Allez au contenu, Allez à la navigation

Recherche Recherche avancée

Réunion de la délégation pour l'Union européenne du mardi 9 octobre 2007




Institutions européennes - Culture

Audition de M. Leonard Orban,
Commissaire chargé du multilinguisme1(*)

M. Hubert Haenel :

Le Président Jacques Valade, président de la commission des affaires culturelles du Sénat, et moi-même, sommes ravis de vous accueillir au Sénat. Vous êtes en charge d'un secteur complexe et important que vous connaissez bien, y compris à titre personnel, puisque que vous êtes Européen, Roumain, et que vous maîtrisez parfaitement notre langue.

M. Jacques Valade, Président de la commission des affaires culturelles :

À mon tour, je vous souhaite la bienvenue au Sénat. La commission que je préside se préoccupe des questions linguistiques de longue date. Nous admirons votre compétence linguistique qui est hélas plutôt rare chez nos compatriotes. Les Français et les francophones sont très attachés à ce que notre langue reste le ciment de nations diverses, même si nous sommes conscients de l'évolution du monde, des pressions multiculturelles et de la prééminence de l'anglais, notamment dans le domaine économique et scientifique. Ce soir même, le Sénat débat de la transposition du protocole de Londres sur les brevets et la question linguistique, qui transcende les clivages politiques et figure parmi les préoccupations des sénateurs. Votre intervention au Sénat est donc tout à fait importante.

M. Leonard Orban :

C'est un grand honneur pour moi de me présenter devant vous. Je vous remercie de cette invitation. L'Union compte vingt-sept États membres et vingt-trois langues officielles sans compter les langues régionales et minoritaires. Toutes n'ont pas le même rayonnement, mais toutes ont la même légitimité et une égale dignité. La langue parlée par une personne fait partie intégrante de son identité et est l'expression directe de sa culture.

La diversité des langues ne doit pas être perçue comme un obstacle à la construction européenne mais comme un droit du citoyen et une richesse collective. Permettez-moi tout d'abord de vous dire que j'apprécie la position de la France qui plaide en faveur du principe de l'égalité de toutes les langues de l'Union européenne. La politique du multilinguisme a connu une accélération notable au cours des dernières années, notamment sous l'impulsion du Président Barroso. Cette évolution a même été renforcée avec la création, en janvier 2007, d'un portefeuille spécifique consacré au multilinguisme.

En février 2007, j'ai présenté au Parlement européen les lignes directrices de mon action. Nous ne partons pas de rien. Le Conseil européen de Barcelone de 2002 avait fixé pour objectif que chaque citoyen apprenne au moins deux langues étrangères. Dans cette perspective, la Commission a lancé un plan d'action pour l'apprentissage des langues et la diversité linguistique. L'idée est d'avoir un apprentissage tout au long de la vie. Le rapport sur la mise en oeuvre de ce plan d'action vient d'être publié. La France a été très coopérative avec la Commission dans ce travail et la réforme de son système éducatif a permis de donner plus de place aux langues étrangères. L'expérience française figure parmi les bonnes pratiques recensées par la Commission. L'idée maîtresse du programme « éducation et formation tout au long de la vie » est d'encourager l'apprentissage des langues dès la petite enfance, puis pendant les études et tout au long de la vie d'adulte.

Cet apprentissage, utile sur le plan culturel, est également utile sur le plan économique. Il permet d'accroître la mobilité des travailleurs et est un moyen d'augmenter la compétitivité des entreprises. Le rapport montre que des opportunités commerciales ont été inexploitées en raison de barrières linguistiques. J'ai récemment organisé une conférence intitulée « Les langues font nos affaires ». La conclusion est qu'il ne suffit pas de maîtriser l'anglais. La connaissance d'autres langues est indispensable, notamment dans les nouveaux États membres. J'ai également créé un forum pour les entreprises et installé un groupe d'intellectuels présidé par le franco-libanais Amin Maalouf chargé de définir la contribution du multilinguisme à l'année européenne du dialogue interculturel en 2008.

La journée européenne des langues vise à sensibiliser les citoyens à l'apprentissage des langues. L'opération existe depuis 2001. Je suis heureux de noter que, lors de la dernière célébration de cette journée, le 26 septembre 2007, le cyber-trophée des langues a été attribué au Sénat français pour son site Internet qui a été traduit en anglais, en allemand, en italien, en espagnol, en portugais, et même en arabe et en chinois. Je n'oublie pas non plus de rendre hommage à l'Assemblée nationale qui développe également un site multilingues.

Une conférence interministérielle sera organisée en 2008 pour préparer les actions dans ce domaine. Une consultation citoyenne est d'ores et déjà ouverte sur Internet concernant l'avenir des langues en Europe. J'ai l'intention de présenter pendant la présidence française de l'Union une nouvelle stratégie sur le multilinguisme dans l'Union européenne en insistant sur la complémentarité avec les autres politiques communautaires : politique culturelle, emploi, cohésion sociale. La présidence française sera une opportunité pour renforcer la coopération entre la France et la Commission.

Il est difficile d'être exhaustif sur un tel sujet, mais j'espère vous avoir donné une image fidèle des efforts de la Commission. Pour reprendre le mot de Stendhal, « le premier instrument du génie d'un peuple, c'est sa langue ». Je connais les efforts de la France pour préserver la place du français, mais, en tant que commissaire européen chargé du multilinguisme, il ne m'appartient pas de prendre position en faveur de telle ou telle langue. Je tiens à vous assurer de mon soutien aux autorités françaises pour leurs efforts en faveur du multilinguisme.

M. Hubert Haenel :

Merci pour le mot de Stendhal. Je rappelle à cette occasion le projet de devise de l'Union européenne : « unis dans la diversité ». Or la diversité, c'est aussi la diversité culturelle et la diversité linguistique. Quel est le sort des langues régionales ?

M. Simon Sutour :

Votre exposé était très intéressant, mais vous ne parlez que des langues officielles de l'Union européenne. Or, certaines langues ont un statut spécial, tel que le catalan, et il existe d'autres langues, telles que l'occitan, qui sont davantage parlées que certaines langues officielles. Quelles initiatives comptez-vous prendre dans ce domaine ?

M. Louis Duvernois :

Nous avons besoin d'une politique de multilinguisme cohérente. Je comprends votre souci d'équité qui consiste à ne pas privilégier une langue sur une autre. Mais quelle est votre appréciation du travail réalisé par des organisations internationales telles que l'organisation internationale de la francophonie ?

Mme Monique Papon :

Selon un dicton, « qui ne parle qu'une langue ne vit qu'une fois ». Chacun reconnaît que les Français ont des difficultés dans l'apprentissage des langues. Voulez-vous nous donner une liste de bonnes pratiques et d'idées neuves qui seraient utiles dans notre pays ?

M. Leonard Orban :

Concernant les langues régionales, la Commission défend non seulement les langues officielles, mais aussi les langues parlées qui, toutes, expriment la diversité linguistique. L'Union européenne compte en tout plus de soixante langues. Pour la première fois, en 2007, le programme « éducation et formation tout au long de la vie » a été ouvert à toutes les langues.

Pour le catalan, le basque et le galicien, parlés en Espagne, le principe est identique à celui des langues officielles : chaque citoyen doit pouvoir s'adresser aux principales institutions européennes (Parlement européen, Commission, Conseil) dans sa propre langue. Les coûts sont couverts par le gouvernement espagnol.

Pour la promotion du français, je rappelle que ce n'est pas la tâche de la Commission de privilégier telle ou telle langue. En revanche, je considère que le français a déjà une place privilégiée en Europe. C'est l'une des trois langues de travail de la Commission et c'est la langue de délibération de la Cour de justice européenne. Le français est très bien défendu au sein des institutions communautaires, mais le gouvernement français pourrait prendre davantage d'initiatives pour développer des formations attractives. La France a organisé des séances d'apprentissage du français pour les commissaires. C'était une excellente idée. Il faudrait la dupliquer pour les fonctionnaires européens. Beaucoup de personnels des nouveaux États membres arrivent avec une connaissance de l'anglais, mais sont déterminés à apprendre le français dès qu'ils le pourront.

Pour les bonnes pratiques, je dois vous rappeler que je suis satisfait des initiatives prises par la France. Quelles sont les autres idées ? Apprendre une langue le plus jeune possible, continuer le plus longtemps possible, et trouver des méthodes d'apprentissage attractives. La Commission a rassemblé dans un livre une liste de trente actions financées par l'Union européenne qui peuvent être considérées comme des réussites. L'une des mesures consisterait aussi à développer le sous-titrage de films. Je vais vous envoyer ce livre.

M. Jacques Valade :

La commission des affaires culturelles s'est beaucoup intéressée au sous-titrage, qui est un acte d'ouverture, mais qui peut être aussi un acte de solidarité avec des populations telles que les malentendants. Concrètement, entre commissaires, quelle est la langue dominante ?

M. Leonard Orban :

Les réunions entre commissaires se font principalement en anglais, mais il existe sept ou huit commissaires qui parlent français. L'interprétation est assurée dans les trois langues. L'usage d'une langue dépend des capacités personnelles de chaque commissaire. Quand je parle de la place privilégiée du français, je pense aussi au fait que pratiquement tous les documents de la Commission sont en français. C'est le cas de tous les documents officiels. C'est pratiquement le cas de tous les travaux préparatoires. Les cas de documents en une seule langue sont très rares.

M. Jacques Legendre :

Je me réjouis de cette audition. Je m'intéresse également à ce sujet au sein de l'Assemblée du Conseil de l'Europe. D'une part, je souhaiterais que la Commission fasse davantage d'efforts pour améliorer l'affichage dans ses bâtiments en français. D'autre part, il est souvent rappelé que le multilinguisme a un coût ; que répondez-vous à cet argument ? Pour ma part, je pense que prêter trop d'attention à l'argument financier conduirait à revenir à une langue dominante et serait contraire à l'esprit de la diversité linguistique de l'Union européenne.

M. Leonard Orban :

Concernant l'affichage, je suis bien conscient des difficultés, mais il est extrêmement difficile d'assurer un affichage dans toutes les langues officielles. Dernièrement, lors de la journée européenne des langues, le panneau d'information était affiché en vingt-deux langues. Il en manquait une, le roumain ! Pour des raisons pratiques, il très difficile d'avoir un affichage complet. Le choix est l'affichage dans la langue du pays hôte (en l'espèce, en Belgique, le français et le néerlandais) et l'anglais. On peut relever que les commissaires font un effort pour communiquer dans toutes les langues de l'Union puisque la plupart des commissaires ont leur site Internet dans toutes les langues de l'Union.

Quant à l'argument du coût, il est éminemment critiquable. Le multilinguisme est un droit démocratique. Défendre la diversité linguistique, c'est défendre le droit de chaque individu. Il ne faut pas oublier que la moitié des citoyens européens parlent seulement leur langue maternelle et que la diversité linguistique est donc indispensable au fonctionnement démocratique de l'Union. Le coût de la diversité linguistique a été estimé à 2,50 euros par citoyen et par an.

M. Jacques Valade :

Je vous remercie de ces informations. Je trouve que la réponse au défi linguistique se trouve dans votre curriculum vitae dans lequel vous distinguez le roumain, langue maternelle ; le français et l'anglais, langues de travail ; l'espagnol et l'italien en connaissance passive. Cette hiérarchie de connaissances est sans doute l'une des voies de la diversité linguistique de l'Europe.


* Cette réunion s'est tenue en commun avec la commission des affaires culturelles.