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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION AUX COLLECTIVITES TERRITORIALES


Mardi 12 juillet 2022

- Présidence de Mme Françoise Gatel, présidente -

La réunion est ouverte à 16 h 30.

Audition de M. Jean-Laurent Cassely, coauteur, avec M. Jérôme Fourquet, de La France sous nos yeux, sur le portrait de la France contemporaine à travers ses territoires : la ruralité, la métropolisation, la péri-urbanité et l'aménagement du territoire

Mme Françoise Gatel, présidente. - Je suis très heureuse d'accueillir aujourd'hui Jean-Laurent Cassely, coauteur, avec Jérôme Fourquet, du livre La France sous nos yeux, que je remercie d'avoir accepté notre invitation.

Monsieur Cassely, vous êtes essayiste et journaliste, spécialiste des modes de vie, et vous vous intéressez tout particulièrement aux manières d'habiter et de vivre dans les territoires, notamment dans les territoires périurbains. Le livre que vous avez cosigné avec Jérôme Fourquet nous apporte des clefs de compréhension de la société française au travers des mutations socio-économiques qu'elle traverse depuis le milieu des années 1980.

Plus précisément, nous avons souhaité aborder avec vous les mutations territoriales à l'oeuvre dans la France d'aujourd'hui, si diverse. En effet, les dynamiques territoriales mises en lumière dans votre enquête, comme la périurbanisation ou encore l'attractivité différenciée des territoires, sont au coeur des travaux de notre délégation.

Depuis 1980, la France a perdu 2,2 millions d'emplois industriels. Elle est désormais, avec le Royaume-Uni, l'économie la plus désindustrialisée du G7. L'affaiblissement de l'industrie soulève des enjeux majeurs de reconfiguration des territoires et des activités qui s'y trouvent. Vous parlez à ce propos de la France de la logistique dans votre livre. De quelle manière cette dernière participe-t-elle à une reconfiguration économique des anciens territoires industriels ? Quels sont les effets de cette reconfiguration ?

Au sein de la délégation, nous avons observé que le développement des espaces commerciaux situés en périphérie des villes a amplifié le phénomène de périurbanisation et donc d'artificialisation des sols. Dans votre enquête, vous évoquez l'essor des villages de marques. Ces espaces commerciaux mêlant consommation et loisirs apparaissent un peu partout en France. L'attractivité de ces zones encourage l'installation sur des espaces qui étaient auparavant ruraux. De quelle manière les élus locaux doivent-ils se positionner face à ces projets, plutôt que de les subir ?

Plus récemment, la crise sanitaire a davantage mis en lumière les espaces périurbains et ruraux. Ils offrent à nos concitoyens venus des villes des espaces de vie plus grands. Certains analystes ont même à ce propos parlé d'exode urbain. Qu'en est-il réellement selon vous ? Est-ce un phénomène éphémère ou une dynamique est-elle vraiment à l'oeuvre ? Quelle est aujourd'hui la nature de la concurrence territoriale entre les différents espaces ?

Nous avons observé dans les faits que l'attractivité de certains territoires et la perspective de répondre au « rêve pavillonnaire » exercent une pression importante sur le marché de l'immobilier. Au sein de la délégation, grâce notamment au rapport de mai 2020 de notre ancien président Jean-Marie Bockel, nous connaissons bien les difficultés rencontrées par les élus locaux en matière d'inflation des prix de l'immobilier. De quelle manière, selon vous, les collectivités territoriales peuvent-elles agir afin que l'explosion des résidences secondaires, notamment dans les zones littorales et les îles, ne soit pas un frein pour les habitants à la recherche d'une résidence principale ?

Monsieur Cassely, je vous cède la parole pour une intervention liminaire, puis mes collègues vous poseront leurs questions.

M. Jean-Laurent Cassely, co-auteur de La France sous nos yeux. - Je vous remercie de votre invitation.

Je dirai tout d'abord un mot sur la manière dont Jérôme Fourquet et moi avons procédé pour écrire notre livre, qui a suscité un engouement auprès des médias et du grand public. Le lecteur moyen d'essais s'est intéressé aux territoires avec cet ouvrage, écrit pour les gens des territoires. Notre livre raconte comment on vit aujourd'hui en France.

Jérôme Fourquet est sondeur et analyste électoral. Il a une formation de géographe électoral. Pour ma part, j'ai un passé de journaliste, d'essayiste. Nous avons en commun d'aimer beaucoup la géographie sociale, humaine et les cartes. Nous avons travaillé avec deux cartographes statisticiens qui savent recueillir des données, les compiler, les mettre en forme et les faire parler de manière assez attrayante. Nous avons également effectué de petites monographies de territoires, des petits reportages de terrain : on y parle de barbecues, de pavillons, de ronds-points, de boulangeries de périphérie, de tout ce folklore qui constitue nos paysages, notamment les paysages des périphéries résidentielles et commerciales.

Tous ceux qui s'intéressent aux questions que nous traitons ont une carte mentale de ce qu'est aujourd'hui la France. Il y a beaucoup de controverses entre spécialistes, il n'est pas facile de se mettre d'accord. Pour notre part, nous avons voulu revenir à l'opposition entre les centres et les périphéries, entre les grandes villes et les petites villes. C'est en ces termes que se posent les débats sur les questions de géographie et de territoires.

Nous nous sommes dit que l'échelle pertinente pour décrire et typer les différents territoires était non pas la densité ou la taille, mais la désirabilité. Il y a des endroits dans lesquels on a tous plus ou moins envie de vivre. Le marché immobilier est à cet égard le révélateur assez cru et direct de l'inégale attractivité du territoire.

Le covid a été un moment de tension et de réflexion pour de nombreux Français. Où vivre et comment vivre est devenu une question assez centrale. L'attractivité d'un territoire aujourd'hui dépend évidemment de son économie, mais les gens ont aussi envie de vivre dans des endroits où il fait bon vivre. Il leur faut évidemment des emplois, des écoles, des services, des commerces, mais ils ont aussi un imaginaire touristique, des attentes esthétiques et en termes d'ambiance. Après le covid, les inégalités entre les territoires en fonction de leur désirabilité ont été renforcées.

Notre pays aujourd'hui est fortement désindustrialisé. L'économie résidentielle est fondée sur les services, la consommation. On sait le poids des centres commerciaux et de la grande distribution dans les territoires. Tout ce qui structure l'économie des territoires, notamment la logistique, constitue la France du back-office, la France de l'ombre, une France qui travaille et produit, achemine les marchandises, les services, mais n'est pas mise dans la lumière.

Cette France s'oppose à une France qui brille, une France attractive, celle des villes apprêtées, piétonnisées, où il est de plus en plus agréable de vivre. Lille est ainsi une métropole sublime, du fait de l'absence de voitures et de la qualité du patrimoine. C'est une ville qui dégage une ambiance générale de dynamisme. Elle donne crédit à l'idée que les métropoles sont aujourd'hui un type d'espace particulier. D'autres espaces sont également très désirables, car ce sont des campagnes touristiques, des bords de mer. La littoralisation des modes de vie s'est accélérée pendant le confinement. La Bretagne, c'est la nouvelle Côte d'Azur ! Le télétravail d'un certain nombre d'actifs fait d'eux des gens qui peuvent se comporter comme le faisaient les retraités des générations précédentes : ils ont le choix de leur implantation et de leur lieu de résidence.

Il est un peu exagéré de parler d'exode urbain, mais cette formule décrit néanmoins une réalité de l'évolution des représentations. La France des petites villes et de la maison individuelle, qui était un peu décriée et mal vue dans la pensée urbanistique, vit sa grande revanche depuis l'après-covid. De nombreux sites immobiliers ont mesuré le déplacement des recherches vers les petites et moyennes agglomérations, vers les campagnes. Tous ces indicateurs ne se traduisent pas nécessairement en déménagements et en achats, mais démontrent qu'un rééquilibrage se fait dans la représentation de ces différents territoires.

Ainsi, en nous fondant sur les requêtes faites sur Wikipédia au cours de plusieurs années - toutes les communes ont une fiche sur Wikipédia -, nous avons pu établir une carte de la désirabilité de toutes les communes de France. Cette carte montre la France où il fait bon vivre, dans les grandes villes, dans les communes du littoral, et une France de l'ombre, celle des banlieues populaires, des anciens bassins industriels, cette France du back-office qui participe au fonctionnement du pays et de l'économie, mais qui suscite moins de recherches sur Wikipédia.

Le périurbain a longtemps été un espace difficile à caractériser. Il est assez mixte socialement. On y trouve, souvent dans des maisons individuelles, des ménages relativement aisés ou des catégories moyennes supérieures. C'est une France où il fait plutôt bon vivre. Dans les centres des grandes métropoles, on constate à l'inverse une concentration de richesses.

S'il n'est pas évident de caractériser le périurbain de manière socio-économique, on peut le faire par son esthétique. D'ailleurs, en 2010, le magazine Télérama avait parlé de manière retentissante de la « France moche » ! Depuis cette relégation symbolique du périurbain par la presse, il y a eu un basculement générationnel. Dans notre livre, nous décrivons la France des années 1990, 2000 et 2010 : nous avons vu émerger une génération de jeunes qui ont grandi dans cette France des pavillons et des lotissements, puis qui se sont fait connaître dans la culture populaire, ont écrit, ont organisé des expositions, etc.

Alors que cette France était peu ou mal représentée, comme celle des banlieues, on peut dire aujourd'hui qu'il existe une esthétique pavillonnaire française, qui constitue une forme de revanche de l'urbanisme des périphéries, parfois moqué des élites, en tout cas mal connu. Quand je parle des élites, je pense au monde culturel, médiatique, voire économique.

D'ailleurs, on peut s'interroger : y a-t-il encore une place aujourd'hui pour des élites périphériques ? Le développement du pouvoir médiatique et d'activités qui ont pris la lumière, comme le numérique ou l'économie tertiaire supérieure, s'est produit dans les métropoles en même temps que la concentration des populations diplômées. Cela pose la question de la capacité des territoires périurbains, dans lesquels il fait par ailleurs plutôt bon vivre, je le répète, à être représentés dans le monde économique ou culturel. Il existe souvent un grand décalage entre le tableau presque apocalyptique qui est fait de la vie dans le périurbain et la réalité ; il est vrai que la crise des gilets jaunes a marqué les esprits et a probablement accéléré la prise de conscience que ce modèle était en partie derrière nous.

L'objectif de zéro artificialisation nette est la manifestation législative de cette impasse urbanistique, alors même que la crise du covid-19 a confirmé l'aspiration pavillonnaire des Français. C'est un véritable paradoxe et je ne sais pas comment nous arbitrerons entre cette aspiration et les limitations à l'étalement urbain.

Aujourd'hui, l'une des fractures les plus importantes entre les territoires concerne la voiture : l'écart entre les taux de possession d'une voiture par les Parisiens et par les provinciaux s'est encore accru et de nombreux jeunes des grandes villes ne passent même plus leur permis. Nous en sommes arrivés à un point où on peut se demander si la France qui n'a pas de voiture peut comprendre celle qui en a besoin tous les matins. Sans verser dans le populisme, j'ai moi-même l'impression parfois, quand je parle à des confrères de ce sujet, que je leur parle d'une autre planète ! Le fossé culturel entre ces deux France me semble être une question importante.

La réalité de la France est complexe et nous avons besoin d'une grille de lecture schématique, d'une carte mentale, dans laquelle on peut distinguer les métropoles, qui se ressemblent de plus en plus, que ce soit par leur population, les activités qu'on y trouve ou les modes de vie, les quartiers populaires des grands ensembles, qui se situent dans des villes de taille très différente, et la France des périphéries, qui regroupe des territoires peu denses, la ruralité, etc.

Je vous décris là finalement les trois blocs de la séquence électorale que nous venons de vivre. La mise en cohérence de ce paysage urbanistique avec le vote des Français constitue une forme de clarification. Les grandes villes forment un duopole en faveur de la majorité présidentielle et de la Nouvelle union populaire, tandis que le Rassemblement national se renforce ailleurs. Cette tripartition politique correspond finalement à ce que nous avons pu observer sur le terrain. En partant des modes de vie des Français, par exemple le rapport à l'alimentation, à l'automobile ou à la mixité ou encore le type d'habitat, on aboutit à des votes ou à des sensibilités politiques.

On constate aussi, un peu à l'image de ce qui se passe aux États-Unis, une fracture dans la société entre des activités et des individus qui ne se fréquentent pas. Ce sont des réalités éloignées les unes des autres et territorialisées.

Je conclurai sur la question du logement. Cela n'en était pas véritablement une pour les générations précédentes. Or, lors des dernières élections locales, on a vu apparaître certains thèmes, comme l'idée de donner un statut de résident dans les zones tendues. De fait, beaucoup d'observateurs estiment que la prochaine crise sociale pourrait venir de cette question.

Mme Françoise Gatel, présidente. - Public Sénat diffuse une émission qui s'appelle Manger c'est voter. Pour vous, d'une certaine façon, ce serait : habiter, c'est voter ! Le rapprochement entre habitat et carte électorale est en tout cas intéressant.

M. Jean-Michel Houllegatte. - Je vous félicite pour la qualité de ce travail. Vous traitez de nombreux sujets très intéressants : le travail, les loisirs, les comportements, les couches culturelles régionales, etc. Si j'étais professeur de sociologie, je conseillerais la lecture de votre livre à mes élèves, notamment parce que vous utilisez de nombreux outils statistiques et cartographiques - je pense par exemple au nombre des occurrences sur internet. Par ailleurs, le logiciel que vous avez mis en place pour élaborer une courbe du berceau au tombeau à partir des 23 millions de décès qui ont eu lieu en France depuis 1970 m'a impressionné.

Vous utilisez un style très littéraire, par exemple quand vous parlez de la gentrification dans le Perche ou des épiceries bobo... Comme vous, j'invite mes collègues à lire Nicolas Mathieu, qui décrit dans plusieurs de ses ouvrages un monde post-production.

Dans les années 1970, Bernard Cathelat et le Centre de communication avancée avaient segmenté la France en treize « socio-styles ». De son côté, Jérôme Fourquet a parlé d'archipélisation. Qu'est-ce qui fait la France ? Qu'est-ce qui peut la cimenter et l'unifier ?

Par ailleurs, comment rendre les territoires vivables ? Quand nous avons évoqué les questions de mobilité au sein de la commission de l'aménagement du territoire et du développement durable, nous avons identifié quatre catégories de Français : les affranchis, les enracinés, les exilés et les assignés à résidence. Quels conseils pourriez-vous donner aux élus locaux pour rendre les territoires vivables ?

La question des valeurs et du sens est-elle, selon vous, primordiale ?

M. Jean-Laurent Cassely. - J'ai beaucoup travaillé sur la question de la quête de sens dans un autre livre, La révolte des premiers de la classe, qui traitait de la reconversion de cadres supérieurs en cuisiniers, pâtissiers, artisans, etc. Les territoires ont un sens et nous assistons à une recomposition de leur représentation, en particulier pour les campagnes et les petites villes, qui étaient plutôt considérées comme les perdants de l'histoire. Ces territoires sont en train de prendre leur revanche. Il faudrait que cette revanche se traduise aussi en qualité de vie pour leurs habitants.

Le déplacement de population des grandes villes vers ces espaces, à la suite de la crise du covid-19, va certainement créer des frottements, mais aussi un nouvel intérêt. Je prends un exemple : le grand nombre de projets de « tiers-lieu » proposés aux collectivités depuis deux ans. Les espaces périurbains vont se transformer grâce à cet apport de nouvelles populations et le renouvellement générationnel. Ce ne sera pas le même périurbain - la liquidation récente des Maisons Phénix en est le symbole... Les attentes de ces nouvelles populations sont différentes, en particulier d'un point de vue écologique. Certaines caractéristiques des zones urbaines que j'évoquais tout à l'heure vont ainsi se diffuser dans le périurbain.

Pour répondre à votre question sur les territoires vivables, j'ai l'impression que la notion de « vivre ensemble », beaucoup utilisée, n'est pas forcément la bonne : « faire ensemble » a certainement davantage de sens. Le territoire lui-même est facteur de cohésion : souvent, les gens sont très attachés à l'endroit où ils ont grandi et où ils vivent. La sensibilité des Français à leur lieu de vie est très forte, ce qui est positif pour l'avenir et montre qu'il n'y a pas de fatalité.

Enfin, je vous remercie d'avoir cité Bernard Cathelat et ses « socio-styles », l'un de nos inspirateurs, un peu oublié de nos jours. C'était un publicitaire qui faisait de la sociologie. Il avait une façon très vivante de le faire ; nous avons essayé de nous inscrire dans ce mouvement.

Mme Michelle Gréaume. - Sénatrice du Nord, je comprends particulièrement bien ce que la désindustrialisation signifie. Pensez-vous que ce phénomène puisse être lié à un déficit d'investissement en recherche et développement, élément essentiel en termes de productivité ?

Vous avez évoqué le mouvement d'installation des citadins vers les territoires. Pensez-vous que la perte de pouvoir d'achat de nos concitoyens puisse expliquer ce mouvement ? La même analyse ne vaut-elle pas pour les retraités français qui décident de s'installer à l'étranger, notamment en Espagne ?

Enfin, la baisse continue du pouvoir d'achat ne fait-elle pas le lit de l'extrême droite ?

M. Bernard Buis. - La création d'emplois dans le secteur du tourisme et des loisirs a-t-elle compensé les pertes dans le secteur industriel, notamment en termes qualitatifs ? Les secteurs du divertissement créent-ils des liens sociaux à même de remplacer ceux du monde ouvrier ?

Comme vous l'avez souligné, la Drôme est aujourd'hui la capitale française de l'écologie. Vous expliquez dans votre ouvrage que mon département est bien placé pour devenir l'une des capitales des candidats à l'exode urbain et qu'il détient le record de France de la surface agricole consacrée au bio. Ce tropisme bio et écolo s'est précisé dans les années 1970, avec l'arrivée de la première vague de néoruraux, adeptes d'une forme de retour à la terre et à la nature. Depuis quelques années, une nouvelle vague néorurale a renouvelé en profondeur le territoire. Quelles sont les causes de cette mutation ? Les arrivées dans la Drôme, qui n'est certes pas la seule terre d'élection de ces néoruraux, vont-elles s'intensifier ou se stabiliser ? Comment envisager l'avenir ?

M. Jean-Laurent Cassely. - L'image de la Drôme n'était pas du tout la même dans les années 1980. À l'époque, ce territoire évoquait les centrales nucléaires et l'autoroute A7 ; aujourd'hui, les néoruraux s'y établissent pour développer un mode de vie alternatif ou pour profiter d'une vie agréable à la campagne à proximité de l'autoroute, du TGV et de la mer... Il s'agit d'une bonne illustration du renforcement de l'inégale attractivité des territoires.

J'étais dans le Nord la semaine dernière pour évoquer la question de l'image des territoires. La France industrielle, composée principalement de PME, existe encore et se montre très dynamique, mais elle se sent quelque peu oubliée, laissée dans l'ombre, par rapport à la France du Sud, à la France ensoleillée, à une France dans laquelle il ferait bon vivre. Cette inégalité en termes d'image risque de se renforcer encore dans les années à venir si rien n'est fait pour juguler ces flux.

Comme je l'ai dit aux entrepreneurs et aux élus locaux du Nord, il n'y a pas de fatalité. Il y a même une fierté à être un territoire de back-office. Le Nord est bien évidemment davantage que cela, mais les questions de logistique, de grande distribution et d'industrie y sont très présentes. Tout cela montre bien qu'il existe aussi un modèle productif des territoires à côté du modèle touristique et résidentiel.

Il existe d'évidents conflits entre ces destins territoriaux : un touriste ou un résident secondaire n'a pas envie de se retrouver à proximité d'une usine ou d'une déchetterie ni d'être confronté à des flux routiers incessants en raison de l'installation d'un entrepôt d'e-commerce... Il faut effectuer un meilleur partage entre les zones dédiées aux loisirs, au tourisme et au bien-être et les zones productives. Nous avons vu, durant la crise sanitaire, combien ces dernières étaient essentielles.

On a beaucoup critiqué le devenir touristique de l'économie. J'évoque dans mon livre un passage du roman de Michel Houellebecq, la Carte et le territoire, qui imagine une France, à l'horizon 2030, dans laquelle les résidents secondaires d'un petit village sont tous devenus artisans ou cafetiers et feraient tourner une économie 100 % touristique. Je ne suis pas économiste, mais je pense que ce n'est pas possible : il faut nécessairement une part d'économie productive.

Le monde du tourisme est en train d'évoluer très rapidement. Les aspirations générationnelles sont en train de changer. Le rapport aux transports, à l'hôtellerie, à la nature environnante évolue. L'économie touristique française des années à venir ne sera pas forcément celle des années 1970 ou 1980. Le tourisme n'est pas uniquement un lot de compensation pour le développement des territoires. Vous avez la chance d'être élu d'un département qui dispose aussi d'une économie productive, monsieur Buis. L'idéal est d'arriver à garder un certain équilibre et d'éviter la caricature décrite dans le roman de Michel Houellebecq, à savoir une France uniquement tournée vers le tourisme et les résidences secondaires, réduite à une vaste zone de loisirs ou à un grand village de marques.

M. Laurent Somon. - L'organisation spatiale devient-elle à ce point administrée qu'elle obère totalement les aspirations des personnes ? L'objectif de zéro artificialisation nette, les schémas de cohérence territoriale (SCoT), les plans locaux d'urbanisme intercommunaux (PLUi), pour de bonnes raisons de non-consommation foncière, obligent plus ou moins nos concitoyens à vivre en ville, au détriment des zones rurales. Il n'y a d'ailleurs plus de Délégation à l'aménagement du territoire et à l'attractivité régionale (Datar).

Avez-vous tenu compte des évolutions démographiques des différents territoires ? Dans les Hauts-de-France, le solde positif se rapproche de zéro en raison d'une chute de la natalité et d'une augmentation du nombre de décès. Ces territoires en déprise de population et auxquels on interdit parfois de construire ont-ils encore un avenir ? J'ai posé la même question à la préfète de la Somme : dans un pays de liberté comme la France, quelqu'un peut-il encore espérer construire la maison de ses rêves ?

M. Jean-Laurent Cassely. - On critique le modèle français d'étalement urbain depuis une quarantaine d'années, sinon plus, mais il se développe depuis tout ce temps. Dans une démocratie libérale, aller à l'encontre des aspirations des citoyens est toujours compliqué. Pour autant, un certain consensus se fait jour. Je pense, par exemple, qu'on ne construirait plus un troisième centre commercial près d'une ville moyenne quand le premier pâtit déjà de la concurrence du deuxième... Il faudra sans doute habiter le territoire autrement. Les comparaisons internationales montrent que la maison individuelle n'est pas forcément le diable incarné du développement urbain. C'est le modèle monofonctionnel, uniquement tourné vers le résidentiel ou le commercial, qui est aujourd'hui durement critiqué. Je vous avoue que je me pose les mêmes questions que vous, mais que je n'ai pas les réponses...

Mme Céline Brulin. - Je déplore un « deux poids, deux mesures » dans cet objectif de non-artificialisation des sols : une commune de 500 habitants ne peut délivrer deux permis de construire, mais on voit fleurir les zones commerciales et les hangars Amazon que vous évoquez. Cette situation choque nos concitoyens et les élus locaux, qui se demandent où va nous mener cette façon technocratique d'appliquer des objectifs que tout le monde partage.

Dans votre ouvrage, vous évoquez l'évolution de l'appareil productif pour expliquer certaines transformations en termes d'aménagement. Les évolutions institutionnelles ont-elles aussi contribué à ces transformations ? Je pense notamment aux lois de métropolisation ou d'agrandissement des régions. De la même manière, le fait que les dotations de l'État aux communes soient deux fois moins importantes en zone rurale qu'en zone urbaine a de grandes implications en termes d'aménagement.

Je redoute la mise en place des zones à faibles émissions dans les semaines à venir. La fracture territoriale et culturelle que vous évoquez pourrait alors s'exprimer de manière dramatique : très peu de nos concitoyens vivant dans le périurbain, voire en milieu rural, ont aujourd'hui conscience que l'accès aux métropoles leur sera quasiment interdit faute d'avoir la voiture adéquate. De la même manière, la question de l'inflation et du pouvoir d'achat peut aussi entraîner des conséquences extrêmement graves dans les prochains mois et prochaines années.

M. Jean-Laurent Cassely. - Interdire aux habitants de la périphérie d'accéder aux villes enverrait un très mauvais signal. La symbolique de la ville-centre, qui aspire richesses et dynamisme, était très présente dans le mouvement des gilets jaunes, lequel était d'abord une révolte des périphéries et des ronds-points, avant de se déplacer vers les centres urbains. Le sentiment de relégation perdure dans cette France. Je ne suis pas un spécialiste des chiffres, mais ce que vous dites est très juste en termes de représentation.

L'écart de mode de vie entre ces trois France est tel que nos concitoyens risquent de ne plus se comprendre, faute de vivre des réalités quotidiennes proches. Je suis assez frappé de voir comme la question du pouvoir d'achat et du prix du carburant, qui était celle des gilets jaunes, devient peu à peu celle de tout le monde. Cette situation nous fait douter de la soutenabilité du modèle résidentiel.

La question de l'étalement urbain, tout comme celle de l'accès aux métropoles, pourrait se refermer sur nous comme un piège si les gens y voyaient une manière de les empêcher d'accéder à leur rêve pavillonnaire ou à leur droit de profiter d'une bonne qualité de vie.

Mme Françoise Gatel, présidente. - Nous vous remercions encore de votre présence, monsieur Cassely. Vous traduisez en faits ce que nous percevons dans nos départements. Les sénateurs sont des gens de territoires et votre ouvrage nous apporte une grille de lecture plus large.

Pour souligner qu'il n'y avait pas de fatalité, vous avez pris l'exemple de la Drôme, qui a su évoluer vers une autre forme de dynamisme. À cet égard, le géographe Gérard-François Dumont explique que chaque territoire a son génie. Encore faut-il le trouver et le mettre en oeuvre. Il cite l'exemple de René Monory, qui a eu l'idée de bâtir le Futuroscope. Tout un dynamisme formidable s'est mis en place autour du champ de maïs, d'où le Futuroscope est sorti, et des universités sont même venues s'y greffer. De même, à Nevers, où nous étions voilà quelques jours, des écoles d'ingénieurs en automobile se sont créées autour du circuit de course de Nevers Magny-Cours. Gardons confiance.

La réunion est close à 17 h 30.