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Réunion de la délégation pour l'Union européenne du mercredi 21 février 2007




Institutions européennes

Audition de M. Péter Medgyessy, ancien Premier ministre, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire
de la République hongroise1(*)

M. Robert del Picchia :

Nous vous remercions d'avoir bien voulu accepter de participer à cette réunion qui rassemble la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées et la délégation pour l'Union européenne du Sénat.

Je rappelle brièvement votre parcours : vous avez fait carrière dans l'administration du ministère des finances de votre pays, avant d'en prendre la direction puis, en tant qu'adjoint du Premier ministre, vous avez oeuvré à l'instauration d'une économie de marché en Hongrie. Vous avez ensuite travaillé dans le secteur bancaire et financier, avant de devenir Premier ministre de 2002 à 2004, et, depuis cette date, vous êtes ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République hongroise.

Nous souhaiterions que vous puissiez aborder plusieurs thèmes au cours de votre audition. Le premier thème est celui de l'avenir de l'Union européenne vu de Hongrie, après les référendums négatifs en France et aux Pays-Bas, alors même que votre pays a été le deuxième, après la Lituanie, à ratifier le traité constitutionnel. Vous pourrez à cette occasion nous dire quel bilan vous tirez de l'élargissement. Le deuxième thème concerne la situation intérieure de votre pays. Enfin, le troisième thème est économique : un rapport récent de notre collègue Philippe Marini, rapporteur général de la commission des finances, dresse un bilan préoccupant de l'économie hongroise, notamment en termes de déficit et d'endettement, situation difficile qui a conduit votre gouvernement à repousser l'hypothèse d'une entrée dans l'euro à 2013. Depuis 2006, le gouvernement hongrois applique une politique de rigueur et mène des réformes structurelles : celles-ci pourraient-elles conduire, comme s'interroge notre collègue Philippe Marini, à un « coup de fatigue post-adhésion » ?

M. Péter Medgyessy :

Je suis très honoré d'avoir été convié à m'exprimer devant des représentants de la Haute Assemblée ; il s'agit d'une occasion assez rare pour un responsable politique d'Europe centrale. Cette audition est d'autant plus importante qu'elle intervient avant les élections présidentielles françaises, et pratiquement en période de campagne électorale. La Hongrie attend d'ailleurs beaucoup d'une élection qui pourra désigner pour la première fois un président de la République française né après la seconde guerre mondiale. Ce sera un changement de génération, mais aussi de mentalité. En effet, nous attendons de la France qu'elle redevienne une force motrice de l'Europe et que les responsables politiques français deviennent les animateurs de la « nouvelle Europe ». Je sais que cette expression a été mal utilisée dans le passé, mais elle signifie pour moi l'ampleur des nouveaux défis à accomplir ensemble.

Nous avons besoin d'une Europe forte pour contribuer à l'équilibre mondial. L'Europe s'est affaiblie dans les années passées, alors que les États-Unis se sont montrés flexibles, mobiles, dynamiques dans les domaines de la recherche, des technologies ou de la formation. Ils sont véritablement une superpuissance. L'Asie fait également preuve d'une vision de long terme, d'un énorme dynamisme, d'une forte discipline et elle bénéficie d'avantages comparatifs grâce à ses charges sociales et salariales très basses. L'Europe n'a pas fait d'efforts suffisants ne serait-ce que pour conserver sa position dans la concurrence mondiale : elle a perdu en compétitivité et en dynamisme. Nous sommes fiers des valeurs européennes, ces valeurs sont des facteurs d'intégration, mais l'Europe a aussi besoin d'un plus grand élan.

Pour la question de l'élargissement, je dirais que c'est un succès, mais que nous n'avons pas fait suffisamment d'efforts sur l'approfondissement. L'élargissement est une « success story » même si l'Europe n'est plus le club restreint et élégant qui faisait autrefois son charme. Les nouveaux États membres, dont la croissance est deux fois et demie plus forte que celle des anciens États membres, donnent un certain dynamisme à l'Europe. Ils offrent des opportunités nouvelles d'investissement, favorisent la concurrence dans les services et d'autres domaines. Ils montrent l'exemple par leur capacité à accepter des changements profonds, et parfois douloureux.

En ce qui concerne les déplacements de main d'oeuvre d'Europe centrale et de l'Est vers les anciens États membres, je tiens à souligner que le nombre de migrants est bien inférieur à celui attendu, même si certains pays comme la Grande-Bretagne ont accueilli beaucoup d'immigrés polonais. Surtout, les migrations sont un risque pour les pays d'origine, car ce sont les personnes les plus qualifiées qui partent, alors même que nos pays avaient assumé le coût de leur formation. Les peurs liées à l'élargissement ne sont pas toutes justifiées. Par exemple, les délocalisations ont commencé au début des années 1990, bien avant l'entrée de nos pays dans l'Union européenne. Quand les salaires ont commencé à augmenter, les investisseurs en Hongrie sont d'ailleurs partis plus loin, en Slovaquie, en Roumanie, en Bulgarie et même en Chine, en Inde ou au Vietnam. Quelle a été la réaction hongroise ? Nous avons tout fait pour accroître notre valeur ajoutée, pour donner de nouvelles incitations à la recherche-développement. Par exemple, nous avons convaincu « Audi » de créer un centre de recherche pour les moteurs diesel. L'élargissement est donc un succès, mais il convient de passer désormais à l'approfondissement.

Pour l'avenir de l'Europe, je plaiderais pour une approche pragmatique à court terme et visionnaire à long terme. Le traité constitutionnel pouvait être jugé de manière positive ou négative, mais il n'apportait pas une vision de long terme pour l'Union européenne. Par ailleurs, toutes les élites politiques sont obligées de tenir compte de l'échec de la ratification du traité constitutionnel, dont les causes sont beaucoup plus profondes qu'on veut bien le dire. Il faut pour l'Europe un programme minimal qui permette un cadre normal de fonctionnement pour une Union élargie à vingt-sept pays. Il ne s'agit donc pas d'adopter une Constitution, mais de privilégier une approche pragmatique en adoptant un traité qui permette de faire fonctionner l'Europe. On parle beaucoup de la déclaration de Berlin sur le 50ème anniversaire de la construction européenne, mais je crains une déclaration solennelle, avec de belles phrases pour se féliciter de tout ce qui a pu être réalisé, mais sans vision d'avenir. L'important n'est pas de se réjouir du passé, mais d'envisager de profonds changements pour l'avenir ; c'est ce que les peuples attendent. Je ne crois pas que l'opinion publique soit contre l'Europe, mais contre son mode de fonctionnement actuel.

Pour les dispositions d'un futur traité, je serais favorable à un président de la Commission responsable directement devant le Parlement européen et nommé par lui, les membres de la Commission étant choisis librement par ce président. Je souhaiterais également revoir la règle d'un commissaire par pays car je pense que l'Europe a besoin d'une Commission fonctionnelle et donc plus ramassée. Il faudrait aussi réduire la bureaucratie européenne, ce qui serait envisageable avec un nombre moins élevé de commissaires européens, car chacun souhaite logiquement disposer au minimum d'une direction générale. Aujourd'hui, l'Europe manque de flexibilité, ses décisions sont trop lentes. Enfin, les décisions devraient être prises à la majorité qualifiée, car sinon il y aura toujours un pays qui bloquera le processus.

Mais les politiques et les institutions ne peuvent être séparées, et je souhaite aussi une politique étrangère commune ainsi qu'une force militaire sous direction européenne. Par ailleurs, je soulignerais l'importance des coopérations renforcées. Il est risqué de le dire pour un pays d'Europe centrale, de petite taille, qui risquerait d'être exclu de tels mécanismes. Mais je suis favorable à de telles coopérations avec de vrais critères incontestables, comme c'est le cas pour l'euro. Ceux qui sont capables de remplir les critères vont plus vite ; les autres s'efforcent de les rejoindre. Il faut des coopérations renforcées ouvertes et flexibles.

L'Europe centrale et la Hongrie ont atteint un certain niveau de développement, et elles doivent désormais passer à une nouvelle étape. Les premiers objectifs, comme l'instauration d'une démocratie parlementaire, l'économie de marché et l'intégration euro-atlantique ont été atteints. Mais les changements économiques ont exigé beaucoup de sacrifices. Les différences de niveau de vie entre l'Europe des Quinze et les nouveaux États membres étaient bien supérieures aux écarts qui existaient lors des adhésions précédentes, la situation économique mondiale n'était guère florissante, et la solidarité de l'Union européenne a été relativement limitée lors de l'adhésion des nouveaux États d'Europe du centre et de l'Est.

Il est vrai qu'une certaine fatigue s'est manifestée, dans ce contexte, après l'adhésion, et elle s'est traduite par des poussées de nationalisme, de populisme, et d'euroscepticisme, même si l'on constate aussi ces phénomènes dans les anciens États membres. Les attentes étaient trop grandes : les élites politiques n'ont pas été assez sincères sur ce que pouvait apporter l'Europe. Le décalage a donc été grand entre les sacrifices et les résultats. Par ailleurs, certains pays ont déçu, y compris bien sûr la France et les Pays-Bas dont le « non » à la Constitution européenne est apparu choquant pour certains de mes compatriotes.

Face aux défis posés à l'Europe, il existe une solution difficile, celle de la modernisation, avec les sacrifices qu'elle impose, et une solution à proscrire, celle du repli sur soi et du nationalisme. La Hongrie a clairement fait le choix de la modernisation avec de grandes réformes dans les systèmes de solidarité (santé, pensions, administration publique, éducation) qui ont touché toutes les couches de la société dans leur manière de vivre. Il y a donc eu une forte opposition, des manifestations, et même une résistance à la fermeture d'écoles ou d'hôpitaux par exemple.

Trois éléments ont joué au même moment pour dégrader la situation politique du pays à l'automne 2006 : le lancement des premières réformes, les restrictions budgétaires liées à l'ampleur du déficit public, enfin le discours malheureux du Premier ministre. Le contenu du discours était bon car il s'agissait de convaincre les membres socialistes de la coalition d'accepter des réformes très importantes pour l'avenir du pays, mais le ton, qui était choquant et exagéré, n'était pas adéquat. Le style n'était pas digne d'un homme d'État. J'accepte donc que l'opposition se soit emparée de ce sujet, mais au lieu de débattre dans le Parlement, elle a poussé la population à descendre dans les rues, en faisant le jeu des groupes extrémistes qui existent en Hongrie comme partout en Europe, et qui ont proféré des slogans antisémites et nationalistes lors de ces manifestations. Ces évènements sont connus, car ils ont été largement diffusés par les médias. Aujourd'hui, la situation est apaisée, les mesures de restriction budgétaire ont été votées par le Parlement ainsi que des hausses d'impôts, les réformes économiques se poursuivent. Les premiers résultats sont encourageants et salués par la Commission européenne ainsi que par les analystes bancaires internationaux. Les évènements de l'automne 2006 n'étaient pas une crise du modèle choisi par la Hongrie, puisque les investissements étrangers continuent d'y affluer, soit 4,5 milliards d'euros par an, ce qui est remarquable pour un pays de 10 millions d'habitants seulement. Les investisseurs apprécient la stabilité et les perspectives offertes par mon pays. Mais il est plus rapide d'accéder à la démocratie que d'apprendre à l'exercer : les évènements passés nous auront donné une expérience supplémentaire.

M. Hubert Haenel :

Je vous remercie chaleureusement des propos que vous avez tenus, en introduction de votre discours, sur la France qui doit redevenir un moteur de la construction européenne et même un animateur de la nouvelle Europe. Que l'on ne confonde pas cette expression avec celle utilisée par l'ancien ministre américain à la défense, Donald Rumsfeld : pour moi, la nouvelle Europe, ce n'est pas un clivage entre les anciens et les modernes, c'est l'Europe telle qu'elle existe aujourd'hui, celle comprenant vingt-sept États membres, une Europe géographique et culturelle enfin réunifiée.

Quand vous avez parlé de l'Union européenne, vous avez parlé de pragmatisme et de vision : mon sentiment est que nous n'avons ni l'un ni l'autre. Les Français n'ont pas dit « non » à l'Union européenne en tant que telle, mais à son mode de fonctionnement actuel. Il faudra trouver une issue à la question institutionnelle dans les deux ans qui viennent. Je voudrais vous poser trois questions : comment percevez-vous l'avenir des pays des Balkans ? Quelle peut être la place de la Turquie en Europe ? Vous avez parlé de démocratie, cité le Parlement européen, mais quel rôle donneriez-vous aux parlements nationaux ? Enfin, je souligne que je suis en parfait accord avec vous sur la nécessité de faire des coopérations renforcées.

M. Jean Bizet :

En introduction, notre collègue Robert del Picchia a rappelé que la Hongrie pensait pouvoir entrer dans l'Eurogroupe en 2013. Vous connaissez certainement les polémiques actuelles, notamment en France, sur le statut de la Banque centrale européenne. Qu'en pensez-vous ?

M. Pierre Bernard-Reymond :

J'ai deux questions à vous poser. La première question concerne l'approfondissement. Vous avez préconisé la méthode des coopérations renforcées. Ne pensez-vous pas que cet outil n'est pas assez opérationnel ? Les États qui partagent l'idée d'une « Europe puissance » plutôt que l'idée d'une « Europe espace » ne devraient-ils pas se réunir, plutôt que de participer à des « appels d'offres » sur des thèmes variés ? La seconde question porte sur le budget : pour réduire le déficit budgétaire, vous avez fait le choix d'agir sur les recettes et d'accroître les impôts. D'autres pays, comme le Canada, ont fait des choix inverses aux vôtres. Que pensez-vous de ces solutions alternatives ?

M. Robert Bret :

Entre l'attrait des autres pays de l'Union européenne, qui offrent des salaires plus élevés que ceux pratiqués en Hongrie et qui font l'économie des frais de formation, et la concurrence à bas coûts des pays d'Asie, comment voyez-vous l'avenir de votre pays ? Pourriez-vous être plus précis sur ce que serait une « approche minimale » européenne sur le plan économique et social ?

M. Péter Medgyessy :

Il faut bien distinguer les Balkans et la Turquie. La Turquie est une immense Nation, fière, qu'il faut traiter avec le plus grand respect et la plus grande honnêteté. Il faut lui dire clairement que le moment n'est pas venu de l'accueillir au sein de l'Union européenne. Je ne pense pas qu'il faille choisir une politique de « petits pas » en la matière ; il faut être sincère avec nos partenaires turcs. Pour les pays des Balkans, la situation est plus complexe. Je suis convaincu que la Croatie remplit tous les critères d'adhésion, au même titre que la Bulgarie, la Roumanie ou la Hongrie. La décision de la faire entrer dans l'Union européenne est désormais une question politique, qui doit être tranchée. Les autres pays des Balkans sont dans une situation différente : il faut leur donner une perspective d'adhésion, mais leur dire clairement que cela ne se fera pas dans les trois ans qui viennent.

Pour les coopérations renforcées, on utilise souvent des expressions comme « les cercles » ou « l'Europe à plusieurs vitesses » ; pour moi l'expression de « cercles » est la pire, car ce que je souhaite, c'est un processus ouvert et transparent, avec des critères définis à l'avance. Évidemment, il ne s'agit pas d'avoir une multitude de coopérations renforcées, mais certaines coopérations ciblées. Cela paraît logique lorsque l'on compte vingt-sept États membres qui ne sont pas tous au même niveau.

Pour les parlements nationaux, c'est une question très importante. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le Parlement européen peut remplacer les parlements nationaux, même si, à terme, je suis plutôt favorable à passer du système européen actuel à une confédération d'États, puis à une fédération. En l'état actuel de la construction européenne,  les parlements nationaux doivent jouer tout leur rôle compte tenu de leurs compétences.

Sur la Banque centrale européenne, je rappellerais que j'ai longuement travaillé pour le ministère des finances de mon pays, et que je l'ai dirigé. Je suis favorable à une banque centrale européenne indépendante qui puisse faire contrepoids au pouvoir budgétaire des États membres.

Sur les hausses d'impôts, je conviens que cette solution n'est pas enthousiasmante. J'ai d'ailleurs baissé les impôts quand j'étais ministre des finances. Mais, avec un déficit budgétaire de 9,9 % du produit intérieur brut, nous n'avions pas d'autre choix pour obtenir des résultats immédiats et rapides. Il est toutefois très important de mener parallèlement une politique de diminution de la dépense qui permettra plus tard de baisser les impôts.

La Hongrie est entrée dans l'Union européenne en raison de ses politiques et non de ses institutions, mais les deux aspects sont liés. Je ne crois pas à l'Union européenne comme rempart contre la concurrence des États-Unis et de l'Asie, je pense qu'il faut être assez fort pour accepter la concurrence.

M. Josselin de Rohan :

Si j'ai bien compris vos propos, vous êtes favorable à un nouveau traité européen, mais les modifications que vous proposez risquent d'entraîner une réallocation des rôles entre la Commission et le Conseil. Pensez-vous que la Grande-Bretagne se ralliera à de telles propositions ? Ne pensez-vous pas que vos propositions entraîneraient un conflit de légitimité entre une Commission européenne élue par le Parlement européen et le Conseil des ministres ? En France, nous avons le sentiment que la Commission européenne s'occupe de tout, et que davantage de subsidiarité serait bienvenu.

M. Péter Medgyessy :

Pour le « mini-traité », même ceux qui utilisaient ce terme ne le font plus. Il faut être pragmatique en adoptant un traité qui permette à l'Union européenne de fonctionner normalement. Par ailleurs, je suis préoccupé par le probable changement de premier ministre en Grande-Bretagne et les conséquences que cela pourra avoir sur l'Union européenne. Pour l'équilibre entre la Commission européenne et le Conseil, il est difficile de répondre. Si l'on a pour perspective, comme moi, une confédération puis, à long terme, une fédération, il faut accepter d'accorder un poids plus important à la Commission.


* 1Cette réunion est en commun avec la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées.