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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION SENATORIALE A LA PROSPECTIVE


Jeudi 7 décembre 2017

- Présidence de M. Roger Karoutchi, président -

Programme de travail pour 2018

M. Roger Karoutchi, président. - Mes chers collègues, avant d'entendre nos invités, je vais faire un point sur l'organisation de nos travaux en 2018.

Tout d'abord, il semblerait que le débat en séance publique, organisé en présence du Gouvernement, faisant suite au rapport de notre collègue Pierre-Yves Collombat sur la crise financière et bancaire, ait lieu le 17 janvier prochain, à quatorze heures trente.

Ensuite, le Bureau de la délégation, réuni le 8 novembre dernier, s'est accordé sur la nécessité d'élaborer des rapports allégés, davantage partagés, plus rapidement publiés. Pour le premier semestre 2018 - n'allons pas plus loin pour le moment -, il serait envisagé de travailler sur deux rapports et, afin de permettre l'implication du plus grand nombre, de nommer plusieurs rapporteurs. Les deux thématiques retenues pour le moment sont les suivantes : le pacte entre les générations, sur la proposition de Julien Bargeton ; les nouvelles mobilités, sur celle de Michèle Vullien, avec déjà plusieurs collègues intéressés, dont Alain Fouché et Olivier Jacquin.

La délégation se réunira de nouveau la semaine prochaine, le jeudi 14 décembre, pour valider le programme de travail définitif et les nominations de rapporteurs. Aussi, je vous saurais gré de bien vouloir vous manifester d'ici là si vous êtes intéressé par l'une ou l'autre de ces thématiques.

Pour ce qui est de la périodicité des réunions plénières, je précise dès à présent que nous nous réunirons systématiquement un jeudi sur deux, le même jour, par souci de simplification, que les séances de questions d'actualité au Gouvernement. Ces réunions auront lieu, toujours sous la forme d'un petit-déjeuner de travail, soit ici même, dans la grande salle Delavigne, que nous partageons avec les autres délégations, soit au restaurant du Sénat.

Au cours de l'année prochaine, nous ouvrirons un nouveau cycle d'auditions généralistes, qui prolongeront ou non des rapports déjà publiés, à l'image de ceux de Jean-Pierre Sueur sur les villes intelligentes ou de Pierre-Yves Collombat sur le secteur bancaire et financier. N'hésitez pas à nous transmettre des propositions d'auditions avant jeudi prochain. Certaines d'entre elles pourraient d'ailleurs se tenir à l'extérieur du Sénat pour aller sur le terrain découvrir des projets innovants, tels que l'école 42.

Audition conjointe de M. Hugues de Jouvenel, président de Futuribles international, M. Mathieu Bodin, directeur de l'Institut des Futurs souhaitables, Mme Marina Rachline, directrice « Waves » de thecamp, et M. Benoît Bailliart, directeur du Lab de thecamp

M. Roger Karoutchi, président. - Mes chers collègues, je suis heureux d'accueillir en votre nom Hugues de Jouvenel, président de Futuribles international, Mathieu Bodin, directeur de l'Institut des Futurs souhaitables, ainsi que deux représentants de thecamp, Marina Rachline et Benoît Bailliart.

Je propose que chacun d'entre eux fasse une intervention liminaire d'une petite dizaine de minutes et qu'ensuite un débat puisse s'engager. Monsieur de Jouvenel, je vous laisse commencer.

M. Hugues de Jouvenel, président de l'association de prospective Futuribles international. - Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, je vous remercie de votre accueil. Je suis président de l'association Futuribles International, que j'ai dirigée pendant quarante ans. Futuribles a été créée en 1960 par un comité international qui avait deux soucis : réhabiliter la dimension du long terme dans l'élaboration des politiques publiques ; réfléchir à l'avenir des institutions publiques, notamment parlementaires, dans le contexte de la Guerre froide.

Nous avons toujours été très attentifs à l'instauration de structures, de cellules ou de procédures de prospective au coeur non seulement de l'exécutif, mais aussi des instances parlementaires. Je me souviens toujours avec une certaine nostalgie de l'action que j'avais été amené à engager, voilà bien longtemps, au côté d'Alvin Toffler, pour introduire l'anticipatory democracy au sein du Congrès américain. Il faut reconnaître que cela a bien disparu depuis lors.

Aujourd'hui, en Europe, les instances parlementaires françaises ne se défendent pas mal. Vous en êtes l'exemple, ici, à la délégation à la prospective ; le Conseil économique, social et environnemental (CESE) fait également un travail de prospective intéressant. Dans les autres pays européens, à ma connaissance, il existe des groupes ad hoc, mais pas de structures permanentes, sauf en Finlande. Le Parlement européen, quant à lui, envisage depuis des années de créer une délégation ou une section dédiée à la prospective, mais c'est toujours à l'état de projet.

Votre structure est tout à fait originale, et, à mon sens, importante dans le fonctionnement de nos institutions politiques. Je suis donc très heureux d'être parmi vous ce matin.

La prospective est à la mode : on en parle beaucoup, ce qui ne veut pas dire que l'on en fasse beaucoup, mais c'est devenu un mot-valise, c'est-à-dire qu'il recouvre des pratiques extrêmement différentes.

Qu'entendons-nous sous ce mot ? Il renvoie à deux questions éminemment complémentaires. Que peut-il advenir ? C'est ce que l'on appelait autrefois la prospective exploratoire. Que voulons-nous et que pouvons-nous faire ? Il s'agit de ce que l'on nommait autrefois la prospective normative, et que l'on appelle maintenant la prospective stratégique.

J'aime bien illustrer cette dichotomie par une métaphore. Un chef d'État serait le commandant d'un bateau, avec deux instruments à sa disposition, la vigie et le gouvernail, dont les fonctions sont différentes, mais éminemment complémentaires. La vigie s'efforce d'anticiper dans le présent les signes annonciateurs de ce que l'on appellerait, dans notre jargon, les tendances lourdes et émergentes, voire les facteurs de discontinuité et de rupture. Autrement dit, elle permet d'identifier dans le présent les racines de futurs possibles. Par parenthèse, je vous fais remarquer que Futuribles est la contraction de « futurs possibles ».

Au-delà de ce travail de veille prospective, il faut s'interroger pour essayer de voir comment ces tendances peuvent évoluer : sous l'effet de quelles inerties, de quels changements, de quelles ruptures ou discontinuité, de quels jeux d'acteurs ?

On est dans l'exploration des futurs possibles, sans aucune prétention à prédire le futur, mais avec l'ambition de mettre en évidence des enjeux, à moyen et long termes, avant que l'incendie soit déclaré, donc avant que les décideurs se trouvent condamnés à jouer les pompiers en urgence, sans beaucoup de marges de manoeuvre pour faire des choix.

Face à ces enjeux se pose la question suivante : que voulons-nous et pouvons-nous faire ? Beaucoup de nos contemporains ont le sentiment que l'avenir leur échappe, qu'ils n'ont pas de pouvoir. Nombre d'élus, dans les collectivités locales, mais aussi au niveau national, nous disent qu'ils sont dans une situation de coup forcé et qu'ils n'ont pas le choix.

L'intérêt de la prospective exploratoire ou de la veille et de l'anticipation, c'est précisément de nous mettre en situation d'avoir le choix, d'avoir encore un certain pouvoir, à défaut d'avoir tout pouvoir, d'autres acteurs ayant des représentations du futur souhaitable différentes de la nôtre et des pouvoirs inégaux. Chacun d'entre vous doit pouvoir se dire qu'il conserve un certain pouvoir. Mais que faire de ce pouvoir ? Cela renvoie à la représentation que les acteurs se forgent d'un futur souhaitable, qui n'est pas la somme des intérêts particuliers. Il comporte donc une part de rêve, mais aussi une part d'analyse : il s'agit non pas de vivre dans l'utopie, mais de concevoir des futurs souhaitables qui soient réalisables et qui puissent être mis en débat.

Je me demande par exemple si, au sein de la délégation à la prospective ou, plus généralement, au sein du Sénat, vous débattez beaucoup des futurs souhaitables tels que les portent les différents partis politiques, si tant est, d'ailleurs, qu'eux-mêmes aient une vision claire de ce qu'ils mettent derrière le concept d'intérêt collectif ou de bien commun de la nation à moyen et long termes. Il me semble que vous discutez des moyens, des outils, de la gestion, mais relativement peu des finalités.

C'est bien d'avoir une représentation d'un futur souhaitable ; c'est bien de pouvoir en débattre ; c'est encore mieux de pouvoir le réaliser si, par chance, vous êtes élu. Cependant, aujourd'hui, on n'est plus face à un État qui pilote entièrement du sommet, car il doit tenir compte d'une société civile vigoureuse, entreprenante, innovante. On est dans des modalités de gouvernance qui sont non plus seulement top-down, mais aussi bottom-up.

Je terminerai en évoquant Futuribles. C'est d'abord une association internationale, qui, pour l'essentiel, a une activité de veille prospective mutualisée sur l'environnement stratégique des pays, des territoires, des organisations. C'est ce que l'on appelle la vigie.

Nous avons débuté de manière artisanale, puis, petit à petit, un certain nombre d'acteurs, y compris de la sphère publique, nous ont rejoints. L'exercice a donc consisté à mutualiser, sur un plan financier et intellectuel, un certain nombre de moyens pour essayer de faire un peu moins mal qu'à une époque où chacun bricolait dans son coin.

C'est d'abord un travail sur le présent pour essayer de distinguer ce qui relève de l'écume des jours, et qui va agiter les médias, de ce qui est peut-être moins sensationnel, mais qui nous apparaît comme déterminant, autrement dit les tendances lourdes ou émergentes, les faits porteurs d'avenir.

Par ailleurs, nous faisons des travaux de prospective appliquée sur des sujets d'intérêt public. Vous avez mentionné la thématique de la mobilité, monsieur le président, et nous travaillons justement sur la mobilité durable dans les villes moyennes. Il faut aussi se méfier des effets de mode. Je me pose ainsi beaucoup de questions sur le bilan écologique du véhicule électrique, qui est très en vogue actuellement.

Mme Michèle Vullien. - Il est nul !

M. Hugues de Jouvenel, président de l'association de prospective Futuribles international. - Votre délégation aura peut-être l'occasion de se prononcer sur ce point.

Vous avez également mentionné le pacte des générations, à l'aube d'une réforme des retraites qui se veut un peu différente des réformes précédentes. Comment aborder la question des retraites sans aborder la problématique de l'emploi ? Comment aborder les retraites sans poser le problème des flux financiers privés et publics entre générations et des inégalités entre lesdites générations ?

Il ne suffit pas de poser le problème ; il faut aller au-delà. C'est un élément tout à fait important dans la prospective. Trop de gens imaginent qu'il s'agit d'une vague spéculation sur l'avenir, qui n'engage à rien. J'ai tendance à penser que nos réflexions doivent nous engager sur le chemin des recommandations et de l'action en matière de politiques publiques.

M. Roger Karoutchi, président. - Je vous remercie, monsieur de Jouvenel. Je donne maintenant la parole à Mathieu Baudin, directeur de l'Institut des futurs souhaitables.

M. Mathieu Baudin, directeur de l'Institut des futurs souhaitables. - Je vous remercie beaucoup, monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, de nous recevoir dans cette grande et noble assemblée. Et un grand merci à Hugues de Jouvenel d'être ce qu'il est, parce que, si je suis là aujourd'hui, c'est grâce à lui. Je l'ai rencontré voilà vingt-deux ans et c'est lui qui m'a permis de faire mes premiers pas.

Un PowerPoint est projeté.

Je suis historien de formation, intéressé par les utopies comme moyens de transcender la réalité politique. Je me suis penché sur ce que des hommes et des femmes, depuis 10 000 ans, ont su dire avec une telle conviction qu'ils l'ont fait advenir. Puis j'ai découvert à la fin du XXsiècle la prospective, qui, pour le futur, fait un peu ce que les historiens font pour le passé, c'est-à-dire raconter une grande histoire.

L'historien et le prospectiviste peuvent changer tous deux leur histoire avec de nouveaux éléments, de nouvelles variables, mais, pour le futur, on est les propres protagonistes de notre histoire.

L'Institut des futurs souhaitables, que j'ai le grand plaisir d'avoir fondé voilà dix ans, s'intéresse à ces futurs particuliers, ces futurs qui donnent envie d'aller vers eux.

Si j'avais à résumer l'institut en tableaux, je prendrais d'abord le tableau L'École d'Athènes de Raphaël, qui reproduit la montagne Sainte-Geneviève, et regroupe sur une même toile sept siècles de philosophes. Pour ma part, cela fait vingt ans que je cherche des Magellan de la pensée. J'ai donc réuni dans cet institut cent cinquante explorateurs de la pensée de toutes les disciplines : l'océanographie, l'agriculture, la médecine, la science - j'étais avec Thomas Pesquet hier soir -, bref, des gens qui ont décidé de dépasser l'existant pour aller vers de meilleurs lendemains.

J'ai aussi en tête L'Homme de Vitruve, de Léonard de Vinci, puisque la quintessence de la Renaissance a été de révéler à l'homme le libre examen, c'est-à-dire la liberté de pouvoir choisir dans un siècle guidé par les dogmes. Quelles sont les nouvelles humanités, aujourd'hui, pour pouvoir être libre d'être artiste de son destin ?

Enfin, nous avons pris de l'expérience de la connaissance véhiculée par les conférences TED, qui ont beaucoup de succès. L'expérience de la connaissance est finalement peut-être plus importante que la connaissance elle-même. Dans votre poche, vous avez ce que Diderot et d'Alembert auraient rêvé d'avoir, autrement dit la connaissance du monde à portée de main.

Je prends la vigie et le gouvernail très au sérieux, au point de faire des explorations dans le futur à bord de ma caravelle virtuelle. Tous les six mois, nous prenons le temps de la complexité. Il n'y a pas d'autre choix que de prendre le temps quand on veut appréhender la complexité. Pour nous, c'est six mois, et, dans cette caravelle, qui est une formation d'excellence à la prospective ou, de manière plus réaliste, un voyage vers 2040, j'embarque vingt-cinq personnes très différentes les unes des autres. La moitié de notre secret, c'est de rassembler des gens qui ne se ressemblent pas. La moitié de nos compagnons viennent du CAC40, ce sont des directeurs d'innovation, de stratégie, du développement durable, voire les chefs eux-mêmes, venant de métiers différents ; deux places sont réservées pour vous, représentants du Parlement ; deux places sont pour les territoires ; il y a trois ONG, cinq entrepreneurs, dont deux entrepreneurs sociaux, puis cinq chômeurs en mutation de vie, qui font au niveau micro ce que la société est en train de faire au niveau macro : ils passent par l'angoisse, le premier pas, la promesse d'équilibre, qui est finalement la grande promesse de la métamorphose réussie de notre monde. Il faut dépasser la schizophrénie qui nous habite pour un peu plus de congruence. Les chômeurs sont donc très importants dans notre aventure. Enfin, nous avons une place pour un artiste et une pour un journaliste qui chronique l'aventure, comme le faisaient les naturalistes dans les goélettes d'antan. Nous esthétisons donc une partie de notre voyage.

Cela fait au total dix-sept voyages que nous faisons vers 2040, et nous en revenons à chaque fois les cales pleines de curiosités.

Je vais vous montrer en trois minutes ce que nous mettons six mois à faire.

Cela commence par l'« indiscipline intellectuelle », comme le disait Pierre Massé. La prospective, sous couvert de futur, fait ce que l'histoire fait, c'est-à-dire qu'elle éclaire le présent. Par exemple, il convient de se demander pourquoi on parle avec autant d'acuité du développement durable, alors que les constats sont faits depuis trente-cinq ans. C'est que nous sommes à un momentum.

Dans ce viatique du voyageur, il y a aussi les intellectuels, notamment une sémiologue, qui nous apprennent à décoloniser notre imaginaire. Nous faisons des curations de TED, qui sont autant de signaux faibles donnés à ceux qui veulent bien les lire. Puis nous apprenons à faire des pas de côté. Nous avons, par exemple, un anthropologue qui cherche des valeurs universelles négociables.

Les explorateurs, avec les prospectivistes, savent voyager en incertitude, donc nous avons des conseils à prendre auprès d'eux.

Le début du voyage, c'est aussi un temps de lucidité : il faut voir le monde tel qu'il est. Force est de constater que tous les seuils critiques dont on parlait voilà vingt ans à l'horizon 2050 se rapprochent dangereusement. Le « pas de temps » se réduit.

Qu'on le veuille ou non, la climatologie a des incidences très pratiques sur la planète : la biodiversité nous cause un grand souci actuellement, et le problème de la sécurité alimentaire va se poser quand nous devrons nourrir 10 milliards de personnes. C'est tout à fait possible, mais il faudra quand même un peu de volonté.

Enfin, nous nous payons le luxe d'alimenter une controverse sur le nucléaire. L'un de nos secrets, c'est de construire les désaccords ensemble, puisque partager les désaccords est déjà une forme d'empathie.

L'innovation doit-elle être machiniste ou sociale ? L'imprimerie a traversé le Moyen Âge pour annoncer les temps modernes ; notre époque, elle, est disruptée par la technologie, qui bouleverse profondément la gouvernance, héritée des années cinquante, et l'économie, héritée du XIXe siècle.

Dans le second temps du voyage intervient le What if ? Qu'est-ce qui se passe si les signaux faibles que l'on a détectés passent à l'échelle ? Qu'est-ce qui se passe si cette culture-là passe au pouvoir ? Qu'est-ce qui se passe si les corévolutionnaires qui sont en train de disrupter tous les champs de l'économie classique passent à l'échelle ? Qu'est-ce qui se passe si les villes en transition deviennent des pays en transition, si les pays en transition deviennent des continents en transition ? Qu'est-ce qui se passe si les minorités actives s'allient ? Qu'est-ce qui se passe si les architectures invisibles qui nous « designent » sont révélées ? Qu'est-ce qui se passe si l'on fait des élections sans candidat, comme les holacrates nous le proposent ? Qu'est-ce qui se passe si les médias sont plus porteurs de solutions que de problèmes, si les entreprises se « hackent » de l'intérieur par l'entrepreneuriat social ? Qu'est-ce qui se passe si l'on prend le temps d'écouter l'expérience de la nature en matière de résilience par rapport aux crises pour s'en inspirer, si l'on crée une économie non pas circulaire mais symbiotique ? Qu'est-ce qui se passe si les tenants d'autres futurs souhaitables ont aussi raison, si les Américains, qui veulent dépasser notre humanité à l'horizon 2029, y arrivent ? Qu'est-ce qui se passe si, dans le futur, l'emploi est questionné par les objecteurs de croissance, qui militent pour le revenu minimum de croissance ? Qu'est-ce qui se passe si, comme dans le web, on arrive à créer de la valeur en perdant une partie de la propriété, si l'on dépasse la pyramide qui nous a structurés pendant 10 000 ans pour une société plus horizontale que verticale ? On finit toujours par la même chose : l'art de vivre ensemble est peut-être le projet politique que nous appelons tous de nos voeux.

De ce cheminement, nous tirons un certain nombre de réflexions et de données que nous versons gratuitement au débat public.

Tout d'abord, nous avons construit une datavisualisation de la complexité du monde. Rien que ça ! Si vous avez quinze minutes pour comprendre votre temps, il vous est proposé un voyage initiatique en datavisualisation dans ces douze seuils critiques, qui, de toute façon, vont changer le monde ou sont déjà en train de le changer : climat, biodiversité, ressources, démocratie, etc. Ce logiciel vous permet en quinze minutes d'appréhender les problématiques, et, si vous avez plus de temps, vous pouvez bénéficier de quarante-cinq minutes de lecture d'analyses faites par nos experts.

Nous faisons également des protocoles, par exemple un protocole de « controverse d'utilité publique » : on apprend à ne pas être d'accord ensemble en public. Nous avons notamment organisé une controverse sur la place des jeunes : les jeunes peuvent-ils, mais, surtout, veulent-ils sauver le monde ? Nous l'avons organisé avec des élèves de Sciences Po et des enfants de Bondy, et nous avons constaté que les groupes étaient mixtes sur les problématiques.

Nous avons une émission de WebTV, réalisée à la Gaîté lyrique, qui s'intitule : « Au pire, ça marche ! » On prend une idée d'un ou d'une intellectuelle, dont la conclusion est dans le titre. C'est la première partie de l'émission. Dans la seconde partie, quatre-vingt-dix personnes discutent de la façon d'accélérer cette idée.

Nous organisons des championnats de « souhaitables » avec les citoyens, un peu partout dans les villes françaises. C'est un jeu de créativité sur le futur, qui dure deux heures, avec des cartes du monde de maintenant et les adjectifs présumés du monde du futur. Le but est de créer un projet politique, une organisation, une start-up. Ce que les participants pensaient être de l'imaginaire est en fait du réel, ce qui crée chez eux un choc temporel, le futur étant bien plus proche que ce qu'ils imaginaient.

Plus subtil, nous faisons des conférences uchroniques dans des théâtres. On est en 2040 le soir des représentations et on raconte ce qui s'est passé entre 2017 et 2040. Cela sert à dépasser la barrière de l'impossible. La question n'est pas de savoir si c'est possible ; c'est fait, et voilà comment le monde a changé. Nous le faisons avec un tel goût que cela donne envie d'y aller et que l'on en sort avec des velléités de vouloir le faire advenir. Se construit un grand récit d'un futur qui donne envie d'aller vers lui, avec des gens qui sont, ici et maintenant, des faiseurs. Nous avons fait une répétition à Delphes, à côté du temple d'Apollon, pendant trois jours. Nous nous sommes permis de réimprimer le nombril du monde, qui était la pierre sacrée des Grecs, que nous avons rapportée à Paris.

Pour finir, nous faisons de la propagande positive. Nous ne sommes pas prosélytes, mais nous disons à qui veut l'entendre qu'un nouveau monde est déjà là. Des designers nous ont permis d'esthétiser une partie de la complexité de nos sujets. Nous avons même mis sur pied un test pour savoir quel conspirateur positif vous êtes : êtes-vous plutôt rebelle, romantique, intellectuel, bio ou geek ? Nous l'accompagnons de kits de conspirateur positif pour hâter la métamorphose du monde.

Je vous ai apporté un exemplaire. Même s'il y a beaucoup de rebelles romantiques autour de la table, je pense que vous êtes plutôt intellectuels, comme moi, mais ce n'est pas grave, car le profil est très beau. Dans le mois qui vient, je vous propose de remplacer le mot « crise » par le mot « métamorphose » dans tout ce que vous allez dire et lire. Vous pouvez le faire dans les articles d'Alain Minc sur la crise française. On voit comment le changement d'un seul mot change substantiellement le fond du sujet. La morale de l'exercice ? Imaginez si vous changiez de regard.

Pour conclure, je dirai que la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Bien au contraire, c'est l'opportunité pour nous, en conscience, de renaître. « L'avenir ne se prévoit pas, il se prépare. » : nous faisons nôtre cette magnifique phrase de Maurice Blondel. C'est notre métier, à nous tous autour de la table. Il nous faut écouter le bruit de la forêt qui pousse, plutôt que de nous concentrer sur celui de l'arbre qui tombe. L'arbre qui tombe, on en parle dans tous les journaux télévisés depuis trop longtemps ; la forêt qui naît a besoin de plus de temps, mais, je vous l'assure, actuellement, elle est bruyante partout sur la planète.

Nous militons pour réenchanter l'avenir. Éric Zemmour a le droit de dire que le suicide français est notre horizon proche ; en revanche, il est malhonnête quand il dit que c'est le seul futur qui attend la France. En effet, il y a plein de futurs possibles et de futurs souhaitables, qui sont en train d'advenir.

Ne pensez pas qu'il s'agit d'un discours de Bisounours ; c'est un discours de chevalier, dont la devise serait : « Hacker vaillant rien d'impossible ! »

M. Roger Karoutchi, président. - Nous ferons le test pour savoir si nous sommes rebelles, romantiques ou intellectuels !

La parole est aux représentants de thecamp.

Mme Marina Rachline, directrice « Waves » de thecamp. - Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, merci de votre accueil, nous sommes ravis d'être présents parmi vous à Paris ce matin. Nous représentons un campus, une utopie en action. À ce titre, nous sommes totalement en phase avec Hugues de Jouvenel et Mathieu Baudin.

La France, l'Europe ont toujours connu, quelles que soient les époques, des visionnaires, c'est-à-dire des gens éclairés qui se sont saisis de contre-pouvoirs et qui ont eu l'audace de lancer des projets auxquels personne ne croyait. Nous en sommes les parfaits exemples, avec ce projet qui n'existait pas il y a encore dix-huit mois. Nous avons ouvert voilà deux mois. Il s'agit d'un projet privé-public, que nous avons voulu décentraliser loin de Paris, plus précisément dans la banlieue d'Aix-en-Provence. C'est notre camp de base pour explorer le futur.

Un PowerPoint est projeté.

Ce qui nous réunit ici, c'est surtout un engagement commun à comprendre le présent, à comprendre un monde en transformation, qui subit des ruptures comme jamais il n'en a connu : des ruptures technologiques, éthiques, sociétales, politiques.

Nous sommes tous animés de la même volonté de rendre le citoyen et nos organisations beaucoup plus agiles et beaucoup plus acteurs dans ce monde en mutation. Nous n'avons pas envie que la France et l'Europe perdent la bataille. Aussi, nous souhaitons réunir en un lieu tous les chercheurs, les ingénieurs, tous les talents que nous avons la chance d'avoir dans ce pays.

À l'époque du tout-numérique et du tout-digital, nous avons choisi de créer un lieu. Nous avons fait le pari pascalien de l'optimisme, en allant à contre-courant des tendances à la dématérialisation. Ce lieu magnifique, qui s'appelle « thecamp », est minimaliste, inondé de lumière et de soleil, car il fait beau plus de trois cents jours par an à Aix-en-Provence.

Il est à nos yeux nécessaire de sortir de temps en temps de son environnement pour penser et agir différemment, grâce à un sas de décompression, de détoxification.

Ce lieu va permettre de créer des ponts entre des mondes qui ne se parlent pas ou qui se parlent peu. Nous allons y réunir des enfants, des artistes, des designers, des représentants de collectivités territoriales, des présidents d'entreprises, des managers, des leaders de la génération actuelle et de la génération montante. Ce brassage va permettre de créer des choses qui ne seraient pas possibles ailleurs. Nous appelons cela la cross-pollination.

M. Jean-Pierre Sueur. - Parlez en français je vous prie.

M. Roger Karoutchi, président. - Monsieur Sueur...

Mme Marina Rachline, directrice « Waves » de thecamp. - Nous sommes un campus européen. C'est la raison pour laquelle j'utilise, de temps en temps, des mots en anglais. Mais, en avant-première, pour vous, aujourd'hui, « thecamp » devient « Le Campus » !

Comme Mathieu Baudin, nous menons des expéditions. Nous allons prendre le temps de réfléchir, de nous poser les bonnes questions et de partager une vision collective, prélude à l'action collective, avec différents publics, différentes intelligences, différentes cultures, différentes générations et différentes disciplines.

Nous travaillons sur les paradigmes émergents en collaboration avec des collectifs, comme La Paillasse, Coginov, OuiShare, KissKissBankBank, Seconde Nature, MakeSense. Avec eux, nous faisons de la veille au niveau mondial. Nous sponsorisons actuellement un tour du monde sur l'éducation du futur au niveau européen et un tour du monde sur le financement de l'innovation de demain.

Nous avons également des expéditions sur l'inspiration avec des jeunes. Nous croyons aux générations montantes, donc nous allons accueillir les enfants à partir de l'âge de 6 ans pour les acculturer aux nouvelles techniques de production, aux ruptures technologiques. Nous allons les sensibiliser sur les impacts de l'intelligence artificielle, sur l'impression 3D. Nous allons aussi essayer de leur apprendre les compétences qui nous semblent essentielles au XXIe siècle, à savoir l'empathie, le sens du travail en groupe. Ils doivent aussi apprendre à avoir des « controversations », parce que, à notre sens, nous apprenons plus de gens avec lesquels nous ne sommes pas d'accord. C'est le début de l'empathie, comme disait Mathieu Baudin.

Nous avons des programmes pour les jeunes sur les temps périscolaires et pendant les vacances. Nous avons également des programmes de formation pour les managers du privé et du public. J'insiste sur ce point : thecamp est un projet privé-public, né avec l'ambition de réunifier ces deux mondes. Nos formations se déroulent en français et en anglais. Nous avons créé un programme de cinq jours, « Le Pass », destiné à des participants venus du monde entier pour s'acculturer aux disruptions du monde, comprendre les ruptures technologiques et sociétales, et développer leur créativité. Nous concevons aussi des programmes de co-création et d'intelligence collective pour favoriser l'innovation au sein des organisations. Ainsi, le président-directeur général de Bouygues Immobilier est venu avec son équipe passer trois jours avec nous pour travailler sur le futur de la ville. Nous l'avons confronté à des classes de CM1 et de CM2, qui ont « prototypé » leur vision de la ville de demain. Toute notre démarche s'inscrit en effet dans une optique de générativité, au service des générations futures. Notre résidence de jeunes talents accueille des personnes venues de douze pays et âgées de 20 à 30 ans.

Optimistes, résolument internationaux, nous mettons aussi les mains dans le cambouis. Il s'agit non pas de rester dans le monde des idées, mais de créer une vision partagée, premier pas vers l'action collective de terrain, pour trouver des solutions concrètes aux enjeux de notre époque. Ainsi, nous avons réuni vingt scientifiques de haut niveau et vingt associations internationales pour chercher comment endiguer la pollution des océans par le plastique.

Nous disposons également d'un pôle d'expérimentation, dirigée par Benoît, chargé de travailler sur des projets territoriaux et d'expérimenter des solutions R&D. Il va vous préciser tout cela.

M. Benoît Bailliart, directeur du Lab de thecamp. - Depuis l'ouverture de thecamp voilà deux mois, nous avons déjà lancé plusieurs projets futuristes, à l'image de l'exploration de la ville du futur en liaison avec les équipes de Bouygues Immobilier. Nous avons signé des conventions avec plusieurs collectivités territoriales, qui mettent à notre disposition des lieux pour conduire des expérimentations. Par exemple, la SNCF veut faire de la gare d'Aix-en-Provence TGV la vitrine de la gare du futur. Avec thecamp, elle compte y implanter des innovations : intelligence artificielle pour guider les passagers, énergie du futur, notamment avec l'hydrogène, pour rendre la gare totalement autonome, etc. Le port de Marseille-Fos souhaite rattraper son retard sur Rotterdam. Là encore, nous expérimentons des containers connectés ou des solutions pour réduire la pollution créée par les paquebots. Nous avons l'usufruit d'une ancienne voie de pompiers, sur laquelle nous testerons des véhicules autonomes. Le quartier d'Euromed, à Marseille, nous permet de travailler sur les immeubles intelligents ou la sécurité urbaine.

Avec Airbus Helicopters, nous réfléchissons à l'ouverture de lignes de drones taxis, à l'image de ce qui a été fait à Dubaï. Airbus Helicopters ambitionne de devenir le champion européen dans ce domaine. L'enjeu est de savoir comment inclure ces nouveaux types de mobilités dans les mobilités existantes, dans le cadre de ces fameux systèmes intégrés dénommés - il n'y a pas encore de traduction française - « mobility at the service », ou de plateformes de transport multimodal. Nous sommes sur des sujets concrets. Avec Vinci Énergies, nous travaillons sur le rôle des véhicules électriques dans les réseaux d'autoconsommation de demain : selon le concept du « vehicle-to-grid », ceux-ci pourront rendre au réseau leur surplus d'énergie. Concrètement, une flotte de 5 000 voitures électriques stationnée au parking pourra fournir l'énergie pour démarrer un TGV. Pour que cela se concrétise, nous étudions la faisabilité de protocoles prospectifs fondés sur la technologie blockchain.

Thecamp s'efforce de fédérer ces forces, ces écosystèmes, dans un lieu favorable, de par ses installations extrêmement innovantes, à l'expérimentation, à la fabrication de prototypes sur place. Toute cette organisation, mise en place avec la métropole Aix-Marseille et la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, permet de renforcer notre crédibilité pour lever des fonds européens.

Notre financement provient soit de la bonne volonté de nos partenaires fondateurs que sont ces grands groupes, essentiellement des grands groupes français, soit des subventions régionales ou européennes, via le FEDER.

Mme Marina Rachline, directrice « Waves » de thecamp. - En dix-huit mois, nous avons levé près de 80 millions d'euros, auprès de partenaires publics et de dix-huit grands groupes, français pour l'essentiel, comme le rappelait Benoît. Cela prouve que, même en France, l'audace paie ! Nous avons réussi à capitaliser sur un lieu qui a une force fédératrice allant bien au-delà du campus et d'Aix-en-Provence.

M. Roger Karoutchi, président. - Tout cela me rappelle ma jeunesse. Comme le monde a changé !

M. Alain Houpert. - Merci de nous avoir fait rêver et sortir du marasme ambiant. Le Sénat est la chambre des territoires, de la France périphérique, pour reprendre le titre d'un formidable livre de Christophe Guilluy. En métropole, 80 % du territoire abrite 20 % de la population. Ces 80 % sont une source de développement et d'équilibre. J'ai bien noté que, à Aix-en-Provence, existait un sas de détoxification où l'on peut se ressourcer et écouter pousser la forêt. Mon souhait, pour un futur serein, est que les décisions que vous préparez soient orientées vers les territoires oubliés : là est l'avenir, pas dans la massification ou l'entassement dans le métro. À la campagne aussi les gens sont intelligents, et ils connaissent la nature.

Mme Marie Mercier. - Bravo pour votre foi en l'avenir et la force novatrice qui se dégagent de vos présentations, toutes les trois différentes mais complémentaires. Elles rayonnent de bonheur, d'espérance et de bienveillance. C'est exactement ce qui manque à notre jeunesse, qui semble beaucoup plus triste qu'à notre époque. Votre vision de l'avenir me fait penser aux Dialogues avec l'ange, car, finalement, le bien, c'est un mal qui ne s'est pas encore transformé.

M. Pierre-Yves Collombat. - La tonalité de mon intervention sera quelque peu différente. Si j'ai bien compris votre problématique, vous déterminez l'ensemble des choix possibles, voire souhaitables, pour créer « la condition de la décision ». Cet exercice est nécessaire, j'en conviens. Encore faut-il faire coïncider ce panel des possibles avec les intérêts qui coexistent dans notre société. Je ne pense pas, par exemple, que Bouygues Immobilier oublie dans sa réflexion la nécessité de faire du profit. Nous ne parlons pas d'un simple problème intellectuel : le bon choix, on peut le déterminer a priori, mais il ne s'implémente pas de lui-même. La réflexion prospective, aussi indispensable soit-elle, ne suffit pas. Il faut des décisions politiques, ne l'oublions pas. Et celles-ci sont conditionnées par le choc des intérêts.

M. Julien Bargeton. - Vos présentations étaient passionnantes. On a souvent eu l'impression, au cours de l'histoire, de vivre de grandes ruptures ouvrant sur un nouveau monde : 1815, 1917... Nous avons le même sentiment aujourd'hui, du fait des évolutions technologiques. Je citerai à cet égard le livre de Thomas L. Friedman, Merci d'être en retard. Désormais, c'est l'accélération elle-même qui s'accélère. Il y a toujours eu des changements de générations, mais avec une sorte de tuilage, qui autorisait une forme de transmission. Depuis 2007 et l'irruption des réseaux sociaux, nous vivons un choc des générations : millennials, snappies, digital natives... Qu'en pensez-vous ? Les signaux faibles sont difficiles à identifier et, surtout, à convertir en action politique. Par exemple, au cours des derniers mois, pour la première fois, plus de la moitié des personnes ayant regardé la télévision en France l'ont fait sur un autre écran qu'un téléviseur. Quelle place cette considération aura-t-elle dans la loi audiovisuelle à venir ? Je crains que les débats ne portent surtout sur la nomination des dirigeants de chaînes ou la redevance audiovisuelle.

Mme Michèle Vullien. - Je me réjouis de cette fenêtre ouverte sur le monde et le futur, qui contraste avec nos longs débats dans l'hémicycle. Vous nous remettez les pieds sur terre. Cela a été dit, les expérimentations doivent servir non pas uniquement aux métropoles, mais également aux territoires les plus isolés. Je suis très attachée aux mobilités, qui sont la vie même. Oui, il faut aller sur le terrain, mettre les mains dans le cambouis et ne pas nous contenter de résultats en laboratoire.

Puisqu'il a été question du bilan carbone des véhicules électriques, je peux vous dire qu'il est absolument déplorable !

M. Jean-Pierre Sueur. - Je m'intéresse à l'idéologie de la prospective. Les propos que j'ai entendus ce matin regorgent d'apories. Comment les contredire tant ils vont de soi ? Rien d'étonnant à ce que le président Karoutchi se remémore ses souvenirs de jeunesse. Y a-t-il un futur censé se définir selon des paramètres qui s'imposeraient ? Les trente dernières années fourmillent d'événements majeurs que nul n'avait prévus : chute du mur de Berlin, attentats du 11-Septembre, mort de Ben Laden, jusqu'à la décision de M. Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël !

M. Julien Bargeton. - C'était dans son programme, comme tout le reste !

M. Jean-Pierre Sueur. - Les rapports produits par notre délégation parlent du réel, de l'actuel, ce qui est la meilleure manière de réfléchir à l'avenir. Par exemple, j'aimerais qu'entre le Paris-Bordeaux et le Paris-Marseille on trouve les moyens de desservir correctement par le train la zone centrale de notre pays de mon vivant ! Ce qui est décisif, c'est la volonté politique.

M. Yannick Vaugrenard. - J'ai moi aussi beaucoup apprécié vos exposés. La technique ouvre des possibles, qu'il faut toujours tempérer par le réalisme. J'aime bien ce rapprochement entre l'histoire et la prospective : une bonne connaissance du passé permet de mieux comprendre le présent et de préparer l'avenir, ce qui nous renvoie à la politique, donc à la prise de décisions. Comment maîtriser l'évolution technologique dans le cadre des rapports de force existants ? Votre « voyage vers 2040 » est très stimulant mais je suis choqué que la moitié des participants soit des représentants du CAC40. Cela n'est aucunement représentatif de notre société ! Quel que soit le futur imaginé aujourd'hui ou voilà dix ans, la réalité est qu'un millier de femmes et d'enfants vivent dans la rue à Paris, et que des centaines de personnes meurent de faim en hiver dans notre pays, qui est pourtant l'un des plus riches du monde. Alors, que faire ?

M. Hugues de Jouvenel. - La prospective, c'est d'abord une philosophie qui découle de la révolution culturelle - je pèse mes mots - opérée au XVIIIe siècle, lorsqu'on est passé d'une pensée traditionaliste, selon laquelle la marche du monde est dictée par un ordre supérieur, à une posture individualiste - ce qui ne veut pas dire égoïste -, revendiquant la position d'acteur du système, par analogie au célèbre ouvrage de Michel Crozier. Aucun acteur n'est tout puissant, mais chacun élabore des stratégies conflictuelles ou consensuelles, exprime des futurs souhaitables différents.

À cet égard, prospective et politique vont de pair. Il s'agit de définir des projets communs mobilisateurs, au-delà des querelles d'intérêt de court terme. La prospective n'a jamais eu pour vocation de prédire le futur ! Oui, certains territoires sont oubliés, mais les métropoles se vident. Le rapport entre rural et urbain est transformé par les mobilités et la désynchronisation des temps et des lieux de vie. Quant aux ruptures entre générations, je me méfie beaucoup de cette typologie Génération X ou Y, par années de naissance, qui me semble relever davantage du marketing que d'autre chose.

Mme Marina Rachline, directrice « Waves » de thecamp. - Dès la genèse du projet thecamp, fondé par Frédéric Chevalier, prospective et politique sont allées de pair. C'est Emmanuel Macron, alors ministre de l'économie, qui a posé la première pierre de notre chantier.

M. Pierre-Yves Collombat. - Respect !

Mme Marina Rachline, directrice « Waves » de thecamp. - Nous recevrons M. Le Drian la semaine prochaine, et avons reçu Cédric Villani la semaine dernière. Notre lien à la politique est d'autant plus fort que nous oeuvrons avant tout pour la société civile. D'ailleurs, nous travaillons en open source, pour le bien commun. Nous avons une fondation, et nous nous efforçons de rendre nos programmes aussi inclusifs que possible. En travaillant sur des futurs à cent ans, sur des utopies, sur des dystopies, nous mobilisons la société civile, notamment sur la mobilité. La place de l'imaginaire est prépondérante.

Quant à l'accélération de l'accélération, elle me rappelle le livre du président du forum de Davos, Klaus Schwab ; le temps est-il en train de disparaître ? Thomas Pesquet nous expliquait récemment que, pour la NASA, le futur commence dans dix-sept secondes. En créant un lieu dans la nature, afin de nous reconnecter à l'essentiel, nous prenons le contrepied de cette évolution. Nous souhaitons sortir du cycle de l'innovation incrémentale du XXe siècle, qui ne produit rien d'enthousiasmant. D'où l'importance de prendre du recul. C'est le moment ou jamais.

M. Mathieu Baudin. - D'abord, une petite précision : quand je dis que la moitié de nos voyageurs vers 2040 viennent du CAC40, c'est à prendre au sens large, je veux parler des grandes entreprises.

Enfant des Trente rugueuses, je n'ai connu que la crise. Pour la première fois dans l'histoire, on expliquait aux jeunes que faire l'amour était dangereux. Cela nous commande de créer nous-mêmes un nouveau monde. Il y a de la place autant pour Elon Musk que pour Pierre Rabhi. La valeur de cette école de la réinvention qu'est l'Institut des futurs souhaitables est à la jonction de la bienveillance et de la « bien-vaillance ». Telle est notre énergie.

La rupture entre les générations ? La science est enseignée par les parents aux enfants ; pour la technologie, c'est l'inverse ! Cette aventure collective est excitante : l'accélération se fait sentir chaque semaine. Einstein disait qu'on ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré. Et ce n'est pas parce que l'on sait que l'on fait. Volonté politique ? Je parlerais plus volontiers de volonté humaine. Je vois de simples citoyens décider qu'une situation ne peut pas durer, et s'en occuper.

M. Benoît Bailliart, directeur du Lab de thecamp. - Nous ne réussirons sans doute pas tout, mais je souligne l'importance de tels tiers-lieux neutres, faisant le pont entre les collectivités territoriales et le monde économique, grands groupes, PME, start-up. Maints témoignages nous rendent compte de la dynamique qu'impulsent de tels lieux. La France doit les multiplier.

M. Alain Houpert. - « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »

Mme Michèle Vullien. - Guillaume d'Orange !

M. Alain Houpert. - Absolument !

M. Roger Karoutchi, président. - Merci à tous !