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COMPTES RENDUS DE LA COMMISSION DE LA CULTURE, DE L'EDUCATION ET DE LA COMMUNICATION


Mercredi 15 juin 2016

- Présidence de Mme Catherine Morin-Desailly, présidente -

La réunion est ouverte à 10 h 30.

Audition de M. Bruno Foucher, président de l'Institut français

La commission entend M. Bruno Foucher, président de l'Institut français.

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente. - Bienvenue à M. Bruno Foucher, président, ainsi qu'à Mme Anne Tallineau, directrice générale déléguée de l'Institut français. Vous avez été nommé en Conseil des ministres le 13 janvier dernier pour succéder à M. Denis Pietton décédé en décembre dernier, et qui avait lui-même récemment succédé à M. Antonin Baudry, rapidement démissionnaire.

L'Institut français a été créé en 2010, après une réforme à laquelle le Sénat a largement participé, pour être l'opérateur-pivot de l'action culturelle extérieure de la France. M. Louis Duvernois - dont je vous prie d'excuser l'absence - et Mme Claudine Lepage sont sénateurs des Français de l'étranger et suivent plus particulièrement l'Institut français. Chaque année, M. Duvernois, qui est notre rapporteur pour avis sur les crédits de l'action culturelle extérieure, nous fait état de la baisse continue de la subvention pour charges de service public qui vous est allouée sur le budget de l'État.

L'Institut français, qui devait être le fer de lance de notre politique culturelle extérieure, a dû revoir ses ambitions à la baisse, resserrer ses priorités, rechercher des financements alternatifs auprès de mécènes, de collectivités territoriales ou de l'Union européenne. Six ans après sa création, il nous semble utile de faire le point. Quel bilan tirez-vous de la création de l'Institut ? À quels enjeux fait-il face ? Chaque fois que notre commission se déplace à l'étranger, elle prend soin de rendre visite à l'Institut français.

M. Bruno Foucher, président de l'Institut français. - Merci pour votre accueil. Ambassadeur au Tchad, puis en Iran pendant de nombreuses années, j'ai beaucoup apprécié la diplomatie parlementaire, notamment celle menée par le Sénat en Iran. Dans ce pays, je ne recevais pas beaucoup de visites, et celles de vos collègues ont enclenché un courant d'échanges politiques. Après un déplacement effectué par deux sénateurs des Français de l'étranger, il y eut la mission complexe conduite avec succès par M. Marini, puis une visite de MM. Legendre et Reiner. Enfin, le président du Sénat et celui de la commission des affaires étrangères sont venus pendant plusieurs jours, illustrant l'évolution de nos échanges avec l'Iran sous le président Rohani. Bref, je sais trouver au Sénat des oreilles attentives, des conseils et du soutien.

J'ai été nommé en janvier, en effet, dans des conditions dramatiques, après la disparition de M. Pietton, qui était un collègue que je connaissais de longue date, et un diplomate de haut vol. J'ai pris la présidence de l'Institut français dans un contexte international très mouvant, tout particulièrement dans les zones où nous opérons prioritairement : Europe, Afrique, Moyen-Orient... J'ai toujours été persuadé que la culture était un complément indispensable du politique et de l'économique pour faire valoir les atouts considérables de notre pays et lui faire jouer un rôle à sa mesure. En Iran, renouer des relations politiques a favorisé un retour spectaculaire de nos opérateurs économiques. C'est le moment de cimenter cette relation par des échanges culturels. Les Iraniens le demandent, et cela favorisera l'évolution de ce pays vers une attitude coopérative.

Vu de l'étranger, la culture est sans doute emblématique de notre pays. C'est notre façon de vivre, notamment, qui attire et fait de la France la première destination touristique mondiale. En 2015, la sympathie exprimée pour la France frappée par le terrorisme s'adressait largement à la patrie des arts, qui favorise la liberté, et en particulier la liberté d'expression. Notre dimension culturelle est notre miroir à l'étranger. Lors des récentes inondations, la presse étrangère se préoccupait beaucoup du sort du Louvre et du musée d'Orsay.

Il est vrai que nous avons un périmètre d'action privilégié : l'aire francophone. Il y a 274 millions de francophones dans le monde. Selon la Secrétaire générale de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), ils pourraient être 750 millions à l'horizon 2060 : l'aire d'influence du français égalerait alors celle de l'anglais - langue maternelle. Le français est la huitième langue la plus parlée dans le monde, la deuxième langue la plus influente et la quatrième langue d'affaires. Il y a 115 millions d'apprenants du français dans le monde.

Nous disposons d'un réseau qu'on nous jalouse : 160 services culturels, 97 instituts français disséminés sur les cinq continents, 813 alliances françaises, 494 établissements français scolarisant plus de 350 000 élèves dans 136 pays. Nous avons des opérateurs très actifs dans le domaine de l'audiovisuel et de l'enseignement du français. Ce maillage très fin nous permet de déployer une diplomatie d'influence. On parle volontiers de soft power, un concept élaboré par un politologue américain et que, personnellement, je conteste, car le soft power n'a de sens que couplé au hard power et, dans ces expressions, c'est le mot power qui compte. Nous ne cherchons pas à convaincre les autres de penser comme nous ! Notre diplomatie d'influence consiste à introduire dans le débat mondial notre façon de nous exprimer. En développant les échanges, la diversité, le métissage et la pluridisciplinarité, nous favorisons la tolérance, ce qui s'inscrit dans l'héritage des Lumières. Tel est l'ADN de l'Institut français - aux antipodes d'une logique de domination de l'autre.

Pour être en ordre de bataille, il nous faut un opérateur stratégiquement bien orienté, opérationnellement efficace, institutionnellement reconnu et politiquement soutenu. Le réseau culturel français et nos partenaires internationaux attendent de nous que nous fassions connaître notre culture, nos créations, nos artistes et nos industries culturelles, que nous fassions aimer notre langue et que nous promouvions nos idées et nos valeurs partout dans le monde.

L'Institut français est en ordre de marche, après une année 2015 difficile du point de vue de la gouvernance : trois présidents se sont succédé, avec une présidence intérimaire très bien assurée par Mme Tallineau. La situation est en train d'évoluer. Après trois ans de négociations, une convention d'entreprise a été signée avec les partenaires syndicaux en août 2015, ce qui a permis d'apaiser le climat social au sein de l'établissement. Il me semble que l'épisode du non-rattachement du réseau culturel est derrière nous. L'Institut travaille désormais à son projet stratégique, en discussion avec les tutelles, afin d'élaborer un contrat d'objectifs et de moyens (COM) - le précédent était échu en 2013 - dont le Parlement devrait être saisi prochainement.

Ce COM réaffirmera notre mission de valorisation internationale de la création artistique et intellectuelle et des industries culturelles et créatives, de promotion de la langue française et de soutien au dialogue des cultures. Bien sûr, nous devrons disposer des moyens nécessaires ! L'Institut français est l'instrument français de la diplomatie culturelle, et son unique acteur pluridisciplinaire. La transversalité est notre force, puisqu'elle nous permet de favoriser le décloisonnement culturel et donc la créativité.

Si le principe d'universalité de notre réseau n'a pas été remis en cause, la baisse de nos moyens nous conduit à recentrer progressivement notre action sur des zones géographiques privilégiées. Alors que le précédent COM comportait des actions prioritaires dans 78 pays, le prochain ramène ce chiffre à une quarantaine. Il s'agit de grands pays prescripteurs, de pays émergents ou néo-émergents, de pays d'Afrique et des rives Sud et Est de la Méditerranée. Nous avons l'intention de contractualiser avec ces pays prioritaires pour y encadrer l'action de l'Institut français pendant les années à venir, afin de mieux la planifier. Pour les autres pays, nous définissons des zones où nos interventions seront mutualisées. Enfin, tous les autres pays conservent naturellement l'accès à l'ensemble de nos missions de conseil et de nos plateformes et outils informatiques et numériques.

Nous continuerons d'accorder une attention particulière à l'Afrique, où la coopération culturelle, historique, mérite d'être valorisée à la hauteur des enjeux que représente le continent. À Bamako, Ouagadougou ou ailleurs, nous continuerons à monter des manifestations malgré la dégradation des conditions de sécurité.

En France, nous souhaitons être un partenaire incontournable pour les collectivités territoriales. Vingt-sept conventions sont signées, pour un montant total de 1,1 million d'euros, que nous avons commencé à revisiter. Je me suis rendu à Bordeaux et à Lyon et dois aller dans les Hauts-de-France et à Nantes. L'objectif est de concentrer nos interventions sur des actions stratégiques pour éviter le saupoudrage.

Après le grand succès de la Nuit des idées au Quai d'Orsay l'an dernier - 8 000 inscrits, 12 000 connexions Internet - nous souhaitons renouveler l'expérience, mais en la sortant du Quai d'Orsay. L'événement aurait lieu le dernier jeudi du mois de janvier 2017, dans de nombreux lieux culturels en France, notamment à Paris, et à l'étranger. Le thème serait « un monde commun ». Je compte proposer au Président du Sénat d'accueillir un événement au Palais du Luxembourg. Il y en aura sans doute aussi à Sciences-Po et à l'École normale supérieure. La couverture médiatique sera mondiale : les différents lieux qui l'accueilleront simultanément dialogueront et communiqueront grâce aux techniques numériques.

Les saisons croisées, que vous connaissez bien, sont une spécialité de notre maison. L'année France-Corée, lancée en mars dernier, a été marquée par la venue de Mme Park à Paris. C'est une saison qui englobe pas moins de 400 événements. Nous allons lancer le 16 décembre 2016 à Bogotá la saison croisée France-Colombie. Déjà, plus de 200 évènements sont programmés ou labellisés. Les prochaines saisons croisées doivent avoir lieu avec Israël en 2018, avec la Roumanie en 2019 et avec le Qatar en 2020. Nous sommes en train de réfléchir à cette programmation. Trop souvent, l'Institut est prévenu après coup et la saison annoncée ne recoupe pas toujours des intérêts économiques clairement affichés, ce qui complique notre recherche de moyens financiers auprès des entreprises pour monter ces opérations coûteuses - en moyenne 3 millions d'euros, voire plus. L'Inde, l'Iran, l'Australie, l'Indonésie ou le Nigéria intéresseraient sans doute davantage nos mécènes.

En octobre prochain, nous serons invités d'honneur à la Foire du livre de Francfort, la plus grande au monde. Cela fait 28 ans qu'il n'y a pas eu d'évènement culturel majeur avec l'Allemagne ! Or il existe entre les jeunes générations des deux pays un déficit de communication, qui concerne aussi la traduction et la lecture et qu'il faut combler en resserrant nos liens académiques et culturels.

Nous allons continuer, à la demande du ministère des affaires étrangères, de développer notre offre numérique. Nous construisons une plateforme numérique, IF360, qui donnera à des publics du monde entier accès à la production culturelle française.

Nous sommes présents à Cannes chaque année. Cette fois, douze films que nous avions cofinancés avaient été sélectionnés. Notre programme « la Fabrique des cinémas du monde » est très apprécié : dix réalisateurs du monde sont formés pendant une dizaine de jours sous l'autorité d'un grand cinéaste - cette année, c'était Jia Zhangke. Ce sont les cinéastes de demain, et 70 % d'entre eux trouvent à Cannes des producteurs. Signalons aussi notre présence à la Biennale d'architecture de Venise, où nous sommes l'opérateur du pavillon, même si cette année nous n'avons pas eu de prix.

En tout, l'Institut mène environ 3 500 projets par an (qui représentent 8 000 mandatements), répartis comme suit : 24 % en Asie, 15 % dans l'Union européenne, 12 % en Amérique, 7 % dans la zone DAOI, 5 % dans la zone ANMO et 6 % en France. Les arts de la scène concentrent 23 % de nos crédits, les arts visuels 15 %, le livre et le débat d'idées 15 %, le cinéma 12 % et les projets pluridisciplinaires 15 %. Nous terminerons l'année 2016 avec les ateliers du réseau, qui constituent une formation pour nos agents : le 16 et le 17 juillet, nous les réunissons à la Villette sur le thème « la culture à l'épreuve des bouleversements du monde ». Vous êtes tous invités !

Toutes ces activités nécessitent des moyens. Nous sommes très dépendants de la subvention versée par l'État, qui représente 75 % de nos 40 millions d'euros de recettes. Or elle a baissé, en cinq ans, de 21,5 %. Et nous avons d'importants coûts fixes. En particulier, nous devons nous acquitter jusqu'à fin 2017 d'un loyer élevé car le bâtiment loué en 2010 dans le cadre d'une logique de rattachement du réseau, est surdimensionné pour nous. Du coup, nos crédits d'intervention ont diminué de 34 % en moyenne. Pour les arts de la scène, la baisse atteint 50 %. Nous nous voyons contraints d'écrémer nos aides, de réduire nos zones géographiques d'intervention, à telle enseigne que nous nous demandons s'il existe vraiment une volonté d'avoir une politique d'influence. J'ai signalé au ministre des affaires étrangères que si la baisse se prolongeait, nous devrions sacrifier des secteurs entiers de notre activité. En effet, les grands lieux prescripteurs sont souvent coûteux.

La subvention du ministère des affaires étrangères est dix-huit fois plus élevée que celle du ministère de la culture, qui sera notre deuxième tutelle à partir du mois de juillet. Nous souhaitons que cette deuxième tutelle nous soutienne davantage. Parmi les autres sources de financement, il y a le mécénat. Le programme des saisons capte une très grande partie des libéralités que nous obtenons dans ce cadre. Mais tous les acteurs sollicitent les mêmes entreprises. Aussi devons-nous prévoir pour elles des contreparties. Le mécénat contribue aussi à quelques programmes ponctuels, comme celui de la Villa Kujoyama, c'est-à-dire l'ancienne villa Claudel, rénovée dans les années 1990, où nous recevons chaque année quatorze lauréats. Nous allons valoriser ce programme en montrant au public français la production qui en résulte, en association avec la Villa Médicis et la Casa Velázquez. Nous sommes en conversation avec Orange, qui dit vouloir développer son mécénat en Afrique.

Nous développons notre recherche de financements européens grâce à une cellule dédiée. Mme Mogherini a fait des déclarations sur la politique culturelle qu'elle voudrait construire en marge de la politique diplomatique dont elle est chargée au sein du Service européen pour l'action extérieure (SEAE). Nous avons obtenu un premier succès en remportant en 2016 un appel d'offres de la Commission à propos d'un programme d'éducation à l'image appelé CinEd. Cela nous apportera environ 540 000 euros sur deux ans.

Nous travaillons aussi, à la demande du réseau, au développement des cours de français en ligne. C'est un projet d'avenir, que je présenterai demain en conseil d'administration. Il existe encore d'autres pistes que je suis en train d'explorer, comme les plateformes de financement participatif - ou crowdfunding - dont la rentabilité ne me paraît pas évidente, ou les contrats d'offsets. J'ai également suggéré la création d'un club des amis de l'Institut français, qui regrouperait quelques entreprises susceptibles de nous aider.

Au total, nous restons très dépendants des subventions que nous obtenons de l'État, et nous craignons qu'elles ne continuent de diminuer. Nous avons été l'opérateur culturel le plus pénalisé au cours des cinq dernières années.

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente. - Merci pour ce panorama très large de l'actualité de l'Institut français et de ses enjeux. Notre commission a confié à Mme Lepage et M. Duvernois un travail sur la francophonie.

Mme Claudine Lepage. - Le chiffre de 750 millions de francophones en 2050 est très optimiste, même si l'appétit pour l'apprentissage du français est palpable dans nombre de pays. On observe en effet un recul de la langue française en Afrique, où les langues nationales le remplacent progressivement. À nous d'être vigilants ! La création de l'Institut français et l'accumulation des difficultés financières ont transformé la nature de notre réseau. En Europe, les instituts français, qui étaient des lieux de rencontre et d'animation culturelle, ont souvent été vendus. Les manifestations culturelles se tiennent désormais hors les murs, ce qui n'attire pas le même public. Pourtant, à Florence, des solutions ont été trouvées pour conserver l'institut en le rentabilisant. L'introduction du numérique dans les instituts français est bienvenue. Ainsi, Culturethèque donne un large accès à notre culture et à nos magazines. Ne pourrait-on créer des synergies avec d'autres pays francophones ou européens ? Il y a eu des tentatives, qui n'ont pas toutes été couronnées de succès. Pourtant, cela dégagerait des économies. Quand le COM nous sera-t-il présenté ?

M. Jacques Grosperrin. - Vous avez été en poste dans des pays complexes. Dans un monde en guerre, dont les fondements démocratiques sont fragilisés par la violence et l'obscurantisme islamistes, quel rôle l'Institut français donne-t-il au rayonnement culturel de la France ? Est-ce d'abord un rayonnement de la culture ou un rayonnement de la France ? Quel est le budget moyen d'une manifestation comme les expositions Picasso en Inde ou Soulages à Berlin ? Comment en mesurez-vous la réussite ? Ne faudrait-il pas renforcer le rayonnement de notre culture à l'intérieur de nos frontières par des quotas de chansons françaises à la radio ou de films français à la télévision ?

Mme Marie-Christine Blandin. - Où s'opère le choix des pays avec lesquels nous organisons des années croisées ? L'idée d'une année croisée avec le Qatar, par exemple, peut susciter des questions. Le Sénat avait modifié la loi de juillet 2010 pour que l'Institut français prenne bien en compte les actions de coopération décentralisée. Comment les relayez-vous ? Comment l'Institut français épaule-t-il la venue en France d'artistes étrangers ? Souvent, les musiciens que nous invitons sont bloqués par des barrages administratifs arbitraires. Je ne veux pas opposer un type de culture à un autre, mais vous êtes présents à Cannes ou à Venise et absents à Visa pour l'image, où se rencontrent des milliers de photographes, ou à Babel Med, où se rencontrent des milliers de musiciens. Le but est de faire du lien pour fabriquer de la société pacifiée. Pour cela, Cannes et Venise ne suffisent pas.

Mme Françoise Laborde. - Nous voyons vos établissements lors des déplacements organisés par nos groupes d'amitiés. Il est donc très intéressant de vous entendre. Votre lettre de mission est longue et les moyens vous manquent. Vous passez de 78 pays à 40 : selon quels critères ? Vos choix vont-ils favoriser l'apprentissage du français ? Ne pourriez-vous pas déménager dans des locaux moins onéreux ? Quant au Qatar, tout a été dit ; si des parlementaires participaient aux commissions concernées, ils auraient pu intervenir.

Mme Christine Prunaud. - Nous nous interrogeons sur certains de vos partenaires, comme l'Organisation internationale de la francophonie (OIF). Comment intervenez-vous dans la coopération décentralisée ? Vos projets sont riches et intéressants, mais qui les choisit ? Membre du groupe de travail sur la gouvernance du football, je m'interroge sur le choix du Qatar. Celui d'Israël est bienvenu, mais il faudrait aussi une saison France-Palestine... Quel est le montant de votre loyer ? Sur l'audiovisuel et le cinéma, le Gouvernement doit vous donner plus de moyens.

M. Philippe Bonnecarrère. - Je suggère que notre commission se dote d'une vision synthétique de la politique culturelle de l'Union européenne. À force de réductions de crédits, c'est la question de l'existence même de l'Institut français qui est posée. Pouvez-vous nous donner des précisions sur son budget ? Quelle est la part du mécénat ? Celle des crédits d'intervention ? Des fonctionnaires sont-ils mis à sa disposition ?

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente. - Sur les questions budgétaires, je vous renvoie au rapport de M. Duvernois.

M. Jean-Pierre Leleux. - Votre exposé nous a touchés. Nous sommes sensibles à vos difficultés financières car nous sommes très attachés à la présence de la langue et de la culture françaises dans le monde, qui précèdent le développement des relations politiques et économiques. Nous serons donc vigilants. L'audiovisuel et le cinéma sont de puissants vecteurs de diffusion culturelle. Comment confortez-vous leur pénétration à l'étranger ? Vous n'avez pas évoqué vos homologues. Les instituts Goethe, Cervantès ou Confucius, le British Council sont-ils confrontés aux mêmes difficultés que l'Institut français ? Vous font-ils concurrence ?

Mme Brigitte Gonthier-Maurin. - Comment participez-vous à la promotion de l'égalité entre les hommes et les femmes ? Quelle est la part des femmes parmi les bénéficiaires de votre soutien ?

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente. - Coopérez-vous avec France Médias Monde ? La requête de M. Bonnecarrère est bienvenue. Nous organiserons une table ronde sur le sujet à la rentrée, avec la commission des affaires européennes.

M. David Assouline. - La France a une originalité, qui a parfois été vécue comme un handicap : la laïcité. Vous efforcez-vous de la promouvoir ?

M. Bruno Foucher. - Nos homologues sont dans une situation différente. Un article récent montrait bien comment le Goethe Institut, dont les moyens sont en hausse de 11 %, se fixait des priorités en Afrique et appelait la France à travailler de concert avec lui pour contrer l'expansion chinoise. Quant au British Council, il agit sur un périmètre plus large que le nôtre, mais ses moyens sont en constante augmentation - alors même que la situation de l'anglais n'est pas comparable à celle du français. L'Institut Cervantès, dont j'ai rencontré la direction à Madrid récemment, reçoit une subvention de 70 millions d'euros pour 73 implantations : je n'y ai pas senti de détresse budgétaire.

Mme Mogherini a publié récemment un document stratégique relatif à la politique culturelle européenne, sur lequel j'ai alerté le cabinet du ministre car il me semble comporter des idées très avancées quoique juridiquement fragiles : création de maisons européennes, nomination de conseillers culturels européens dans les grandes représentions européennes... Pourtant, la coordination entre les instituts européens fonctionne bien. Je crois que l'idée est de contrebalancer le rôle politique délicat que la Commission doit jouer dans certains pays.

La rédaction du COM a pris du retard. C'est regrettable, d'autant que je n'ai toujours pas, non plus, de lettre de mission. Il sera soumis au Parlement à l'automne, après des discussions avec la direction du Budget qui s'annoncent difficiles.

Oui, le numérique est le moyen de toucher un très grand public, et nous développons nos plateformes, parmi lesquelles Culturethèque, IFprofs ou IFcinémas.

Le budget d'un évènement comme la « Nuit des idées » est faible : il suffit de trouver un site et des intervenants. De telles initiatives sont indispensables pour construire du dialogue et dissiper les tensions que l'actualité met en lumière.

Les années croisées sont décidées au plus haut niveau : nous ne faisons que prendre acte du choix et le mettre en oeuvre. Le Qatar avait ainsi été proposé par le président Sarkozy.

Nous avons des conventions de coopération décentralisée avec 27 collectivités territoriales, principalement des grandes villes, des communautés urbaines ou des régions. Nous apportons 50 % du financement à une programmation décidée par une commission mixte, sur la base d'axes stratégiques.

Nous avons eu un prix à Marseille, comme à Babel Med. Nous sommes aussi présents à Bamako pour la photographie ou au Festival triennal de la danse, nous y promouvons des artistes étrangers. Nous organisons régulièrement des « focus » en invitant sur un lieu prescripteur des professionnels, pour qu'ils y rencontrent des artistes.

Notre budget est de 40 millions d'euros, tout compris. La subvention de l'État s'élève à 27 millions d'euros, après une baisse de 7,5 millions d'euros en cinq ans. Notre loyer, jusqu'à fin 2017, est d'environ 3 millions d'euros : nous sommes installés à 130 dans un lieu prévu pour 196 personnes. Nous cherchons une solution avec d'aide d'une agence. Nos crédits d'intervention s'élèvent à 24 millions d'euros, et nos crédits de personnel, à 11 millions d'euros - sachant que le travail de nos collaborateurs est en large partie constitutif de nos interventions.

L'audiovisuel n'est pas dans notre périmètre. Quant à notre branche cinéma, elle nous coûte peu et génère de bonnes retombées dans les médias. Il serait dommage d'avoir à la sacrifier, car elle suscite un dialogue avec des pays très variés. Déjà, 128 réalisateurs de 76 pays sont passés par notre « Fabrique des cinémas du monde », et certains ont déjà acquis de la notoriété. France Médias Monde est partenaire de tous nos évènements. La laïcité est une de nos préoccupations. La liberté d'expression est, par exemple, l'une des conditions pour organiser une année croisée. Je ne dispose pas de chiffres sur l'équilibre entre hommes et femmes, mais je sais déjà que ce sera l'un des indicateurs du COM à venir.

Mme Anne Tallineau, directrice générale déléguée de l'Institut français. - Sur six ou sept directeurs, la grande majorité sont des femmes. Aussi cette préoccupation est-elle au coeur de beaucoup de nos choix.

Il existe une multiplicité d'acteurs s'occupant de la francophonie : l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF), le Centre international d'études pédagogiques (CIEP), l'OIF... Cela nuit peut-être à la lisibilité de notre action. Nous cherchons à donner à l'Institut français une réelle plus-value sur le sujet, autour de trois axes : promouvoir une image moderne de la langue française, développer les dispositifs de formation et d'apprentissage innovants, et soutenir l'action du réseau. Nous promouvons aussi la politique bilingue ou multilingue.

Le réseau ne nous ayant pas été rattaché, les fermetures d'instituts culturels sont l'affaire du Quai d'Orsay. Cela ne nous empêche pas d'avoir une activité européenne prononcée. Le Fonds de soutien franco-allemand d'action culturelle en pays tiers soutient certains de nos projets bilatéraux en Europe ou ailleurs.

Mme Maryvonne Blondin. - Et le TAFTA ?

Mme Anne Tallineau. - Vous avez évoqué Babel Med. La politique de coopération de l'Institut français, issu de Culturesfrance, lui-même issu de l'Association française d'action artistique (AFAA), est historique. Vous connaissez sûrement notre programme « Afrique et Caraïbes en créations ». À Babel Med, nous avons reçu l'an dernier un prix pour notre programme de professionnalisation de musiciens africains, « Visas pour la création ». Nous déployons nos meilleurs efforts pour régler les problèmes de visa, que nous connaissons bien. Bref, nous oeuvrons résolument au renforcement et à la valorisation de nos actions sur le continent africain. Déjà, nous avons vu que des photographes repérés à la Biennale de Bamako étaient présents à Venise.

Dans les pays en crise, nous travaillons de manière étroite avec nos postes. Ainsi, nos personnels ont récemment promu le débat d'idées au Kurdistan, notamment sur les questions de préservation du patrimoine.

Nous avons une politique résolue d'éducation à l'image. En ce moment, nous menons une formation en partenariat avec le CNC argentin. C'est l'occasion de valoriser nos méthodes et notre patrimoine cinématographique. Nous avons aussi participé à l'indispensable numérisation des quelque cent salles des instituts français et des alliances françaises. Dans les cinquante salles numérisées, le nombre de projections augmente. Nous formons le personnel qui anime ces salles et mettons à sa disposition notre catalogue de films. Nous célèbrerons l'an prochain le centenaire de Jean-Pierre Melville, un cinéaste moderne qui continue d'inspirer des réalisateurs partout dans le monde.

La difficile question de la laïcité nous a beaucoup occupés l'an dernier, après l'attaque de Charlie Hebdo et le saccage de la médiathèque de Zinder. Comment promouvoir nos valeurs ? Nous avons beaucoup discuté avec le réseau. Notre réponse a été de renforcer le débat d'idées - d'où la Nuit des idées - et d'organiser l'exposition itinérante « Dessins en liberté » avec Courrier International, qui montre des dessins de presse sur plusieurs thématiques, facile à adapter à la sensibilité locale.

Mme Catherine Morin-Desailly, présidente. - Merci. Nous effectuerons un déplacement en Inde en septembre, et y visiterons l'Institut français.

La réunion est levée à 12 h 05.