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Compte rendu analytique officiel du 10 mai 2012

Seconde table ronde

Mme Françoise Vergès, présidente. - Je donne la parole, pour notre deuxième table ronde, à Michel Giraud, sociologue.

M. Michel Giraud. - La question des enjeux des mémoires des outre-mer est capitale : bien sûr il faut encourager les mémoires croisées, éviter leur isolement. Je me réjouis de participer à ce débat, pour lequel je réclame toutefois une certaine transversalité.

Comme les anxieux pensent que les portes ne sont jamais assez ouvertes, je rappelle qu'il faut faire la distinction entre mémoire et histoire, en introduisant une teneur d'alternative à ce « et ». L'histoire a trait aux faits du passé, elle vise à la production d'un corpus de connaissance unitaire. La mémoire, en revanche, a un caractère subjectif : si on ne fait pas cette distinction, on s'expose à la confusion qui a longtemps servi les systèmes dominants pour imposer leur conception de l'histoire. Réciproquement, la tentation existe, chez ceux à qui on a imposé une histoire, de contrôler les historiens, comme on l'a vu récemment lorsque le porte-voix d'une communauté a voulu attaquer en justice Olivier Pétré-Grenouilleau pour son livre sur les traites négrières.

Il y a pourtant une telle autonomie entre histoire et mémoire que les progrès de l'une ne retentissent pas nécessairement sur l'autre. Si l'histoire de l'esclavage fait l'objet de travaux de plus en plus pointus, je suis frappé du silence qui entoure sa mémoire. Dans un récent colloque, j'étais en rage : le sujet était complètement éludé ! Cela m'a valu l'amitié d'un participant, Laurent Dubois, avec lequel nous avons commencé à travailler sur le sujet. Or, il nous est vite apparu que ceux qui se prétendent le plus attachés au devoir de mémoire en savent très peu sur l'esclavage. Autre constat : les perceptions et degrés de connaissance diffèrent selon les générations, les plus jeunes étant plus ignorantes. Cela ne doit pas nous décourager d'engager la réflexion dans un esprit de clarté et de distinction. Je défends en particulier le droit du Parlement de se saisir de ces questions, sans écrire l'histoire, en faisant clairement la distinction entre les deux domaines.

Je suis réservé sur le récit national républicain : nous devons reconnaître les divisions et les clivages, et donner droit de cité aux mémoires de chacun. Le dialogue entre les descendants d'esclaves et d'esclavagistes en est un bon exemple. Ne soyons pas naïfs, ne cherchons pas à régler en quelques jours de si vieux contentieux : faisons la différence entre la mise en conversation et le récit commun. La démocratie se nourrit d'une certaine polyphonie, et prétendre atteindre un discours uniforme est illusoire. Ce que nous devons plutôt viser est la compréhension mutuelle, qui peut aider au vivre ensemble.

Comme l'a souligné Christiane Taubira, nous travaillons sur des phénomènes transnationaux : l'histoire de l'esclavage est tout autant celle de la France, que celle de l'Afrique, et de l'Europe.

Mon collègue Laurent Dubois a ainsi expliqué que la Révolution française a été coproduite par les esclaves insurgés au même titre que le peuple de Paris et les paysans. Il parle d'une réalité atlantique : cette perspective de transnationalisation rend le costume national bien étroit ! Des pans entiers de la connaissance historique française nous viennent des Américains : que serait notre connaissance de Vichy sans l'apport de Robert Paxton ? (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Il est en effet important de considérer les dynamiques locales, régionales, nationales et internationales : tous les niveaux doivent être mis en relation.

Je laisse la parole à Mme Sandrine Lemaire, agrégée et docteur en histoire de l'institut Universitaire Européen, qui a notamment travaillé sur les manuels scolaires.

Mme Sandrine Lemaire. - J'interviens ici comme chercheuse, enseignante, auteure de manuels scolaires et directrice de collection. Ce débat nous a incités à consulter une enquête réalisée en 2003 à Toulouse par la délégation interministérielle à la ville. Elle démontrait à la fois une méconnaissance profonde du fait colonial, malgré l'enseignement dispensé dans le secondaire, et une réelle volonté de mieux l'appréhender.

Si l'histoire de l'immigration n'est absolument pas étudiée, la décolonisation est au programme des manuels scolaires, surtout depuis les années 80. Dès lors, comment expliquer ce sentiment de déficit d'enseignement et les frustrations qu'il engendre ?

Quand on regarde les manuels scolaires, on constate une césure très nette entre l'histoire nationale et l'histoire coloniale, alors que, jadis, l'histoire coloniale, de l'Empire, faisait partie de l'histoire nationale. Ce véritable schisme ne peut pas contribuer à la compréhension de tous les Français de leur histoire. Lorsque cette dernière est abordée, c'est souvent sur le mode traumatique : sont essentiellement abordés les conflits mondiaux et la guerre d'Algérie. Les interactions culturelles sont éludées, on est toujours sur le mode conflictuel : il faudrait mettre fin à ce prisme.

Pour avancer, il faut aussi combattre l'argument du communautarisme, souvent avancé contre l'intégration de l'histoire coloniale à l'histoire de France.

Autre caractéristique des manuels, leur traitement est largement déshumanisé. Hormis quelques grandes figures, conquérantes ou résistantes, les colonisés n'apparaissent pas. Rien n'est dit de l'impact de la colonisation sur l'opinion publique, sur les cultures produites, et induites, en métropole - nourriture, vocabulaire, histoire culturelle, même vie parlementaire ....

La focalisation sur les épisodes traumatiques comme la guerre d'Algérie permet d'occulter la complexité de l'histoire qui la précède : les étudiants entendent une équation simpliste entre les colons, les pieds-noirs, les harkis, les tortures, l'indépendance. L'histoire leur apparaît conflictuelle mais on ne leur en montre pas les enjeux, ce qui contribue à la radicalisation des positions.

Je ne suis pas favorable à la proposition de Benjamin Stora d'un manuel à part entière sur cette histoire, à moins qu'il ne soit destiné qu'aux enseignants, et leur offre un outil intéressant exposant les grandes lignes de cette histoire.

En ce qui concerne le primaire, un vrai travail de formation est à effectuer auprès de nos collègues instituteurs.

Il est absolument fondamental d'intégrer aux programmes scolaires l'histoire de l'immigration. J'invite donc les inspecteurs généraux et toutes les personnes concernées à travailler ensemble pour une redéfinition des programmes, qui sont aujourd'hui élaborés dans l'anonymat de commissions dont on ne connaît pas la composition. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - La proposition de M. Benjamin Stora est très critiquée ! Je reçois davantage de propositions sur un manuel général qui montrerait la place de la colonisation française dans l'histoire de France. Je donne la parole à M. Gilles Manceron, historien, qui a beaucoup travaillé sur la mémoire du 17 octobre 1961.

M. Gilles Manceron. - Je ne suis porteur d'aucune mémoire, n'étant pas né dans les DOM. D'où vient mon intérêt pour cette histoire ? Le 17 octobre 1961, j'étais lycéen à Paris, l'OAS se déchaînait en Algérie : comment une telle violence était-elle possible dans le pays de la liberté et de la fraternité ? C'est ce que j'ai voulu comprendre.

La guerre d'Algérie a été le gros morceau de l'histoire contemporaine française, une histoire de la colonisation qui commence bien avant, mais dont l'étape essentielle, au XIXe et au XXe siècle, est liée à ce territoire. La conquête elle-même s'est faite lorsque la France a dû reconnaître la perte de Saint-Domingue, la grande colonie de la première étape coloniale, qui a été considérée comme perdue sous la Restauration : immédiatement, on a cherché à conquérir un nouveau territoire.

Je me suis rendu hier en Algérie, à l'université de Guelma, pour la commémoration d'un autre 8 mai 1945, celui du massacre dans cette ville à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il faut faire connaître ces évènements : via la diffusion et la recherche, mais aussi par des gestes forts - nous sommes ici dans une enceinte républicaine - que nous attendons et espérons. Comme le rappelait Françoise Vergès, la pénalisation est impossible : lorsque les responsables des crimes ne sont plus vivants, on ne peut recourir à la justice pour faire progresser les connaissances.

Ne pouvant passer par la justice, nous devons trouver un autre biais pour promouvoir la reconnaissance de la réalité historique. Le concept de commission « vérité et réconciliation » mérite d'être étudié, même si l'on ne peut décalquer le processus sud-africain où, sous condition d'aveu, les personnes étaient dispensées de poursuites. Aujourd'hui, c'est la reconnaissance qui fait défaut. Sans l'outil de la judiciarisation, quelle voie pouvons-nous trouver ? Il faut des gestes forts pour arriver à la connaissance d'une histoire complexe, qui ne peut être abordée de façon unilatérale, et sans lever quelques tabous. Dans le cadre du cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie, j'ai été amené à intervenir dans une université : j'ai évoqué la nécessité d'en finir avec l'Histoire officielle, et évoqué « une serrure à deux clés » : lever les tabous et les mythes de l'histoire coloniale française, mais aussi soulever les questions qui fâchent dans l'histoire de ce pays.

Je ne crois pas beaucoup au manuel spécifique. Beaucoup d'autres débats historiques entre historiens ne doivent pas être éludés : quelle valeur accorder aux images ? Doit-on se limiter à l'histoire de la colonisation républicaine, à partir du début de la Troisième République ou remonter plus haut ? (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Les histoires croisées existent : quelque chose se passe en Indochine et se répercute ailleurs... Je suis également favorable au débat, c'est pourquoi nous discutons d'une commission vérité et justice : nous ne sommes pas un tribunal ! Ici, nous souhaitons retisser cette histoire segmentée et mise en rivalité.

Je donne à présent la parole à Camille Mauduech, cinéaste, dont le dernier film vient de sortir, « La Martinique aux Martiniquais ». Camille Mauduech travaille sur les non-dits de l'histoire contemporaine aux Antilles : elle montre le difficile rapport à l'histoire en outre-mer, qu'elle rapporte à son opacité.

Mme Camille Mauduech. - Cinéaste-documentaire, je ne suis ni historienne, ni journaliste. J'ai même souvent pensé que l'histoire de l'esclavage ne m'intéressait pas ! Peut-être n'osais-je pas aborder le sujet ? J'ai choisi d'ailleurs de m'intéresser à l'histoire contemporaine, car je voulais avant tout comprendre le présent, aux Antilles, et les paradoxes que j'y relève. Mon premier film, Les 16 de Basse Pointe, raconte le meurtre d'un béké, pour lequel les 16 accusés, ouvriers syndiqués, sont acquittés à Bordeaux en 1951 dans le premier grand procès du colonialisme aux Antilles.

Lorsque j'ai voulu interroger des témoins pour faire ce film, personne ne voulait parler : j'ai dû montrer patte noire ! Alors qu'une journaliste m'a demandé si j'étais franco-martiniquaise ! Mon dernier film, sur l'affaire de l'OJAM (Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique), porte sur les prémices de la revendication indépendantiste en Martinique.

J'ai vite constaté que ce film ne pouvait vivre dans les salles de cinéma sans débat : il y a un vrai besoin de parole. Je constate aussi une fracture extrêmement forte entre les Antillais vivant aux Antilles et ceux de la métropole. Cette question doit être travaillée, car j'ai le sentiment que nous sommes en train de nous fragmenter.

Je ne crois pas au récit national, l'englobement et la globalisation m'effraient : nous avons essentiellement besoin de redéfinir les codes de lecture et les grilles d'analyse de notre histoire.

Quant à ce manuel scolaire, doit-il être global ou séparé ? Pour moi, il n'y a pas de petite histoire ou de grande histoire. Il faut entendre les témoignages, c'est déjà un grand travail, et nous avons besoin de beaucoup de temps : cette thérapie sera longue, mais nous en avons tous besoin. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Je donne la parole à M. Jacques Pradel, Président de l'Association Nationale des Pieds noirs Progressistes et leurs Amis.

M. Jacques Pradel. - Notre association a été créée fin 2008 pour permettre à d'autres mémoires que celles des pieds-noirs d'Algérie puissent s'exprimer. Nous voulions aussi établir un dialogue avec les Algériens vivant en France ou en Algérie.

Pourquoi est-il important d'intégrer mémoires et histoire dans le récit national ? Il s'agit d'apaiser les mémoires des pieds-noirs et de cultiver l'amitié entre les peuples des deux rives de la méditerranée.

On sait que les mémoires des pieds-noirs ont quelque chose en commun : le trauma du départ, de l'exil. Tous, peu ou prou, se sentent algériens, enfants d'Algérie. En dehors d'une minorité enfermée dans une nostalgie de l'Algérie française, la plupart refusent de se réfugier dans la victimisation et le ressentiment. Notre objectif est de les aider à trouver un apaisement, de décrisper les mémoires.

Nous cherchons aussi à sortir du racisme, à lutter contre la xénophobie, tel qu'il s'exprime dans nos villes, nos quartiers, alimenté par les discours sur l'immigration, la sécurité, le halal et le déchaînement de l'islamophobie.

Enfin, nous voulons réconcilier les deux pays. L'objectif est d'en finir avec la guerre d'Algérie ! Pour cela, il faut faire et défaire.

On a à défaire les mesures qui ont été prises pour banaliser les thèses de l'extrême-droite : l'apologie du régime colonial, la nostalgie de l'Algérie française, jusqu'aux tentatives de réhabilitation de l'OAS...Il faut se battre contre la falsification de l'histoire.

Au niveau législatif, une volonté politique réelle de réconciliation avec l'Algérie doit être affirmée. Dans tous les domaines, culturels, économiques, les collaborations doivent être encouragées. Au niveau local, il faut favoriser le rapprochement des peuples.

La nouvelle donne politique doit se traduire en ces termes : nous attendons, mesdames et messieurs les sénateurs, des initiatives fortes !

Enfin, comment raconter l'histoire coloniale ? Comment faire dialoguer des immigrations différentes ? A Marseille, notre association a adhéré au collectif « Solidarité Maghreb » qui soutenait le printemps arabe. A ma grande joie, des personnes originaires d'anciennes colonies d'Afrique noire (de Côte-d'Ivoire, du Mali, du Cameroun, des Comores, nombreux à Marseille, où je vis) nous ont rejoints. Cette expérience formidable nous a permis d'échanger sur nos histoires particulières et de mener ensemble des projets. Ce type d'engagement citoyen me semble indispensable.

Je ne suis pas opposé à une commission vérité-justice-réconciliation. Sa composition risque cependant d'être extrêmement difficile, compte tenu du poids de l'Algérie dans les mémoires. Je crois par ailleurs pouvoir affirmer que les autres associations de pieds-noirs n'ont guère envie d'y participer. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - La parole est à Serge Romana, professeur de médicine, généticien et président du comité de la marche du 23 mai 1998, qui avait eu lieu ce jour-là dans les rue de Paris et qui fut au démarrage d'un mouvement de réappropriation de l'histoire de la traite et de l'esclavage dans l'hexagone.

M. Serge Romana. - J'ai une question et une demande. Ma question : si l'Algérie était toujours française, parlerait-on ici de l'histoire de tous les Français en parlant de l'histoire de l'Algérie ? Ma demande serait que l'on travaille à bien différencier l'histoire, de la mémoire et de la politique mémorielle. Me situant sur le terrain de la politique mémorielle, je distinguerai au sein de celle-ci, le rêve, la réalité et le symbole.

Tout d'abord, je pense que le terme de mémoire partagée contient une grande part de rêve. Si je suis touché par la mémoire de la Shoah à Auschwitz, je ne la porte pas. De même, dans la mesure où, contrairement aux Etats-Unis, la France n'a pas connu d'esclavage sur son territoire, cette question y est compliquée. Aussi en termes de politique mémorielle et de projet citoyen, je parlerai plutôt de respect des mémoires.

Ensuite, la réalité de l'esclavage et des peuples qui en sont issus est en grande partie méconnue, l'université Antilles-Guyane ne comprenant pas de chaire d'histoire, ni d'anthropologie, de sociologie ou de psychologie. Il est donc important que les autorités introduisent réellement les sciences sociales outre-mer.

Enfin, s'agissant des symboles, pendant de très nombreuses années, du fait de la difficulté des descendants d'esclaves à assumer cette histoire, nous n'avons pas connu l'origine de nos noms alors que l'on sait l'importance de la filiation dans un groupe humain. Aussi avons-nous travaillé pendant quatre ans dans les archives pour retrouver les noms de 160 000 descendants d'esclaves de Martinique et de Guadeloupe nommés à partir de 1848, ce qui a donné lieu à deux livres dont Noms en nous. Nous en avons aussi fait un mémorial de 300 panneaux. Monsieur le Président, mesdames et messieurs les sénateurs, ce mémorial est aujourd'hui SDF car il n'est aucun lieu pour l'accueillir. J'estime que c'est un problème.

Deuxième symbole, la commémoration de l'abolition du 10 mai et celle du 23 mai concernant les victimes de l'esclavage sont réglées par des circulaires, du fait d'un imbroglio législatif inacceptable.

Enfin, l'un des problèmes, en France, est la culpabilité de la République, peut-être parce que, si elle a aboli l'esclavage, elle fut aussi coloniale. Dans les années 60, l'on dit qu'il y a eu 80 morts en Guadeloupe en deux ans. Mesdames et messieurs les sénateurs, comment se fait-il qu'aucune commission d'enquête parlementaire n'ait fait la lumière sur ces évènements. C'est un problème.

L'on peut faire continuer à faire des choses ou à améliorer les programmes scolaires mais, si ces questions très concrètes ne sont pas réglées, l'on continuera longtemps à bavarder sur toutes ces questions. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Mme Maboula Soumahoro est maître de conférences au département d'anglais de l'université de Tours François-Rabelais et Associate Professor, Africana Studies au Bard College Prison Initiative. Elle a aussi pris l'initiative d'un Black History Month en France en février dernier.

Mme Maboula Soumahoro. - Au mois de février dernier de cette année s'est tenu à Rennes et à Paris le premier Black History Month français, ensemble de manifestations culturelles initié aux Etats-Unis en 1926 où il s'agit d'une véritable institution, aujourd'hui reprise par plusieurs autres pays. L'initiative française que Pierre-Marie Boisseau m'a proposée s'est déroulée en trois temps. Tout d'abord, nous avons mis en à l'honneur les Black Panthers en invitant Mme Kathleen Cleaver, première femme à avoir intégré les instances dirigeantes de ce parti, puis nous avons demandé à trois artistes de partager avec le public leur vision de l'identité. Enfin et surtout, nous avons organisé une table ronde sur la question noire avec un public venu extrêmement nombreux. L'immense succès de cette manifestation nous a posé des problèmes d'organisation, mais l'édition 2013 est déjà en préparation.

Le Black History Month français est devenu indispensable car il répond à un besoin de reconnaissance et de connaissance de l'ensemble de la population de notre pays. Cette manifestation doit devenir réellement française, il conviendra d'en franciser le nom, ne serait-ce que pour ne plus avoir peur de prononcer le mot « noir ». A la suite de la loi de 2001 et en particulier de son article 1er, il faut joindre les actes à la parole républicaine.

Il s'agit aussi d'accepter l'idée que l'entrée dans la modernité, dont la République est issue, s'est accompagnée de processus de racialisation fondamentalement inégalitaire qu'il est temps de réparer. Il est temps de donner véritablement corps à notre idéal universaliste. Devenons enfin Français de façon libre, égale et fraternelle. C'est une question de justice. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Il revient maintenant à Marc Cheb Sun, rédacteur en chef du magazine Respect qui a notamment élaboré récemment avec Terra Nova la charte de la diversité, de répondre aux questions que nous nous posons.

M. Marc Cheb Sun. - L'un des premiers numéros de notre magazine s'intitulait Mémoires d'une France plurielle et, dix ans après, les choses ont évolué dans le sens d'une vraie maturité. En effet, au début, cette histoire, peu transmise, était portée par les jeunes et notamment par les musiques telles que le rap. C'était une histoire de bric et de broc. Or, l'on sait que les identités meurtries, pour reprendre le terme d'Amin Maalouf, sont des identités meurtrières, les identités de bric et de broc étant souvent elles-mêmes meurtries. Il faut donc passer à un nouveau stade, puisque nous sommes à un moment de maturité où certains sont en mesure de transmettre.

J'ai vécu en Allemagne et j'ai vu à quel point, dans une ville comme Berlin, le Black History Month y était un élément de réconciliation facilitant connaissance et reconnaissance. Malheureusement, ici, ceux qui s'intéressent aux spécificités pour les partager sont encore suspectés de communautarisme, alors que l'objectif de Respect magazine est au contraire de créer des passerelles en montrant les différences et les ressemblances. Après nos numéros sur les Noirs de France et un numéro sur les musulmans, nous préparons un numéro sur les juifs de France, et nous réunirons dans un même coffret ce que certains nous reprochent de vouloir séparer. Mais c'est le silence qui sépare et les paroles qui rassemblent. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Il est important de souligner la grande créativité artistique sur tous ces sujets, alors que pourtant les choses sont toujours bloquées. J'appelle maintenant M. Jean-Claude Tchicaya, consultant et intervenant éducatif, ancien adjoint au maire de Bagneux, cofondateur et porte-parole de l'association Devoirs de mémoires.

M. Jean-Claude Tchicaya. - Le collectif Devoirs de mémoires a été créé par des personnes de tous âges, de toutes origines. Partant de l'idée que la terre appartient à tout le monde, nous nous demandions comment expliquer ces traitements inégalitaires qui, quotidiennement, mettent de côté les Noirs et les Maghrébins, et à l'instar de ce qui s'est passé pour les femmes, nous avons compris qu'il s'agissait de mécanismes produits par un système politique et économique.

Puis, à partir de 1995, avec Jean-Pierre Rosenczveig, président du Tribunal pour enfants de Bobigny, nous avons engagé une action dans les collèges et les lycées intitulée « interculturalité et citoyenneté». Au-delà de l'intérêt pour l'histoire, il s'agissait surtout de débusquer tous les comportements de discrimination susceptibles de porter atteinte à la devise liberté, égalité, fraternité. J'insiste sur le fait que ce travail est intergénérationnel et non réservé aux jeunes ou aux habitants des quartiers populaires, car c'est de l'histoire nationale internationale et au final, de l'histoire du monde dont il est question. C'est aussi un sujet d'histoire politique, d'où le fait que j'agisse aussi sur ce plan, la traite étant en effet un système politique et économique.

En ce 9 mai, je voudrai ainsi rendre hommage aux esclaves qui par leur vie et leur lutte ont rendu la France plus républicaine et fait avancer notre pays, l'Europe et le monde. Un hommage aussi aux abolitionniste car cette histoire est faite de rencontres et de partages.

Au plan politique, je me tourne vers les sénateurs pour souligner l'importance d'une meilleure prise en compte de toutes les questions charriées par ces histoires dans les rapports sociaux au moment où l'on assiste à une névrose et un malaise identitaires. Il est important que tous les responsables politiques en soient conscients et que le 10 mai ne soient pas une simple commémoration de fin de journée pour faire plaire à tel ou tel élu, mais qu'elle concerne toute la société. Lorsque nous avons commencé, les termes de « minorité visible » ou de « diversité » n'existaient pas. Sont-ils là pour faire diversion ou pour contribuer à la cohésion de la société ?

Reconnaissance est due aux esclaves et abolitionnistes qui nous ont permis d'être libres aujourd'hui, mais il reste beaucoup, beaucoup à faire. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - La parole est enfin à Lilian Thuram, président de la fondation éducation contre le racisme.

M. Lilian Thuram. - Notre fondation « Éducation contre le racisme » se rend dans les écoles, en particulier, pour entendre la parole des enfants sur le racisme. A cette occasion, nous constatons qu'ils ont intégré de façon inconsciente un discours sur l'existence de races, définies par la couleur de la peau et disposant de caractéristiques propres. Pour eux, spontanément, les Noirs chantent bien et sont sportifs. Ils sont déjà conditionnés. Pourtant, on ne naît pas raciste, on le devient. Il faudrait rappeler l'idée simple selon laquelle le couleur de la peau, le genre ou la religion d'une personne ne définissent ni ses qualités ni ses défauts.

Mais cette idée n'est pas intégrée dans la société, beaucoup voyant l'histoire au travers de leur couleur de peau ou leur genre. Mon travail est d'expliquer que, de générations en générations, nous nous sommes enfermés dans une identité et qu'il convient de déconstruire ce processus pour sortir de ces prisons identitaires. Je leur apprends que l'esclavage n'est pas un rapport entre les Noirs et les Blancs mais une construction économique et politique, la matrice de toutes les inégalités étant le rapport inégal entre hommes et femmes. Il y a un lien entre la colonisation, l'esclavage et la Shoah, le point de croisement de toutes les mémoires étant l'injustice qui a frappé les uns et les autres. Il faut être capable de reconnaître l'injustice et de dire non. De voir que derrière se cache toujours la même idéologie d'une race supérieure.

Ce qui m'intéresse, c'est de comprendre comment les gens en viennent à accepter l'inacceptable, à fermer les yeux lorsqu'on vient chercher un Juif pour le déporter. Depuis dix ans s'est diffusé en France un discours ouvertement xénophobe et islamophobe, et le candidat qui tient ce discours obtient 48 % des voix ! Il faut comprendre que l'histoire des Antillais ou celle des Juifs n'appartient pas seulement à l'un ou l'autre groupe, mais à nous tous. Tous, hommes et femmes, nous sommes capables de dénoncer l'injustice. Je connais des gens qui s'indignent des discriminations envers les Noirs, mais pas envers les homosexuels. Pourtant, c'est la même chose ! Lorsqu'on l'aura compris, un certain discours politique ne sera plus admis. (Applaudissements)

Mme Françoise Vergès. - Oui, il faut lutter contre la privatisation des histoires, qui nous concernent tous. Il est trop facile de s'arroger le beau rôle, et de prétendre que l'on aurait toujours été du bon côté.

Il me revient de tenter de faire la synthèse de nos travaux, et de vous faire part des remarques et questions écrites adressées par la salle. Certains d'entre vous suggèrent l'instauration d'un mois de la multiculturalité française. Beaucoup de propositions concernent l'école, l'enseignement artistique et culturel ; l'histoire de l'immigration fait partie des programmes, mais il y a encore beaucoup d'angles morts, comme les massacres de 1947 à Madagascar ou la guerre du Cameroun. M. le sénateur Antiste suggère d'établir une bibliographie des chercheurs présents, qui pourrait être publiée sur un site internet. M. Philippe Zourgane insiste sur la nécessité de croiser l'histoire de l'esclavage et celle de l'économie et de la philosophie, pour mieux en comprendre les enjeux. Mme Françoise Pujol, enseignante, propose d'introduire dans les cursus scolaires un temps de travail et de réflexion sur les conséquences de la colonisation et de la décolonisation. Mmes Nadia Bedar et Vanessa Gally souhaitent l'organisation d'un grand débat sur les Roms, qui connurent une forme d'esclavage en Roumanie et sont aujourd'hui implantés dans de nombreux Etats. M. Jean Chabal, Français des deux rives qui vécut en Algérie de 1951 à 1958, aimerait savoir comment sont recueillies les mémoires en voie d'extinction : il reste en effet des lieux de mémoire à identifier, et des pans entiers de la mémoire orale à retranscrire pour les conserver. M. Octave Cestor, conseiller municipal de Nantes, nous fait savoir que cette ville vient d'attribuer au professeur Ibrahima Thioub de l'université Anta Diop de Dakar une subvention pour réaliser un ouvrage destiné aux jeunes sur les questions qui nous occupent aujourd'hui. Mme Isabelle Gratien, petite-nièce de Félix Eboué, se demande pourquoi son grand-oncle, qui fut l'un des premiers à répondre à l'appel du 18 juin et fut gouverneur de Martinique et de Guadeloupe, est absent des manuels scolaires. M. José Pentoscrope considère qu'il faut fixer par voie législative un temps d'antenne réservé sur les chaînes publiques à l'histoire de l'esclavage et de la colonisation. Mme Catherine Coquery-Vidrovitch veut que les manuels expliquent comment la question coloniale est liée depuis le XVIe siècle à l'histoire de France dans son ensemble : sur ce point, nous sommes tous d'accord. Mme Gisèle Bourquin demande ce que l'on peut répondre à ceux qui rejettent la faute de la traite sur les rabatteurs d'esclaves africains ; elle s'interroge aussi à juste titre sur l'esclavage contemporain.

Lors de l'inauguration du mémorial de l'abolition à Nantes, nous avons justement tenté de montrer que l'histoire de l'esclavage colonial éclaire les nouvelles formes de prédation. Le propos du CPMHE n'est pas de juger ceux qui se sont rendus coupables de ces crimes, mais de comprendre comment s'est fabriqué le consentement, et comment nous consentons encore aujourd'hui à des formes contemporaines d'esclavage. Les gens du XVIIIe siècle ne voulaient-ils pas savoir que le sucre était produit par des esclaves ? Aux arguments culturels en faveur de l'esclavage s'ajoutaient des arguments économiques : on ne pouvait se passer de sucre, la fin de ce commerce aurait détruit les économies locales... Il a fallu déconstruire ces arguments. Frantz Fanon disait que plonger dans l'abîme du passé est condition et source de la liberté. On ne saurait se contenter d'un discours uniforme et affadissant. L'histoire de l'esclavage ne peut pas non plus être un tout petit chapitre dans l'histoire générale : il a duré des siècles et transformé le monde. Ces mémoires constituent une pratique sociale d'aujourd'hui. On nous accuse de ne pas regarder l'avenir, de nous complaire dans le passé, mais c'est au contraire parce que nous regardons l'avenir que nous nous tournons vers le passé. Chercheurs, artistes, associations ont tous un rôle à jouer, ainsi que le législateur. Merci encore au Sénat de nous accueillir aujourd'hui si généreusement. (Applaudissements)

M. Jean-Pierre Bel, président du Sénat. - Je ne saurais mieux dire que Mme Vergès. Je suis presque gêné de conclure cette rencontre sans avoir pu assister à toutes les interventions, bien que l'on m'en ait rapporté la teneur. C'est un plaisir et un honneur d'être parmi vous, et je salue les personnalités si compétentes et talentueuses qui sont intervenues, parmi lesquelles Lilian Thuram et Pascal Blanchard avec qui j'ai visité l'exposition « Exhibitions » au musée du Quai Branly. Cette exposition, comme nos échanges d'aujourd'hui, montrent que le racisme est une construction intellectuelle, que du XVIe au milieu du XXe siècle la différence a été mise en spectacle, et que ces exhibitions ont durablement façonné notre perception de l'altérité. Il faut travailler avec les historiens, les sociologues, les artistes, les acteurs culturels et associatifs, pour identifier et déconstruire les préjugés.

La création au Sénat d'une délégation à l'outre-mer est pour moi un sujet de fierté : les problèmes liés à ces territoires ne doivent plus être traités séparément. En déplacement dans trois départements d'outre-mer il y a quelques jours, j'ai une nouvelle fois fait l'expérience des valeurs qui animent ces territoires. Ces thématiques doivent être abordées de manière transversale : chaque commission parlementaire s'en préoccupe, et la délégation à l'outre-mer comprend des sénateurs de métropole. Six mois après sa création, son bilan est éloquent : elle s'est saisi des thèmes du chômage, de la vie chère, de la politique commune de la pêche, de la zone économique exclusive. La rencontre organisée cet après-midi a été l'occasion d'aborder des questions trop souvent négligées, liées à la mémoire et à la culture. Le combat pour la culture, disait Aimé Césaire, est « un combat contre tout ce qui opprime l'homme, contre tout ce qui écrase l'homme, contre tout ce qui humilie l'homme ». L'outre-mer a longtemps subi la doctrine de l'assimilation. Il faut aujourd'hui poursuivre l'examen et la déconstruction de l'héritage colonial, afin que nos concitoyens d'outre-mer retrouvent la fierté de leur culture. Je salue donc le travail accompli sous la présidence de Serge Larcher.

Cette première rencontre en appelle d'autres. Au cours des dix dernières années, des discours ont ravivé les blessures et suscité de faux débats sur des concepts mal formés. Il était temps que la République favorisât l'échange entre les élus et les chercheurs, artistes et citoyens qui ne se satisfont pas de la perpétuation d'une histoire partielle et figée. Il était juste qu'une telle manifestation se tînt au Sénat, où siégea Victor Schoelcher l'abolitionniste et que présida Gaston Monnerville, Guyanais descendant d'esclaves affranchis. La France a été un pays colonial, qui s'est livré à la traite négrière : cette histoire doit être intégrée à notre patrimoine historique et culturel commun. Car notre histoire ne se résume pas à celle de l'hexagone, de « nos ancêtres les Gaulois ». Comment comprendre l'histoire de l'Europe sans celle de la colonisation, l'Âge d'or espagnol sans la découverte des Amériques, l'avènement de la Cinquième République sans la guerre d'Algérie ? Comme l'écrit Antoine Prost, « si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, nous avons d'abord un devoir d'histoire ».

Il ne s'agit pas de confondre histoire et mémoire, histoire et politique, mais d'engager un dialogue pour éviter les facilités et l'instrumentalisation de l'histoire. En prélude à la journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, et parce que la commémoration ne suffit pas, il était important d'engager ici la discussion, sous l'égide du Sénat. Il faut explorer le passé, débusquer les erreurs, mettre en commun les récits pour écrire une histoire commune. Comme l'a très bien expliqué Benjamin Stora, c'est un enjeu de cohésion sociale : il ne peut y avoir de justice ni de paix sans vérité, ce qui a été accompli en Nouvelle-Calédonie depuis quinze ans le confirme. La méconnaissance de l'histoire entretient incompréhensions et amalgames.

Le rapport de la mission d'information sénatoriale sur les DOM, en 2009, avait pris la mesure du travail à accomplir ; il indiquait que la connaissance historique était « le meilleur moyen de s'affranchir de la victimisation et de la culpabilisation par héritage ». Pour éviter « le passé qui ne passe pas » - je reprends ici la belle formule appliquée par Eric Conan et Henry Rousso à une autre période douloureuse de l'histoire de France - il faut d'abord laisser les chercheurs travailler librement, dans le respect de la pluralité des points de vue. Faisant sien le souhait exprimé par des associations, des responsables politiques et le CPMHE, la mission d'information avait appelé à passer de l'incantation ou de la commémoration à l'instruction. La pédagogie est un relais indispensable pour faire mieux connaître notre passé colonial, ainsi que l'histoire et la culture des outre-mers, parties intégrantes de l'histoire et de la culture françaises. Il appartient au ministère de l'éducation nationale de définir le libellé des programmes, mais le pouvoir politique n'a pas à traiter lui-même de ces questions. Son rôle est de favoriser le dialogue, d'entendre les attentes, d'éviter les fractures. Le Parlement et les collectivités territoriales doivent y prendre leur part.

Les associations, artistes et musées ont aussi un rôle important à jouer pour diffuser les connaissances au sein de la société. Les initiatives fleurissent. A Nantes vient d'être inauguré un mémorial de l'abolition de l'esclavage : la ville, qui fut le premier port négrier français au XVIIIe siècle, après avoir longtemps détourné le regard de ce passé, a décidé de le regarder en face, de l'explorer, de l'analyser et de l'assumer. Comme l'écrit son maire Jean-Marc Ayrault, « nous avons ainsi libéré notre mémoire ». Ce matin même s'est ouvert au Quai Branly un colloque sur l'archéologie de l'esclavage colonial, qui s'est développée très récemment et apporte des éléments nouveaux sur la traite, la vie quotidienne des esclaves et le marronnage. Beaucoup d'autres initiatives ont été prises ou accompagnées par le CPMHE, créé par la loi Taubira du 31 mai 2001.

Cette rencontre n'est qu'un moment d'une discussion qui doit se poursuivre. C'est un encouragement à la création, au débat, à la communication. C'est enfin l'occasion d'exprimer clairement la volonté de ne pas biaiser par des enjeux politiques les débats sur l'histoire de la colonisation, mais d'explorer les idées et les faits.

Autour de nous, nous voyons une République métissée, produit d'une histoire complexe, où se côtoient des mémoires diverses, voire opposées. Ce sont ces mémoires qu'il faut analyser et intégrer pour préserver et renforcer l'unité nationale. Regarder le passé en face, c'est se souvenir des combats et des résistances de jadis, pour se projeter dans l'avenir, lutter contre toutes les formes contemporaines d'esclavage ou d'aliénation et construire un monde plus solidaire. Je forme donc le voeu que le travail se poursuive. (Applaudissements)