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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION AUX DROITS DES FEMMES


Jeudi 20 mai 2021

- Présidence de Mme Annick Billon, présidente -

Rencontre avec les skippeuses engagées dans l'édition 2020-2021 du Vendée Globe

Mme Annick Billon, présidente. - Mesdames, chers collègues de la délégation aux droits des femmes, chers collègues du groupe d'études sur les pratiques sportives et les grands événements sportifs, nous accueillons aujourd'hui avec un immense plaisir cinq femmes exceptionnelles, ou, devrais-je dire, cinq femmes normales qui ont accompli quelque chose d'exceptionnel : les navigatrices engagées dans l'édition 2020-2021 du Vendée Globe, Alexia Barrier, Samantha Davies, Pip Hare, Isabelle Joschke et Miranda Merron.

Clarisse Crémer regrette sincèrement de ne pas pouvoir être parmi nous aujourd'hui. Un entraînement de dernière minute, organisé la nuit dernière en équipage, l'a contrainte à annuler, lundi, sa participation à notre matinée d'échanges. Elle nous a tout de même adressé un petit mot, en format vidéo, à nous sénatrices et sénateurs, mais également à ses collègues navigatrices.

Le Vendée Globe, course à la voile autour du monde, en solitaire, sans escale et sans assistance, est surnommé l'Everest des Mers. En seulement neuf éditions, l'épreuve est devenue mythique, un but pour de nombreux navigateurs et navigatrices, à l'instar des Jeux Olympiques pour les athlètes. La devise pourrait d'ailleurs être commune : « l'essentiel est de participer ». L'épreuve est tellement longue, entre trois et quatre mois, tellement difficile physiquement, nerveusement et moralement : affronter les tempêtes et les périodes de molle, monter en tête de mât, à trente mètres, seul au milieu de l'océan pour réparer une voile. Tellement cruelle, la voile demeure un sport mécanique et la casse, quelquefois synonyme d'abandon, n'est jamais très loin. Mais tellement belle aussi. Prendre le départ du Vendée Globe est déjà une victoire !

Pour cette neuvième édition, les femmes n'avaient jamais été aussi nombreuses à participer au Vendée Globe. Elles étaient six au départ de la course, six sur trente-trois participants. Cela peut sembler peu, mais il s'agissait tout de même d'un record. Depuis la création du Vendée Globe, en 1989, et avant cette dernière édition, seules sept femmes au total avaient participé à la course. Presque autant de femmes que de participantes à la course depuis qu'elle existe ont donc pris le départ en 2020.

En tant que sénatrice de la Vendée résidant aux Sables-d'Olonne, j'avais à coeur d'organiser cette rencontre. Je m'y étais engagée à la veille de leur départ, le 8 novembre 2020, et je les remercie d'avoir tiré un bord jusqu'au Sénat pour partager cette expérience extraordinaire avec nous. Elles vont évoquer devant nous leurs parcours et les motivations personnelles qui les ont conduites à s'engager dans cette course, mais aussi nous faire part des défis et opportunités liés au fait d'être une femme dans le monde de la voile professionnelle, en solitaire et en équipage.

Avant d'écouter leurs témoignages, je vous propose de regarder en images un résumé du Vendée Globe 2020-2021.

[Une vidéo est projetée.]

Mme Annick Billon, présidente. - Il était important de visionner ce film, duquel se dégage beaucoup de vie et d'envie. Nous allons désormais laisser s'exprimer les skippeuses présentes ce matin, dans l'ordre de leur arrivée.

Douzième et première femme - elle a d'ailleurs battu le record féminin de l'épreuve en 87 jours, 2 heures, 24 minutes, 25 secondes - Clarisse Crémer, qui ne peut malheureusement être parmi nous ce matin, nous adresse ce petit message vidéo.

Mme Clarisse Crémer. - Bonjour, ici Clarisse Crémer, skipper Banque Populaire sur le dernier Vendée Globe. Je suis désolée de ne pas être avec vous aujourd'hui. Je serai en mer la nuit de mercredi à jeudi, et ne serai donc pas disponible jeudi de bon matin. Je participe à la course The Ocean Race Europe, qui a pour particularité déconcertante l'obligation d'intégrer une femme dans chaque équipage. Je suis donc la femme à bord de l'équipage de Thomas Ruyant, sur le bateau Linkedout. C'est pour moi une opportunité unique de naviguer sur ce bateau très récent, appelé « génération 2020 », conçu pour participer au dernier Vendée Globe. C'est un bateau à foils très performant. Thomas a quant à lui été aux avant-postes pendant tout le Vendée Globe. Je peux ici en apprendre beaucoup, sur un bateau encore plus exigeant que celui qui était le mien sur le dernier Vendée Globe. Je ne sais trop que penser de cette règle de « discrimination positive » pour cette course. Mais je suis certaine que vous ne manquerez pas d'aborder ce sujet lors de cette matinée de réflexion autour notamment de la place des femmes dans le monde de la mer et de la course au large. Si vous avez une conclusion judicieuse à me fournir, je suis preneuse !

Je tenais en tout cas à m'excuser de ne pas être présente aujourd'hui. C'est avec regret que je ne partage pas cet échange sur ce sujet crucial à mes yeux. Je suis sûre que vous serez merveilleusement accompagnés par les autres skippeuses de ce Vendée Globe. Les filles, je vous salue ! Je vous souhaite une belle matinée. À très bientôt.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci à Clarisse d'avoir participé à nos échanges ce matin par cette vidéo. Son intervention fait écho à des sujets dont nous débattons souvent au sein de la délégation aux droits des femmes, à savoir la place des femmes et les quotas qui y sont parfois associés. Sa participation à cette course au cours de laquelle une femme doit nécessairement se trouver à bord du bateau est assez éloquente du point de vue de la discrimination positive.

Je laisse tout de suite la parole à Pip Hare, arrivée dix-neuvième, et deuxième femme. J'ai compris depuis ce matin qu'elle maîtrisait le français avec brio. Je crois qu'elle préférera tout de même s'exprimer en anglais, bien que nous ne doutions pas que son français soit irréprochable.

Mme Pip Hare. - Je vais, pour commencer, m'exprimer en français. Le Vendée Globe est, selon moi, l'un des événements sportifs d'endurance les plus difficiles du monde, au cours duquel des hommes et des femmes peuvent trouver en mer une égalité qui n'est pas souvent présente dans de nombreux aspects de vie.

Je rêvais de participer au Vendée Globe depuis mes dix-sept ans, lorsque j'ai découvert le parcours d'Isabelle Autissier en feuilletant un magazine de voile. Les trente années suivantes, j'ai cherché un moyen d'y participer, mais ce n'était pas simple. Notre culture ne soutient pas les courses au large en solitaire. J'ai trouvé mon propre chemin au Royaume-Uni. Je suis venue en France pour m'entraîner quand j'ai pu le faire. En 2019, j'ai commencé à louer le deuxième bateau le plus vieux de la flotte. Je n'avais pas de sponsor, ni d'équipe. J'avais en revanche une détermination de fer. Tout au long de l'année 2019, j'ai dû trouver de l'argent, mois après mois, pour payer mon bateau et mes frais d'inscription aux courses caritatives pour le Vendée Globe. Dans ces événements, j'étais soutenue par des amis et des bénévoles. J'ai assuré moi-même les réparations du bateau et mon propre marketing. J'ai appris à naviguer avec mon bateau. Une plateforme de financement participatif et des petits dons d'entreprises locales m'ont apporté le financement nécessaire.

En 2020, je me suis qualifiée pour le Vendée Globe, mais je n'avais toujours pas de sponsor. En juin 2020, Medallia, une société de logiciels américains, m'a approchée pour devenir mon sponsor principal. À partir de cet instant, tout a changé. J'ai commencé la course fatiguée, mais bien préparée. À cause du premier confinement dû au Covid-19, je n'avais pas eu l'opportunité de naviguer avec d'autres concurrents et ne pouvais donc me projeter quant aux résultats futurs. Malgré cela, j'étais déterminée à profiter de chaque opportunité et à donner tout ce que j'avais.

J'ai franchi la ligne d'arrivée après quatre-vingt-quinze jours. J'étais très fière de mon résultat. J'ai partagé mon histoire avec un large public anglophone. J'espère que nous avons élevé l'intérêt pour ce sport et encouragé des femmes à croire qu'elles y ont leur place.

Je suis heureuse de dire aujourd'hui que Medallia continue de me sponsoriser. Nous venons juste d'acheter un bateau plus moderne, équipé de foils, dans le but de participer au prochain Vendée Globe en 2024.

[Applaudissements.]

Mme Annick Billon, présidente. - Merci de votre intervention dans ce français impeccable. Pour répondre aux questions des sénateurs et sénatrices, tout à l'heure vous pourrez bien sûr faire appel à l'interprète si vous le souhaitez.

Je laisse la parole à Miranda Merron, arrivée vingt-troisième et troisième au classement des femmes.

Mme Miranda Merron. - Bonjour, et merci pour votre accueil.

J'ai travaillé quelques années dans la publicité. Ayant toujours voulu naviguer, j'ai ensuite abandonné une activité très lucrative pour vivre une vie certes moins bien rémunérée mais beaucoup plus libre, pour naviguer. J'ai eu la chance de voguer sur toutes sortes de bateaux au fil des années. Je ne suis plus toute jeune ; j'ai beaucoup d'années de mer derrière moi, et quelques années devant moi aussi, je l'espère. J'ai navigué sur une multitude de bateaux, avec des équipages d'hommes, de femmes, sur tous les océans du monde.

J'ai eu la chance de naviguer avec de formidables équipages féminins, dont a d'ailleurs fait partie Samantha Davies. Il y a 23 ans, un équipage féminin a tenté le Trophée Jules-Verne, en essayant de battre le record autour du monde en absolu. Il était fixé à l'époque à soixante-quatorze jours, je crois. Cette tentative a été lancée par Tracy Edwards, qui avait auparavant monté un équipage pour concourir à la Whitbread Round the World Race, course autour du monde en équipage avec escale. Nous étions onze filles sur un maxi-multicoque. À cette époque pas si lointaine, des hommes ont dit que nous ne pourrions même pas sortir du Solent ou rallier la ligne de départ. Ils n'imaginaient pas que nous pourrions arriver à l'équateur. Nous sommes parties à l'aventure sur un bateau absolument superbe, sur lequel nous nous sommes beaucoup entraînées. Malheureusement, au bout de deux tiers du tour du monde, au milieu de l'Océan Pacifique, probablement au point le plus éloigné de la Terre, nous avons démâté. Nous étions toutefois dans les temps du record d'Olivier de Kersauson à cet instant. Cet équipage était extraordinaire. Nous sommes restées amies jusqu'à ce jour. Samantha en témoignera. Ces onze filles ont été d'un soutien extraordinaire lors du Vendée Globe. Nous avons désormais un groupe Whatsapp en mer, encore très actif aujourd'hui. C'est fantastique.

J'espère pouvoir repartir sur le prochain Vendée Globe, pas uniquement pour retenter cette course, mais aussi pour avoir l'occasion de partager cette aventure et ma vie en général avec ce groupe extraordinaire de femmes ayant tenté de battre le record du monde il y a vingt-trois ans.

Juste pour l'anecdote, deux ou trois hommes se sont depuis excusés d'avoir douté de nos capacités.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci beaucoup de votre témoignage. Cela veut-il dire qu'il y aura onze femmes au départ du prochain Vendée Globe, dans quatre ans ?

Mme Miranda Merron. - Je ne suis pas certaine que les filles ayant participé à notre tentative de Trophée Jules-Verne aient envie de courir en solitaire. Je crois toutefois que certaines le souhaitent, surtout au vu de la situation actuelle. En mer, malgré les règles de course et les lois maritimes internationales, nous sommes en liberté totale et devons prendre nos responsabilités individuelles. Nous sommes maîtres de notre univers et de notre petit bateau, mais également de notre sécurité. Nous devons essayer de ramener notre bateau à bon port, quoi qu'il arrive. Il y a de la solidarité entre les marins. Ces valeurs sont très importantes. Elles manquent un peu à terre en ce moment et certains les ont un peu oubliées... je ne trouve pas mes mots en français, mais vous vivez tous à terre, vous comprenez de quoi je veux parler !

En mer, nous sommes libres et responsables, beaucoup plus que nous pouvons l'être à terre. De ce fait, pouvoir partir sur une course telle que le Vendée Globe représente une chance énorme.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci beaucoup pour cette intervention. La liberté totale que vous évoquez fait écho à la privation de liberté importante que nous connaissons depuis un an. Hier, le 19 mai, la liberté totale consistait à s'asseoir à une terrasse, même sous la pluie pour certains. Nous avons débattu cette semaine du « pass sanitaire » et de la sortie de crise sanitaire, et avons réfléchi au point où s'arrêtent la liberté, la responsabilité et la privation de liberté. Ces débats étaient assez complexes. Nous vous envions cette liberté totale. Enfin, ce que vous avez fait étant exceptionnel, je ne suis pas certaine que nous vous enviions tous. Vous étiez en plein milieu de l'océan, au coeur des tempêtes !

Je passe tout de suite la parole à Alexia Barrier, arrivée vingt-quatrième, en 111 jours, 8 heures, 56 minutes et 51 secondes.

Je signale que le président du groupe d'étude sur les pratiques sportives et les grands événements sportifs, Michel Savin, nous a rejoints. Je lui laisserai la parole après l'intervention des cinq skippeuses.

Mme Alexia Barrier. - Merci pour cette invitation. C'est vraiment une chance incroyable de pouvoir être là aujourd'hui.

Je suis Alexia Barrier, navigatrice depuis l'âge de trois ans. En effet, bien que née à Paris, mes parents ont eu la bonne idée de déménager à Nice quand j'étais petite ! Ils nous emmenaient, mon frère et moi, tirer des bords au large d'Antibes et aux îles de Lérin.

Quand j'étais petite, j'étais professionnelle de basket-ball. Je jouais en équipe régionale. À l'âge de 12 ans, on m'a dit que je ne pourrais jamais être professionnelle, car j'étais une femme et j'étais petite. C'était pourtant mon rêve. À cet âge, j'ai eu la chance de voir le départ du premier Vendée Globe à la télévision. J'ai encore ces frissons qui me viennent quand j'y repense. Je me suis dit que moi aussi, un jour, j'y participerais. Cette fois-ci, je n'ai raconté à aucun adulte ce rêve de petite fille. J'avais trop peur qu'on me décourage à nouveau. J'ai gardé ce rêve en moi. J'ai poursuivi mes études. J'ai fait une maîtrise en management du sport. À l'âge de 25 ans, j'ai trouvé mon premier sponsor, Roxy. Il m'a permis de participer à ma première transatlantique en solitaire, la Transat 6.50, sur un voilier de 6 mètres 50, entre la France et le Brésil.

J'ai souhaité partir en solitaire pour plusieurs raisons. Pour m'entraîner pour le Vendée Globe, mais pas uniquement. Lorsque j'étais quatrième mondiale en équipage féminin, dans une discipline qui s'appelle le match racing, je me suis présentée aux Voiles de Saint-Tropez. Vous connaissez cette régate, regroupant les plus beaux bateaux du monde, classiques et modernes. Je me suis présentée sur le ponton devant un voilier magnifique, moderne, en proposant mon aide à l'équipage composé uniquement de garçons, pour naviguer à leurs côtés. Il m'a été répondu assez brutalement « toi, tu feras les sandwichs ou tu nous apporteras les amarres. Il est hors de question que tu viennes régater avec nous ». Piquée au vif, cette remarque m'a motivée davantage pour mener mes projets. J'ai compris que dans la vie, je ne devais pas attendre qu'on me donne une place. Je devais la prendre. C'est ainsi que j'ai mené mes premiers projets de navigation en solitaire.

Les régates se sont ensuite enchaînées, les traversées de l'Atlantique en solitaire, en double et en équipage aussi. J'ai eu la chance de naviguer avec Sam et Miranda en double et en équipage. Toute cette expérience accumulée m'a permis d'entrevoir la possibilité de participer au Vendée Globe. Un peu comme Pip, j'ai entrepris ce projet sans budget, mais avec la volonté et la détermination d'être sur la ligne de départ le 8 novembre 2020. J'ai trouvé un mécène qui m'a permis d'acheter le plus vieux bateau de la flotte, qui avait été construit pour une femme, Catherine Chabaud, en 1998, pour son septième tour du monde. Initialement baptisé Le Pingouin, il a pour nom de course TSE - 4MyPlanet. Nous avons travaillé, durant les trois ans du championnat IMOCA, pour pouvoir me qualifier avec l'un des plus petits budgets de la flotte. Nous disposions de 150 à 200 000 euros par an, alors que les budgets moyens avoisinent généralement le million d'euros annuel.

Avec l'aide de mon équipe, de bénévoles, de ma famille, j'ai pu me qualifier et participer à toutes les courses. J'ai finalement trouvé un partenaire, TSE, qui s'est présenté à nous au mois d'août 2020, quelques mois avant le départ. Il nous a permis de travailler sur le bateau, de le préparer afin que je puisse partir en sécurité sur le Vendée Globe. J'aurais pris le départ quoiqu'il arrive, mais je ne sais pas si j'aurais pu terminer la course sans ce sponsor, sur ce bateau dont certaines voiles avaient déjà fait deux Vendée Globe. Sachez que pour participer à cette course, nous pouvons embarquer huit voiles. Je n'en avais que sept, car je n'avais pas les moyens d'en acheter huit. L'une d'elles m'a été fournie par Halvard et Miranda. Je l'ai malheureusement explosée après dix heures d'utilisation. Peu importe, cette expérience était très enrichissante. Je souhaite participer au prochain Vendée Globe.

Je n'avais pas pour objectif de gagner la course, évidemment, puisque j'avais le plus vieux bateau de la flotte. J'avais d'autres challenges, dont l'un vise à préserver les océans. Depuis dix ans, avec mon association 4 My Planet, je prends des données sur l'eau pour les scientifiques qui observent l'océan et je mène des programmes pédagogiques, aujourd'hui suivis par plus de 400 écoles en France, mais aussi par des associations d'enfants défavorisés au Brésil, en Afrique du Sud et aux États-Unis.

La compétition, c'est ma vie. Elle n'a toutefois pas le même goût si je ne peux pas y rattacher des challenges pour la préservation de notre jolie planète bleue et pour l'éducation. Évidemment, le Vendée Globe est une source d'inspiration pour les plus jeunes, et notamment pour les jeunes filles, lorsqu'elles suivent les six skippeuses. C'était une aventure absolument extraordinaire que j'ai pu vivre et partager.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci beaucoup pour ce témoignage. Il nous reste deux interventions avant de laisser la parole à notre collègue Michel Savin. Deux témoignages différents : une rupture de vérin de quille pour Isabelle Joschke, un choc avec un OFNI - objet flottant non identifié - pour Sam Davies. Des avaries techniques ont eu raison de leur défi sportif, mais, malgré l'abandon, elles ont relevé le défi humain de terminer le Vendée Globe hors course et de « boucler la boucle ».

J'invite Isabelle Joschke à intervenir.

Mme Isabelle Joschke. - Merci. Ce matin, je pensais à cet abandon qui marque un peu l'histoire de mon Vendée Globe. J'ai réalisé à quel point ce qui compte, c'est l'histoire qu'on se raconte. En effet, j'ai dû me retirer de la course le 9 janvier suite à la rupture du vérin de quille, qui ne me permettait pas de terminer le parcours en sécurité. Pourtant, à mes yeux, ce Vendée Globe est une course réussie avec mon équipe et mon sponsor. Comme vous l'avez vu tout à l'heure lors du visionnage de la vidéo, il y a pourtant beaucoup de fierté et aucun regret face à cette aventure. Le Vendée Globe est une course qui permet de gagner même lorsqu'on n'est pas premier, et même quand on ne peut pas passer la ligne d'arrivée en course. J'avais envie de commencer par ce point avant d'évoquer très rapidement mon parcours.

Moi aussi, j'ai eu des rêves d'enfants qui n'ont pas pu être exaucés. J'ai réalisé cette année à quel point ils m'avaient propulsée dans la course au large avec autant de motivation et d'envie. Quand j'étais petite, je rêvais de posséder un Optimist et de naviguer seule. À l'époque, je partais en vacances au bord d'un lac en Autriche - car je suis franco-allemande et autrichienne - et je rêvais de le traverser seule sur mon Optimist. Je n'ai pas pu réaliser totalement ces rêves, avant de rencontrer la mini 6.50 en 2004. J'ai démarré la course au large, sans trop savoir où elle allait me mener. C'était une rencontre, une envie très spontanée. Je me suis dit que c'était pour moi. Je me suis lancée pour voir ce que ça donnerait. Je me suis découvert une passion non seulement pour la course au large, mais aussi pour la compétition. Elle m'a mené, dix-sept ans plus tard, au départ de mon premier Vendée Globe. Après nombre de compétitions - en mini 6.50, puis sur le circuit Figaro pendant huit ans sur un bateau de 12 mètres - j'ai démarré ce projet Vendée Globe en 2017 sur mon bateau aujourd'hui appelé MACSF, modernisé en cours de route. Le parcours d'un marin, c'est aussi des rencontres, des opportunités, des périodes fastes et d'autres qui le sont moins ! J'ai vécu tout ça durant ces dix-sept années. J'ai eu la chance de pouvoir équiper ce bateau de foils deux ans avant le départ du Vendée Globe. Ce moment a été très important, puisqu'il l'a rendu bien plus performant. Il m'a permis de faire une course dans les avant-postes, celle dont je rêvais, même si elle ne s'est pas terminée comme je l'aurais souhaité.

Il y a beaucoup à dire concernant la course au large et les femmes. Selon moi, nous parlerons toujours du même sujet, quel que soit le domaine : la course, la politique, ou le monde de l'entreprise. Dans mes motivations lors de ce Vendée Globe, un point était très important, celui d'aborder la course en tant que femme. Nous en reparlerons tout à l'heure, mais lorsque nous sommes minoritaires, il peut être difficile d'accepter le fait d'être une femme dans un monde d'hommes. Pour moi, il était important de l'affirmer, et de m'appuyer sur la force que m'apportait le fait d'être une femme, même si notre force physique demeure moindre dans la course au large.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci pour ce témoignage poignant. Il est vrai que le Vendée Globe est une épreuve très difficile. Comme avec la nature, il n'est pas toujours possible de tout maîtriser.

Je vais passer la parole à Samantha Davies, qui a couru son troisième Vendée Globe. Alexia parlait tout à l'heure du sponsor Roxy. J'ai le souvenir, il y a quelques années, d'avoir vu tous les enfants se précipiter autour de Samantha, également sponsorisée par Roxy à l'époque, lors du départ. Cette marque a dû vendre des vêtements en quantité à tous ces enfants.

Mme Samantha Davies. - Roxy est une marque de vêtements féminins. C'est grâce au fait que je suis une femme que j'ai eu la chance de participer au Vendée Globe. Nous souffrons donc de certains désavantages, mais profitons également d'opportunités.

Comme Pip et Miranda, je suis Anglaise mais j'habite en France depuis 2004. J'avais pour objectif de progresser dans la voile. Si on veut battre les meilleurs, il faut s'entraîner avec eux pour comprendre leurs secrets. Je suis née à Portsmouth, une ville de la marine anglaise. Je viens d'une famille de marins, et j'ai eu la chance de toujours naviguer. J'avais deux semaines lorsque j'ai mis les pieds sur un bateau pour la première fois. Je n'en ai aucun souvenir !

J'ai un diplôme d'ingénieur. J'ai fait mes études dans un milieu très macho. Nous étions au mieux 7 % de femmes dans ma promotion. La voile était mon plaisir. J'étais compétitrice lors de mes études, mais j'ai découvert la compétition dans la natation synchronisée. J'ai vécu dans un milieu très féminin. J'en parle, car nous évoquons la course au large, qui est plutôt un milieu masculin.

Je m'étais promis de ne pas partir avant d'avoir un Master 2 en poche, je voulais avoir une autre sécurité avant de faire de la voile. J'ai reçu ce diplôme au moment où Tracy Edwards a monté le Trophée Jules-Verne mentionné par Miranda. J'ai raté ma remise des diplômes pour prendre un avion et rejoindre l'équipage de Tracy. C'est encore une fois parce que je suis une femme que j'ai eu cette opportunité. J'avais peu d'expérience, mais j'étais motivée. Les femmes capables de naviguer sur ce type de bateau étaient en outre peu nombreuses. Je pense que c'est encore le cas. C'est ainsi que j'ai eu cette opportunité à l'âge de 22 ans. C'est cet équipage féminin, et Tracy Edwards, un modèle pour moi, qui m'a ouvert des portes. Miranda a expliqué un peu nos aventures et la force de solidarité qui nous unit. Nous cinq, et six, si Clarisse avait pu être présente, pouvons témoigner de la force qui unit les femmes lorsqu'elles travaillent ensemble, de la solidarité et du soutien qu'elles s'apportent mutuellement dans les challenges et les moments difficiles. Ensemble, les femmes peuvent faire des choses incroyables.

J'ai donc eu la chance de faire ce tour du monde sur un maxi-catamaran à 22 ans, ce qui m'a lancée sur une carrière dont je n'avais même pas rêvé. J'ai eu plusieurs fois la chance de trouver des projets et sponsors. J'ai fait des mini-transats, j'ai navigué avec Alexia, j'ai eu l'opportunité incroyable de faire le Vendée Globe en 2008 sur Roxy. J'avais un vieux bateau. J'imaginais arriver à la vingtième place sur trente. J'ai terminé quatrième, au pied du podium. C'était une année difficile, avec beaucoup de tempêtes. J'ai profité des problèmes techniques des bateaux un peu plus rapides que moi pour les doubler. Cette quatrième place représente encore à ce jour l'une de mes plus grandes fiertés. J'ai passé ces quinze dernières années à essayer de m'améliorer, mais je n'ai pas encore réussi.

J'ai maintenant la chance d'être équipée du bateau Initiatives-Coeur. J'ai trois partenaires, Initiatives, K'line et Vinci Energies. Je suis très fière de ce projet performant. Avec (inaudible), nous nous battons les uns contre les autres, aux avant-postes, depuis plusieurs années sur ces classements. J'ai un super souvenir à l'arrivée de la Drheam Cup à Cherbourg, où Isabelle et moi sommes arrivées première et deuxième. Yan Elies, arrivé troisième, n'était pas très content.

Nous étions six femmes sur le dernier Vendée Globe. Huit skippers étaient partis favoris. Il y manquait une femme. Nous étions considérées comme des outsiders. Si nous sommes contentes de voir les progrès réalisés, je rêve de voir des femmes avec de vrais projets, classées favorites en 2024, car elles se battront à armes égales.

Je crois être la seule maman parmi les six femmes présentes. Il est assez compliqué de coupler une carrière, qu'elle soit professionnelle ou sportive, et la maternité. Je suis toujours là pour donner des conseils aux jeunes et leur montrer que c'est possible, bien que ce soit très fatigant. Le projet Initiatives Coeur est également un projet concernant beaucoup d'enfants. Il a du sens. Je soutiens la cause de l'association Mécénat Chirurgie cardiaque. Lors de chaque course, je cours pour gagner de l'argent et sauver des vies d'enfants souffrant de malformations cardiaques dans des pays où ils ne peuvent pas être soignés. C'est un projet incroyable. Je crois que le futur du sport professionnel implique de soutenir des causes et d'avoir du sens. Je suis très touchée par cette cause, en tant que maman.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci à vous deux pour ce témoignage poignant. Il est vrai que le projet Initiatives Coeur a déclenché un phénomène d'adhésion auprès de nombreuses écoles. Vous avez été suivies partout par de nombreux enfants. Je suppose que des rêves de petites filles sont nés à partir de ce dernier Vendée Globe.

Je laisse la parole à mon collègue et président du groupe d'études sur les pratiques sportives et les grands événements sportifs, Michel Savin.

M. Michel Savin, président du groupe d'études Pratiques sportives et grands événements sportifs. - Merci d'avoir organisé cette belle rencontre. Merci à tous mes collègues du groupe d'étude sur le sport d'être présents aujourd'hui. Cette implication démontre le travail que nous menons avec Annick et sa délégation sur l'évolution de la pratique sportive au féminin. Nous avons travaillé sur des domaines divers et variés : les agressions sexuelles, la place des femmes... Moi qui suis un montagnard, je pense que nous pouvons vous comparer aux alpinistes car s'ils gravissent des sommets, vous affrontez les éléments marins. Lorsque nous vous voyons à la télévision, nous sommes impressionnés.

À mes yeux, vous représentez avant tout l'incarnation d'exploits sportifs, compétitrices confrontées à un monde d'hommes. Vous êtes des femmes de caractère pratiquant avec réussite un sport encore majoritairement masculin. C'est le cas dans beaucoup d'autres disciplines au sein desquelles les femmes ont eu beaucoup de mal à s'imposer, même dans des sports très populaires. Lorsque les premières femmes ont accédé au football, au rugby ou aux sports de combat, certains s'interrogeaient sur leur capacité à pratiquer ce type d'activité sportive et à y être aussi compétitives que les hommes. Leurs résultats sur des sports individuels comme collectifs nous montrent qu'elles y ont autant leur place que les hommes en nous démontrant d'excellentes qualités sportives !

Nous aimerions savoir comment vous préparez ces compétitions sportives. Nous imaginons bien que derrière la navigatrice, il y a toute une équipe de préparation, tant physique que mentale. Comment se prépare une grande compétition ? Quelles sont les personnes qui vous accompagnent avant et pendant la course ? Vous avez également évoqué l'aspect financier. Il n'est peut-être pas aussi facile pour une femme que pour un homme de trouver des sponsors. L'association entre votre sponsor et le message que vous adressez doit également être souligné. Cette compétition a été suivie par beaucoup d'écoliers en France, et pas uniquement par des élèves en bord de mer. Certains se sont pris au jeu de suivre les courses, même ceux vivant loin des côtes.

J'ai également été marqué par votre capacité à modifier votre route pour porter secours à un collègue en difficulté, même lorsque vous êtes en bonne position, bien que vous ayez l'objectif de gagner cette course. C'est ce qui fait aussi la grandeur de votre sport. C'est un message fort qui est envoyé à chaque fois.

Il est intéressant de pouvoir échanger avec vous aujourd'hui. De grandes navigatrices - Florence Arthaud et Isabelle Autissier -ont marqué le monde de la navigation. Vous faites partie de la nouvelle génération. Vous avez également pour rôle d'inviter les jeunes filles à se tourner vers la navigation pour atteindre une certaine parité avec les hommes dans cette compétition. Je suis persuadé que, petit à petit, les femmes se hisseront au même niveau que les hommes en matière de résultats. C'est très important pour nous, qui travaillons sur tout ce qui touche au sport et à sa transversalité.

Encore une fois, félicitations pour vos exploits sportifs, mais aussi pour les messages très forts que vous envoyez.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci Monsieur le président. Nous allons immédiatement aborder la question de la place des femmes dans la course au large et la voile au niveau professionnel.

À une époque pas si lointaine, une femme sur un bateau portait malheur. Elles étaient écartées du monde de la voile. Voulez-vous vous exprimer sur les défis et obstacles que vous avez rencontrés ? Le choix de la course en solitaire s'impose-t-il parce qu'il est plus difficile d'entrer dans un équipage ? Je reprends le témoignage de Clarisse Crémer, qui indiquait faire partie d'un équipage car la présence d'une femme était imposée sur chaque bateau pour la course qu'elle s'apprête à disputer. Avez-vous toutes votre place dans la course au large en équipage comme c'est le cas en solitaire ?

Mme Alexia Barrier. - C'est un sujet crucial. J'ai eu la chance de naviguer en équipage après quatre transatlantiques en solitaire ou en double. J'ai été invitée à naviguer sur un super-yacht, avec un équipage de vingt personnes. J'étais la seule femme et la seule française à bord de ce voilier de 30 mètres. J'ai eu l'impression que les Anglo-Saxons invitaient plus facilement les femmes à leurs bords que les Français. Ce sentiment est peut-être simplement né de cette expérience. Sur ce circuit des super-yachts, on ne comptait que trois femmes, ce qui est très peu. Évidemment, si nous souhaitons avoir une place à haut niveau en course au large, il est beaucoup plus simple de monter un projet en solitaire - bien que ce ne soit déjà pas simple du tout - que d'attendre d'avoir une place à bord d'un bateau en équipage.

La course autour du monde en équipage mentionnée par Clarisse, The Ocean Race, impose la présence d'une femme dans l'équipage de chaque bateau. Même s'il est un peu triste de devoir en arriver là, si nous attendons que cela se fasse naturellement, des dizaines d'années pourraient s'écouler ! L'imposition d'un quota représente finalement la solution la plus intéressante pour faire naviguer des femmes sur des courses en équipage aujourd'hui.

Mme Samantha Davies. - Je ne suis pas certaine que le monde anglo-saxon soit plus ouvert, au contraire. En France, il y a une culture de la course au large en solitaire. Nous, les femmes, avons fait nos preuves. Le fait que nous puissions naviguer au même niveau est maintenant accepté. La France me semble beaucoup plus ouverte que le monde anglo-saxon.

Sur l'équipage, plusieurs questions peuvent se poser. J'ai participé il y a quelques années à une conférence médicale sur les femmes dans le sport. Quelqu'un avait souligné qu'il n'y avait que peu de temps que les femmes avaient le droit de faire du sport. Auparavant, elles devaient porter des jupes jusqu'aux chevilles, ce qui ne leur permettait pas de faire du sport. Cette évolution explique le retard qu'accusent les femmes dans le monde de la voile. La performance vient avec l'expérience. Il faut acquérir cette expérience pour arriver au même niveau que les hommes. Comme nous sommes moins nombreuses, lors de la constitution d'un équipage, le choix est forcément plus large parmi les hommes. S'y ajoute la question physique. La course en solitaire est très difficile pour tout le monde, et les différences physiques sont compensées par la force mentale. Dans ce domaine, je crois que les femmes ont un petit avantage. En équipage, en revanche, la force physique a bien plus d'importance, chaque manoeuvre se déroulant très rapidement. Nous pouvons alors être jugées sur notre force et notre taille. C'est un problème. Des changements de règles ont déjà eu lieu. J'ai été skippeuse au sein de l'équipage féminin du Volvo Ocean Race en 2014. Je rêvais de participer à cette course lorsque j'étais enfant, mais j'avais abandonné ce rêve. Il n'était pas possible d'y être performante en tant que femme, tant cette course était physique. Les organisateurs ont donc changé les règles et ont autorisé les équipages féminins à prendre trois personnes de plus à bord. Nous étions onze au lieu de huit, pour arriver à un équivalent musculaire sur les bateaux. Cela nous a permis d'être performantes. Puisqu'il nous manquait de l'expérience, nous sommes tout de même restées derrière. Nous savions toutefois qu'en nous entraînant, nous aurions été capables de gagner grâce à cette égalité de force physique.

Je pense que l'équipage est un sujet auquel il faut réfléchir. Faut-il imposer des quotas ? Il faut accepter que les hommes et les femmes sont physiquement différents. Autoriser un nombre de femmes plus important sur les équipages féminins rend par exemple les situations équitables.

Mme Annick Billon, présidente. - D'autres skippeuses veulent-elles intervenir ?

Mme Pip Hare. - En trente ans de navigation, j'ai rencontré ce type de réactions. J'étais là pour servir le café. Les gens nous jugent à partir de ce que nous sommes capables de faire, mais l'essentiel est de pouvoir, par notre performance, montrer ce dont nous sommes capables.

Nous parlions du fait que nous pouvons être une source d'inspiration pour les jeunes filles. Il est important de se dire que nous pouvons l'être pour toutes les petites filles et les jeunes filles dans le monde entier. Le domaine de la navigation et de la voile devrait être ouvert à tous. Il devrait accueillir la plus grande diversité possible.

Mme Isabelle Joschke. - Je veux rebondir sur quelques propos de M. Savin tout à l'heure, la situation actuelle comporte beaucoup d'ambiguïté. Vous vous demandez, par exemple, s'il est difficile de trouver un sponsor en tant que femme. C'est une question qui nous est souvent posée. Aujourd'hui, ce n'est pas tellement le cas. Au contraire, j'ai parfois l'impression que c'est plus simple. Nous sommes moins nombreuses, et plus regardées. C'est le revers de la médaille. Cette situation d'inégalité nous est finalement utile lorsque nous cherchons des sponsors ou que nous souhaitons communiquer, ce qui illustre en réalité le déséquilibre de la situation.

Nous avons évoqué tout à l'heure l'éventualité d'imposer la mixité dans les équipages. Je voulais rappeler que la Volvo Ocean Race, plus ou moins similaire à la course à laquelle va participer Clarisse, a été l'une des premières courses en équipage à inciter très fortement à la mixité, sans l'imposer. Les règles étaient telles que les skippers se voyaient obligés d'accepter des femmes à bord. J'ai vu des discours changer du tout au tout de la part d'hommes connaissant pourtant bien les femmes navigatrices. La règle a été assez mal reçue lors de sa mise en place. À la fin du tour du monde, nous avons néanmoins réalisé que les femmes avaient pris leur place à bord, qu'elles étaient reconnues, que leurs compétences l'étaient également. Les skippers étaient très contents d'avoir eu des femmes à bord. Ils ont découvert nos capacités et notre complémentarité. Aujourd'hui, nous observons un vivier de femmes avec de l'expérience et des compétences, qu'elles ne pouvaient pas affirmer plus tôt, car elles manquaient d'expérience.

Je voulais également rebondir sur le fait qu'en étant moins nombreuses, il est compliqué de comparer les performances des femmes à celles des hommes dans la course au large. Nous sommes si peu représentées que nous ne sommes pas visibles. Si nous observons nos résultats proportionnellement à notre représentation, ils sont largement équivalents à ceux de nos homologues masculins, et ce malgré nos petits gabarits. Il est vrai qu'en solitaire, la force physique est un élément de performance parmi d'autres : la stratégie, la résistance, le mental, la capacité à gérer son bateau... Lorsqu'on se pose ces questions, il est toujours important de se rappeler que, n'étant pas très nombreuses, un seul podium féminin sur une année est déjà énorme.

En tant que femmes, il n'est pas toujours simple de trouver notre place dans un milieu d'hommes sans dénaturer notre féminité. Il est beaucoup plus facile de commencer en se calquant sur la manière de fonctionner des hommes. Un univers masculin se ressent même dans la façon de s'exprimer ou d'imaginer la course. C'est assez subtil. À mon sens, le fait de nous assumer en tant que femmes représente un réel enjeu. J'ai une préparation physique adaptée à la femme que je suis. Je me prépare quotidiennement en faisant du Pilates, je fais de la course à pied, je travaille beaucoup la souplesse. En effet, la force sans souplesse amène à des blessures qui durent très longtemps. Je pratique ce métier depuis 17 ans. Il faut tenir sur la durée. Dans ma préparation mentale, je laisse également beaucoup de place à la méditation et à des pratiques corporelles qui ne relèvent pas nécessairement d'un entraînement musculaire difficile. Je laisse la place aux sports doux, me permettant d'aborder mon corps d'une autre manière. C'est grâce à notre bateau, mais aussi à notre corps, que nous sommes performants. Il est important pour moi de me respecter. C'est, je pense, une approche très féminine. J'ai abordé le Vendée Globe avec cet état d'esprit. J'ai été heureuse de remarquer qu'il m'avait aidé à performer, peut-être au moment où je m'y attendais le moins. Je ne pensais pas réussir à être aussi performante dans les mers du sud, passage difficile de la course. Finalement, le fait de m'assumer en tant que femme s'est révélé payant !

Mme Annick Billon, présidente. - Merci. Une autre skippeuse souhaite-t-elle s'exprimer à ce stade de la réunion ? Nous souhaitions évoquer l'égalité et la mixité, ainsi que l'exemple que vous pouvez donner à une génération de jeunes filles et jeunes femmes pour s'engager dans la course au large et dans la compétition.

Afin de laisser à mes collègues la possibilité de poser une question, je vais immédiatement donner la parole à ceux qui le souhaitent.

M. Claude Kern. - Merci Madame la présidente. Merci à vous, Mesdames, de votre présence et de votre fantastique témoignage. J'ai pu assister en 2016 au départ du Vendée Globe. Il était très impressionnant de voir partir ces Formule 1 de la mer. Je viens d'une région très éloignée de la mer, puisque je suis Alsacien. Cette expérience a donc été formidable pour moi. Bravo pour votre engagement et pour votre courage, puisqu'il en faut pour faire ce que vous faites. Ce métier n'est pas facile.

La plupart de mes questions ont déjà trouvé réponse dans vos présentations. L'une d'elles concernait notamment les financements. Mme Joschke y a répondu. Il est apparemment plus simple pour une femme de les trouver. Nous constatons très vite l'énormité de l'écart entre les différents budgets. Encore une fois, nous voyons dans le sport professionnel que l'argent ne fait pas toujours la différence, même s'il y contribue fortement. L'engagement a lui aussi toute sa place.

J'espère pouvoir être présent lors de la prochaine édition, en 2024, et vous saluer à cette occasion, si je ne peux le faire plus tôt.

Mme Alexia Barrier. - Il est peut-être plus facile pour une femme de trouver un sponsor, puisque nous sommes moins nombreuses. Nous faisons néanmoins face à la dure réalité du machisme lorsque nous rencontrons des chefs d'entreprise. Il m'est arrivé de recevoir des réflexions assez dures, telles que « Ne pensez-vous pas qu'il serait judicieux de rester à la maison, de fonder une famille, plutôt que d'aller courir sur les océans ? ». C'est assez brutal et ça arrive malheureusement encore assez régulièrement. Si c'est éventuellement plus facile, être une femme skippeur n'est ni simple, ni tout rose.

Mme Miranda Merron. - Il devient peut-être plus simple de trouver un sponsor en tant que femme maintenant, car nous avons démontré au cours des années que le retour était payant ! Isabelle et Samantha ont des bateaux performants, et ont réalisé des résultats extraordinaires en IMOCA. Je pense que nous avons toutes gagné des championnats nationaux ou mondiaux, ou des courses transatlantiques. J'ai moi-même remporté un championnat du monde.

Jusqu'ici, il n'a pas été simple de trouver un sponsor en tant que femme. Je pense que ces difficultés étaient liées au fait que, malgré les évolutions en la matière, sponsoriser une femme représente toujours un risque. Si un homme est perdu en mer, c'est une tragédie. Si une femme est perdue en mer, c'est une catastrophe. Les mentalités commencent à changer. On donne la chance à la parité. Les femmes ont également le droit de prendre des risques. Les sponsors ont le droit, et même l'obligation, de nous laisser cette possibilité mais même si l'opinion publique s'oriente dans la bonne direction, je ne suis pas sûre que ce soit si simple que ça.

Accessoirement, j'espère que nous encourageons beaucoup de filles et de femmes à nous suivre. J'ai visité de nombreuses écoles et j'ai pu constater que bon nombre de garçons ont également très envie de faire le Vendée Globe. Il ne faut pas séparer complètement les femmes et les hommes. J'ai navigué de nombreuses années en double avec Halvard Mabire, qui est ici. Nous arrivions donc à une parité parfaite !

Mme Annick Billon, présidente. - Merci beaucoup. Je vous rassure, au sein de cette délégation, nous attachons une grande importance à ce que ces sujets soient également soutenus dans l'hémicycle par les hommes. Lorsque les femmes gagnent, ce sont finalement les hommes et les femmes qui gagnent ensemble !

Je laisse la parole à Laure Darcos qui est très heureuse d'être présente ce matin.

Mme Laure Darcos. - Merci encore, Madame la présidente, d'avoir organisé cette rencontre. J'ai suivi votre course au jour le jour, je suis passionnée. Je suis originaire de Saint-Malo, de Dinard. Olivier de Kersauson était présent chez moi presque tous les étés, puisqu'il était ami avec mon père. Les régates que je pouvais faire avec mon père constituent mes meilleurs souvenirs avec lui. Miranda, avant que vous le fassiez, je voudrais rendre hommage à Halvard Mabire, très grand navigateur qui reste dans l'ombre, respectant le fait que nous ayons invité des navigatrices. Votre couple est assez exceptionnel. D'autres personnes, de la famille, des amis, vous accompagnent-elles dans l'organisation et la poursuite de la course ? Halvard me disait tout à l'heure qu'il avait été difficile pour lui de rester spectateur et de ne pas pouvoir parler de manière intime lorsqu'il fallait discuter d'avaries ou de problèmes techniques sur la course. Il serait intéressant de connaître votre avis sur ce point, et notamment vous, Samantha, le papa de votre enfant ayant sans doute dû assumer ce rôle seul durant trois mois, à moins que les grands-parents aient aussi contribué à la garde de votre enfant. En tout cas, il est intéressant de savoir si vous réalisez ces exploits en couple ou en famille.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci, chère collègue.

Mme Samantha Davies. - Je suis dans une situation particulière, mon conjoint étant également mon concurrent. Il a lui aussi concouru sur le Vendée Globe cette année. Nous avons dû trouver des solutions pour garder notre enfant. J'ai parlé du fait d'être maman, car ce n'est pas facile, mon compagnon ne pouvant pas rester à la maison pour s'en occuper, ce qui nous manque énormément. J'ai été parfois la femme du marin. C'est un travail très important, dans l'ombre. Il n'est pas rémunéré. Il demande un soutien énorme et représente parfois plus de travail que d'être en mer, et sûrement moins de plaisir. Les nuits de sommeil y sont parfois plus rares que pour celui qui navigue. En tant que couple, nous n'avons pas vécu cette situation puisque nous étions chacun sur un bateau, avec un enfant de huit ans à la maison. J'ai eu la chance que ses grands-parents déménagent chez nous pour que notre fils puisse rester chez lui, et aller à l'école, pour que sa vie normale continue. Notre enfant n'est pas jaloux de nos bateaux et est aussi fan de la voile. Tous les week-ends, nous le suivons désormais à ses propres compétitions Optimist. Les clubs apprécient fortement de voir des skippers du Vendée Globe parmi les bénévoles, rendant les enfants très heureux.

S'il n'est pas simple de gérer cette situation, c'est possible. Il faut y croire pour trouver des situations avec la famille, l'entourage, les amis, les parents de l'école. Même la maîtresse de notre fils nous envoyait des messages via Whatsapp durant le Vendée Globe pour nous dire qu'il faisait bien ses devoirs. Si les parents sont heureux, l'enfant le sera également. Il nous est impossible de nous rendre sur une course si nous ressentons la moindre inquiétude vis-à-vis de notre famille, ce qui demande une certaine organisation.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci beaucoup. D'autres skippeuses souhaitent-elles s'exprimer sur l'investissement de la famille ?

Mme Pip Hare. - C'est une question vraiment intéressante. Miranda et Sam ont beaucoup de chance quant au soutien qu'elles reçoivent. Je n'ai pas de compagnon. J'ai mis toute mon énergie dans ce projet. Je suis soutenue par un groupe d'amis formidables. Les gens me demandent si je me sens seule lorsque je suis en mer. Ce n'est pas le cas. Je me suis en revanche sentie très seule dans la préparation du Vendée Globe et dans la recherche de financements. Il est difficile pour un époux ou un compagnon de pouvoir fournir ce soutien. Je suis très heureuse du soutien formidable que je reçois de mes amis. Miranda et Sam ont, elles aussi, beaucoup de chance.

Mme Alexia Barrier. - Je suis un peu dans la même situation que Pip. Je n'ai jamais fait le choix de rester avec un compagnon m'imposant de rester à la maison et de lui préparer un repas plutôt que d'aller naviguer, ce qui m'a amené à ne pas avoir d'enfants pour l'instant. J'envisage toutefois toujours ce projet, même si j'ai désormais plus de 40 ans. J'ai la chance d'avoir des parents qui me soutiennent. C'est parfois bizarre de se balader sur les pontons avec ses parents à mon âge, mais ils sont mes piliers. Ils sont présents à chaque départ de course pour m'aider. Lorsqu'on a peu de moyens financiers, comme nous l'avons vécu avec Pip, il est extrêmement important de pouvoir compter sur des personnes aussi solides que des amis ou de la famille.

M. Jean-Michel Arnaud. - Mesdames, merci de vos témoignages. Par bien des égards, vos interventions rejoignent ce que j'ai pu entendre de la part de femmes alpinistes concernant l'accompagnement du conjoint, la trace, la gestion du climat, des imprévus, la peur du non-retour. Il me semble aussi, en vous écoutant, que vous parlez en tant que femmes libres. C'est cette aspiration à la liberté, à l'autonomie, à l'indépendance et aux choix de vie que je ressens. Nous vous écoutons ce matin au sein de la délégation aux droits des femmes, mais nous avons plutôt l'impression d'assister à un témoignage sur une partie de notre devise, qui est la notion de liberté, mais aussi de fraternité. S'y ajoute une forme d'égalité. Il me semble, en vous écoutant, que nous entendons une tendance un peu nouvelle. Vous avez évoqué à plusieurs reprises des causes universelles, humanistes et écologistes, telles que la protection des océans. Sentez-vous que cette évolution contribue à effacer des problématiques bien réelles sur lesquelles nous travaillons chaque jour au sein de cette délégation ? Vous démontrez que certaines causes relèvent d'un universalisme des valeurs.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci. Je laisse la parole à Isabelle Joschke, très investie au sein de son association, Horizon Mixité.

Mme Isabelle Joschke. - Merci. Je pense en effet que nous tendons vers quelque chose de plus universel. Si je comprends bien, la question porte sur une éventuelle sortie du clivage entre les hommes et les femmes pour parler de l'avenir de notre monde. Je pense que nous évoluons dans cette direction, bien qu'il y ait encore du chemin à parcourir. La première étape, que je mentionne souvent, consiste à se reconnaître soi-même dans sa spécificité. Je pense que la notion de complémentarité entre les hommes et les femmes permet d'accéder à l'universalité pour des causes communes. Les uns et les autres doivent trouver leur place, la prendre, la gagner, et qu'elle leur soit donnée. C'est également pour cette raison que nous parlons, nous les femmes, dans ce milieu encore très masculin.

J'insiste tout de même sur le fait que, lorsque j'ai démarré ma carrière, je me suis sentie accueillie dans la course au large. J'avais l'impression qu'une place m'était dédiée. Nous n'étions pas nombreuses à l'époque en mini 6.50, et j'étais persuadée que nous serions bien plus représentées quelques années plus tard, au vu de l'accueil que j'avais reçu. C'était pour moi une évidence que nous allions atteindre la parité rapidement. Au bout de huit ans, je me suis retournée sur mon parcours et j'ai réalisé que la proportion de femmes dans la course au large n'avait absolument pas évolué. Lors d'une de mes participations à la Solitaire du Figaro, j'étais même la seule femme en course. J'ai pris conscience du fait que la situation n'évoluait pas aussi vite que ce que j'espérais. Les gens s'émerveillaient encore en constatant que des femmes pouvaient gagner des courses. Si un fait continue d'étonner, c'est qu'il n'est pas encore considéré comme allant de soi. Selon moi, la performance féminine dont nous avons toutes fait preuve à plusieurs reprises ne devrait pas donner lieu à ces réactions. À cette époque, le regard porté sur nous montrait pourtant que ce métier n'était pas encore considéré comme une activité normale pour des femmes.

Je me suis également aperçue d'un double paradoxe dans la course au large. Cette discipline est extrêmement physique, notamment sur les bateaux de soixante pieds que nous skippons actuellement. Pourtant, les femmes réussissent aussi bien que les hommes. La course au large est en outre l'une des rares disciplines mixtes, ne comportant pas de classement féminin. Nous pourrions donc imaginer que de nombreuses femmes seraient amenées à concourir. Elles sont pourtant très peu nombreuses, malgré cette absence de distinction entre les hommes et les femmes. C'est ce constat qui m'a poussé à m'engager sur la question. Nous avons besoin d'aide pour accompagner un changement des mentalités. De nombreux facteurs entrent en jeu dans cette si faible représentation. On nous demande souvent quels sont les freins que nous rencontrons. Ils sont extrêmement nombreux, et comprennent la façon dont nous sommes éduquées, le fonctionnement de notre société, ne serait-ce que laisser partir les femmes en mer durant des mois lorsqu'elles sont mères de famille... Il était important de participer à ce mouvement.

Horizon Mixité a été créée en 2012. Je préside cette association depuis lors, pour participer et promouvoir la mixité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines de la société. La course au large a constitué le point de départ de notre action, ce qui me semblait symbolique. Même dans une discipline physique, les femmes ont toute leur place. Elles réussissent aussi bien que les hommes. Pourquoi certains domaines seraient-ils réservés à l'un ou l'autre sexe ? La question se pose dans les deux sens. Notre association a pour objectif de favoriser la mixité au travers de différents domaines d'actions. Nous souhaitons inspirer les femmes, favoriser la confiance en soi et le leadership féminin à travers la navigation en équipage, impliquer les hommes - c'est la base de tout changement en faveur de l'égalité et de la mixité - et éduquer les enfants. Pour changer une société, nous devons démarrer très tôt.

Nous avons été le premier relais de la campagne He for She de l'ONU, lancée en 2014. Elle visait à impliquer les hommes en les invitant à se faire prendre en photo avec un panneau sur lequel était inscrit « He for She », signifiant qu'ils étaient sensibles au fait que l'égalité entre les sexes concerne autant les hommes que les femmes. Ce n'est pas un combat de femmes, mais de chacun pour contribuer à une meilleure société. Nous avons invité les grands marins de la course au large à s'investir, au départ de la Route du Rhum en 2014. Nous avons proposé une exposition de photographies qui a fait le tour de la France. Elle a montré que la course au large n'est pas un milieu machiste, malgré les préjugés. Ce milieu est ouvert. Comme partout dans la société, nous y trouvons quelques machos, mais aussi beaucoup d'ouverture d'esprit.

Nous avons mené d'autres actions. Nous faisons naviguer des femmes et des hommes. Nous proposons à des débutantes de naviguer d'abord entre femmes, ce qui soulève un réel problème dans la question de la mixité. Avant d'avoir des compétences, les femmes à bord d'un équipage mixte ne vont pas nécessairement chercher les postes stratégiques. Elles ont tendance à s'effacer, comme partout. Avant de faire de la course au large, j'ai été monitrice de voile. J'ai bien vu qu'il était moins facile pour une femme de prendre la barre si elle ne savait pas le faire. Pour cette raison, nous laissons des femmes ne sachant pas naviguer toucher à tous les postes pour gagner en confiance, et ainsi proposer par la suite leurs services à des équipages mixtes pour des régates. Nous alternons entre la mixité et la non-mixité, en vue de développer de la compétence.

Nous avons également créé un kit pédagogique autour du Vendée Globe, traitant de la question de la mixité, téléchargeable par les enseignants. Avec les visites d'écoles, cette action nous semble essentielle pour inspirer les enfants, et surtout les petites filles qui se disent souvent que ce métier n'est pas pour elles. Oui, nous souhaitons faire rêver les filles et les femmes.

Enfin, nous avons récemment mené une action symbolique en équipant le centre nautique de Lorient d'un distributeur de protections hygiéniques gratuites, dans l'objectif que tous les clubs de voile français en installent également. Toutes les femmes, et notamment les jeunes femmes, n'ont pas accès à ce confort leur permettant d'approcher le sport. C'est un véritable frein à la pratique sportive. Symboliquement, cette action assoit la présence des femmes dans les clubs de voile. Nous y sommes présentes, avec les contraintes qui sont les nôtres.

Notre association a très envie de multiplier ce type d'actions à la fois pratiques et symboliques pour montrer que parfois, de tout petits gestes peuvent faire changer les choses.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci beaucoup pour cet effet papillon. Je laisse la parole à Nadège Havet.

Mme Nadège Havet. - Nous avons beaucoup parlé des enfants et de vos actions dans les écoles. La classe de ma fille, en CE2, m'a confié une petite lettre. Elle vous a beaucoup suivies, et vous l'avez fait rêver. Chaque soir, je devais consulter votre classement, et je me faisais gronder si je n'étais pas assez rapide.

Voilà la lettre : « Bonjour. Nous espérons que vous allez bien. C'était super de vous suivre pendant toute la course. Vous avez fait une belle et longue course, c'est incroyable. Nous avons quelques questions.

Vous n'êtes pas trop tristes de ne pas avoir fini première ? Ce n'était pas trop difficile d'être loin de vos familles ? Ce n'est pas trop bizarre de retourner sur terre et au milieu des gens après un tel voyage ? Merci beaucoup pour vos réponses ».

Ils vous ont fait un dessin chacune. C'est la classe de CE2-CM1-CM2 de l'école Diwan de Ploudalmézeau dans le Finistère.

J'avais moi-même une question plus personnelle. Quelle était votre formation professionnelle avant de devenir navigatrices ? A-t-elle un lien avec ce que vous faites aujourd'hui ?

Mme Annick Billon, présidente. - Pouvons-nous voir les six dessins ?

[Nadège Havet présente les dessins à la caméra].

Mme Alexia Barrier. - Je vais répondre à la première question. Je mène d'autres challenges pour la préservation des océans et l'éducation lors de mes courses, ce qui me permet d'être satisfaite d'avoir pu transmettre des messages et de partager des valeurs même si je n'arrive pas première. Au vu de la notoriété du Vendée Globe, il me semble très important de porter des messages si nous en avons la légitimité. J'ai donc vécu une très belle aventure, même si je ne l'ai pas gagnée - ce qui aurait d'ailleurs été impossible avec mon vieux bateau. Faire le tour du monde, en course ou hors course, reste un exploit. Ce n'est pas uniquement une histoire de classement.

Mme Samantha Davies. - Le tour du monde était très fatigant. Je mets souvent près de deux fois le temps passé en mer pour récupérer, soit six mois de récupération pour un Vendée Globe. Lors de mon retour sur terre, c'était un plaisir de retrouver ma famille et mes amis. Je pense que le fait d'être maman et de revenir directement dans le quotidien, les devoirs, le retour à l'école après les vacances, les stages de voile, m'a permis de ne pas avoir le temps de réfléchir, et de ne pas avoir de « Vendée blues ». Je remercie mon fils et ma famille de m'éviter de vivre ce retour difficile que certains peuvent subir.

Mme Miranda Merron. - Est-ce difficile d'être loin de notre famille et de nos amis ? Nous sommes seules en mer, mais nous prenons nous-mêmes cette décision. Nous essayons d'y prendre du plaisir. Il serait dommage d'être malheureux durant trois mois. Nous avons de la chance, nous pouvons désormais communiquer avec nos proches, sponsors et supporters via WhatsApp. Nous sommes seuls, mais pas vraiment. Il est très facile d'envoyer un petit mot, voire d'appeler quelqu'un lorsque c'est nécessaire. Nous avons également créé un groupe WhatsApp avec les skippers en mer, permettant une grande solidarité malgré la distance qui peut parfois nous séparer. Je ne me suis pas du tout sentie seule, grâce au soutien de ma famille et de mes amis à terre, et à celui de nos divers groupes WhatsApp, dont le groupe Vendée Globe filles.

Mme Samantha Davies. - J'ai créé ce groupe juste avant de partir, pour que nous puissions échanger entre nous. Certaines blagues sont très bonnes pour le moral et ne peuvent être partagées qu'entre filles.

Mme Nadège Havet. - Merci pour la confidence.

M. Michel Savin. - Après vos interventions, j'ai réfléchi. Je ne vois pas d'autre sport où les femmes et les hommes sont au même niveau sur le départ. Dans tous les autres sports sont organisées des compétitions féminines et masculines. Ce système de course représente-t-il un avantage ou un inconvénient à vos yeux ? Organiser des courses uniquement féminines vous semblerait-il plus judicieux, en dépit des difficultés d'organisation que cela occasionnerait ?

Mme Miranda Merron. - J'ai toujours connu la course au large comme une discipline mixte, sans division entre les hommes et les femmes. Je n'y ai jamais pensé sous cet angle. Cette organisation constitue à mes yeux un avantage, car je peux me mesurer à des hommes.

M. Michel Savin. - Il ne me semble pas que d'autres sports soient organisés de manière mixte.

Mme Miranda Merron. - Je pense également à l'équitation.

Mme Samantha Davies. - Je ne vois pas d'autres sports de ce type. Lorsque nous sommes sur l'eau, nous sommes tous des navigateurs. Nous nous affrontons l'un contre l'autre, avec ou contre la météo. Nous avons tous envie que chacun réussisse sa course, puisqu'il s'agit d'une aventure.

Nous sommes des athlètes, des sportifs, mais nos bateaux s'affrontent eux aussi, tout comme les compétitions d'équitation dépendent également du cheval. En cela, nous pourrions identifier une certaine injustice. Je concoure sur un bateau à foils de dernière génération, tandis que celui d'Alexia date de 1998. Elle pourrait naviguer dix fois mieux que moi, sans pour autant pouvoir passer devant moi. Pour cette raison, j'estime que les femmes devraient pouvoir disposer des machines adéquates pour gagner.

Nous sommes toutes les six capables de faire des courses incroyables. Nous méritons toutes de disposer des bateaux qui pourraient gagner. C'est là le plafond de verre que nous devons briser.

Mme Pip Hare. - J'ajouterai la course d'endurance à la liste des disciplines mixtes. J'y vois beaucoup de similitudes avec la course au large. Lors de ces compétitions si longues, votre force mentale est absolument essentielle, peut-être même plus que votre force physique. Votre aptitude à résoudre des problèmes, à vous autoréguler, devient absolument cruciale. Le fait que les hommes et les femmes puissent rivaliser à égalité m'a particulièrement plu dans le Vendée Globe. À un niveau international, dans la plupart des sports, il existe une division des sexes. Dans ce cas, les compétitions masculines sont bien plus médiatisées. Les athlètes masculins gagnent beaucoup plus d'argent.

Les propos de Samantha sont vrais. Il n'en demeure pas moins que le Vendée Globe nous permet d'être visibles et de concourir sur un pied d'égalité.

Mme Annick Billon, présidente. - Merci beaucoup Mesdames, pour toutes ces réponses. Nous arrivons à la fin de cette réunion, qui n'est toutefois pas tout à fait terminée.

Je voudrais d'abord remercier chacune d'entre vous d'être venue jusqu'au Sénat. Étant Vendéenne, et habitant Les Sables-d'Olonne, cette rencontre me tenait particulièrement à coeur. Nous n'avons pas eu l'occasion, nous les Sablais, d'inviter des sénateurs comme ce fut le cas il y a quatre ans, et de participer à vos départs comme nous l'aurions souhaité. Vous accueillir toutes les cinq ce matin constitue vraiment un privilège.

Je souhaite également remercier toutes les personnes ayant contribué à l'organisation de cet événement.

Vous nous avez fait part d'un certain nombre de ressentis, et de votre vécu lors de cette course. Vous avez été inspirantes, et continuerez de l'être, nous le savons. Votre visite au Sénat a suscité un tel engouement que le président Gérard Larcher nous avait demandé de modifier les horaires pour vous accueillir ce matin, à 8 heures 15. Nous sommes très heureux qu'il ait pu le faire malgré son agenda très contraint.

Vous nous avez parlé de rêves, de persévérance, d'humilité, de capacité de résilience face à la nature. Nous avons souvent ces mots à la bouche, en les mettant parfois difficilement en pratique. Vous nous avez prouvé, à travers cette épreuve, que vous aviez été capables de les appliquer au quotidien, chacune avec vos tempéraments. Vous nous avez également transmis un magnifique message de générosité, en vous engageant pour des idées, pour la mixité, pour les enfants, pour défendre votre place dans le monde de la voile, encore exclusivement masculin il y a quelques années.

J'ai le souvenir d'avoir participé au départ de la Route du Rhum gagnée par Florence Arthaud, il y a de nombreuses années, ayant moi-même fait beaucoup de navigation avec mes parents sans pour autant prendre le départ du Vendée Globe. J'ai lu un certain nombre d'ouvrages, et notamment le sien.

Vous nous avez également parlé de solitude, parfois bien accompagnée. Vous avez été soutenues par vos familles, vos amis pour réussir cet exploit. Seul, on arrive rarement à réaliser des prouesses. On a toujours besoin des autres, même dans un tour du monde en solitaire.

Vous nous avez également parlé de liberté. Nous en rêvons. Vous l'avez eue, mais au prix d'une épreuve extrêmement difficile. La remise des prix du Vendée Globe se tiendra à huis clos ce week-end, aux Sables-d'Olonne. Le Sénat a souhaité, lui aussi, vous remettre un prix. Je vais demander à Michel Savin de m'accompagner.

[Remise de médailles par Annick Billon]

Mme Annick Billon, présidente. - Pip Hare, « Tu rayonnes de bonheur, tu rayonnes de sincérité ». Les mots ne sont pas de moi, mais de Jean Le Cam, un de vos admirateurs à l'issue de cette course à bord de Superbigou, un des plus vieux bateaux de la flotte. Vous avez été une révélation de ce Vendée Globe. Puissiez-vous être une confirmation en 2024 à la barre du bateau vainqueur en 2016.

Alexia Barrier, à bord d'un autre bateau emblématique, le Pingouin de Catherine Chabaud, vous ne terminez pas votre premier Vendée Globe toute seule, mais accompagnée de milliers d'enfants sensibilisés à la protection de l'environnement. Bravo pour votre engagement.

Isabelle Joschke, pour vivre le Vendée Globe, il y avait les vidéos, les vacations, les lives quotidiens. Et il y avait aussi « Seule en Mer », une série de podcasts que vous avez enregistrés avec le soutien de votre partenaire. Merci pour cette restitution originale et ces monologues dans votre intimité de marin lettré autour du monde, de narratrice embarquée dans le Vendée Globe.

Samantha Davies, tout aurait pu s'arrêter en Afrique du Sud après votre abandon, mais c'était sans compter sur votre courage et votre détermination à continuer la navigation pour sauver des enfants. En arrivant aux Sables-d'Olonne, vous avez retrouvé votre fils Ruben, mais vous avez surtout permis de récolter des fonds pour opérer et sauver la vie de 102 enfants. Bravo pour cette belle cause.

Miranda Merron, votre premier objectif était de ramener un bateau en bon état. En 101 jours et avec l'un des plus petits budgets, vous réalisez là une belle performance qui méritait bien de rentrer aux Sables-d'Olonne sur un air de Nina Simone.