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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION AUX DROITS DES FEMMES


Jeudi 5 mars 2020

- Présidence de Mme Annick Billon, présidente, et Mme Claudine Lepage, vice-présidente -

Table ronde sur le Forum Génération égalité de 2020

Mme Annick Billon, présidente. - Madame l'ambassadrice, Monsieur l'ambassadeur, Mes chers collègues, Mesdames, Messieurs, je suis particulièrement heureuse de vous accueillir aujourd'hui au Sénat pour cette table ronde intitulée « 25 ans après la Conférence mondiale sur les femmes de Pékin, où en sont les droits des femmes ? »1(*)

Je précise que j'ai le plaisir d'animer cette table ronde avec ma collègue Claudine Lepage, vice-présidente de la délégation, qui représente les Français établis hors de France et qui, particulièrement impliquée dans les aspects internationaux de l'activité de la délégation, a été chargée d'une réflexion sur les enjeux de l'aide publique au développement en termes d'égalité femmes-hommes.

Je reviens à notre réunion de ce matin.

La délégation aux droits des femmes du Sénat a souhaité que son événement du 8 mars, qui « tombe » cette année un dimanche, soit dédié à une réflexion sur l'héritage de Pékin.

La période actuelle se prête à ce bilan, puisque dans quelques mois s'ouvrira le Forum Génération égalité, rassemblement mondial pour l'égalité femmes-hommes organisé à l'occasion du 25e anniversaire de la quatrième Conférence mondiale de l'ONU sur les femmes, qui s'est tenue à Pékin en 1995.

Je rappelle que le Programme d'action de Pékin, qui concerne tous les aspects de la vie des femmes et des filles et toutes les dimensions de leurs droits, a lancé une incontestable dynamique mondiale en faveur des droits des femmes, même si nous sommes encore très loin, en 2020, de l'égalité.

Vingt-cinq ans après Pékin, l'heure est donc au bilan. Quels progrès ont été accomplis ? Lesquels restent à accomplir pour avancer vers l'égalité réelle ?

Telles sont, entre autres questions, celles qui seront posées au Forum Génération égalité qui, coprésidé par le Mexique et la France, commencera à Mexico en mai prochain et se poursuivra à Paris en juillet.

Les intervenants nous en diront plus sur cet événement dans lequel la société civile est appelée à jouer un rôle central. Je les remercie tout d'abord de s'être rendus disponibles ce matin à nos côtés ainsi que celles et ceux d'entre eux qui, au fil du temps, sont devenus des interlocuteurs fidèles. Je souhaite la bienvenue à celles et ceux qui participent pour la première fois à nos réflexions, en espérant qu'ils deviendront, eux aussi, des partenaires privilégiés de la délégation.

Je salue également la présence, dans le public invité à assister à cette table ronde, de représentantes d'associations engagées dans l'égalité femmes-hommes et leur souhaite la bienvenue au Sénat.

Je vais donc présenter les participants à cette réunion dans l'ordre prévu pour leurs interventions.

Mme Delphine O, ambassadrice, présentera tout d'abord le Forum Génération égalité, dont elle est la secrétaire générale.

Puis Son Excellence Juan Manuel Gómez Robledo, ambassadeur du Mexique, reviendra sur la contribution du Mexique au forum.

Fanny Benedetti, directrice exécutive d'ONU Femmes France, que notre délégation connaît bien, évoquera le contexte historique, les perspectives attendues et l'engagement citoyen dans le Forum Génération égalité. Je précise que l'agence ONU Femmes est au coeur de la mobilisation internationale en faveur des droits des femmes. Elle rassemble partout dans le monde les acteurs de la société civile engagés pour les droits des femmes et joue un rôle très important dans le processus de « Pékin+25 ».

Les droits des femmes, ce sont aussi les droits des filles : il était particulièrement important pour nous d'associer UNICEF France à cette réunion. Nous retrouvons donc avec plaisir Sébastien Lyon, directeur général, et Farah Malek-Bakouche, chargée de plaidoyer international.

Pour finir ce tour de table, nous entendrons le Haut Conseil à l'égalité. Cléa Le Cardeur, commissaire aux affaires internationales et européennes du HCE, évoquera les enjeux d'une diplomatie féministe à l'heure de « Pékin+25 ». Puis Christine Mauget, membre de la commission Enjeux européens et internationaux, centrera son propos sur la question des droits sexuels et reproductifs.

J'aimerais maintenant, si vous le permettez, apporter une précision d'ordre historique.

L'une des raisons pour lesquelles nous avons tenu à organiser un événement sur « Pékin + 25 » est que notre délégation est en quelque sorte issue de cette conférence mondiale.

En effet, une sénatrice, Michelle Demessine, y a participé2(*). À son retour de Pékin, elle a demandé que le Sénat mette en place une structure de réflexion sur la place des femmes dans la vie politique et sur l'accès des femmes aux responsabilités. Cette mission d'information a conduit, deux ans plus tard, en 1999, à l'adoption d'une loi créant dans chaque assemblée une délégation aux droits des femmes, dont l'idée a donc commencé à cheminer à Pékin en 1995.

Nous allons regarder ensemble un bref passage des débats dans notre hémicycle qui ont conduit à l'adoption de la loi à laquelle nos délégations doivent leur existence.

Il faut aussi rappeler un autre élément de contexte : la réforme de la Constitution sur la parité a été débattue à peu près au même moment. La loi constitutionnelle date de juin 1999 et la loi qui a créé les délégations aux droits des femmes a été promulguée en juillet 19993(*).

Je donne donc la parole, à travers la vidéo qui va être projetée dans un instant, aux deux sénatrices qui ont pris l'initiative de cette loi fondatrice : Hélène Luc, présidente du groupe communiste, et Danièle Pourtaud, membre du groupe socialiste.

Nous sommes le 20 mai 1999, à l'heure où le Sénat débat, dans son hémicycle, de la proposition de loi tendant à créer des délégations parlementaires aux droits des femmes.

Je donne maintenant la parole à ma collègue Claudine Lepage, vice-présidente de la délégation.

[Une vidéo de ces débats est projetée.]

Extraits des débats du Sénat du 20 mai 1999 projeté lors de la table ronde
(proposition de loi tendant à créer des délégations parlementaires aux droits des femmes)

Danièle Pourtaud (discussion générale) :

« (...) C'est d'ailleurs très exactement la démarche qui avait été proposée aux États lors de la conférence mondiale sur les femmes de Pékin, en 1995, puisque les gouvernements étaient invités à «s'engager, au sein des organes gouvernementaux, à réaliser un équilibre entre les sexes, en mettant en oeuvre des mesures visant à accroître la proportion de femmes, en recourant, si besoin est, à l'action positive, et ce à tous les niveaux de la fonction publique» ».

Plus largement, c'est lors de cette conférence qu'a été évoqué, pour la première fois, le principe de mainstreaming, qui vise à promouvoir l'intégration de l'égalité des chances entre les hommes et les femmes dans toutes les politiques publiques. C'est maintenant l'un des objectifs majeurs de l'Union européenne, inscrit aux articles 2 et 3 du traité d'Amsterdam. Vous me permettrez de considérer, mes chers collègues, que c'est l'un des plus grands acquis de ce traité.

J'ajoute que, si la France et la Grèce se disputent la dernière place en Europe pour le nombre de femmes élues au Parlement, elles sont également les deux seuls États européens à ne pas disposer d'organes parlementaires chargés de suivre ces questions. Il y a, avouons-le, des exceptions françaises dont nous pouvons être plus fiers ! Pour conclure, j'espère que, face à l'ampleur du combat qu'il nous reste à mener, vous serez convaincus, mes chers collègues, que ces délégations constituent l'outil le mieux adapté au travail parlementaire. Beaucoup d'associations féminines m'ont déjà témoigné leur soutien et attendent beaucoup de ce projet. Elles seront d'ailleurs les premières interlocutrices de ces délégations, car ce sont elles les mieux informées des difficultés des femmes. J'espère que plus nombreux qu'aujourd'hui, si je peux me permettre ce léger reproche, seront nos collègues (...). »

Hélène Luc (explications de vote) :

« (...) Monsieur le président, madame le secrétaire d'État, mes chers collègues, après la conférence internationale de Pékin, à laquelle avait participé Michelle Demessine, une mission sur la place des femmes dans la vie publique avait été créée sur la proposition du groupe communiste républicain et citoyen, avec l'accord, je le souligne, de toutes les femmes sénatrices. Cette mission a rendu un rapport très intéressant qui, malheureusement, a été achevé en pleine élection législative, après la dissolution de l'Assemblée nationale. Cela ne nous a pas permis d'en tirer toutes les conclusions utiles. Mais nous aurons l'occasion de le faire avec notre délégation aux droits des femmes (...). »

Mme Claudine Lepage, vice-présidente. - Merci, Madame la présidente.

Notre réunion d'aujourd'hui confirme la place centrale des aspects internationaux des droits des femmes dans l'agenda récent de notre délégation.

J'aimerais citer tout d'abord le travail réalisé en partenariat avec UNICEF France, dont je salue les représentants ici présents, sur le fléau du mariage des enfants et des grossesses précoces. Cette coopération a donné lieu à une résolution du Sénat qui a été adoptée à l'unanimité dans notre hémicycle le 14 mars 2019, il y a presque un an, à l'initiative de notre délégation.

Je voudrais également mentionner deux événements organisés en 2019 par notre délégation et ouverts au public. L'un concernait les enjeux du G7 en termes d'égalité femmes-hommes (en juin), et l'autre portait sur les violences faites aux femmes dans les territoires en conflit (en novembre).

Enfin, en janvier, nous avons ouvert une réflexion sur le bilan de notre politique de coopération et de développement du point de vue de l'égalité femmes-hommes. Ce bilan est inspiré par l'examen à venir d'un projet de loi de programmation et d'orientation de la politique partenariale de développement et de solidarité internationale.

Nous sommes convaincus que la célébration du 25e anniversaire du Programme d'action de Pékin est le bon moment pour rappeler les enjeux du combat pour l'égalité femmes-hommes et l'autonomisation économique et sociale des femmes dans la sphère internationale, en un mot de la « diplomatie féministe ».

L'éducation des filles, la promotion des femmes dans la sphère politique et sociale, le développement de leur accès aux ressources économiques et la défense de leur droit à disposer de leur corps et à maîtriser leur fécondité sont les leviers d'un progrès économique et social partagé, sans lequel il ne saurait y avoir de développement durable.

Je voudrais plus particulièrement évoquer les droits sexuels et reproductifs, sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure avec les représentantes du HCE.

Le Programme d'action de Pékin a permis des avancées inédites dans ce domaine, reconnaissant par exemple que « Les droits fondamentaux des femmes comprennent le droit d'être maîtresses de leur sexualité, y compris leur santé en matière de sexualité et de procréation (...) et de prendre librement et de manière responsable des décisions dans ce domaine » (point 96 du Programme).

Or ces avancées sont aujourd'hui menacées.

Un rapport du Conseil économique, social et environnemental publié en novembre 20194(*) commente ainsi les menaces dont les droits sexuels et reproductifs font l'objet en Europe.

Ce constat vaut aussi, semble-t-il, pour les Nations Unies. Par exemple, en avril 2019, à propos de la discussion d'un projet de résolution du Conseil de sécurité, le représentant de la France a regretté que le texte adopté ne reconnaisse pas aux femmes victimes de violences sexuelles en temps de conflit le droit d'interrompre une grossesse. Notre ambassadeur s'est élevé contre « l'opposition de membres du Conseil de sécurité à voir réaffirmé le besoin d'accès des victimes de violences sexuelles à la santé sexuelle et reproductive ». Il a estimé, avec raison à mon avis, que les victimes ne sauraient être « sacrifiées sur l'autel des intérêts étroits et des idéologies rétrogrades ».

Le constat d'un mouvement de recul aux dépens des femmes n'est pas nouveau. En 2015, l'ambassadrice pour les droits de l'homme évoquait devant notre délégation l'existence d'une « pression dans les enceintes des Nations Unies » pour remettre en cause les droits des femmes au nom de « revendications relativistes liées à la religion et à la tradition, y compris dans le bloc occidental »5(*).

En d'autres termes, la question qui se pose aujourd'hui est la suivante : 25 ans après le Programme d'action de Pékin, ce texte pourrait-il, dans les mêmes termes, être adopté dans l'enceinte de l'ONU ?

Mme Annick Billon, présidente. - Merci, chère collègue.

Delphine O, je vous donne bien volontiers la parole pour nous présenter le Forum Génération égalité.

Mme Delphine O, ambassadrice, secrétaire générale du Forum Génération égalité. - Merci, madame la présidente.

Mesdames, Messieurs, je tiens d'abord à remercier la délégation aux droits des femmes du Sénat d'avoir organisé cet événement pour la Semaine de l'égalité. En tant qu'ancienne parlementaire, je tiens tout particulièrement à saluer et à remercier l'engagement des femmes parlementaires, députées et sénatrices de toutes couleurs politiques, sans lesquelles la représentation politique des femmes ne serait pas assurée. Elles se battent au jour le jour pour assurer cette représentation.

Il y a vingt-cinq ans, en 1995, à Pékin, la communauté internationale était rassemblée pour rappeler, pour affirmer et pour reconnaître que les droits des femmes sont des droits fondamentaux de la personne. Il est important de rappeler que ce moment était absolument historique. Certaines et certains d'entre vous y ont participé. Malheureusement, je n'ai pas eu cette chance, étant relativement jeune à l'époque, mais je me réjouis que nous nous retrouvions ensemble cette année, vingt-cinq ans après.

La Conférence de Pékin était un moment inédit dans l'histoire. 187 états membres de l'ONU et 40 000 participantes et participants de la société civile étaient rassemblés pour poser le cadre normatif international, pour la première fois dans l'histoire, qui allait engager les États à soutenir les droits des femmes.

Pour la première fois, l'ensemble de la communauté internationale reconnaissait non seulement que les droits des femmes sont des droits de la personne, mais qu'il existe des inégalités fondamentales et persistantes entre les femmes et les hommes. Elle reconnaissait aussi qu'un engagement fort et déterminé était nécessaire pour combattre et réduire ces inégalités. La Conférence de Pékin a donc défini ce cadre normatif international avec une déclaration et une plateforme d'actions, qui sont aujourd'hui des textes essentiels que nous continuons de défendre dans les enceintes internationales.

En revanche, la Conférence de Pékin n'avait pas complètement déterminé les moyens d'action que devaient mettre en oeuvre les États et l'ensemble des organisations internationales. Vingt-cinq ans plus tard, nous nous retrouverons donc à Mexico, les 7 et 8 mai, puis à Paris, du 7 au 10 juillet, pour le Forum Génération égalité.

J'aimerais revenir sur la genèse de la décision qui a été prise d'organiser cette conférence. Lorsque les partenaires de la communauté internationale s'étaient retrouvés en 1995 à Pékin, la promesse avait été faite de se retrouver tous les cinq ans. Qu'est-il arrivé depuis vingt-cinq ans pour que nous n'ayons pas eu de nouvelles conférences internationales de l'ONU sur les femmes ?

Il est arrivé une chose simple, comme la présidente Claudine Lepage l'a rappelé. Nous avons observé une montée en puissance d'un certain nombre de conservatismes et de positions réactionnaires portés par des États membres de l'ONU, dans les pays du sud, mais aussi dans les pays du nord, soutenus par des organisations de tous types, notamment religieuses, mais pas uniquement.

Nous avons fait le constat que si la communauté internationale se réunissait pour adopter le même texte que celui qui a été adopté il y a vingt-cinq ans, il est fort probable que le texte ne serait pas adopté en l'état. Le Gouvernement français l'a relevé, avec d'autres États et organisations, dans toutes les enceintes internationales. Nous nous battons tous les jours à Genève, à Paris, à New York ou à Bruxelles pour défendre le langage agréé des textes, des résolutions et des conventions internationales de l'ONU.

À notre époque, la montée des conservatismes est une évidence. Elle est concertée, organisée, financée et extrêmement puissante. Il faut reconnaître que vingt-cinq ans après la Conférence de Pékin, le compte n'y est pas. Certes, de grands progrès ont été faits pour les droits des femmes en termes d'accès à l'éducation ou à la santé, mais aussi en termes de participation économique et politique. Mais à la vitesse à laquelle nous avançons - ou plutôt reculons - aujourd'hui, il est probable que le compte n'y sera pas en 2030 pour atteindre les objectifs de développement durable fixés en 2015 à l'ONU dans le cadre de l'Agenda 2030, et notamment l'Objectif de développement durable 5 (ODD 5) qui porte sur l'égalité et la parité entre les femmes et les hommes.

Aujourd'hui, plus de 130 millions de filles de 6 à 17 ans ne vont pas à l'école alors qu'elles sont en âge d'être scolarisées. Dans certains pays du monde, plus de 90 % des petites filles sont encore excisées. Nombre d'entre elles sont forcées de se marier à des âges bien inférieurs à la majorité, dans des couples qu'elles n'ont pas choisis. En 2020, nous n'avons que 21 femmes cheffes d'État et de gouvernement sur plus de 190 États membres de l'ONU. Le pourcentage moyen de femmes parlementaires dans le monde est de 25 %.

Il était donc urgent que cette conférence internationale, organisée sous l'égide d'ONU Femmes et coprésidée par le Mexique et la France, se tourne vers les moyens d'action. Il convient d'accélérer l'implémentation et la mise en oeuvre des droits des femmes.

Nous avons donc choisi un format différent des habituels sommets onusiens. Nous avons décidé d'inviter à Paris et à Mexico celles et ceux - organisations internationales, ONG, États membres, syndicats, gouvernements locaux... - qui sont prêts à prendre de réels engagements - et non ceux dont l'objectif serait d'aller à Paris et à Mexico pour paralyser le processus.

Nous avons identifié six coalitions d'action qui sont autant de véhicules flexibles des mécanismes d'action mettant autour de la table tous les acteurs de bonne volonté. La principale différence avec la Conférence de Pékin réside dans le choix de cette méthode.

Depuis 1995, de nouveaux acteurs ont émergé. Je pense notamment aux organisations de jeunesse. Nous ferons d'ailleurs un focus important sur ce sujet lors du forum afin de mettre en valeur la voix de la jeunesse. Je pense aussi à tous les acteurs du secteur privé, car les entreprises sont devenues des acteurs importants de la communauté internationale et de l'égalité entre les femmes et les hommes. Je pense enfin à l'engagement des hommes et des garçons, qui a émergé de manière importante dans la lutte contre les inégalités. Cette cause n'est pas l'apanage des femmes, elle concerne aussi les hommes et l'humanité tout entière.

Les six coalitions évoqueront les thématiques suivantes :

- la lutte contre les violences faites aux femmes ;

- l'impact de la transition écologique sur les femmes ;

- la place des femmes dans l'innovation et les nouvelles technologies ;

- le droit à disposer de son corps et les droits et santé sexuels et reproductifs ;

- le droit, la justice et l'autonomisation économique ;

- le soutien aux mouvements féministes et au leadership féministe.

Nous y avons ajouté une thématique transversale sur l'éducation.

Nous souhaitons donc que ces coalitions soient des véhicules d'action. Il s'agira de programmes d'action sur une période de cinq ans (2020-2025). Cette temporalité relativement courte permettra de fixer des objectifs concrets, vérifiables et mesurables à atteindre en 2025. Elle permettra aussi de mettre en oeuvre une accélération des droits des femmes dans ces thématiques. Nous irons chercher tous les acteurs de bonne volonté dans toutes les catégories d'acteurs de l'égalité pour les faire travailler ensemble. Mettre autour de la table des États membres, des entreprises et des organisations internationales, des associations féministes, des organisations de jeunesse et des membres de la société civile représente un défi, mais nous n'y arriverons pas sans l'engagement de tous.

Je finirai en rappelant que la conférence s'inscrit dans l'engagement constant, déterminé et volontariste du Président de la République et du Gouvernement pour l'égalité entre les femmes et les hommes. Le Président de la République a fait de l'égalité une grande cause nationale, mais également mondiale. La secrétaire d'État à l'égalité, Marlène Schiappa, et le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, portent ensemble une diplomatie féministe à la française.

Vous vous souvenez que l'année dernière, le Président de la République a choisi la question des inégalités comme thématique centrale du G7 sous la présidence française, et notamment la thématique de l'inégalité entre les femmes et les hommes. De nombreuses initiatives ont été lancées par Marlène Schiappa, qui a porté avec force le partenariat de Biarritz, et par Jean-Yves Le Drian, comme « Gender in the center », qui assure la scolarisation des jeunes filles, en particulier au Sahel, ainsi qu'une coalition en faveur de l'autonomisation économique des femmes en Afrique.

Cette année, dans le cadre du Forum Génération égalité, la France sera évidemment présente sur tous les sujets avec le Mexique. Elle s'engagera particulièrement sur la thématique des droits de santé sexuelle et reproductive. Cela a été annoncé lors de la remise du prix Simone-Veil, un prix de la République Française en faveur de l'égalité entre les hommes et les femmes. La France souhaite se porter candidate pour mener la coalition sur les droits et santé sexuels et reproductifs et sur le droit à disposer de son corps.

Cela ne sera pas une grande surprise pour les organisations féministes qui nous écoutent. Nous avons entendu vos demandes pour que la France se porte candidate pour cette coalition. Cela correspond à un engagement fort de tous nos postes diplomatiques dans les enceintes multilatérales. Nous défendons le langage agréé et le droit des femmes à disposer de leur corps, c'est-à-dire l'éducation à la sexualité, le droit à la contraception et à l'avortement, la santé maternelle et infantile, la lutte contre les mariages forcés et les mutilations génitales. Nous continuerons à porter ces droits à travers la coalition sur les droits sexuels et reproductifs.

Je constate aussi que de nouveaux défis sont apparus depuis 1995. Il s'agit de la transition écologique et de la transition numérique. Nous avons donc souhaité que deux de ces coalitions portent sur des sujets importants qui impactent les femmes au premier plan. Les femmes doivent être demain des actrices de premier plan dans ces domaines, car ce n'est pas encore le cas. Elles ne sont pas en position de force dans les négociations environnementales. Elles ne sont pas assez bien représentées dans les filières STEM (Science, technology, engineering, and mathematics), dans les start-ups, les filières technologiques et les GAFA ou encore dans l'intelligence artificielle. Nous devons absolument corriger cela pour que les femmes soient actrices du monde de demain.

Je vous remercie et je tiens à me féliciter de votre présence aujourd'hui et de notre excellent partenariat avec ONU Femmes et avec le gouvernement mexicain pour le succès de cette conférence. J'espère vous retrouver à Mexico et à Paris.

Mme Annick Billon, présidente. - Je passe maintenant la parole à l'ambassadeur du Mexique en France, qui va nous présenter la contribution de son pays au Forum Génération égalité.

S.E. Juan Manuel Gómez Robledo, ambassadeur du Mexique en France. - Madame la présidente, Mesdames et Messieurs, tout d'abord, je vous remercie de m'avoir invité à participer à cette table ronde.

Je poursuivrai les propos de Delphine O en vous présentant les objectifs du forum de Mexico. J'aimerais au préalable revenir en arrière, car avant la Conférence de Pékin, il y a eu la Conférence de Mexico en 1975. Il s'agissait de la première conférence de l'ONU sur les femmes.

En outre, le nouveau gouvernement mexicain, qui a pris ses fonctions il y a un peu plus d'un an, s'est doté depuis cette année d'une politique étrangère féministe, à l'instar de la France. C'est dans le cadre de ce renforcement de notre politique pour l'égalité des droits que nous participons au Forum Génération égalité.

L'année 1975 a été proclamée par l'ONU « Année internationale des femmes ». Nous avons accueilli lors de la Conférence de Mexico 133 délégations d'États membres des Nations Unies, dont 113 étaient dirigées par des femmes. Or à l'époque, le monde ne comptait que trois femmes cheffes d'État ou de gouvernement. La Première Ministre du Sri Lanka, Sirimavo Bandaranaike, a été la seule à se déplacer à Mexico. Indira Gandhi, Première Ministre de l'Inde, et Isabel Perón, Présidente de l'Argentine, étaient absentes. J'éprouve une certaine honte à rappeler que la Conférence de Mexico a été présidée par un homme... Il s'agissait d'un membre du gouvernement choisi par le Président de la République de l'époque, parce qu'il était inconcevable qu'une femme puisse présider la conférence sur les femmes ! Nous avons heureusement évolué sur ce sujet...

La Conférence de Mexico portait sur les trois priorités immédiates de l'époque :

- promouvoir l'égalité entre les femmes et les hommes et éliminer les discriminations basées sur le sexe ;

- favoriser la participation des femmes au développement des pays, une idée alors novatrice ;

- développer l'implication des femmes dans le renforcement de la paix internationale.

Ce dernier point a donné lieu, en 2000, à l'élaboration par le Conseil de sécurité d'une très importante résolution, intitulée « Femmes, paix et sécurité » (résolution 1325), à la mise en oeuvre de laquelle nous travaillons toujours.

La Conférence de Mexico a conduit à l'adoption par l'ONU d'une convention sur les droits des femmes6(*). Comme l'ambassadrice Delphine O l'a souligné, nous n'arriverions peut-être pas à la faire adopter aujourd'hui. La conférence a aussi créé la structure onusienne que nous connaissons, le Comité sur les droits des femmes et les autres instances qui en sont dérivées, comme l'agence ONU Femmes.

Nous avons lancé à l'époque la première décennie pour les femmes, dont le thème était « Égalité, développement et paix ». Nous avons également relayé un mouvement féministe porté par la société civile. Les ONG étaient peu nombreuses au Forum de Mexico. De grands progrès sont survenus dans les années suivantes et la société civile a apporté des contributions extraordinaires à la Conférence de Pékin, même si des mesures très strictes avaient été prises pour éloigner les ONG de la conférence. Leurs droits d'accès aux enceintes de discussion étaient très différents de ce que nous connaissons à l'heure actuelle aux Nations Unies où les États travaillent désormais sur un pied d'égalité avec la société civile.

Après Mexico, des conférences ont eu lieu à Copenhague en 1980, à Nairobi en 1985 et enfin à Pékin. La première réunion à Mexico a donc ouvert une voie. Toutefois, force est de constater que le compte n'y est pas, comme l'a dit Delphine O : le phénomène effrayant des violences à l'encontre des femmes est là pour le rappeler aujourd'hui.

Les débats que vous connaissez en France concernant, par exemple, l'inscription du mot féminicide dans le code pénal, ont également eu lieu au Mexique. Mon pays est - malheureusement - à l'origine de ce terme. Au plus haut niveau de l'État, la question de savoir si ce terme ne devrait pas disparaître du code pénal se pose, sous prétexte qu'il est difficile pour le pouvoir judiciaire de prouver que l'homicide a eu lieu parce que la victime était une femme. La suppression du féminicide serait selon moi une grande erreur politique. Le but du terme « féminicide » est de donner de la visibilité aux violences subies par les femmes. Une femme peut être tuée uniquement parce qu'elle est une femme.

Alors que nos sociétés connaissent des disparités en termes de développement économique, nous nous rejoignons dans ces débats parce qu'il y a des forces qui veulent nous faire revenir en arrière. C'est cela, le constat le plus grave : ces forces ne sont pas seulement présentes à l'ONU, qui n'est que la partie émergée de l'iceberg. Elles sont à l'oeuvre au coeur de nos sociétés, au nord comme au sud. J'ai cru pendant longtemps, dans une grande naïveté, que ce n'était le fait que de pays théocratiques ayant une vision très conservatrice, mais il ne s'agit pas de cela. Ces mouvements sont en action aussi au coeur de l'Europe.

Il nous faut donc contenir ces mouvements régressifs et oeuvrer simultanément pour accélérer les changements et réduire l'écart entre les sexes afin d'atteindre l'égalité réelle à l'horizon 2030.

Un nouveau thème concerne les jeunes filles, qui sont dans une condition de vulnérabilité encore plus grande qu'auparavant. Dans mon pays, nous assistons à un phénomène de violence à un âge où tous les espoirs de l'amour seraient permis. La violence survient dès la période des fiançailles, au sein de couples qui ont un projet de vie commune. La violence est présente à des âges encore plus bas qu'auparavant. Nous avons réformé nos lois et les jeunes filles de 14 ans n'ont désormais plus le droit de se marier, même avec l'autorisation des parents ou des tuteurs. Il faut attendre la majorité.

Le Forum de Paris et celui de Mexico sont portés par la société civile. Nous ne sommes que des facilitateurs du travail de cette dernière. Le forum est conçu comme une enceinte multipartite à laquelle prendront part le secteur privé, les parlementaires, les autorités locales et les organisations internationales.

Le Forum Génération égalité ne sera pas seulement l'occasion de fêter un anniversaire. Il permettra de se mettre d'accord sur ces six coalitions afin de favoriser la poursuite de l'action là où les progrès ont été insuffisants. Cela concerne les violences basées sur le genre, la justice et les droits économiques, cette seconde coalition sera présidée par le Mexique ; l'autonomie corporelle et les droits en matière de santé reproductive et sexuelle ; l'action pour la justice climatique ; les technologies et les innovations ; les mouvements et le leadership féministes.

Nous voudrions également que le forum ne soit pas une fin en soi, mais qu'il agisse comme le catalyseur d'un mouvement pour, d'une part, préserver nos acquis, et envisager la poursuite de notre action, d'autre part. La poursuite de notre action se base sur une alliance de pays de bonne volonté, d'États progressistes, face à une autre coalition qui se renforce, celle des États conservateurs. Il faut mener cette bataille avec tous les outils qui sont à notre disposition.

J'ignore ce qui se passera dans les semaines à venir à New York pour la réunion de la Commission sur le statut des femmes. La question de son report fait le jeu de tous ceux qui voudraient qu'elle n'ait pas lieu7(*). Il faudra en tout cas se battre sur tous les fronts, au-delà des Nations Unies, car ce combat concerne toutes les organisations. C'est pourquoi nous avons besoin d'une coalition d'États, dans le cadre de l'Alliance pour le multilatéralisme lancée par la France et l'Allemagne il y a un an, à laquelle mon pays s'est associé, pour poursuivre cette bataille dans toutes les enceintes.

Au Mexique, le 9 mars sera un jour de grève nationale des femmes. Les femmes ont décidé de faire grève pour montrer à quel point leur rôle est indispensable. Il ne m'appartient pas de dire si le mouvement sera suivi ou non. Personnellement, je l'espère car il faut prouver le rôle des femmes dans la société d'aujourd'hui. Je vous invite donc à regarder vos journaux télévisés lundi soir pour mesurer quelle aura été l'ampleur de ce mouvement.

Mme Annick Billon, présidente. - Nous allons poursuivre le tour de table avec Fanny Benedetti, directrice exécutive d'ONU Femmes France, dont l'intervention est intitulée « Le Forum Génération égalité : le contexte historique, les perspectives attendues et l'engagement citoyen ».

Mme Fanny Benedetti, directrice exécutive d'ONU Femmes France. - Je vous remercie, Madame la présidente, pour votre invitation. Merci également à toute la délégation aux droits des femmes pour cette initiative importante.

Le forum a besoin rapidement de beaucoup de publicité. En effet, l'horloge tourne et il s'agit d'un événement majeur, qui demande une mobilisation totale de la société au sens large. ONU Femmes France s'y emploie aux côtés du Gouvernement français, en accompagnement de notre « maison mère » de New York.

Pour commencer, j'aimerais vous montrer un film qui a été réalisé par une femme à l'occasion de ce 8 mars 2020 et qui fait écho à la célébration de « Pékin+25 ».

[Une vidéo est projetée.]

Nous diffuserons ce film très largement, car il montre pourquoi nous sommes là.

Nous sommes là parce que des mouvements de femmes se sont mobilisés au fil des décennies pour défendre leurs droits fondamentaux et l'égalité femmes-hommes. Le socle des mouvements de femmes dans le monde a permis des réalisations importantes, notamment le programme d'action de Pékin et la création d'ONU Femmes, qui a fait suite au plaidoyer très fort des mouvements féministes dans de nombreux pays.

Je m'associe entièrement aux propos de Mme Delphine O et de M. Gómez Robledo sur le contexte diplomatique et national qui prévaut. Il est important de le rappeler. Pourquoi n'avons-nous pas célébré « Pékin+15 » ou « Pékin+20 » ? Nous arrivons à « Pékin+25 » en nous disant qu'il faut absolument organiser une cinquième conférence des droits des femmes. Malheureusement, la diplomatie multilatérale a fait défaut aux droits des femmes. Malheureusement, les rapports de force ont changé.

Comme vous le disiez, des pays ont affirmé de façon très nette leur opposition aux avancées des droits des femmes. Ils ont paralysé les groupes qui étaient les porte-drapeaux du combat pour l'égalité femmes-hommes, comme l'Union européenne. Des groupes et des États se sont retrouvés silencieux sur ce sujet. Nous avons assisté à une montée des conservatismes et des États souverainistes qui ont paralysé la diplomatie multilatérale. En réalité, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg, comme M. l'ambassadeur du Mexique le soulignait. Nous remarquons la présence de ces conservatismes dans nos sociétés. Nous voyons bien qu'il y a un danger permanent de recul.

Le moment est donc venu de sortir du cadre multilatéral pour pouvoir avancer. Le Forum Génération égalité sera un hybride complet, un format nouveau. C'est une conférence qui réunira des États champions, des États volontaires qui montrent la voie et qui accepteront de remplir les critères exigeants qui seront fixés pour agir dans la durée. Cela requiert une volonté diplomatique, mais également des actions engageantes et des moyens humains et financiers. Ce dernier point est souvent sous-estimé. En effet, c'est là que réside la faiblesse du Programme d'action de Pékin : il n'a pas été assorti d'un budget.

Les coalitions d'action sont un moyen d'atteindre les objectifs déjà fixés lors de la Conférence de Pékin. Il ne s'agit pas d'un nouvel agenda, mais d'une nouvelle méthodologie qui permettra d'arriver à réaliser des engagements spécifiques.

Le Programme d'action de Pékin est clair et précis. Il engage les États et les parties prenantes. Fort heureusement, il y a eu un sursaut, un réveil. Je me félicite que la France, aux côtés du Mexique, ait accepté d'accueillir cet événement historique. Nous pouvons être au coeur de l'histoire et jouer un rôle très fort, puisque l'événement se situera en partie à Paris.

Je voulais aussi souligner l'importance des archives et de l'histoire. J'apprécie beaucoup les images que vous avez montrées au début de cette table ronde. Dans le cadre du Forum Génération égalité, ONU Femmes France tient à ce que le mouvement féministe soit intergénérationnel. En effet, il est essentiel de répandre nos messages largement si nous voulons atteindre nos objectifs. Nous devons donc permettre une ample mobilisation autour du forum, en dehors des sphères des personnes convaincues. Nous devons impliquer la jeunesse. Les archives permettent de montrer les étapes qui ont été franchies et de créer un lien intergénérationnel avec les jeunes générations de féministes, hommes et femmes, qui seront associées au Forum Génération égalité.

Celui-ci constitue une étape qui doit réaffirmer l'importance centrale de la Déclaration d'action de Pékin. Nous conservons les mêmes objectifs. La formule « Génération égalité » fait référence à la période de 25 ans qui s'est écoulée depuis Pékin et qui équivaut à une génération. Si nous ne célébrions pas les vingt-cinq ans de la Conférence de Pékin, cela signifierait qu'une génération entière serait passée. Il y aurait alors un risque de tomber en désuétude. Nous devons acter le fait que cette plateforme est d'actualité et qu'elle constitue le document de référence le plus avancé sur les droits des femmes. Les vingt-cinq ans permettent de réaffirmer l'importance centrale du Programme d'action de Pékin.

Notre deuxième objectif est d'assurer une démonstration de force pour montrer le pouvoir du militantisme des femmes à l'égard de leurs droits, de la solidarité féministe et de la place qu'il faut maintenant donner et réserver aux jeunes leaders pour opérer des changements en profondeur.

Le bilan des avancées et des obstacles persistants en matière d'égalité femmes-hommes a été réalisé en grande partie dans le cadre multilatéral, grâce aux bilans nationaux et régionaux effectués par les Nations Unies. Le bilan global devait être présenté la semaine prochaine à New York, mais la session de la CSW de mars 2020 est malheureusement annulée. Le Forum Génération égalité est d'autant plus important pour faire remonter de façon précise et documentée la période où nous nous trouvons, les avancées que nous constatons et les obstacles que nous rencontrons.

S'agissant des moyens déployés, le forum est ambitieux. Il faut que le succès passe par la démonstration de force et pas uniquement par une action diplomatique classique. La société au sens large doit s'engager. ONU Femmes France s'y emploie avec le bureau mexicain d'ONU Femmes et le bureau régional à Bruxelles. Il convient d'apporter une dimension d'engagement citoyen très large et d'associer à cette dynamique les corps constitués, les collectivités locales et toutes les parties prenantes. Le Festival d'engagement citoyen Voices s'étendra d'ailleurs du 7 mai au 10 juillet à Mexico, Paris et Bruxelles, car l'engagement citoyen doit être rendu visible. Il y aura donc des « sessions satellites » du Forum Génération égalité pour assurer cette démonstration de force. L'enjeu de visibilité est très fort pour cette conférence.

Notre objectif est donc de mobiliser chacun pour donner une caisse de résonance mondiale à cet événement. Cela constituera un indicateur de succès en soi. Les résultats concrets seront très importants à travers les propositions d'action pour cinq ans. La société civile sera également déterminante, puisqu'elle observera et suivra l'engagement des États. Seule cette mission menée de façon indépendante et externe peut garantir la concrétisation des engagements qui seront pris. ONU Femmes aura bien sûr un rôle important à jouer en tant que secrétariat des coalitions.

Mme Claudine Lepage, vice-présidente. - Merci pour cette intervention stimulante. Nous allons entendre à présent les représentants d'UNICEF France que je remercie pour leur présence régulière aux côtés de notre délégation et pour leur expertise précieuse. Leur intervention à deux voix est intitulée : « 25 ans après Pékin, où en sont les droits des filles ? ».

M. Sébastien Lyon, directeur général d'UNICEF France. - Madame la présidente, chères toutes et chers tous, c'est un plaisir d'être ici avec vous aujourd'hui. Nous vous remercions pour cette invitation. En effet, un partenariat lie UNICEF France avec la délégation aux droits des femmes du Sénat et nous avons mené ensemble des actions fructueuses.

Comme l'a précisé Claudine Lepage, nous intervenons aujourd'hui à deux voix, avec ma collègue Farah Malek-Bakouche, chargée de plaidoyer international, pour dresser un bilan des droits des filles aujourd'hui.

Je ferai tout d'abord un état des lieux des droits des filles dans le monde, puis ma collègue exposera des illustrations concrètes de la manière dont l'UNICEF incarne les droits des filles par des programmes de terrain et des méthodes que nous mobilisons pour atteindre nos objectifs.

Je m'appuierai ce matin sur trois rapports qui sont disponibles en ligne et que je vous invite à consulter :

- un rapport de 2010 sur l'égalité des genres ;

- un rapport centré sur la situation des adolescentes en Afrique de l'Ouest et du Centre ;

- un rapport mondial réalisé conjointement par l'UNICEF et plusieurs organisations internationales dont ONU Femmes sur la situation des filles et des femmes.

Ces documents pourront vous aider à approfondir les points que j'évoquerai dans cette présentation synthétique.

En effet, 2020 est une année charnière pour la situation des droits des filles, comme cela a été souligné par d'autres intervenants, avec les 25 ans de la déclaration de Pékin. 2020 est également un point d'étape pour la feuille de route des Objectifs de développement durable (ODD) dont l'ODD 5 qui est notre boussole dans l'atteinte des objectifs qui sont les nôtres en matière d'égalité femmes-hommes.

En outre, 2020 est une année charnière aussi pour l'UNICEF, car nous sommes à mi-parcours de notre plan d'action pour l'égalité des sexes. Nous sommes donc dans une année de bilan et de retour d'expérience sur nos actions. Certaines se sont bien déroulées alors que d'autres ont un bilan moins positif.

Au niveau global, nous observons de nombreux progrès depuis une décennie. Les filles vivent mieux aujourd'hui qu'il y a vingt-cinq ans. Toutefois, elles font encore face à des défis importants. Elles sont exclues des processus décisionnaires qui les impactent. Cela est vrai pour les femmes et encore plus pour les filles. Elles sont aussi marginalisées. Nous constatons également que les filles vivant dans des zones rurales ou dans des zones de conflit, ainsi que les filles vivant avec un handicap ou issues de minorités ethniques, sont encore plus discriminées et ont encore moins la parole. En effet, la discrimination commence très tôt, dès l'enfance. Elle limite leurs opportunités et contraint leurs comportements.

Pour donner quelques illustrations concrètes sur les droits des filles, je prendrai des exemples dans le domaine de l'éducation. Certes, des progrès significatifs ont été obtenus en vingt-cinq ans et il n'y a jamais eu autant de filles à l'école. C'est indéniable. Il y a moins de filles non scolarisées qu'il n'y en avait à l'époque. Cependant, il reste des défis importants malgré ces avancées. Au niveau mondial, quatre filles sur cinq finissent le cycle primaire et deux filles sur cinq finissent le cycle secondaire. C'est là que se situe la priorité aujourd'hui. Les progrès restent donc devant nous, en particulier sur le cycle secondaire. Nous devrons avancer sur ce volet dans les années à venir.

Le rapport que j'ai cité sur l'Afrique de l'Ouest et du Centre est particulièrement intéressant, car il s'agit d'une zone où les inégalités sont criantes. En Guinée équatoriale et en Sierra Leone, par exemple, les filles sont renvoyées de l'école publique quand elles sont enceintes. Au Cameroun, 15 % des violences sexuelles à l'encontre des adolescentes se produisent en milieu scolaire. Cela nous montre l'ampleur de la tâche qui nous attend.

En outre, il est important de souligner que le nombre d'enseignantes reste encore trop faible. Or il faut que les filles puissent s'identifier à des modèles. Nous avons ainsi une statistique indiquant que seulement 25 % des enseignants du secondaire sont des femmes à l'échelle mondiale. Ce chiffre n'a pas évolué depuis 2000. Il s'agit donc d'une piste d'action essentielle pour nous.

Le dernier point sur l'éducation correspond à ce que l'ambassadrice Delphine O a également souligné, à savoir le peu de moyens et de mobilisation pour que les filles puissent avoir accès aux STEM (sciences, technologie, mathématiques et sciences de l'ingénierie). Ces études et ces carrières restent encore trop largement réservées aux garçons et aux hommes. De plus, nous observons une absence de modèles féminins dans ce domaine.

Le deuxième enjeu dont je souhaite parler ce matin concerne les filles face aux actes de violence. Malheureusement, la situation ne s'est pas améliorée et il reste de nombreux obstacles, qu'il s'agisse des violences conjugales ou des mutilations génitales féminines. Ces dernières empêchent les filles et les femmes d'accéder à leurs droits en matière de santé et d'éducation. La pratique des mutilations génitales féminines est en déclin. Les jeunes filles âgées de 15 à 19 ans vivant dans des pays où les mutilations génitales féminines ont cours sont moins favorables à la poursuite de cette pratique que les femmes de quarante-cinq à quarante-neuf ans. Cela montre que les mentalités sont en train de changer. Toutefois, nous savons que 200 millions de filles et de femmes ont subi de telles mutilations. Notre estimation montre que 68 millions d'entre elles risquent d'en être victimes d'ici 2030 si nous n'accélérons pas la lutte contre ce fléau.

S'agissant du mariage des enfants et des filles en particulier, nous constatons des avancées. La proportion de femmes mariées avant l'âge de 18 ans, d'une sur quatre il y a vingt-cinq ans, est aujourd'hui d'une sur cinq. Ce niveau reste évidemment trop élevé, mais il diminue tout de même. De plus, la répartition de cette pratique est très inégale à l'échelle mondiale. Certains pays n'ont pas progressé rapidement. C'est en Afrique de l'Ouest et du Centre que le risque est le plus élevé pour les filles. En effet, quatre jeunes femmes sur dix y sont mariées avant l'âge de 18 ans. Cette proportion est significative.

En matière de santé, une grande problématique concerne les grossesses précoces, qui restent un fléau important. En effet, la maternité chez les adolescentes fait encourir des risques médicaux supplémentaires tels que l'hémorragie et la septicémie, principales causes de décès chez les adolescentes de 15 à 19 ans. De plus, le risque d'exclusion de la communauté est fort lorsque la grossesse a lieu hors mariage. Aujourd'hui, un peu moins de la moitié des adolescentes enceintes n'ont pas accès à des visites prénatales et n'ont pas de suivi normal de leur grossesse. Cela reste un sujet de préoccupation pour nous. Enfin, les filles sont particulièrement vulnérables au risque d'anémie, qui est également un fléau et sur lequel nous avons peu progressé. Les adolescentes sont en effet particulièrement exposées aux carences en fer. Ce sujet fait partie de nos priorités d'action.

Les défis sont donc nombreux. Il existe également un enjeu des filles face à la transition écologique et au changement climatique. Nous constatons que le changement climatique agit comme un accélérateur d'inégalités. Les personnes les plus vulnérables et les plus discriminées ont moins de chance de pouvoir y faire face. Les filles y seront donc particulièrement exposées et nous devrons nous montrer vigilants.

Mme Farah Malek-Bakouche, chargée de plaidoyer international d'UNICEF France. - Vous pouvez voir sur l'écran notre plan stratégique et l'intégration du genre dans nos programmes et notre feuille de route. Ces informations sont disponibles sur le site Internet de l'UNICEF. Nous avons identifié cinq domaines interdépendants :

- mettre fin aux mariages des enfants ;

- améliorer le niveau d'éducation secondaire des filles, particulièrement dans les filières scientifiques ;

- promouvoir la santé sexo-spécifique des adolescentes, ce qui inclut la prévention des soins obstétricaux et du VIH ;

- soutenir l'hygiène et la santé menstruelles ;

- prévenir les violences sexistes.

L'UNICEF est présente dans plus de 160 pays et je ne vous donnerai donc qu'un aperçu de nos actions. À nouveau, de nombreuses informations sont disponibles en ligne et nous sommes prêts à partager nos rapports.

En matière d'éducation, l'UNICEF intervient notamment dans le renforcement des politiques éducatives. Au Mali, nous avons travaillé avec le ministère de l'éducation pour que ce dernier consacre une ligne budgétaire à l'éducation des filles. Cela paraît aller de soi, mais ce n'est pas toujours le cas. C'est un petit pas en avant.

Nous oeuvrons aussi sur le volet législatif et sur les violences faites aux filles. En Ouzbékistan, avec la criminalisation de la violence basée sur le genre dans le cadre des violences conjugales et une intégration de la protection des enfants qui sont victimes et témoins de ces actes criminels. Au Soudan du Sud, l'UNICEF remet en question ses interventions de terrain puisqu'elle a révisé les processus d'évaluation sur les filles survivantes des conflits armés. En effet, ces dernières ont été longtemps invisibles dans la prise en charge psychosociale. Ce volet a été revu pour les filles. Nous avons modifié notamment les procédures de référencement afin de mieux prendre en charge les adolescentes ayant été esclaves sexuelles ou ayant été impliquées directement dans les conflits armés. Notre démarche inclut également le soutien aux enfants qui sont nés lors des périodes de captivité.

Un autre exemple d'actualité est le Fonds Français Muskoka, qui a un effet catalytique. La restitution qui a eu lieu lundi sur ce fonds a indiqué qu'il permet de réduire la mortalité maternelle, néonatale et infantile à travers le renforcement des systèmes de santé dans dix pays francophones d'Afrique de l'Ouest et du Centre. L'UNICEF est impliquée dans ce fonds depuis le début. Le Fonds Muskoka présente un mécanisme innovant de coordination, d'appui technique et de mise en oeuvre avec quatre agences onusiennes (ONU Femmes, UNICEF, l'OMS et le Fonds des Nations Unies pour la population). Nous intervenons notamment au Mali, au Sénégal, au Togo et au Niger dans le cadre du renforcement des capacités sur les soins obstétriques et néonataux d'urgence, avec une cartographie des maternités qui sont en mesure d'offrir ce service. Nous travaillons aussi sur l'institutionnalisation de la surveillance par rapport au risque de décès maternel et de mortalité infantile.

J'ajouterai deux autres exemples qu'UNICEF France soutient particulièrement. Il s'agit, à Djibouti, d'un projet d'intervention communautaire sur les changements des normes sociales en matière de lutte contre les mutilations génitales féminines. L'objectif est d'inciter les communautés à abandonner cette pratique qui est certes en déclin, mais de manière inégale. En effet, il existe un risque de médicalisation de la pratique. Certaines zones ne sont pas couvertes par des activités de sensibilisation et certains acteurs clés restent inactifs. Il y a également une forte disparité en fonction du lieu de résidence et de l'âge. Le pays a adopté une nouvelle stratégie pour accélérer l'abandon des mutilations génitales féminines avec un plan d'action quinquennal pour la période 2018-2022. Dans ce cadre, l'UNICEF soutient un projet visant à diversifier les acteurs impliqués et à rendre centraux les adolescents et les adolescentes dans cette prise de conscience, qu'ils soient scolarisés ou non.

Les stratégies d'intervention comprennent le dialogue avec les communautés, ce qui inclut les leaders religieux et communautaires et les parents. Nous effectuons aussi une sensibilisation à des thématiques connexes comme la nutrition ou la petite enfance. Nous observons un renforcement des capacités des adolescentes et des adolescents, qu'ils soient scolarisés ou non, et une participation renforcée des jeunes. En outre, nous documentons les bonnes pratiques, car la production de données est importante pour que nous soyons en mesure de répliquer ou d'apprendre des erreurs qui ont pu être commises lors du déroulement du programme.

Les résultats de ce projet montrent que, sur 414 filles ayant été identifiées comme risquant d'être excisées, 160 ont été sauvées. Les 254 autres filles sont en suivi de proximité. Ces chiffres datent de juin 2019.

Par ailleurs, l'intersectoriel est très important. Le secrétariat d'État en charge des affaires sociales a intégré les pratiques familiales à titre de mesures d'accompagnement au programme de transfert monétaire. Cela signifie que toutes les familles qui reçoivent un soutien financier dans le cadre de la protection sociale sont appelées à participer au dialogue communautaire. Elles sont sensibilisées aux questions de bien-être de l'enfance. Nous faisons ainsi « d'une pierre deux coups », si je puis m'exprimer ainsi.

Au Bénin, nous portons un projet multisectoriel qui cible les questions de santé, de prévention contre le VIH et d'éducation. L'accent est mis sur les grossesses précoces chez les adolescentes à haut risque d'exposition au VIH, les adolescentes vivant avec le VIH et les adolescentes qui sont exposées au mariage précoce. Nous observons dans ce pays une fréquentation scolaire faible dans le secondaire (45 % chez les enfants de 12 à 18 ans). De plus, 51 % des femmes n'ont pas d'instruction, contre un homme sur trois. La situation s'aggrave à partir de 15 ans. En outre, la prévalence contraceptive n'est que de 13,8 % pour les 20/24 ans. Une fille sur dix est mariée avant ses 15 ans et trois sur dix avant leurs 18 ans. Le programme est limité à une région, la zone du Zou, pour des raisons budgétaires. Ce projet pilote pourra être amplifié aux échelles provinciales et nationales s'il fonctionne bien.

Notre stratégie d'intervention se fonde sur trois axes.

Le premier concerne le renforcement institutionnel, avec des documents de politiques favorables à la santé des adolescentes.

Le deuxième vise l'élaboration et la livraison d'un paquet d'interventions multisectorielles qui se fait par le biais de trois plateformes :

- une plateforme dédiée à la santé regroupe entre autres les questions de dépistage, de prévention, de traitement du VIH et de soutien psychosocial ;

- la plateforme éducative fonctionne grâce à l'éducation par les pairs sur les questions de VIH, de grossesse précoce, d'hygiène menstruelle, d'anémie ou encore de droits. Les parents d'élèves y sont associés, car il faut intégrer la communauté plus largement ;

- la plateforme communautaire permet par exemple l'implication des hommes et des garçons. Des outils de communication sont déployés pour engager les jeunes hommes et identifier des « champions genre » au sein de clubs en partenariat avec des radios communautaires.

Le troisième axe a pour objet la production de données, qui nous permet de suivre ces programmes afin d'en tirer des leçons et d'apprendre de nos échecs ou de nos réussites pour répliquer les programmes le cas échéant.

Notre programme renforce la participation des adolescents, car nous travaillons avec une plateforme adolescente béninoise qui utilise les réseaux sociaux pour sensibiliser les communautés.

Les résultats montrent une appropriation et un engagement des leaders au niveau départemental et municipal. En effet, il était essentiel que ce programme soit approprié au niveau local. La première année a donc été uniquement consacrée à cela. Nous avons également publié un guide sur la gestion de l'hygiène menstruelle et la prévention de l'anémie avec un carnet de bord hebdomadaire pour suivre les menstruations. De plus, 75 agents de santé et intervenants sociaux ont vu leurs capacités renforcées et 3 400 adolescentes ont été dépistées. Les cas de séropositivité ont été pris en charge. Enfin, 75 groupes de femmes ont été formés sur la gestion de l'hygiène menstruelle et de l'anémie.

Mme Claudine Lepage, vice-présidente. - Merci pour cette présentation dynamique. Nous consulterons avec intérêt les rapports que vous avez mentionnés.

En Afrique de l'Ouest, comme Sébastien Lyon l'a souligné, les filles quittent souvent l'école après le primaire. L'une des raisons est qu'elles ne sont pas inscrites à l'état civil, ce qui les freine dans leur scolarité. Je sais que l'UNICEF travaille sur cette question, qui concerne tant les filles que les garçons.

Je donne la parole aux intervenantes du HCE qui vont évoquer les enjeux d'une diplomatie féministe à l'heure de « Pékin + 25 ».

Mme Cléa Le Cardeur, Commissaire aux affaires internationales et européennes au Haut Conseil à l'égalité (HCE). -  Madame la présidente, je vous remercie d'avoir convié le HCE à cette table ronde.

Le HCE a élaboré à l'automne dernier une contribution pour les vingt-cinq ans de la Conférence mondiale sur les femmes de Pékin, afin de compléter le rapport de la France transmis à l'ONU et de faire entendre la voix de la société civile.

Ce rapport additionnel du HCE pointe les avancées et les progrès à réaliser en France pour mettre en oeuvre le Plan d'action de Pékin et pour atteindre les ODD en 2030.

Je centrerai mon propos sur la diplomatie féministe, qui est l'un des cinq domaines traités dans le rapport additionnel, rapport que vous pouvez trouver sur le site Internet du HCE.

Le HCE a également décidé de se saisir et d'approfondir la question de la diplomatie féministe et de réfléchir à sa signification, à son périmètre d'action, à ses objectifs et à ses critères parallèlement à l'évaluation qu'il doit mener de la Stratégie internationale de la France en matière d'égalité femmes-hommes. Ces travaux feront l'objet d'un rapport qui sera publié en juin 2020.

Le 25e anniversaire de la Conférence de Pékin est l'occasion de dresser un bilan des progrès et des défis en matière d'égalité femmes-hommes depuis 1995. Suite aux évaluations nationales et régionales, un bilan mondial a été réalisé par le Secrétaire général des Nations Unies. Ce rapport devait être présenté lors de la Commission de la condition de la femme la semaine prochaine.

Ce rapport mondial fait apparaître que les progrès sont en deçà de ce à quoi les États s'étaient engagés en 1995. Le rapport identifie des progrès, notamment sur l'abrogation des lois à caractère discriminatoire, sur la scolarisation des filles ou sur la santé avec une baisse du taux mondial de mortalité maternelle. Cependant, le rapport souligne aussi la stagnation et le recul à l'oeuvre dans certaines régions, notamment en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs. Des résistances sont apparues, visibles dans les négociations internationales actuelles. Il existe ainsi des difficultés pour obtenir l'inscription des questions de droits sexuels et reproductifs à l'agenda, comme en témoigne l'absence de ce sujet dans la déclaration politique qui vient d'être négociée et qui sera adoptée lundi 8 mars, lors de la journée unique de la 64e Commission de la condition de la femme.

Les autres domaines qui sont pointés dans le rapport mondial du Secrétaire général des Nations Unies sont notamment la persistance des violences de genre, la sous-représentation des femmes aux postes de décision ou encore la persistance du sexisme et des stéréotypes de genre. Le rapport souligne que les actions menées et les investissements n'ont pas été à la hauteur des engagements pris en 1995, avec seulement 4 % de l'aide publique au développement globale qui sont consacrés à l'égalité femmes-hommes en 2017, soit un niveau en baisse par rapport à l'année précédente. Les financements consacrés aux institutions en charge de l'égalité femmes-hommes et aux mouvements féministes sont insuffisants.

Dans ce contexte, quelles sont les implications pour une diplomatie féministe ?

Face aux résistances et aux mouvements contestataires de plus en plus structurés qui remettent en cause les acquis en matière d'égalité, l'engagement de la France en faveur d'une diplomatie féministe depuis 2018, à la suite de la Suède en 2014 et du Canada en 2017, présente une importance toute particulière. La France n'a pas encore donné de définition précise du concept de diplomatie féministe. Toutefois, l'objectif mis en avant, notamment dans la tribune conjointe du ministre de l'Europe et des affaires étrangères et de la secrétaire d'État chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes en 2019, est de « décliner la grande cause du quinquennat à l'échelle internationale » et de « mener partout et tout le temps le combat de l'égalité ».

Plusieurs marqueurs ressortent de l'expérience suédoise et des premières analyses du HCE et permettent de caractériser une diplomatie féministe, parmi lesquels :

- les droits et l'égalité entre les femmes et les hommes, qui sont placés au coeur de la politique extérieure ;

- une vision transformative, qui cherche à modifier les structures inégalitaires du pouvoir ;

- la mobilisation de ressources financières conséquentes et pérennes au service de ces objectifs ;

- la participation des femmes et la parité dans la conception et la mise en oeuvre de cette politique.

Dans son rapport « Pékin+25 », le HCE soutient et reconnaît les efforts qui ont été effectués pour mettre en oeuvre une diplomatie féministe. Il souligne également les trois points ci-après.

Le premier point est la nécessité d'inclure dans le champ de la diplomatie féministe l'ensemble des domaines de la politique étrangère, y compris les domaines de la sécurité et de la défense, et les domaines économiques et commerciaux. À titre d'exemple, l'agenda « Femmes, paix et sécurité » devrait être partie intégrante de la « diplomatie féministe » et figurer à ce titre au coeur de certains dispositifs, comme l'Alliance Sahel dédiée à la sortie de crise dans cette région.

Le deuxième point porte sur la nécessité d'augmenter la part des financements consacrés à l'égalité femmes-hommes, et notamment la part de l'aide publique au développement marquée genre ayant pour objectif principal ou significatif l'égalité femmes-hommes. Cet objectif est de 50 % pour la France d'ici 2022. En comparaison, l'objectif européen est de 85 %. D'autres pays à diplomatie féministe ont également des objectifs plus élevés (près de 90 % pour la Suède). Afin de répondre aux objectifs d'une diplomatie féministe, il conviendra de veiller à ce que les enjeux d'égalité femmes-hommes soient inscrits au coeur de la nouvelle loi de programmation de l'aide publique au développement qui sera prochainement débattue au Parlement.

Le troisième point que nous identifions est la nécessité de renforcer la participation des femmes à la co-construction et à la mise en oeuvre de cette politique :

- sur le plan interne, en renforçant la parité. Aujourd'hui, la France compte 27 % d'ambassadrices et 25 % de directrices au ministère de l'Europe et des affaires étrangères ;

- sur le plan externe, en associant et en soutenant de manière pérenne les associations féministes de terrain. Nous nous félicitons à cet égard de l'annonce de la création d'un fonds annuel de 120 millions d'euros par le Président de la République, rappelée par la secrétaire d'État à l'occasion de la remise du prix Simone-Veil de la République française.

Quelles sont les attentes qui découlent du Forum Génération égalité ? Précisons tout d'abord qu'il s'agit d'un événement diplomatique majeur, mais qui ne peut résumer à lui seul la diplomatie féministe, qui est fondée sur un travail dans la durée.

Le Forum Génération égalité devra être l'occasion de s'assurer d'une participation forte et d'une association des principales actrices concernées, à savoir les femmes et les mouvements féministes, à la co-construction de l'agenda et à l'événement lui-même.

En outre, nous espérons que le Forum débouchera sur l'adoption d'engagements concrets, financés et à visée transformative, et d'un dispositif de redevabilité de ces engagements.

Enfin, le Forum devra être l'occasion de se saisir de thèmes nouveaux ou insuffisamment portés. Nous saluons, à cet égard, la création de coalitions d'action dédiées aux enjeux de l'égalité dans les domaines de la transition écologique et aussi du numérique. Mais d'autres sujets doivent également être pris en compte à la hauteur de l'enjeu qu'ils représentent, comme l'agenda « Femmes, paix et sécurité », qui porte sur la participation des femmes aux processus de sortie de crise et de reconstruction, mais aussi la lutte contre l'impunité des auteurs de violences sexuelles dans les conflits. Il n'y a à ce stade pas de coalition d'action prévue sur ce sujet important, alors par ailleurs que nous célébrons également en 2020 le 20e anniversaire de cet agenda (résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies).

Les droits sexuels et reproductifs, enfin, qui étaient les grands absents du G7 en 2019, font l'objet d'une coalition prévue lors du Forum. Je vais laisser Christine Mauget préciser ce point.

Mme Claudine Lepage, vice-présidente. - Je donne la parole à Christine Mauget, qui va intervenir sur « Santé sexuelle et reproductive : 25 ans après Pékin, des droits menacés ? ».

Mme Christine Mauget, membre de la commission Enjeux européens et internationaux au Haut Conseil à l'égalité (HCE). - L'OMS reconnaît les droits sexuels et reproductifs comme les droits de toute personne à effectuer ses propres choix en ce qui concerne sa sexualité et la maîtrise de sa fécondité, dans le respect de soi et des autres, sans contrainte, ni dépendance, ni violence. Cette définition comprend aussi le droit d'accès à l'information, à l'éducation et aux services nécessaires pour soutenir ces choix. L'IPPF (Fédération internationale pour la planification familiale) affirme que les droits sexuels constituent un ensemble de droits relatifs à la sexualité qui émanent des droits à la liberté, à l'égalité, au respect de la vie privée, à l'autonomie, à l'intégrité et à la dignité de tout individu.

Nous savons que ces droits sont la clé de voûte de l'autonomie des femmes. Ils conditionnent la possibilité pour chacune d'exercer pleinement tous les autres droits, de développer son autonomie, de s'extraire de la fatalité des grossesses et d'un rôle social essentialisé. Différents rapports, déclarations et conférences internationales soulignent au fil du temps la nécessité de développer une vision positive et émancipatrice de ces droits pour créer le cadre d'une meilleure santé sexuelle et d'une égalité réelle entre les femmes et les hommes.

Des textes européens et internationaux encouragent ou demandent aux États de faire évoluer leur législation et d'aller plus loin dans l'affirmation à la reconnaissance des droits des femmes, des jeunes et des personnes en matière de sexualité. Cela implique le droit à l'information, à l'éducation à la sexualité, à la contraception, mais aussi le droit d'avoir accès à une solution sécurisée face à une grossesse non prévue, ce qui suppose la dépénalisation de l'avortement. Cela concerne également le droit de vivre sa sexualité sans répression ni dépendance, quelles que soient son orientation sexuelle et son identité de genre.

Dans un monde où les rapports hommes-femmes sont inégalitaires et où les tabous sur la sexualité sont implantés et persistants, l'avancée des droits sexuels a tendance, sous le joug de politiques répressives, conservatrices, populistes ou homophobes, à être mise à mal, remise en cause, voire à basculer dans la répression. Comme le décrit fort bien le dernier rapport Santé, droits sexuels et reproductifs des femmes en Europe du commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, des menaces résurgentes ont émergé en Europe ces dernières années sur la santé sexuelle et reproductive des femmes.

En 1994, la Conférence internationale de la population et du développement réunie au Caire a débouché sur un programme d'action signé par 179 pays. Elle a élargi le débat sur les questions des droits sexuels et reproductifs. Les discussions étaient auparavant centrées sur des objectifs démographiques à cadrage étatique. Pour la première fois, les États membres des Nations Unies ont confirmé que les droits sexuels et reproductifs étaient des droits humains. Ils ont fait le lien entre le droit à la santé sexuelle et reproductive, le statut des femmes et les questions d'égalité et d'autonomie.

Cela a mis en avant le lien étroit entre la santé de la reproduction et le développement social et économique. Ce programme souligne aussi l'importance d'une information adaptée et d'une éducation à la sexualité pour les jeunes. Nous observons aujourd'hui des difficultés à mettre cela en oeuvre un peu partout. Récemment, en Murcie, des parents ont exercé leur veto pour une éducation à la sexualité. Ce mouvement est piloté par un courant conservateur espagnol. Le programme d'action de 1994 propose enfin un accès universel aux services de planification familiale.

Des déclinaisons régionales, comme le protocole additionnel à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatif aux droits de la femme en Afrique, dit protocole de Maputo, ont vu le jour au fil du temps. Le protocole de Maputo est un outil essentiel en matière d'égalité et de lutte contre les violences et sur la question des droits sexuels et reproductifs en Afrique. Il a été adopté par l'Union africaine en 2003 et est en vigueur depuis 2005. À ce jour, sur 55 pays membres, il a été ratifié par 37 pays et signé par 49 pays. Ces États commencent à mettre leur législation en cohérence avec ce texte.

L'article 14 du protocole portant sur les droits sexuels et reproductifs reconnaît le droit d'exercer un contrôle de la fécondité, le droit de décider de la maternité, le droit au choix de la méthode et le droit à l'éducation sur la planification familiale. Il est stipulé dans l'article 14.2.C que les États prennent toutes les mesures appropriées pour protéger les droits reproductifs des femmes, particulièrement en autorisant l'avortement médicalisé en cas d'agression sexuelle, de viol, d'inceste et lorsque la grossesse met en danger la santé mentale et physique de la mère, ou la vie de la mère ou du foetus. De légères avancées sont survenues récemment en Côte d'Ivoire, où la notion de viol a été introduite pour obtenir un avortement.

En 2016, sous le pilotage du Rwanda, un plan d'action a été défini à Kigali. Il s'étend jusqu'en 2030 et inclut la question des droits sexuels et reproductifs. Lors de la quatrième Conférence mondiale des femmes à Pékin en 1995, l'attention s'est portée sur l'égalité entre les femmes et les hommes et sur les violences. Concernant les droits sexuels et reproductifs, la Déclaration de Pékin reprend celle du Caire. Un point a néanmoins été ajouté en 1995 : le fait que les gouvernements doivent réviser les lois qui prévoient des sanctions contre les femmes en cas d'avortement illégal. C'est toujours le cas en République démocratique du Congo, au Sénégal, au Brésil et c'était encore le cas récemment au Portugal. Depuis cette date, il a été impossible de renforcer ce texte sur les droits sexuels et reproductifs dans les CSW successives, en particulier sur la dépénalisation de l'avortement. La déclaration en ouverture de la CSW 64, qui sera limitée en raison du coronavirus, ne fait pas de place à ces droits, qui ne seront pas évoqués. C'est dramatique !

Faut-il rappeler que dans le monde une femme meurt toutes les huit minutes des suites d'un avortement ? La question de l'avortement est en effet centrale dans les droits sexuels et reproductifs. Il s'agit du droit des femmes à décider de poursuivre ou non une grossesse non prévue, et ce dans un cadre sécurisé et dépénalisé. Agnès Guillaume et Clémentine Rossier soulignent dans leur article L'avortement dans le monde : état des lieux des législations, mesures, tendances et conséquences, paru en 20188(*), qu'étant donné que les rapports de genre restent inégalitaires dans de nombreux pays du monde et que la vision des femmes demeure fortement attachée à la maternité, la pratique de l'avortement est souvent stigmatisée à des degrés divers selon les sociétés.

L'acquisition du droit à l'avortement en Europe s'est faite avec plus ou moins de restrictions, d'une part entre 1970 et 1980 grâce au mouvement féministe, et d'autre part entre 1990 et 2000, après la partition du bloc de l'Est. Toutefois, les situations sont variées et il existe des décalages entre les textes législatifs, leur application et la pratique. Il faut noter aussi la montée en puissance et en influence des mouvements anti-choix qui s'appuient depuis 2013 sur un agenda centré sur la restauration de l'« ordre naturel ». La chaîne Arte a d'ailleurs reprogrammé un documentaire intitulé Avortement, les croisés contre-attaquent, qui est un témoignage précieux pour mieux connaître ces courants à l'échelle de l'Europe. Je vous encourage à le regarder.

Pour trouver une solution à une grossesse non prévue, les femmes européennes migrent d'un pays à l'autre. Les Irlandaises migraient auparavant en Angleterre, mais une loi a désormais été votée en Irlande. Les Polonaises migrent en Suède alors que dans les années 1960, les Suédoises migraient en Pologne pour se faire avorter. Les Françaises migrent en Espagne, aux Pays-Bas ou en Angleterre quand leur grossesse est à un stade trop avancé. Les Allemandes migrent aussi aux Pays-Bas. En Italie, la clause de conscience est appliquée à 80, voire 95 % selon les territoires. Les femmes paient donc leur IVG au prix fort (de 500 à 2 500 euros) dans un silence assourdissant de l'Europe. Au Planning familial, nous espérions depuis longtemps une enquête qui permette de visualiser ces migrations et de les cartographier. Une telle enquête est en cours. Cela nous permettra d'avoir un outil de connaissance de la réalité. Le prix de ce choix révèle donc de façon criante une discrimination majeure faite aux Européennes entre elles en matière de santé sexuelle et de droits.

Le récent rapport publié par le CESE fait un état des lieux exhaustif et apporte de nombreux éclairages sur les freins et les régressions sur ces droits en Europe. Je vous invite également à le lire.

Hors des frontières de l'Europe, les situations sont très diverses. L'avortement reste illégal ou restreint à certaines conditions dans un grand nombre de pays, notamment ceux du sud. L'Amérique latine a vécu sous une chape dictatoriale, patriarcale et religieuse pendant des décennies. Elle peine à s'en extraire. Depuis les années 2000, les lois sur l'avortement oscillent entre libéralisation et restriction, avec parfois une remise en cause d'un droit acquis à travers des modifications du code pénal ou de la constitution. La forte et constante mobilisation de la jeunesse pour ces droits encouragera peut-être des changements notables. En Argentine, le droit à l'avortement pourrait être autorisé prochainement, sous la présidence d'Alberto Fernández.

En Afrique, seuls quelques pays ont assoupli leur législation, s'inscrivant dans le cadre minimal du protocole de Maputo. 89 % des Africaines vivent dans un pays où la loi est restrictive. De plus, quand la loi autorise l'avortement, l'accès en est généralement difficile. En effet, l'accès à l'avortement est limité en Afrique du fait d'une offre de service qui est presque inexistante. Cela conduit les femmes à des pratiques dangereuses. Environ 95 % des avortements pratiqués en Afrique se font dans la clandestinité.

En Asie, le panorama juridique est plus diversifié et plus permissif. Un tiers des pays autorise l'avortement à la demande de la femme. Au Canada et aux États-Unis, l'avortement est autorisé à la demande de la femme. Il s'agit d'un droit constitutionnel aux États-Unis depuis l'arrêt Roe v. Wade de la Cour suprême en 1973. Toutefois, chaque État peut maintenant réglementer cette question, ce qui ouvre une réelle brèche dans le droit constitutionnel. Les tentatives de durcissement sont récurrentes pour revenir sur ce droit. Cela est rendu possible du fait de la nomination de juges anti-choix à la Cour suprême. Ainsi, vingt-huit États ont introduit plus de 300 nouvelles règles limitant l'avortement entre janvier et mai 2019.

Il peut s'agir de réglementations spécifiques sur les structures de santé, de l'obligation d'un conseil ou d'un délai de réflexion, de la présence requise des parents ou encore d'examens supplémentaires. Ces conditions entravent de plus en plus le droit constitutionnel localement, avec une réduction importante de l'offre de service. Nous nous souvenons de Wendy Davis, qui a fait obstruction pendant vingt-quatre heures pour éviter la disparition de la moitié des centres pratiquant l'avortement au Texas - fait qui s'est malheureusement confirmé par la suite. L'élection de Donald Trump en 2016, qui adhère fortement au courant anti-choix évangéliste, et le rétablissement de la règle du bâillon mondial ont eu notamment pour effet d'interdire le financement par les États-Unis de programmes d'information en santé sexuelle et reproductive dans les pays du sud. C'est une véritable catastrophe.

Le Forum Génération égalité qui aura lieu en juillet consacre l'une de ses coalitions à la santé sexuelle et reproductive. C'est une bonne nouvelle. Étant donnés les engagements répétés de la France au niveau international, un courrier avait été envoyé au Président de la République par plusieurs organisations pour que la France mène cette coalition.

Il faut associer les associations féministes, qui luttent de longue date pour ces droits. Par leur travail permanent et continu, elles ont contribué à semer au fil du temps des cailloux dans la chaussure d'un ordre patriarcal en s'appuyant sur une vision universaliste des droits. Elles ont bataillé et bataillent toujours pour permettre de construire un continuum de libre choix éclairé partout en matière de sexualité afin de contribuer notamment à vider de leur sens les propos tenus par le président du Comité consultatif à la recherche en santé de l'OMS : « Les femmes ne meurent pas de maladie que nous ne pouvons pas traiter. Elles meurent parce que la société n'a toujours pas décidé que leur vie méritait d'être sauvée ».

Les femmes ne sont ni la moitié, ni les moindres, ni les subalternes, ni les complémentaires des hommes. Elles sont des citoyennes à part entière dans leurs droits et dans leurs choix. Il n'y a pas d'alternative et c'est bien cela que doit réaffirmer le Forum Génération égalité.

Mme Annick Billon, présidente. - Je vous remercie pour vos interventions stimulantes.

Je tiens à saluer la présence parmi nous de Hadja Idrissah Bah, lauréate du Prix de la délégation aux droits des femmes, créé à l'occasion du 20e anniversaire de celle-ci, célébré le 10 octobre 2019. Merci, chère lauréate, d'être présente parmi nous ce matin.

Je précise que Hadja Idrissah Bah est plus jeune que le Programme d'action de Pékin, puisqu'elle a l'âge de notre délégation : vingt ans !

Notre délégation a voulu, en lui décernant cette distinction, saluer l'implication et l'engagement de la présidente du Club des jeunes filles leaders de Guinée dans la défense des droits des femmes et des filles. Je rappelle que Hadja Idrissah Bah a fait une intervention remarquée lors du Sommet Women 7 réuni à l'UNESCO le 9 mai 2019 dans le cadre du G7. Sa force de conviction nous a rassurés sur la disponibilité de la jeune génération pour continuer la lutte pour l'égalité. Je remercie nos collègues Laurence Cohen et Pierre Laurent d'avoir pris l'initiative de notre rencontre lors de sa première venue au Sénat.

Mme Laurence Cohen, vice-présidente. - Merci pour tous ces témoignages. Il est vrai que nous n'avons pas toujours l'occasion d'échanger sur ces questions importantes. Nous partageons évidemment vos constats.

J'aimerais souligner un aspect qui me semble central. Nos luttes sont conjointes sur les plans nationaux, européens et internationaux. Nous nous battons ensemble pour l'égalité et nous sommes bloqués par les mêmes freins. Je suis frappée de constater que, même lorsque nous arrivons à élaborer ensemble des plateformes, qui sont très importantes pour l'avancée des droits des femmes, nous n'obtenons pas les résultats escomptés. Cela est dû à l'absence de volonté politique des gouvernements pour les mettre en oeuvre. De plus, il n'y a pas de moyens qui sont débloqués. C'est vrai dans tous les pays du monde, y compris en France. Nous avons obtenu de belles avancées grâce aux luttes des féministes, mais nous constatons que les blocages persistent pour obtenir l'égalité.

Comment pouvons-nous mettre au coeur de nos batailles la question des financements ? Le HCE a participé à une réflexion collective sur cette question9(*). Que pouvons-nous faire ensemble pour obtenir enfin les moyens de mettre en oeuvre l'égalité entre les femmes et les hommes ?

Mme Annick Billon, présidente. - Notre collègue Laure Darcos, vice-présidente de la délégation, a dû rejoindre l'hémicycle où la séance publique a repris. Elle m'a confié une question à poser en son nom sur les violences sexuelles dans les conflits. Je crois qu'une représentante d'Amnesty International est présente dans la salle. Peut-être pourrait-elle intervenir sur la résolution 1325 de l'ONU, qui est le texte fondateur du processus « Femmes, paix et sécurité ».

Mme Anne Castagnos-Sen, Amnesty International France. - En effet, nous avons été auditionnés en 2013 par votre délégation sur les violences faites aux femmes dans les conflits. Le rapport publié à la suite de ces travaux10(*) était très intéressant.

Nous continuons à nous mobiliser sur la résolution 1325 et les suivantes, puisqu'il y a désormais une dizaine de résolutions qui constituent l'agenda « Femmes, paix et sécurité » du Conseil de sécurité. Care France et Médecins du monde sont également mobilisés sur ce sujet.

Nous souhaitons effectivement porter cette question à nouveau auprès des parlementaires, car nous rencontrons de vraies difficultés auprès du Quai d'Orsay à faire rédiger le troisième Plan d'action national de mise en oeuvre de cet agenda. Le plan français a désormais un retard de plus d'un an et demi.

Le HCE a réalisé une très bonne analyse-évaluation du second plan d'action, avec des recommandations importantes et pertinentes. La Commission consultative des droits de l'homme est inscrite dans les deux premiers plans comme le lieu de concertation de la société civile avec l'exécutif pour mettre au point le Plan d'action national et en assurer une évaluation progressive. Or cela n'a pas été fait depuis le plan précédent, qui date de trois ou quatre ans.

Je me suis donc félicitée d'entendre cette question mentionnée par un certain nombre d'intervenants, dont M. l'ambassadeur du Mexique et Fanny Benedetti. Ce n'est pas complètement tombé aux oubliettes, mais nous restons mobilisés. Nous avons ainsi demandé à Delphine O que cela soit pris en compte dans le Forum Génération égalité. Il n'y a pas de coalition spécifique sur ce sujet dans le cadre du forum. Il semble que cette question pourrait être prise en compte, mais nous en entendons très peu parler.

Je vous remercie donc de nous donner la parole sur cette question. Nous souhaitons travailler avec les parlementaires pour faire avancer le processus au Quai d'Orsay, qui n'est pas le seul ministère impliqué. Le ministère de l'Europe et des affaires étrangères est à la manoeuvre en termes de coordination interministérielle, mais les ministères de la justice, de l'éducation, des armées et de l'intérieur sont également concernés.

L'OFPRA a réalisé de son côté un travail sur le deuxième plan d'action national, en particulier sur la détermination du statut de réfugiée pour les femmes dans les conflits. Nous constatons là encore un recul important au niveau mondial, car les femmes sont absentes, voire exclues, des négociations de paix, par exemple en Afghanistan ou au Yémen. Nous souhaitons donc que la France continue à être le fer de lance au niveau international sur ces questions.

Mme Fanny Petitbon, Care France. - La France se positionne comme actrice d'une diplomatie féministe, comme cela a été dit ce matin. De nombreux points retiennent notre attention et nous plaisent dans les discours que nous entendons. Toutefois, un écart considérable demeure entre ces discours et leur concrétisation. Nous célébrons cette année le 20e anniversaire de la résolution 1325 alors que la France accueille le Forum Génération égalité. Ce serait donc un affront de ne pas finaliser ce plan, qui a plus d'un an et demi de retard.

La France a clairement fait comprendre que le Forum Génération égalité pourrait être un endroit où obtenir d'autres types d'engagements, au-delà des coalitions prévues. Il serait donc intéressant de réfléchir ensemble aux initiatives que la France pourrait encourager sur la question « Femmes, paix et sécurité » lors du forum. Cela pourrait consister en l'intervention de différents États qui ont mis à jour leur plan d'action national et qui annoncent des budgets associés à ces plans. La France et d'autres États pourraient notamment s'appuyer sur la stratégie « Femmes, paix et sécurité » et sur le plan d'action associé qui a été adopté par l'Union européenne ces deux dernières années.

Ces documents insistent sur la nécessité d'impliquer systématiquement les organisations de défense des droits des femmes dans la résolution des conflits et dans la réponse humanitaire apportée sur le terrain dans les territoires en crise. Il doit y avoir une redevabilité des États. Ceux-ci doivent annoncer quelles actions ils mettront en oeuvre à partir des éléments entendus lors des échanges avec les organisations. Par ailleurs, le plan d'action prévoit une batterie d'indicateurs utiles.

Le terreau et le calendrier sont donc favorables à un déblocage du troisième plan d'action. Il serait réellement regrettable que la France ne fasse pas partie des leaders sur cette question.

Mme Michèle Vianès, Regards de femmes. - Il est très important de tenir cette réunion sur les vingt-cinq ans de la Conférence de Pékin, a fortiori puisque la CSW prévue la semaine prochaine est annulée. En outre, je suis ravie d'apprendre que le Mexique aura la présidence de la coalition d'action sur la justice.

Je voudrais aussi évoquer la « génération ODD », c'est-à-dire les filles de 10 ans. Il s'agit d'un âge charnière autour duquel les filles peuvent continuer à aller à l'école, en particulier si elles ont été déclarées à l'état civil, ou au contraire être prises dans un maelström de violences et de déni de droits. La Côte d'Ivoire souhaite organiser des événements à ce sujet. J'aimerais donc savoir comment inscrire des événements pour le Forum Génération égalité à Mexico et à Paris afin de mettre l'accent sur les filles de 10 ans. Elles méritent toute notre attention, car elles seront aux affaires en 2030 !

Mme Amy Baker, Ambassade du Canada en France. - Merci pour cette table ronde fort intéressante. Je suis cheffe de mission adjointe et ministre plénipotentiaire à l'ambassade du Canada en France. Je voudrais tout d'abord remercier et féliciter la France, le Mexique et ONU Femmes pour leur leadership dans l'organisation du Forum Génération égalité.

J'aimerais aussi souligner l'importance de prendre en compte les situations particulières et la participation des adolescentes dans les six coalitions d'action, pour les raisons qui ont très bien été exprimées par nos collègues de l'UNICEF. Vous pouvez compter sur le Canada pour jouer un rôle dans ce processus.

Mme Bettina Petit, Action santé mondiale. - Je remercie la délégation aux droits des femmes du Sénat pour l'organisation de cette table ronde et je salue l'ensemble des contributions que nous avons entendues ce matin.

Dans le contexte de la future loi sur le développement solidaire et la lutte contre les inégalités mondiales, qui sera prochainement débattue à l'Assemblée nationale et au Sénat, je profite de la présence des sénatrices pour partager nos questionnements quant aux marges de financement disponibles pour les droits et la santé sexuels et reproductifs (DSSR).

Comme cela a été rappelé ce matin, l'un des principaux blocages pour tendre à l'égalité femmes-hommes réside bien dans les moyens financiers qui lui sont consacrés. Aujourd'hui, la trajectoire financière de l'aide publique au développement est à la hausse, ce que nous saluons. Toutefois, la proportion de l'aide publique au développement (APD) destinée à la santé représente seulement 10 % de notre APD totale. Il en faudrait 15 % pour approcher de la recommandation de l'OMS. Une hausse des budgets d'APD dans ce domaine permettrait justement de financer des initiatives à destination des femmes et des jeunes filles, comme les fonds Muskoka ou Gavi, qui développent des programmes de vaccination contre le cancer du col de l'utérus.

Dans ce contexte, la délégation aux droits des femmes envisage-t-elle des pistes pour assurer un financement adéquat des DSSR dans cette future loi ?

Mme Hadja Idrissah Bah, présidente du Club des jeunes filles leaders de Guinée. - Merci beaucoup pour cette belle initiative et pour votre invitation. Comme toujours, nous sommes très motivés par les initiatives qui concernent les femmes. Je suis peut-être la plus jeune des participantes et je salue le fait d'impliquer davantage les jeunes dans le Forum Génération égalité et dans sa préparation. Nous sommes les meilleures partenaires qu'il faut avoir puisque nous sommes sur le terrain et que nous maîtrisons bien ce sujet. Les statistiques qui ont été citées montrent que la jeunesse est presque toujours victime de violences. Il est donc important de nous écouter.

J'aimerais donc savoir quelle sera effectivement notre place pendant ce forum. Les attentes de la jeunesse africaine - et de la jeunesse du monde entier d'ailleurs - sont très fortes. Serons-nous présents pendant l'élaboration et la mise en oeuvre des politiques et des décisions qui seront prises ? Les jeunes se posent cette question importante. Il faut clarifier ce point.

En outre, la menace est très forte sur les DSSR. La situation est urgente. La France étant la cinquième puissance mondiale, est-il possible qu'elle assure le leadership sur ces questions lors du forum ? Les pays francophones d'Afrique de l'Ouest et du Centre comptent sur des engagements ambitieux de la part de la France et des grandes puissances pour mener nos plaidoyers au niveau local.

S'agissant des financements, les petites associations locales et les mouvements féministes mènent des actions qui ne nécessitent pas beaucoup de moyens, mais qui impactent vraiment les communautés, par exemple sur le mariage précoce forcé, qui continue à prendre de l'ampleur. Les petites associations auront-elles des facilités sur les critères d'éligibilité pour avoir accès à ces moyens ? Sans cela, nous n'y arriverons pas ! Il est déplorable que nous devions solliciter nos parents pour continuer à mener nos actions. Je m'interroge donc sur notre place et sur notre implication dans le Forum Génération égalité. La participation et l'implication de la jeunesse sont les conditions de réussite de ce forum.

Mme Monique Dental, Réseau féministe Ruptures, membre de la Coordination française pour le Lobby européen des femmes (CLEF). - Delphine O nous a appelés à la vigilance sur les possibles retours en arrière. Elle a précisé que la France défendrait le langage agréé. Nous sommes d'accord avec cette position, car nous avons vu, lors d'une conférence sous régionale à l'ONU, l'utilisation du terme « sex workers » réapparaître dans un rapport des ONG. Les associations françaises présentes ont pris l'initiative de rédiger un texte pour s'y opposer, qui a été signé par 72 associations et explique que le rapport en question ne reflète en rien notre position.

En effet, ce document revient sur le langage agréé des conventions internationales. Il est incompatible avec la Plateforme finale d'action de Pékin, avec l'agenda 2030 et l'ODD 5 et avec la Déclaration universelle des droits de l'homme (paragraphes 1, 2, 3 et 5). Nous demandons donc son remplacement par le terme « personne en situation de prostitution ». Le fait d'agréer l'expression « sex workers » constitue un changement complet sur la notion même de violence inséparable de la prostitution, alors que la France est un pays abolitionniste...

Nous avons écrit à la secrétaire d'État chargée des droits des femmes, au HCE et aux délégations aux droits des femmes du Sénat et de l'Assemblée nationale pour les informer de cette situation, mais nous n'avons reçu aucune réponse. Pour nous, ce texte, favorable à la libéralisation des « métiers » de la prostitution, est un véritable recul. Or la prostitution est une violence liée à l'exploitation du corps des femmes qui a un impact particulier sur les mineures migrantes. Elle renforce également les réseaux mondiaux de traite des êtres humains, qui rapportent plus que le trafic de drogue. Il faut que cette question fasse l'objet d'un examen complet lors du Forum Génération égalité. L'enjeu est d'enrayer tout recul.

Enfin, j'aimerais dire à l'ambassadeur du Mexique que les associations féministes organisent depuis trois ans une journée d'action le 8 mars qui porte également sur la grève des femmes.

Mme Annick Billon, présidente. - En tant que présidente de la délégation aux droits des femmes du Sénat, je n'ai pas reçu le courrier que vous mentionnez. En outre, nous avons réalisé dès 2016 un travail fourni sur les femmes victimes de la traite des êtres humains11(*). Nous avons également travaillé sur la prostitution12(*).

Mme Yaðmur Arica, Fondation Scelles. - Je suis très heureuse d'entendre que le terme de diplomatie féministe a été répété plusieurs fois ce matin. La France et la Suède, deux pays abolitionnistes, reconnaissent que la prostitution est une forme de violence faite aux femmes et qu'elle nie les droits sexuels des femmes. Si nous reconnaissons qu'un homme peut accéder sexuellement à toute femme par l'argent, aucune femme n'est à l'abri de ce système.

Vous avez évoqué des pressions et des forces conservatrices, mais les femmes sont encerclées et il existe aussi des forces et des pressions libertaires qui prônent le libre commerce des femmes. J'ai remarqué que le groupe consultatif « Société civile » du Forum Génération égalité inclut l'organisation Kenya sex workers alliance. La planification stratégique et le leadership de ce groupe incluent également un groupe comme Mama cash, qui prône la décriminalisation de la prostitution, comme en Nouvelle-Zélande, où les proxénètes et les clients prostitueurs sont déresponsabilisés et où la prostitution est une libre entreprise. Un rapport gouvernemental néo-zélandais a d'ailleurs établi que les forces de sécurité avaient du mal à accéder aux femmes prostituées de ce fait.

Par ailleurs, une conférence sur le VIH aura lieu en juillet 2020 au Mexique : cet événement prône la décriminalisation de la prostitution. La France s'engagera-t-elle sur cette question à chaque événement ? En fera-t-elle un élément constitutif de sa diplomatie féministe ?

M. Abdelaali El Badaoui, Café des femmes by Banlieues santé. - Je suis infirmier en santé communautaire et je suis président-fondateur de l'association Banlieues santé, qui a monté le programme Café des femmes qui est soutenu par ONU Femmes. Je remercie donc ONU Femmes de nous avoir permis d'être là.

Je prends la parole pour les femmes qui vivent dans les quartiers prioritaires de la ville. Je suis gêné, car nous ne parlons pas des banlieues aujourd'hui. J'aimerais vous apporter des données qui sont effrayantes sur ces territoires. Une femme sur quatre est en situation de pauvreté dans ces quartiers. Une femme sur quatre déclare avoir renoncé à des soins. Ce matin, de belles choses ont été dites, notamment sur les associations locales qui travaillent en prenant en compte de nombreuses données importantes pour mobiliser la population sur les thématiques qui concernent les femmes.

Toutefois, je suis gêné, car nous agissons pour la condition des femmes depuis trois ou quatre ans alors qu'elles vivent des injustices et des inégalités sociales depuis longtemps. Les moyens sont toujours alloués aux mêmes associations, mais nous ne les voyons pas dans les quartiers prioritaires de la ville. Il faut donc aller voir les femmes qui vivent dans des situations d'inégalité sociale.

Nous remercions ONU Femmes de s'engager auprès de nous. Nous serons présents et nous interviendrons lors du Forum Génération égalité. Les femmes qui vivent ces situations prendront la parole. Ma question est donc de savoir quels sont les moyens alloués aujourd'hui aux associations qui interviennent localement dans ces territoires.

Mme Nala Keita-Angue, Fédération nationale IFAFE. - Merci pour l'organisation de cette matinée. J'aimerais remercier le directeur général d'UNICEF France qui a mentionné la situation en Guinée équatoriale, d'où je viens. Vous avez dit quelque chose qui m'a beaucoup touchée. C'est une réalité qui montre que les droits des femmes ont progressé. En effet, autrefois, quand une fille « tombait » enceinte, elle était renvoyée de l'école. J'appartiens à la génération qui a vu l'abolition de cette loi. Je me suis retrouvée enceinte pendant que j'étais au lycée : grâce à cette loi, j'ai pu finir mes études secondaires et aller à l'université. Les femmes de ma génération ont prouvé qu'elles pouvaient être autonomes, faire des études et travailler tout en ayant des enfants. C'est une question de volonté et de soutien.

Le fait de revenir sur ce droit doit être empêché. Vous qui avez accès à nos gouvernements, dites-leur qu'une femme peut finir ses études et être indépendante, même si elle a un enfant ! La Guinée équatoriale a mis six ans pour ratifier le protocole de Maputo. Aujourd'hui, nous voyons que les droits des femmes régressent dans le monde. Merci de soutenir les femmes, en Guinée équatoriale et du monde entier. J'ajoute qu'en Guinée équatoriale, le taux de mortalité reste très élevé lors de l'accouchement.

Mme Annick Billon, présidente. - Je rejoins les propos de Hadja Idrissah Bah puisque j'ai eu l'occasion de participer récemment, au ministère de l'Europe et des affaires étrangères, à un débat sur l'aide au développement. En effet, les critères d'attribution des subventions aux associations ne sont pas adaptés aux petites structures. Ces critères favorisent les grandes associations, dont l'action est plus éloignée du terrain. Ce point doit attirer notre attention. Je ne suis toutefois pas en position de décider quels sont les montants alloués aux associations. Les associations se plaignent du manque de moyens alors que les droits des femmes ont été décrétés grande cause du quinquennat.

S'agissant des droits sexuels et reproductifs, nous travaillons sur ce sujet dans un esprit de consensus au sein de la délégation.

Après le Grenelle de lutte contre les violences conjugales, la délégation a décidé de mettre en oeuvre un travail de suivi dans les territoires. Lundi prochain, le 9 mars 2020, je rassemblerai donc tous les acteurs locaux en Vendée pour observer les dynamiques qui se sont enclenchées depuis le Grenelle. Les budgets ne sont pas suffisants. Quand ils le seront, aussi bien pour l'aide au développement que dans nos territoires métropolitains et ultramarins, nous obtiendrons des résultats. Pour l'instant, nous n'avons pas les résultats que nous attendions pour une grande cause du quinquennat. Je le regrette ainsi que l'ensemble de la délégation.

Mme Claudine Lepage, vice-présidente. - Pendant longtemps, l'Agence française de développement (AFD) a subventionné les projets importants. Les petites associations, qui jouent un rôle éminent localement, se trouvaient donc privées de ces aides. Lors de la table ronde que nous avons organisée le 23 janvier 2020 sur l'égalité femmes-hommes, enjeu de l'aide publique au développement, l'AFD a insisté sur le fait qu'il est aujourd'hui possible d'obtenir des aides de sa part pour des petits projets menés par des associations de terrain. Il ne faut donc pas que celles-ci hésitent à solliciter des financements, puisque la politique de l'AFD a évolué.

En matière de prostitution, je partage votre indignation. J'étais cheffe de file de mon groupe politique lors des débats sans fin qui ont mené à la loi d'avril 2016. C'était un combat difficile, notamment dans cette enceinte. Cette loi est peu et mal appliquée, ce qui me désole. Cependant, nous ne sommes pas au gouvernement et nous n'avons que notre voix à faire entendre.

S.E. Juan Manuel Gómez Robledo, ambassadeur du Mexique en France. - J'aimerais ajouter que la préparation du Forum Génération égalité n'est pas encore achevée. Plusieurs jalons nous attendent. Des réunions ont lieu régulièrement avec la société civile et des étapes de consultation sont organisées avec les ONG.

S'agissant des ONG des pays « conservateurs », nous craignons que certaines d'entre elles rencontrent des difficultés matérielles ou politiques pour se rendre au Mexique ou en France afin de participer au Forum Génération égalité. La France et le Mexique ont donc mobilisé leurs postes diplomatiques pour faire en sorte que ces ONG aient accès aux visas et à une aide matérielle pour pouvoir voyager, car des gouvernements pourraient tenter de les empêcher d'assister au forum.

Toutes les ONG sont les bienvenues au Mexique, les grandes, mais surtout les petites, celles qui sont moins connues et moins représentées.

Mme Fanny Benedetti, directrice exécutive d'ONU Femmes France. - Je m'associe aux propos de M. l'ambassadeur. En effet, les financements ne sont pas encore « bouclés ». Le financement prévu pour la société civile dans le cadre du Forum Génération égalité ira principalement à de petites associations et à des mouvements de femmes locaux.

En outre, la jeunesse est effectivement une priorité du forum. Des quotas importants seront sans doute mis en place pour les jeunes ayant jusqu'à trente ou trente-cinq ans. ONU Femmes plaide fortement pour une participation de la jeunesse au forum. Toutefois, les critères d'accompagnement sont très stricts pour les mineurs. C'est regrettable, car nous souhaitons que des jeunes filles et des jeunes garçons de moins de 18 ans puissent assister aux activités « in » et « off » du forum. L'adolescence est un moment déterminant de la vie des filles et des femmes. Les jeunes femmes doivent être représentées ! Même si c'est compliqué, nous devons tout faire pour que ce groupe d'âge participe au forum.

Mme Charlotte Groppo, responsable « société civile » au secrétariat général du Forum génération égalité. - Au moins un tiers des participants du Forum Génération égalité aura moins de trente ans. Nous nous en assurerons grâce au formulaire d'inscription, qui comprend une information sur la tranche d'âge. Nous souhaitons aussi encourager la présence de personnes de plus de soixante ans, afin d'assurer une transmission de la culture de l'égalité entre les générations. Par ailleurs, il conviendra de privilégier une représentation géographique équilibrée et de donner la priorité aux petites associations de terrain.

Mme Farah Malek-Bakouche. - Il va de soi que nous travaillons sur la catégorie des enfants de zéro à dix-huit ans. En effet, comme l'a fait observer la présidente de l'association Regards de femmes, l'âge de dix ans constitue une période charnière.

Dans le cadre du Forum Génération égalité, nous avons donc travaillé avec d'autres organisations pour nous assurer que les adolescentes étaient intégrées dans chacune des coalitions d'action. Nous sommes d'ailleurs ravis de pouvoir compter sur le soutien du Canada sur cette question. Un groupe travaille également sur les recommandations des adolescentes. Nous renforçons le langage autour de cette catégorie d'âge et nous espérons arriver à des résultats.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci à vous pour votre participation à cette matinée. Je vais donc lever cette réunion et vous remercier d'y avoir participé activement.


* 1 Cette table ronde a fait l'objet d'un enregistrement vidéo qui, diffusé en direct, est depuis le 5 mars disponible sur le site du Sénat.

* 2 Élue du Nord, membre du groupe communiste, Michelle Demessine a été membre du gouvernement de 1997 à 2001.

* 3 Cet aspect de l'origine des délégations parlementaires aux droits des femmes a été rappelé lors des échanges auxquels a donné lieu la célébration du 20e anniversaire de la délégation aux droits des femmes du Sénat, le 10 octobre 2019.Voir les actes de cet événement : Le vingtième anniversaire de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes du Sénat, rapport d'information fait au nom de la délégation par Annick Billon, Laurence Cohen, Marta de Cidrac, Loïc Hervé, Françoise Laborde et Laurence Rossignol (n° 148, 2019-2020).

* 4 Droits sexuels et reproductifs en Europe : entre menaces et progrès. Rapport fait au nom de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité par Véronique Séhier. CESE, novembre 2019.

* 5 Propos cités par le rapport de Chantal Jouanno La laïcité garantit-elle les droits des femmes ? (n° 101, 2016-2017), page 19.

* 6 Il s'agit de la convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes dite CEDAW, adoptée par l'assemblée générale des Nations Unies en 1979.

* 7 La 64e session de la Commission des Nations Unies sur le statut des femmes de mars 2020 a finalement été, en raison de la crise sanitaire liée à l'épidémie de coronavirus, réduite à une réunion restreinte, toutes les rencontres et événements organisés à cette occasion ayant été annulés.

* 8 Population, 2018/2 (vol. 73).

* 9 Voir Où est l'argent pour les droits des femmes ? Une sonnette d'alarme, rapport publié en septembre 2016 par le HCE, le CESE, la Fondation des femmes, le Fonds pour les femmes en Méditerranée, ONU Femmes France et W4 France.

* 10 Pour que le viol et les violences sexuelles cessent d'être des armes de guerre, rapport d'information fait au nom de la délégation aux droits des femmes par Brigitte Gonthier-Maurin (n° 212, 2013-2014).

* 11 Traite des êtres humains, esclavage moderne : femmes et mineur-e-s, premières victimes, rapport d'information fait au nom de la délégation aux droits des femmes par Corinne Bouchoux, Hélène Conway-Mouret, Joëlle Garriaud-Maylam, Brigitte Gonthier-Maurin, Chantal Jouanno et Mireille Jouve (n° 448, 2015-2016).

* 12 Table ronde du 12 avril 2018 sur le parcours de sortie de la prostitution, organisée à l'occasion du deuxième anniversaire de la promulgation de la loi n° 2016-444 du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées ; Prostitution : la plus vieille violence du monde faite aux femmes, rapport d'information fait au nom de la délégation aux droits des femmes par Brigitte Gonthier-Maurin (n° 590, 2013-2014).