qu'auparavant elles étaient rares ; les jouets étaient regroupés par types de jouets (poupées, voitures) et non en fonction du sexe de l'enfant.

Les couleurs, qui sont arrivées dans les catalogues dans les années 1950, servaient peu, par le passé, à identifier le sexe considéré approprié pour les jouets. Le rose s'est progressivement imposé pour les filles, et le bleu pour les garçons, même si ceux-ci ont une palette de couleurs plus variée. À ce propos, les manuels de marketing recommandent de bannir le rose des univers pour garçons.

Les photographies d'enfants et les argumentaires de ventes sont importants également à analyser. Auparavant, les argumentaires évoquaient les caractéristiques du jouet, il y avait peu de photos d'enfants. Avec le développement du marché du jouet, et donc des catalogues, les assignations de genre à un jouet, à une activité se sont multipliées. On trouve de ce fait des argumentaires de vente du type « Aide Maman à chasser la poussière dans toute la maison ! », accompagnés d'une photo de petite fille, qui destine clairement cette activité ménagère à un sexe plutôt qu'à l'autre.

L'un des éléments qui ont contribué à la séparation des filles et des garçons est le développement extraordinaire des licences ces dernières années (Barbie, Hello Kitty, Monster High, Spiderman, Cars, Skylanders), qui sont commercialisées par plusieurs fabricants selon la nature des produits, en respectant un cahier des charges très précis...

Ce développement des licences renvoie à cette distinction des genres, car des licences sont pensées pour les garçons et d'autres pour les filles, et des univers distincts leur sont assortis. Ce constat d'un accroissement des stéréotypes de genres dans les années 1990 est parallèle à l'hypersexualisation que vous évoquiez, Madame la Présidente. La sociologue américaine Elizabeth Sweet l'a constaté en comparant les catalogues Sears de 1975 avec ceux d'aujourd'hui.

Par ailleurs, la segmentation de genre se développe, car elle permet aux entreprises de dégager plus de bénéfices dans la mesure où les jouets peuvent moins se transmettre au sein de la fratrie. Par exemple, les parents qui achètent un vélo rose à leur fille rachèteront souvent un autre vélo pour leur fils cadet. Ces pratiques vont d'ailleurs à l'encontre du développement durable en incitant à la surconsommation.

La segmentation se développe en particulier dans l'offre de jouets premier âge, et ce, dès la naissance de l'enfant. Par exemple, il existait autrefois une luciole verte qui servait de veilleuse ; on peut désormais en acheter une rose ou une bleue.

Désormais, les jouets se déclinent en deux couleurs pour les enfants : des ordinateurs roses ou bleus, Spiderman ou Barbie, les Playmobil « City life » (pour filles) et « City action » (pour garçons). La gamme « Lego Friends » créée pour les filles les éloigne des autres Lego, qui sont désormais réservés aux garçons. Lego était autrefois mixte, mais ses acheteurs étaient surtout des garçons. Des gammes avaient déjà été créées pour les filles, dans les années 1980, mais n'avaient pas eu de succès.

Troisièmement, les spécialistes du marketing affirment que la société est inégalitaire et que le marketing ne fait que reproduire cette inégalité. Notamment, ce discours prétend que la petite fille voit sa mère faire le ménage et s'y identifie. Cet argument est erroné, car les jouets ne représentent pas la réalité. En effet, les filles et les femmes ne sont que rarement représentées dans la sphère productive dans les catalogues de jouets, alors que près d'un actif sur deux aujourd'hui est une femme. Inversement, les hommes ne sont jamais représentés dans le cadre de la sphère familiale. Ils ne sont jamais pères et n'effectuent aucune tâche ménagère, à l'exception du bricolage et du jardinage. Dans la réalité, 80 % des tâches domestiques sont effectuées par les femmes, mais les 20 % restants, qui incombent aux hommes, sont minimisés dans les catalogues.

Seules les activités ultra-féminisées ou masculinisées sont représentées dans les catalogues : ouvrier de chantier, pilote de rallye par exemple. Un pompier sur huit actuellement est une femme, selon les statistiques du ministère de l'Intérieur, mais aucune femme pompière n'est représentée par exemple dans les albums illustrés pour enfants. En comparant les chiffres des albums illustrés et la réalité, on y trouve 36 fois moins de femmes pompières que dans la réalité.

Le métier de médecin est désormais relativement mixte, mais les photographies des enfants représentés dans cette activité donnent l'impression que ce métier peut être exercé uniquement par des garçons. Les filles sont en revanche surtout représentées en infirmières : aucun garçon, d'après les jouets, n'est infirmier. Pourtant les femmes sont actuellement majoritaires dans les écoles de médecine, et inversement il existe des infirmiers : la réalité sociale est étouffée sous les stéréotypes.

L'industrie du jouet diffuse des stéréotypes de genre binaires, ce qui pose des questions sur leurs conséquences pour les enfants. Les univers féminins du jouet sont centrés sur le maternage, le ménage, l'apparence physique et les relations sociales entre amies, dans le cadre de jeux qui autorisent l'expression de sentiments. En revanche, les univers masculins sont axés sur la technique, le combat, la violence, la vitesse, le dépassement de soi. Pour résumer, chez les filles, on joue « avec », chez les garçons on joue « contre ».

L'image du corps est quant à elle sur-virilisée pour les garçons ; chez les filles prévalent minceur et fragilité. Les photographies d'enfants dans les déguisements montrent des garçons sur-virilisés, visage masqué, campés sur leurs jambes, le poing en l'air, dans des déguisements qui, parfois, représentent les muscles. Ces superhéros doivent combattre pour le bien. En revanche, les filles sont très frêles, dans des poses gracieuses, les doigts délicatement écartés. Elles sourient et n'ont jamais le visage masqué. L'aspect esthétique est favorisé, avec des déguisements principalement de princesses et de fées. Les déguisements de garçons renvoient quant à eux à des métiers très masculinisés.

Ces stéréotypes servent de base à un filtre de perception du monde. La psychologue Anne Dafflon Novelle explique que dans le processus de construction des connaissances sexuées, les représentations médiatisées comptent autant, sinon plus, que ce que vit réellement l'enfant dans son univers familial. Le rôle des jouets et des livres a été minimisé dans la socialisation de l'enfant, contrairement au rôle de l'école et de la famille, alors que ces objets font partie du quotidien des enfants. Ainsi, même si la vaisselle est répartie équitablement dans le couple parental, les enfants observeront que cette tâche domestique est « féminine » dans les livres et jouets qui leur sont destinés, et la considéreront donc comme une « activité féminine ». Le métier de pompier en revanche apparaît comme un métier d'homme.

En outre, les enfants développent des goûts, des aspirations, des aptitudes et des compétences différenciées. Les jouets étiquetés « garçons » permettent aux petits garçons, par exemple, de se dépenser physiquement, d'apprendre les rouages de la conduite automobile, le repérage dans l'espace, de développer un esprit de compétition, mais aussi un esprit d'équipe, du courage, de la combativité, ce qui induit un rapport au monde qui pourra être réinvesti dans leur vie future, qu'il s'agisse du choix de filières scolaires, de métiers ou de sports. La mise en danger de soi, notamment par la valorisation de la vitesse et des prouesses automobiles, peut ainsi avoir des conséquences importantes. Il s'agit d'un véritable façonnage des esprits et des corps. Mais on considérera que ces différences sont d'ordre strictement biologique, méconnaissant le processus de construction sociale qui a abouti aux résultats observés.

Les agents de socialisation sont multiples ainsi que les expériences vécues par les enfants, qui pourront en grandissant remettre en cause certaines normes. En cela, les parents et professionnels de la petite enfance ont également un rôle à jouer. Pourtant, dans le domaine du jouet, comme vous l'aviez remarqué à propos des stéréotypes dans les manuels scolaires, les acteurs se renvoient souvent la balle :

- pour les spécialistes du marketing, ce sont les parents qui jouent le premier rôle ;

- pour les parents, c'est le marketing qui est responsable ;

- pour les professionnels de la petite enfance, ce sont les parents et le marketing qui sont en cause.

Tous diffusent inconsciemment des stéréotypes de genre.

Devant ces constats, une mobilisation des pouvoirs publics apparaît nécessaire. Les stéréotypes enferment en effet les individus dans deux cases et contraignent leurs choix de vie, à la fois personnels et professionnels. L'association Egaligone évoque à ce propos « des stéréotypes en moins, des choix en plus ». Une réflexion d'ensemble ainsi qu'une politique volontariste permettraient de créer une société plurielle, qui favoriserait l'expression des différences et des spécificités de chaque individu, indépendamment de son sexe, pour plus d'égalité entre citoyens et citoyennes. À cet égard, ces réflexions m'ont conduite à formuler des recommandations dont je peux vous faire part si vous le souhaitez.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Nous évoquerons l'ensemble des constats que vous avez formulés avant de passer aux préconisations. Je donne donc la parole à Astrid Leray.

Mme Astrid Leray, fondatrice du cabinet Trezego. - Je ne suis pas sociologue, mais formatrice et consultante sur les questions d'égalité. J'interviens dans divers contextes, et notamment auprès des professionnels de la petite enfance. Dans ce cadre, je parle des jouets et des objets de socialisation. J'ai fait une étude en 2013 sur les catalogues de Noël en cherchant un outil de formation dans ce domaine. Les résultats en étant flagrants, cette étude a été diffusée.

Je précise, quand j'interviens en formation, que la construction identitaire de l'enfant s'effectue par étape. Une phase égocentrée intervient de 0 à 2 ans. Ensuite, l'enfant comprend qu'il existe des hommes et des femmes ; il passe alors à une phase « sexocentrée », pendant laquelle il observe son entourage. Il ne comprend cependant pas encore si la différence entre garçons et filles, hommes et femmes, est liée aux activités ou à l'apparence. L'impact des jouets sur le développement de l'enfant est alors décisif. Il comprend progressivement qu'une petite fille deviendra une femme, et un garçon, un homme. Vers 5 ans, il sait que l'on est une femme ou un homme pour la vie. Pendant la période où il cherche des réponses, il souhaite plaire aux adultes et ne réalise pas vraiment ce que signifie être un homme ou une femme. Il est alors très observateur et conformiste. Dans le cadre de la socialisation différenciée, les stéréotypes des jouets se recoupent avec les stéréotypes véhiculés par les livres et ceux exprimés par les adultes, par exemple à travers de petites phrases comme « qu'elle est jolie ! », ou « Il est turbulent, c'est un vrai petit gars ! ». L'enfant établit alors une sorte de tableau à deux colonnes, « masculin » et « féminin » dans lequel il coche ses observations. L'influence des jeux est alors très importante.

En étudiant des catalogues, j'ai constaté que ceux-ci établissaient des distinctions non seulement par les jeux, mais également par l'aspect des enfants montrés en train de jouer. Sur dix catalogues, seulement 33 % des pages n'étaient pas « genrées » : il s'agissait des jeux d'éveil et des jeux de société. Toutes les autres pages étaient roses ou bleues.

Toutefois, ces jouets n'existent pas seulement sous deux couleurs différentes, rose et bleu. Ils représentent également deux univers différents. Jusqu'à 18 mois, les jouets portent seulement des codes couleur différents. Ensuite, en ce qui concerne les jeux de construction, le petit garçon construit la ferme ou la ville, et la petite fille construit l'écurie des licornes ou le château des fées. Dès 18 mois, il existe une différenciation.

Par la suite, une dichotomie s'installe, avec des jeux à l'intérieur pour les filles et à l'extérieur pour les garçons, des jeux pour les filles caractérisés par un contexte d'amitié et de sécurité, et des jeux pour les garçons faisant appel au danger et à la compétition. À ce titre, j'ai noté que 20 % des garçons mis en scène dans les catalogues avaient une arme à la main. Aucun jeu ne stimule le « faire ensemble ». La coopération est réservée aux univers d'amitié ou aux jeux de marchande pour les filles, alors que les garçons sont dans la compétition. Cela crée deux univers différents : les enfants n'ont plus de terrain commun pour « vivre ensemble ».

Au-delà de l'existence d'univers différents, la technicité à laquelle font appel les jouets est différente selon que l'on considère les jeux pour filles ou les jeux pour garçons. Dans les catalogues de jouets, les jeux pour filles sont pour la plupart autorisés à partir de trois ans (poupées, maquillage, dessin) ; ils n'évoluent pas beaucoup, même si, en fonction de l'âge, les filles auront des attitudes différentes envers ces jouets. En revanche, pour les garçons, il existe un apprentissage technique, les jouets sont de plus en plus complexes à utiliser, avec des distinctions précises selon les âges. Par exemple, le « Lego Friends » destiné aux filles est recommandé à partir de 4 ans, alors que les Lego pour garçons diffèrent selon des tranches d'âges allant de 5 ans à 12 ans, et connaissent une évolution technique croissante. Un talkie-walkie pour fille, à partir de trois ans, comporte un seul bouton. Pour les garçons, il existe un modèle simple, à partir de trois ans, et un modèle plus complexe, à partir de six ans. La technicité s'apprend à travers les jeux des garçons, auxquels les filles n'ont pas accès.

En tant que formatrice, je sensibilise les professionnels de la petite enfance au fait que le jeu n'est pas uniquement ludique, mais est également un objet d'apprentissage. Pour les filles, les jeux sont centrés sur la coopération et la verbalisation, alors que ceux des garçons sont axés sur la technique et la compétition. Les enfants ne reçoivent donc pas les mêmes armes pour trouver leur place dans la société.

J'utilise pour ma part le système de classification « ESAR », qui vient du Québec et qui permet de classifier les jeux selon les catégories suivantes :

- « E » correspond aux jeux d'exercice (éveil, développement moteur pour développer des activités sensorielles, olfactives, oeil-main) ;

- « S » regroupe les jeux symboliques (la marchande, les déguisements, la création d'univers symboliques) ;

- « A » correspond aux jeux d'assemblages (Lego, par exemple) ;

- « R » réunit les jeux de règles (football, jeux de société).

On s'aperçoit que les jeux de filles sont des jeux d'imitation (déguisement, marchande) et de coopération et se trouvent uniquement dans la catégorie des jeux symboliques. On stimule donc les filles sur une seule catégorie. Les jeux de filles en assemblage sont les puzzles et les Lego, mais les « Lego Friends » ne mettent pas du tout en avant la phase de construction dans leur démarche marketing, ce qui importe est le jeu « entre amies ». La publicité pour les Lego de garçons insiste en revanche beaucoup sur la construction. Actuellement, la segmentation marketing des jouets ne permet pas aux filles d'accéder à certains apprentissages.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rappporteure. - Ce constat n'est pas réjouissant. Nous écoutons donc maintenant vos préconisations.

Mme Mona Zegaï. - Nous faisons toutes deux des constats semblables. Les jouets pour garçons évoluent davantage que les jouets pour filles en fonction de l'âge, ils suivent donc l'évolution psychologique des garçons, qui restent en outre plus longtemps dans l'univers du jouet, alors que les filles sont éloignées du jouet et renvoyées plus tôt vers les contingences quotidiennes.

Sur le plan économique, je formule quatre propositions.

En premier lieu, il convient d'encourager les fabricants à concevoir des produits non stéréotypés, proposés dans des espaces de vente non stéréotypés. Plusieurs mesures entrent en jeu pour cela :

- supprimer la signalétique « filles » et « garçons » au profit de rubriques par spécialité et par âge, pour que chaque jouet puisse être investi par les deux sexes sans ségrégation de genre. Certaines enseignes font déjà cet effort ;

- mettre fin au code couleur rose-bleu (sur le modèle de la licence « Tim et Lou » chez « La Grande Récré », qui est orange, mauve et verte) et inviter les acteurs à investir une large palette de couleurs ;

- mettre en scène conjointement des garçons et des filles sur les boîtes de jouets, dans les catalogues, sites internet et publicités télévisées, quel que soit le jouet proposé, et porter une attention particulière aux postures des enfants, qui sont très souvent caricaturales ;

- féminiser et masculiniser les noms de métiers et d'activités, sur le modèle des offres d'emploi : « infirmier-infirmière ». En effet, un garçon peut difficilement s'investir dans un déguisement présenté comme un déguisement d'« infirmière ». Les stéréotypes passent par le langage et ce dernier peut favoriser l'identification et la projection comme l'empêcher ;

- demander aux enseignes distributrices d'informer leurs vendeurs sur la nécessité d'éviter d'orienter les clients en fonction du sexe de l'enfant, mais plutôt en fonction de ses goûts. Je me suis fait embaucher chez Toys?R?Us comme vendeuse pour étudier de l'intérieur ce magasin et je n'ai eu aucune formation en ce sens.

La mise en place de ces mesures pourrait être favorisée par le développement de cabinets de conseil oeuvrant pour l'égalité femmes-hommes, qui pourraient orienter fabricants et distributeurs vers la suppression des stéréotypes de genre. Cette action pourrait être conduite en partenariat avec les syndicats professionnels.

La deuxième proposition consiste à mettre en place une charte de bonnes pratiques auprès des fabricants et distributeurs pour limiter la segmentation marketing en fonction du sexe des enfants. Cette charte vaudrait pour les jouets, leurs boîtes, les catalogues, les publicités télévisées et les sites internet. La signature de cette charte engagerait les entreprises à suivre certains grands principes, dont la mise en oeuvre serait vérifiée, et leur permettrait d'obtenir un label qui pourrait prendre la forme d'un logo apposé sur leur catalogue, attestant que l'égalité entre les sexes fait partie de leurs préoccupations. En 2009, le catalogue « La Grande Récré » comportait notamment la charte du spécialiste en jeux et jouets : l'enseigne s'engageait à valoriser le jeu et le jouet qui favorise l'éveil, l'épanouissement de l'enfant et le développement de son imagination et de ses capacités intellectuelles, ainsi que son apprentissage à la vie en société. Cette charte s'est progressivement réduite, puis a disparu. Actuellement, les bonnes pratiques ont disparu des catalogues, pour des raisons inconnues.

Le catalogue « 123 Familles » affirme cependant les engagements de l'enseigne dès la première page. « La Grande Récré » a en revanche diffusé un guide sur les fabricants français : l'égalité entre les sexes n'y est jamais mentionnée.

La troisième proposition a pour objet d'encourager et de valoriser les initiatives qui remettent en question les stéréotypes de genre et ouvrent le champ des possibles des enfants, comme « Tim et Lou », la coopérative Système U ou Smoby, qui représentent quelques garçons avec des poupons. Un site internet gouvernemental pourrait médiatiser ces bonnes pratiques. Il pourrait également être envisagé de mettre en place un système de « name & shame » qui favoriserait l'implication des consommateurs, sur le modèle du site « Macholand », monté par une équipe de féministes pour pointer les publicités sexistes, et qui comporte un formulaire pour écrire directement à l'entreprise qui a diffusé cette publicité. L'entreprise mise en cause retire généralement l'élément incriminé. En effet, les enseignes sont soucieuses de leur image de marque. Les pratiques commerciales qui luttent contre les stéréotypes, notamment en Suède, ont été obtenues des enseignes à la suite de critiques et de plaintes des consommateurs sur les réseaux sociaux.

La quatrième proposition concerne les acheteurs publics pour les crèches, les centres sociaux, les centres aérés ou les ludothèques et salles de jeux, qui se fournissent en jouets auprès des grandes enseignes. Il pourrait leur être imposé un cahier des charges pour ne choisir que des fournisseurs qui mènent une politique volontariste en faveur de l'égalité entre les sexes, par exemple en préférant acheter une cuisine rouge et grise plutôt que rose, et des poupons et accessoires de puériculture qui seraient dans d'autres couleurs que le rose.

Dans les ludothèques, bien que les ludothécaires cherchent à favoriser le jeu libre, il arrive qu'un espace entier soit rose.

L'achat par les bibliothèques municipales de livres pour enfants remettant en question les stéréotypes de genre pourrait être favorisé, et les ludothèques pourraient recevoir des consignes afin de favoriser la mixité dans le jeu. L'Association des ludothèques en Ile-de-France (ALIF) a réalisé un documentaire « Jeux de genre » et propose une mallette pédagogique sur ce sujet. L'ALIF affirme que les ludothèques sont des lieux atypiques, développant le concept de « libre jeu », c'est-à-dire la proposition de tous les types de jeux pour tous les publics, et l'assurance pour chacun de pouvoir se diriger librement vers le jeu de son choix. Les ludothécaires sont des professionnels qui favorisent l'activité ludique sans la contraindre : ainsi, les garçons jouent avec des « jeux de filles », les grands avec des jeux de petits. Les ludothèques permettent donc à tous l'accès aux jeux de leur choix, sans jugement. Il conviendrait donc peut-être de favoriser le développement des ludothèques, qui peuvent permettre aux enfants de découvrir des jouets qu'ils n'ont pas à leur domicile.

Dans le domaine de la formation et de la recherche, je formule trois propositions.

En premier lieu, je recommande d'introduire des modules d'enseignement sur les stéréotypes de genre et les inégalités entre les sexes pour favoriser une prise de conscience et une réflexion chez les acteurs concernés. Ces cours existent, mais sont peu développés. Ce module pourrait être enseigné dans des formations en économie et marketing, dans les universités et les écoles de commerce.

Des enseignements dans les écoles élémentaires et préélémentaires amèneraient les enfants à s'interroger sur les stéréotypes par des moyens interactifs. En les incitant à expérimenter l'ensemble de la gamme de jouets proposés, on leur ouvrirait le champ des possibles. Ce travail peut être mené par des associations.

Ces modules pourraient également être introduits dans la formation des futurs professionnels de la petite enfance et de l'enseignement, pour que les professionnels prennent conscience de leurs propres stéréotypes, afin d'éviter qu'ils les diffusent involontairement aux enfants par leur discours et leur comportement. À ce titre, les parents ont également des stéréotypes.

Il convient d'insister sur les conséquences des stéréotypes de genre : les garçons investissent plus la technique et l'orientation dans l'espace, ce qui peut avoir des conséquences sur les choix professionnels futurs, alors que les filles sont plus entraînées à développer l'aspect verbal et social.

Ces formations pourraient prendre place dans les Écoles supérieures du professorat et de l'éducation (ESPE) et l'ensemble des formations liées à la petite enfance [certificat d'aptitude professionnelle (CAP) petite enfance, diplôme d'État d'éducateur de jeunes enfants (DEEJE), ludothécaire, assistant-e « maternel-le », pédiatre] et dans l'offre de formation continue et dans le cadre des reconversions professionnelles.

La deuxième proposition consiste à réaliser des campagnes d'information, par exemple sous forme d'affiches mettant en question les stéréotypes de genre dans les lieux d'accueil de la petite enfance, pour interpeller les professionnels et les parents. Dans la presse spécialisée marketing [« Revue du jouet » ou « Kazachok » (licences)], des articles, encadrés et images sensibiliseraient les professionnels à la question de l'égalité. Les institutions promouvant l'égalité pourraient également être présentes lors des forums « Kid Expo » ou « Trad'Expo ».

Dans les médias, des campagnes humoristiques pourraient aussi sensibiliser le grand public.

Enfin, il serait opportun d'encourager la recherche scientifique sur l'égalité entre filles et garçons en sociologie, économie, marketing, histoire, anthropologie. Des financements publics y participeraient. Ils pourraient également s'adresser à des associations qui oeuvrent pour l'égalité (Centre Hubertine Auclert, Egaligone, Adequations), afin qu'elles mènent chaque année une étude des catalogues de jouets pour mesurer les évolutions. La diffusion des résultats de ces travaux de recherche doit être encouragée, notamment en diffusant des livrets, ou sous forme d'expositions ou de documentaires.

Pour favoriser l'égalité, il est en outre nécessaire d'expliquer au grand public ce qu'est le genre. À ce titre, le documentaire de l'ALIF mériterait d'être diffusé, ainsi que la mallette pédagogique à destination des professionnels de la petite enfance.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Je vous remercie.

Mme Astrid Leray. - L'idée de charte me semble particulièrement intéressante. Une classification des jouets en fonction de l'âge et non du sexe encouragera la liberté de choix. Les enjeux sont cependant surtout économiques, et l'industrie du jouet continuera son marketing rose et bleu tant que les jouets qui correspondent à ces stéréotypes se vendront. En Suède, la mobilisation des parents a obtenu de Toys?R?Us des catalogues non genrés : chaque jeu porte un visuel sur lequel figurent une fille et un garçon. En Angleterre, une association a obtenu que les enseignes suppriment les rayons « filles » et « garçons ».

Les évolutions en Suède et en Grande-Bretagne montrent que les réactions des consommateurs permettront de faire évoluer l'industrie du jouet. Il faut faire comprendre aux parents que les jeux ont un impact sur les enfants, alors qu'aujourd'hui les parents sont convaincus de la dimension affective du jeu : ils veulent faire plaisir à l'enfant. Aller à l'encontre de certaines normes, par exemple en offrant des Lego à une petite fille au lieu d'une Barbie, risque de ne pas produire un effet de plaisir immédiat, mais l'enfant pourra être contente, après, d'avoir réalisé une belle construction. Les consommateurs doivent être sensibilisés à l'impact du jeu sur le développement de l'enfant et ses compétences. La prise de conscience de cette influence est essentielle.

Mme Mona Zegaï. - L'initiative de l'association britannique est intéressante : « Pink stinks », qui existe en Angleterre ou en Allemagne, désigne les jouets sexistes sur les réseaux sociaux.

« Hyper U » et « Super U » en 2012 et 2013 ont réalisé des catalogues qui présentaient des garçons avec des poupons et des filles avec des voitures télécommandées. Certains ont parlé d'inversion des genres, alors que ces images étaient minoritaires, en fait, dans le catalogue. Cette initiative a été perçue comme positive dans la presse et les enseignes en ont pris note. À Noël 2013, Toys?R?Us a supprimé les pages « filles » et « garçons » pour proposer une organisation par types de jouets, probablement suite à cette affaire. En 2013, des critiques violentes à caractère raciste et homophobe ont été émises sur Twitter au sujet d'une image de garçon berçant un poupon noir, ce qui véhicule également des stéréotypes.

Le discours sur l'impact ou l'absence d'impact du jeu sur le développement de l'enfant est donc contradictoire. On s'inquiète par exemple que le garçon qui joue avec des poupons devienne homosexuel. Le contrôle social s'exerce davantage envers les garçons. Les filles peuvent accéder aux jouets des garçons, alors que l'inverse est réprimé.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Comment expliquer cette bascule dans les années 1990 dans plusieurs pays, et la montée de la violence entre garçons et filles dans les écoles, avec une forte séparation des groupes de garçons et de filles ? J'avais, dans le travail dont j'ai parlé, analysé le jouet uniquement sous l'angle de l'hypersexualisation, mais il apparaît qu'il contribue aussi à créer des univers différents dès la plus jeune enfance, ce qui pourrait expliquer cette violence. À ce titre, le livre « La fabrique des garçons » révèle l'ampleur du contrôle social qui s'exerce sur les garçons. Cette radicalisation dès la petite enfance s'explique.

Par ailleurs, le « name & shame » est une initiative du gouvernement britannique, qui a connu peu de retentissement en France.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Quelques préconisations rejoignent celles que nous avions faites au sujet des manuels scolaires : le label, la formation, les commandes publiques. Un palmarès des fabricants me semble difficile à mettre en place, mais le label est une excellente proposition et je vous en remercie.

Après 1990, en France et aux États-Unis, les jouets ont été sexuellement différenciés, ainsi que certains livres. Quel a été le facteur déclenchant de cette évolution, en plus des licences ? Ce phénomène semblait en effet moins marqué avant 1990.

Il existe une réelle volonté au Parlement d'accroître l'égalité entre femmes et hommes. Toutefois, les stéréotypes sexistes se développent parallèlement dans les jouets et les manuels scolaires. Le monde de l'enfance aujourd'hui est-il plus inégalitaire que la réalité ?

La famille est-elle en mesure de corriger ces situations de représentation médiatisée par les catalogues et les jeux vidéo ?

Mme Corinne Bouchoux. - J'ai élevé deux enfants à dix ans d'écart, et j'ai conservé les catalogues de jouets de cette époque. Je n'avais pas pris la mesure de la rupture qui s'est produite alors qu'il existe une illusion d'égalité dans la société. Vos exposés nous ont fait prendre conscience de cela.

Mon département, le Maine-et-Loire, est assez rural. J'ai fait la tournée des écoles pour observer les temps d'activités périscolaires (TAP) et j'ai constaté que, dans de petites communes à faibles moyens, des ateliers extraordinaires avaient été montés, par exemple « roller, motricité et poésie », « jeux, jeux de société et vidéo » avec des équipes d'animation qui ont un vrai projet mixte, très simple, qui a été accepté par les familles. Ces projets remarquables reposent sur l'éducation populaire et sur l'accord des familles. Envisagez-vous des modules sur les TAP ?

Je souhaite également insister sur la violente injonction à l'hétérosexualité pour les garçons. Certains garçons, hétérosexuels mais peut-être un peu efféminés en apparence, ou aimant jouer à certains jeux jugés peu virils, vivront une scolarité difficile en subissant des injures à caractère homophobe. Ces garçons - d'anciens élèves me l'ont dit - sont stigmatisés dans le système scolaire. Vos préconisations sont très intéressantes, mais les premiers à suivre ces pratiques égalitaires en souffriront, peut-être, pendant leur scolarité. Comment gérer cette contradiction, qui me semble forte et problématique ?

Mme Maryvonne Blondin. - Mes propos rejoindront ceux de Mme Corinne Bouchoux.

À vous entendre, j'ai cru revenir des dizaines d'années en arrière. Dans les années 1970, quand mes enfants sont nés, ces codes couleur n'existaient plus : le jaune, par exemple était une couleur assez répandue. Je n'avais pas mesuré cette fracture qui s'est opérée dans les années 1990. J'ai regardé les jouets et livres de mes enfants et j'ai constaté que mon fils jouait plus avec des poupées que ma fille. Je suis donc très surprise de ce que vous dites.

Les recherches scientifiques iront-elles jusqu'à la recherche sur les zones actives du cerveau des filles et des garçons ? On prétend qu'ils sont différents et que les connexions se font autrement.

L'éducation populaire et les « maisons pour tous » assurent un travail important. Le week-end dernier a eu lieu, dans mon département, la manifestation « À vous de jouer », à laquelle les familles et les structures d'éducation populaire ont participé. La différence entre les jouets n'existait pas : tout le monde jouait ensemble. Ces pratiques pourraient être développées dans le cadre de l'éducation populaire. Au sujet de l'importance des bibliothèques, nous avons visité, avec la commission de la Culture, la bibliothèque de Stockholm, où des petits enfants évoluent entre les livres sans différence liée au sexe. Cet exemple est à développer en France.

Que pensez-vous du film « Les garçons et Guillaume, à table » ? L'éducation particulière de Guillaume a conduit à son comportement.

Par ailleurs, avez-vous étudié les jeux des enfants intersexués ? Cette problématique se développe et est difficile à appréhender.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin. - Cet exposé est extrêmement enrichissant pour nous. Je suis sensible à l'idée de privilégier la formation des professionnels que vous avez évoquée, notamment dans les ESPE. C'est un aspect décisif de la lutte pour l'égalité, que nous avons mis en avant à la délégation dans le cadre d'autres travaux.

Avez-vous une idée de la place des femmes en tant que créatrices de jouets ? Comment sont-elles impliquées dans les politiques de choix par les fabricants ? Des femmes qui repéreraient des stéréotypes pourraient intervenir. Nous sommes en effet tous porteurs de stéréotypes. Un travail sur les politiques de fabrication des jouets et jeux serait opportun. Nous savons certes que les femmes n'accèdent pas aux postes de responsabilité, bien qu'elles soient présentes dans les entreprises. L'industrie du jouet échappe-t-elle à ce constat ?

Mme Astrid Leray. - Nous avons également des difficultés à cibler les raisons qui sont à l'origine du virage constaté dans les années 1990. Elles sont probablement multiples. En premier lieu, le marché du jouet se développe et cherche à atteindre un grand nombre de consommateurs en créant des « niches ». En outre, la réceptivité des consommateurs est liée à notre propre représentation. Il n'est pas anodin que ce virage soit intervenu après les années 1970. En effet, l'égalité fait peur. À notre époque, on milite pour les droits des femmes ; des pionnières poussent les portes et inversent la donne, permettant à l'égalité de se mettre en place. Au début du XIXème siècle, les femmes élevaient les enfants et les hommes nourrissaient la famille. Avec ces rôles très définis, les enfants pouvaient être tous habillés en blanc et porter des cheveux longs, quel que soit leur sexe. Cela n'affectait pas leur identité. Désormais, les femmes peuvent s'investir dans la sphère privée, mais aussi dans le domaine professionnel, politique ou associatif, et les hommes peuvent prendre des congés parentaux. Les frontières sont moins marquées. De ce fait, nous sommes peut-être rassurés de marquer des codes sur les tout-petits.

Mme Mona Zegaï. - Des avancées sont toujours accompagnées de retours en arrière et d'un retour aux valeurs traditionalistes. Les rôles de chaque sexe n'étant plus écrits à l'avance, le retour de valeurs traditionalistes influe sur les achats des consommateurs. Par exemple, des Lego ont été créés pour les filles dans les années 1970 autour du thème des tâches ménagères. Ils n'ont pas fonctionné à l'époque, alors qu'ils ont du succès de nos jours. On observe également ce phénomène dans les livres et la presse pour enfants, avec le retour d'une presse pour les filles dans les années 1990. Des jeux vidéo développés pour les filles spécifiquement ont également fait leur apparition dans les années 1990. Par exemple, « Miss Pac-man » a un noeud dans les cheveux et porte des vêtements très sexualisés, à dominante rose.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Je suis étonné que ce phénomène ne soit pas limité à la France.

Mme Mona Zegaï. - Le marché est mondialisé. Un documentaire « Princesses, pop stars et girlpower » réalisé par Cécile Denjean a été diffusé sur ARTE récemment. Le « girlpower » a été repris par le marketing au début des années 1990. Ces groupes de « girlpower » proclament être des femmes fortes, mais avec une nature féminine (les « Spice Girls » notamment). La « rosification » de la société commence également à cette époque, ainsi que l'hypersexualisation des petites filles.

Mme Astrid Leray. - Les jouets ne sont pas nécessairement aussi inégalitaires que la société, dans laquelle l'inégalité se manifeste aussi par des femmes violées ou battues, mais ils sont plus segmentés que dans la réalité. En effet, les hommes et les femmes parviennent à travailler ensemble, alors que les jouets créent deux univers distincts ; les filles et les garçons ne peuvent donc trouver un terrain commun. L'enfant étant observateur, la famille ne parvient pas à contrebalancer ce phénomène, parce que ses copains, la publicité, les livres, la télévision, la crèche, les enseignants lui montrent également des modèles. Malgré l'égalité dans le couple et le partage des tâches ménagères qui peut lui être donné en exemple dans sa famille, l'enfant subira les stéréotypes de toutes parts. En revanche, il parviendra peut-être plus facilement à les remettre en cause.

Mme Mona Zegaï. - Dans la famille, 80 % des tâches domestiques sont accomplies par les femmes, comme je le disais. L'organisation du travail domestique au foyer est un observatoire de l'inégalité des genres pour l'enfant. Lors d'un entretien avec deux enfants hors de la présence de leurs parents, je leur ai montré des catalogues de jouets. Les garçons n'ont pas aimé les jouets ménagers, disant qu'ils étaient réservés aux filles, non pas parce que les jouets et les pages étaient roses, mais parce qu'ils ont constaté que leur mère passait l'aspirateur ou faisait la vaisselle, et que leur grand-mère faisait des travaux de couture. Les enfants assignent ainsi un genre aux jouets lorsque ceux-ci imitent la réalité sociale qu'ils observent. Les parents peuvent donc contribuer involontairement à développer des stéréotypes chez leurs enfants. Si leur mère fait la cuisine, les enfants intègrent que la cuisine relève des femmes.

Au cours d'une autre expérience, j'ai proposé des jouets à des enfants, à répartir sur trois tables : garçons, filles et mixtes. Parmi une quinzaine de groupes de quinze collégiens, la plupart ont placé la cuisine rouge, grise et noire sur la table des jouets mixtes. Ils ont justifié cette décision par le fait que le père faisait aussi à manger le week-end ; même si la confection du repas n'est pas quotidienne, ils ont observé que la cuisine n'était pas que pour les femmes. En outre, ils ont cité les émissions de téléréalité qui montrent des hommes et des femmes qui cuisinent. Ces émissions ont une influence sur les enfants.

Les parents peuvent également « corriger » certains aspects, notamment des parents très diplômés avec un fort capital culturel. La fille de huit ans d'une femme très diplômée, chercheuse en sciences de l'éducation et spécialisée dans les questions de genre, n'avait aucun goût pour le rose et les poupées, mais aimait les dragons. Il s'est avéré que ses parents étaient adeptes des jeux de rôles ; la petite fille savait qu'elle aurait des sujets de conversation avec ses parents en s'intéressant aux dragons. Le père voulait lui interdire les poupées Barbie pour des raisons de sexualisation, mais la mère a jugé que l'interdit pourrait, au contraire, exercer un effet attractif sur elle. Ils ont donc suscité un rejet de ces poupées en les qualifiant par exemple de « cruches », ce que la petite fille a repris dans son discours en s'appropriant ces goûts transmis par les parents. Les parents ont donc un rôle non négligeable sur l'ouverture du champ des possibles de leurs enfants.

L'étude d'une sociologue sur les mangas montre que la lecture de mangas n'est pas interdite par les parents des classes favorisées, mais qu'ils recommandent également d'autres lectures par ailleurs. Ces parents ont des stratégies pour ouvrir le champ des possibles de leurs enfants, notamment au moment de Noël.

Les parents sélectionnent par exemple dans la liste de Noël les jouets qui correspondent à leurs valeurs. Les autres membres de la famille, notamment les grands-parents, jouent également un rôle. Les parents leur demanderont d'acheter des vêtements plutôt que des jouets, ou répartiront les jouets entre les membres de la famille, pour éviter des achats de jouets qui ne leur plaisent pas. En revanche, les parents des catégories sociales moins favorisées veulent surtout faire plaisir à leur enfant. L'objectif est qu'il ne manque de rien.

Les enfants développent parfois aussi des stratégies : ils s'adressent aux grands-parents pour obtenir des jouets que les parents leur refusent, par exemple un jouet en forme d'arme ou un déguisement de « Monster High ». Bien que les grands-parents soient choqués par ces jouets, qu'ils peuvent juger violents ou vulgaires, ils les achètent pour faire plaisir à leurs petits-enfants.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Aurélie Mardon a également constaté que les stratégies vestimentaires étaient extrêmement clivées socialement, ce qui confirme vos propos.

Mme Christiane Kammermann. - Je suis pour la féminité, tout en étant pour l'égalité pour certaines choses.

Vous évoquiez les vendeurs qui demandaient aux parents le sexe de l'enfant pour orienter leur choix de jouets. Je trouve cette réaction normale. En effet, parmi mes cinq enfants, les filles se tournaient spontanément vers les poupées, et les garçons vers les vélos ou les armes. Je l'ai observé. Nous avons vécu au Liban au moment de la guerre et mes garçons voulaient des armes, ce que nous, leurs parents, nous leur refusions, compte tenu de l'environnement. Nous leur en avons cependant achetées, ce qui a d'ailleurs choqué mes parents en France.

Ces propos étaient très intéressants, mais, pour ma part, je ne suis pas d'accord avec tout.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Je vous remercie pour cet exposé très complet et riche.

L'intervenant suivant représente la Fédération du jouet et des articles de puériculture. Pour information, les autres fabricants de jouets n'ont pas été disponibles pour venir témoigner à cette table ronde.

Je rappelle que lorsque je préparais mon rapport sur l'hypersexualisation, les journaux féminins avaient également refusé de participer aux travaux.

Stéréotypes masculins et féminins dans les jeux et les jouets - Audition de M. Michel Moggio, directeur général de la Fédération française des industries Jouet - Puériculture (FJP)

La délégation a ensuite auditionné M. Michel Moggio, directeur général de la Fédération française des industries Jouet - Puériculture (FJP).

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteur. - Michel Moggio, vous êtes directeur général de la Fédération française des industries du jouet et de la puériculture. Vous représentez donc aujourd'hui les fabricants de jouets et d'articles de puériculture.

Nos travaux portent sur les stéréotypes masculins et féminins dans les jeux et jouets, faisant suite aux travaux de Roland Courteau sur les stéréotypes dans les manuels scolaires. Nous avons pour objectif de publier le rapport juste avant Noël.

Notre constat est frappant : dans les années 1990, les stéréotypes masculins et féminins se sont développés dans les jouets, comme d'ailleurs dans d'autres secteurs. Nous souhaiterions connaître votre avis sur ce sujet et votre analyse de cette évolution. Par ailleurs, les fabricants de jouets ont-ils conscience de l'impact que cette différenciation entre filles et garçons peut avoir sur le développement des enfants, et comment l'intègrent-ils ? En outre, nous avons des interrogations sur la manière dont le développement des jouets est décidé : qui participe à la sélection de ces jouets ?

M. Michel Moggio, directeur général de la Fédération française des industries Jouet - Puériculture (FJP). - Notre fédération représente les fabricants de jouets qui opèrent en France, qu'ils soient internationaux ou français, qu'ils fabriquent ou non en France. Notre marché couvre donc environ 80 % des ventes de jouets sur le territoire français et nous représentons des fabricants d'origines diverses, ce qui a son importance pour des sujets plus culturels.

Je souhaite revenir sur la manière dont les fabricants créent des jouets. Ce marché essaie en effet de correspondre à la demande des consommateurs et d'anticiper des tendances. Les jouets qui se trouvent sur les étagères sont le résultat de ces processus de développement. Le désir de l'enfant guide prioritairement les fabricants, car le marché est encombré : au Salon de Nuremberg, un million de jouets sont présentés. Dans ce vaste univers, les fabricants cherchent à capter l'attention des enfants. Les jouets essaient d'être le reflet des intérêts des enfants dans une société donnée. Cet intérêt se forge en fonction de la personnalité de l'enfant, de son environnement, des adultes, des pairs ou de l'école.

Nous considérons que les jouets sont les outils du jeu. L'importance du jeu dans le développement de l'enfant, psychologique ou cognitif, est reconnue. Les fabricants essaient donc d'apporter les meilleurs outils pour ce développement. En outre, le jeu dure toute la vie : l'âge moyen du joueur de jeux vidéo est 38 ans, ce qui dépasse largement la période de l'enfance. Les industries proposent donc une large gamme de produits qui couvrent une grande palette d'activités ludiques. La clef d'entrée pour les fabricants est la fonction du jeu et non le genre du joueur. Il existe des jouets d'usage, de création, d'imagination ou symboliques. La déclinaison s'effectue par le jeu en lui-même.

Par ailleurs, un quart du marché mondial est lié aux jouets sous licence. Les fabricants concluent des contrats avec des sociétés de divertissement comme Disney, qui en est l'exemple dominant. Ils proposent à l'enfant des produits et des personnages qui correspondent à des situations que celui-ci voit dans les produits culturels (films, livres, sériées télévisées), internationaux ou locaux, comme par exemple « Petit Ours brun ».

Les jouets communs à plusieurs générations font partie des « recettes » des fabricants à la création. En effet, le jouet est également un outil de transmission par lequel les parents passent des valeurs à leurs enfants. Certains jouets transcendent les modes, comme le Monopoly ou les Lego qui ont maintenant 50 ans. Quand des jeux sont appréciés par plusieurs générations, il est toujours possible pour les fabricants de les adapter pour les générations suivantes.

La technologie est aussi un aspect important des jouets et jeux. Les fabricants travaillent avec des équipes de développement internes, mais de nombreux inventeurs travaillent également sur des concepts intellectuels (jeux de société) ou technologiques (toupie customisée ou balle rebondissante), qui sont ensuite édités. Une communauté d'inventeurs professionnels ou amateurs sollicite les industriels du jouet pour leur proposer leurs concepts. Par tradition, le jouet a toujours intégré l'image de la technologie que les enfants voient dans les mains de leurs parents : par exemple, les tablettes jouets. Auparavant, les magnétophones à cassettes pour petits imitaient ceux des adultes. Le jouet est donc plutôt « low-tech ».

L'innovation joue un rôle très important dans ce marché - chaque année, un jouet sur deux est nouveau - avec un budget de recherche et développement de 4 % à 5 % dans les grandes sociétés. L'origine des jouets peut donc être très diverse.

Les fabricants utilisent aussi des grilles sur l'acquisition de compétences, surtout pour les jouets préscolaires, s'agissant notamment des jouets qui développent la motricité fine. Les équipes étudient par tranche d'âge l'acquisition des compétences intellectuelles et motrices et essaient de proposer des jouets qui peuvent contribuer à développer ces compétences.

Par ailleurs, nous savons grâce à des études comment fonctionnent les familles lorsqu'elles achètent des jouets. Pour près de 90 % des parents, le jouet est un outil de plaisir pour l'enfant. Ils recherchent donc la satisfaction de l'enfant en répondant à ses souhaits (la liste au Père Noël) ou en imaginant qu'un certain jouet lui fera plaisir. Au sujet des listes de Noël, les études montrent que l'enfant obtient environ la moitié des jouets qu'il a inscrits sur sa liste. Les parents ou les grands-parents complètent cette liste, de préférence avec des jouets qu'ils connaissent, par exemple un Monopoly. La société Hasbro vend donc encore 500 000 Monopoly par an, bien que tous les foyers en soient déjà équipés depuis longtemps. Les parents cherchent donc à faire plaisir à leur enfant, sans pour autant toutefois écouter tous ses souhaits.

Le prix est le deuxième facteur de choix. En dehors de Noël, les parents choisissent des jouets inférieurs à 10 euros pour récompenser leur enfant, par exemple à l'occasion d'une bonne note. Le prix est en revanche d'environ 30 euros à Noël.

Enfin, deux tiers des parents déclarent choisir des jouets en adéquation avec l'âge de l'enfant. Les fabricants sont fortement sollicités pour les rassurer sur ce point.

Les fabricants prennent donc en compte ces trois grands critères de choix.

La fédération encourage un « régime varié », car les jouets ont différentes fonctions. Un enfant qui adore les Lego doit également recevoir d'autres jouets, même si les Lego ont l'avantage de développer la rigueur et les techniques de construction. Les jeux de société permettent notamment à l'enfant d'appréhender les règles et de déterminer les gagnants et les perdants.

Depuis 2012, en partenariat avec le ministère de l'Éducation nationale, nous avons développé un programme dénommé « Les espaces ludiques en milieu scolaire » qui consiste en la création de kits de jouets, l'un destiné aux écoles élémentaires et l'autre aux écoles maternelles. Ces jouets ont pour objectif de couvrir les besoins en jouets symboliques, d'imitation, de rôle, d'imagination, de construction et de règles. Cette expérience est intéressante pour nous. Ces kits sont en effet utilisés dans le cadre périscolaire et les enfants sont libres d'utiliser la soixantaine de jouets mis à leur disposition. La frontière entre les jeux de filles et de garçons s'estompe complètement lorsque les enfants sont certains de ne pas être observés : des garçons jouent avec des poupées et des dînettes et les filles jouent avec des véhicules, par exemple. Ils jouent également dans la mixité, de manière naturelle. Ces kits répondent aux nouveaux rythmes scolaires de manière économique pour certaines communes. En outre, l'enseignant observe que les enfants sont plus disponibles pour l'étude après avoir joué et que les tensions entre les clans s'apaisent dans les classes.

S'agissant du genre, je ne partage pas l'idée qu'il existe désormais davantage de jouets « genrés ». En revanche, le choix de jouets est beaucoup plus vaste. Pour les industriels, un jouet mixte représente un courant d'affaires supérieur à un jouet « genré ». Le jouet mixte est la meilleure réponse d'un point de vue économique.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - En êtes-vous certain ?

M. Michel Moggio. - Oui. Les jeux de société sont très partagés entre garçons et filles. La catégorie du jouet préscolaire (0-3 ans), qui représente un quart du marché en France, n'est que peu ou pas « genrée » ; il s'agit notamment des porteurs et des tapis d'éveil.

Après 4 ans apparaissent les jouets « genrés », comme les poupées et les véhicules. Toutefois, certains fabricants font l'effort de conquérir l'autre partie de la clientèle. Par exemple Lego, qui a cherché pendant des années une formule susceptible de plaire aux filles et a développé avec « Lego Friends » des thèmes plus féminins, qui ont du succès auprès des filles. « Lego Friends » permet aux filles d'entrer dans la catégorie du jeu de construction. Le corps de gamme de Lego est « Lego City », qui présente toutes les activités d'une ville, qui ne sont pas « genrées », mais pour que les filles s'intéressent à Lego, d'un point de vue commercial, il a été nécessaire de proposer une thématique plus adaptée aux filles. Playmobil, qui s'adressait aussi principalement aux garçons, a également fait l'effort de décliner son offre pour disposer d'une gamme spécifiquement destinée aux filles.

En revanche, les jouets pour filles ne sont pas nécessairement caricaturaux : Barbie, produit souvent décrié, a eu de nombreuses professions, depuis 1963 avec la Barbie femme d'affaires, jusqu'à la Barbie aviatrice. En 2010, les filles ont dit vouloir une Barbie ingénieure informatique, que Mattel a fabriquée. Les jouets sont effectivement le reflet de la société.

Pour les fabricants, certains types de jouets attireront davantage les filles ou les garçons. En ce qui concerne les jeux créatifs, les bracelets élastiques ont surtout attiré les filles, mais aussi des garçons. Les jeux créatifs sont joués par 85 % des filles et 60 % des garçons. Les jeux de plein air et les jeux de société sont également très partagés.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - 85 % des filles jouent à des jeux créatifs, mais avez-vous le pourcentage de jouets « genrés » en marketing ?

M. Michel Moggio. - Par exemple, 70 % des filles jouent avec des poupées et seulement 2 % des garçons. Les fabricants ne sont donc pas enclins à développer des poupées pour garçons. L'équivalent de la poupée, pour le garçon, est la figurine de super-héros. Les produits mixtes sont développés en priorité, et certaines catégories sont « genrées », comme la poupée ou la figurine. Nous avons pour objectif d'ouvrir au maximum les possibilités pour les enfants. La fédération incite les parents à parler avec leurs enfants, à découvrir leurs goûts et à ne pas les freiner dans leurs goûts. Par exemple, nos communications disent aux parents qu'il est positif que les petits garçons fabriquent des bracelets.

Il convient de comprendre que cette industrie souhaite offrir le spectre le plus large de propositions.

Par ailleurs, chaque année, de grandes surprises apparaissent sur le marché, comme les bracelets élastiques qui ne sont pas le reflet d'une démarche marketing. Un inventeur de métier a fabriqué des bracelets et a trouvé un public pour certaines raisons, mais ce succès n'était pas prévu. Il est difficile d'anticiper les modes et les fabricants sont souvent les premiers surpris. Personne n'avait anticipé la mode des poissons-robots par exemple. Dans l'édition des livres, les goûts du public ne sont pas non plus faciles à distinguer.

Selon une étude, deux tiers des parents pensent cependant que la mixité n'est pas assez développée, et demandent une offre plus importante de jouets mixtes. Les fabricants prennent en compte ce retour qui vient de la société.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Vous représentez les fabricants de 80 % des jouets en France. Toutefois, ces entreprises sont en majorité étrangères.

M. Michel Moggio. - Les principales entreprises du marché sont étrangères, à part Smoby.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Les choix et évolutions de tendances sont donc internationaux et ne relèvent pas des fabricants en France. Comment les choix de jouets s'effectuent-ils ? Existe-t-il des cabinets qui identifient ces tendances ?

M. Michel Moggio. - Les grandes sociétés ont toutes des équipes de marketing interne. Hasbro ou Mattel ont des « fun labs » en préscolaire, dans lesquels les enfants sont mis en situation sur des idées de jouets, pour étudier l'ergonomie du jouet. Certains fabricants utilisent les cabinets de tendance, mais la tendance ressort surtout de l'univers du divertissement. Par exemple, nous savons d'ores et déjà que la sortie du film « Star Wars » aura une influence majeure. Le marché est très global, avec toutefois des spécificités locales. Les grands intervenants sont internationaux et cherchent à développer des jouets qui plairont au plus grand nombre. Un développement local existe également, avec des sociétés qui cherchent à s'adapter aux goûts du pays, par exemple les jouets en bois en France ou des licences locales. Les fabricants ne sont pas tous américains : Lego est danois et Playmobil est allemand. Les fabricants asiatiques ont une forte spécialisation dans l'électronique.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - On retrouve les stéréotypes sexistes dans le marketing, les catalogues, la disposition de rayons jouets ciblés « filles » ou « garçons ». Selon certaines études, seulement 35 % des jouets, jeux et catalogues ne seraient pas « genrés ». Il nous a été dit que 66 % des jouets étaient « genrés » pour des raisons économiques, soit le contraire de ce que vous affirmez.

Les fabricants sont-ils conscients que les stéréotypes enferment les enfants dans des champs de possibles restreints, ce qui aura des conséquences sur leur avenir ?

S'agissant des préconisations, seriez-vous d'accord pour qu'un label soit attribué aux fabricants exemplaires ?

M. Michel Moggio. - Nous sommes en désaccord sur le pourcentage de produits « genrés ». En effet, sur les huit catalogues de Noël que nous avons étudiés, totalisant 1 224 pages, nous avons trouvé 700 pages mixtes, 208 pages « filles » et 197 pages « garçons ». Les jouets préscolaires et de plein air sont mixtes et la tendance est plutôt à la mixité. Les pages identifiées « filles » ou « garçons » seraient donc en diminution. Les catégories les plus sexualisées sont les poupées et les figurines. Dans l'exécution, les fabricants et les distributeurs sont vigilants sur la représentation. Par exemple, une cuisine Smoby ne sera pas systématiquement représentée avec une fille ni placée dans les pages « filles ».

Notre analyse aboutit à 60 % de jouets « non genrés » et 40 % de jouets « genrés ».

Le consommateur doit être guidé pour entrer dans un catalogue, parfois très épais. Les fabricants paient pour apparaître dans les gros catalogues et veulent donc avoir de la visibilité. Le fabricant et le distributeur débattent donc sur la meilleure représentation du produit. Un produit « poupée » sera donc placé dans les pages « filles », car les parents et enfants qui cherchent des poupées consulteront ces pages en premier lieu. Le choix n'est pas motivé par le sexe, mais par le comportement supposé du parent ou de l'enfant devant le catalogue ou en magasin. Les consommateurs ne veulent pas perdre de temps dans les magasins, et doivent donc être guidés pour que leur achat soit facilité.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Les fabricants de jouets sont-ils sensibilisés aux problèmes posés par les stéréotypes masculins et féminins ?

M. Michel Moggio. - Les fabricants fournissent souvent les photos et sont vigilants sur les photos qui pourraient avoir un contenu non approprié. Dans l'exécution, malgré des gammes Lego peu « genrées », cette marque n'a jamais réussi à convaincre les filles d'acheter des Lego. Leur succès auprès de celles-ci n'est arrivé qu'avec des boîtes adaptées aux filles, de couleur violette et rose, avec des activités différentes des autres boîtes. La recherche de la mixité incite les fabricants à développer des thèmes différents des thèmes destinés aux garçons.

Les labels sont pléthoriques en puériculture, et les parents estiment qu'ils n'ont plus de signification. Il est préférable de développer une gamme large adaptée à l'ensemble de la cible et se montrer vigilant à éviter de véhiculer des stéréotypes sexistes. Le label n'est pas non plus un argument marketing, car le genre n'est pas fondamental parmi les critères de choix des parents.

Mme Maryvonne Blondin. - Vous avez évoqué trois critères de choix, notamment l'adéquation à l'âge de l'enfant. Ne croyez-vous pas qu'un parent n'indique pas également le sexe de l'enfant lorsqu'il cherche un jouet en magasin ?

M. Michel Moggio. - Le sexe n'entre pas dans les critères de choix, selon notre étude.

Mme Maryvonne Blondin. - Quelle est la proportion de femmes travaillant dans les laboratoires de recherche des fabricants pour la conception de jouets ?

M. Michel Moggio. - Je n'ai pas de statistiques sur ce sujet. Ce métier est très féminisé dans les fonctions recherche, développement et marketing. En revanche, ce n'est pas le cas dans les fonctions de direction des sociétés, car aucune femme ne dirige actuellement les premières sociétés mondiales. Toutefois, autrefois, une femme a dirigé Mattel.

Mme Corinne Bouchoux. - Vous avez dit qu'il ne fallait pas freiner les enfants dans leurs goûts. Or, nous savons que les goûts ne sont pas naturels, mais relèvent d'un apprentissage socio-historique issu d'un contexte et d'interactions. Le goût des enfants est donc construit par les manuels scolaires, le partage sexué des tâches domestiques. Or l'inégalité du partage des tâches domestiques et de la direction des entreprises influera nécessairement sur la construction des goûts.

Les jeux permettent certes d'apprendre les règles, mais vous avez également dit qu'ils permettaient de déterminer les perdants et les gagnants. Nous baignons dans un espace idéologique où l'apprentissage est plus valorisé que la coopération. Il s'agit donc de l'inculcation d'un modèle.

Ma ville est jumelée avec Bamako, ville avec laquelle nous avons un partenariat sur plusieurs thématiques, dont les jeux et les jouets, qui implique des échanges de pratiques sur les jeux et jouets. Avec la pénurie qui règne à Bamako, il n'existe pas de répartition des jouets entre filles et garçons. La pratique du recyclage des jeux à construire par les enfants permettraient en outre de valoriser les valeurs de coopération et de construction, ce que votre fédération pourrait favoriser. Les enfants sont en effet demandeurs de co-construction. En Afrique, des idées pourraient intéresser les fabricants. Y réfléchissez-vous ?

M. Michel Moggio. - L'industrie suit plutôt une démarche de renouvellement. Toutefois, l'économie change, et les valeurs de l'économie circulaire toucheront également l'industrie du jouet de la puériculture.

Des marchés de seconde main existent cependant déjà. Un million d'annonces de jouets paraissent par an sur « Le Bon Coin ». Des initiatives de location et de mise en commun existent aussi. Les fabricants n'ignorent pas ces modèles. En outre, l'industrie essaie de rendre aux enfants - car elle « profite » de leurs achats - par la participation à des programmes caritatifs.

S'agissant de la co-conception, il est difficile de déterminer l'intérêt réel que l'enfant porte à un jouet, parce que les enfants n'ont pas de recul critique et sont toujours contents d'un jouet lorsque nous les interrogeons lors de la phase de création. Toutefois, les fabricants commencent à s'interroger.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Le phénomène des licences a été souligné lors de la précédente audition. Or, elles indiquent une forte séparation entre filles et garçons. Ce marché est-il en forte expansion ?

M. Michel Moggio. - Le marché des licences représente environ un quart du marché du jouet, mais n'est pas en forte expansion. Son importance varie selon les grands événements qui interviennent certaines années, comme « Star Wars ». La licence rassure le commerce et l'industrie, car elle assure la visibilité des produits. Les enfants et les parents connaissent la licence et seront incités à acheter ce produit. Il est vrai que les licences sont généralement « genrées ».

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - L'étaient-elles dans les années 1990 ?

M. Michel Moggio. - L'offre a explosé. Il est difficile de comparer la situation actuelle avec celle des années 1980, où l'offre de films et dessins animés pour les enfants était plus rare.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Confirmez-vous qu'une évolution commence ?

M. Michel Moggio. - Je confirme une prise de conscience. Les fabricants sont conscients depuis plusieurs années de la sexualisation des jouets et s'imposent des limites. Les fédérations ont un retour par les ONG et les consommateurs, qui est actuellement nul sur ce sujet. S'il existe bien des jouets pour filles et des jouets pour garçons, ils ne doivent pas être un véhicule de stéréotypes ou figer la société.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Des progrès restent à faire.

M. Michel Moggio. - Certes, mais nous militons pour la liberté de créer. Un produit à succès cette année est une poupée qui communique sur internet via Siri (assistant vocal développé pour les I-phones) en cherchant des réponses sur Wikipédia aux questions qu'on lui pose. Le fabricant a choisi de sortir une version poupée - qui devrait avoir du succès à Noël - ce qui le coupe de la cible des garçons. Cette société a donc prévu un robot qui aura la même fonction mais qui attirera davantage les garçons. Le jouet « genré » est une limite à l'expansion de ce type de produit, ce qui est emblématique du fonctionnement du marché.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Je vous remercie d'avoir accepté de participer à cette audition.

M. Michel Moggio. - Je reste à votre disposition.