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Sommaire Suite

LE NIGERIA :
UN PARTENARIAT BIEN COMPRIS

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COMPTE RENDU DE LA VISITE AU NIGERIA
D'UNE DÉLÉGATION DU GROUPE SÉNATORIAL D'AMITIÉ
FRANCE-AFRIQUE DE L'OUEST



DU 4 AU 10 OCTOBRE 1999

SOMMAIRE

LE NIGERIA : UN PARTENARIAT BIEN COMPRIS

COMPOSITION DE LA DÉLÉGATION SÉNATORIALE

M. Jacques LEGENDRE (Groupe du Rassemblement pour la République), Sénateur du Nord,

Président du Groupe Sénatorial d'Amitié France-Afrique de l'Ouest.

M. Bernard BARRAUX (Groupe de l'Union Centriste), Sénateur de l'Allier.

M. Hubert DURAND-CHASTEL (Réunion administrative des sénateurs ne figurant sur la liste d'aucun groupe), Sénateur représentant les Français établis hors de France.

M. Yann GAILLARD (apparenté au Groupe du Rassemblement Pour la République), Sénateur de l'Aube.

M. Bernard PIRAS (Groupe Socialiste), Sénateur de la Drôme.

M. François TRUCY (Groupe des Républicains et Indépendants), Sénateur du Var.

La délégation était accompagnée par Mme Nathalie DELAPALME, administrateur des services du Sénat, secrétaire exécutif du Groupe Sénatorial d'Amitié France-Afrique de l'Ouest.

PROGRAMME DE LA DÉLÉGATION

Lundi 4 octobre

- 10 h 20 : départ Paris-Roissy

- 17 h 30 (locales, - 1 h) : accueil par M. Philippe Peltier, Ambassadeur de France au Nigeria

- 18 h 30 : réunion de travail avec l'ensemble des chefs de service de l'ambassade

- 20 h 30 : dîner à l'ambassade avec les chefs de service

Mardi 5 octobre

- 09 h 00 : visite de la section consulaire de la Chancellerie

- 10 h 00 : Chancellerie - réunion sur la sécurité dans la région du delta

- Déjeuner : Chambre de commerce franco-nigériane

- 15 h 30 : visite du Lycée français de Lagos

- 17 h 00 : visite du Musée national de Lagos

- 18 h 30 : réception de la communauté française

- 20 h 30 : dîner avec les conseillers du commerce extérieur

Mercredi 6 octobre

- 06 h 30 : départ en avion pour Kano (nord)

- 10 h 30 : arrivée à Kano et départ pour le chantier BEC d'Hadeja : 2 h 30 de route

- 13 h 00 : 14 h 00 : visite du projet

- 14 h 00 : 16 h 30 : retour sur Kano

- 17 h 00 : audience de l'émir de Kano

- 18 h 00 : Ecole française de Kano

- 18 h 30 : Alliance française de Kano

- 19 h 30 : réception de la communauté française au consulat de Kano

Jeudi 7 octobre

- 08 h 00 : départ en avion pour Abuja

- 10 h 00 : visite de l'Ecole française d'Abuja

- 11 h 00 : entretien officiel avec les Présidents de groupes et de commissions du Sénat

- 11 h 30 : réunion de travail au Sénat

- 13 h 00 : déjeuner avec les sénateurs

- 15 h 00 - 18 h 00 : - audience du secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères

- audience du ministre de la Coopération et de l'Intégration

- audience du ministre chargé de l'Education

- 18 h 30 : réception de la communauté française d'Abuja

- 20 h 00 : dîner à l'invitation du Président du Sénat

Vendredi 8 octobre

- 07 h 00 : départ en avion pour Lagos

- 10 h 00 : visite d'un atelier d'art contemporain

- 11 h 00 : visite du Centre culturel français

- 13 h 00 : déjeuner à l'ambassade avec les responsables de l'action culturelle et francophone

- 15 h 00 : réunion de bilan

- 18 h 00 : conférence de presse

- 18 h 30 : départ pour l'aéroport de Lagos

- 22 h 30 : départ pour Paris-Roissy

La délégation sénatoriale tient à exprimer sa plus vive gratitude à Son Excellence M. Philippe Peltier, Ambassadeur de France au Nigeria, ainsi qu'à l'ensemble de ses collaborateurs, tout particulièrement Vincent Süssfeld -à qui a notamment incombé l'organisation pratique de cette mission- pour leur concours précieux qui a permis le déroulement parfait et instructif des travaux de la délégation.

I.- LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE DU NIGERIA : UN CONGLOMÉRAT ARTIFICIEL ET HÉTÉROGÈNE, MAIS INCONTESTABLEMENT PUISSANT

A l'aube de l'an 2000, la Fédération nigériane constitue une entité artificielle, résultat hétérogène des décisions du colonisateur britannique. Elle recouvre des territoires fortement contrastés et regroupe des ethnies culturellement antagonistes et historiquement rivales, dont les dissensions sont aujourd'hui avivées par des tensions sociales et religieuses renforcées.

Dix ans à peine après l'Indépendance de 1960, la découverte de ressources pétrolières considérables a profondément modifié la structure économique, sociale et politique d'un Etat récent et non encore consolidé, et fait du Nigeria un " partenaire incontournable " des économies développées.

En quarante années d'existence, l'Etat nigérian aura connu trente années de régimes militaires divers, une dizaine de coups d'Etat, une demi-douzaine de transitions interrompues vers la démocratie, neuf années de gouvernement civil, et trois républiques désormais défuntes. La quatrième vient de voir le jour, avec l'élection, en février 1999, d'Olusegun Obasanjo, général à la retraite.

Campé sur un carrefour géographique stratégique, regroupant le cinquième de la population du continent africain, 6ème producteur mondial de pétrole, le Nigeria constitue néanmoins désormais, malgré une instabilité consubstantielle, une des toutes premières puissances du sous-continent africain.

A.- LE NIGERIA : UN CONGLOMÉRAT INVENTÉ PAR LE COLONISATEUR BRITANNIQUE

I.- Une mosaïque ethnique

L'analyse de l'évolution historique de ce qui constitue aujourd'hui, à l'aube de l'an 2000, la République Fédérale du Nigeria, témoigne d'une complexité considérable, en fait d'une remarquable hétérogénéité. Rien ne prédestinait à faire vivre ensemble les différents groupes ethniques et socioculturels qui composent aujourd'hui cet Etat, si ce n'est, initialement, la volonté du colonisateur britannique.

Les premières traces de civilisation en Afrique subsaharienne ont été retrouvées à Nok au nord du confluent du Niger et de la Benoué, dans le Nigeria central. Certains spécialistes estiment que la culture Nok s'est développée depuis la seconde moitié du premier millénaire avant J-C jusqu'au second siècle de notre ère et qu'elle représente " la souche ancestrale dont provient, pour une grande part, la tradition sculpturale de l'ouest africain " 1(*).

La délimitation géographique tracée par le " Y " que forment le fleuve Niger et son confluent la Benoué en direction du Cameroun, permet, de façon grossière, de distinguer les trois principaux groupes ethniques d'un Etat qui en compte au total environ deux cents cinquante2(*) : les Haoussas-Fulanis au nord, qui représentent aujourd'hui environ 40 à 45 % de la population, les Yoroubas au sud-ouest -environ 20 à 25 % de la population- et les Ibos au sud-est -de 10 à 15 % de la population. Le tiers restant de la population est constitué de minorités multiples, les principales étant les Kanouris, les Noupés et les Tivs au nord, les Efiks, les Ijaws, les Itsekiris et les Ibidios dans le sud-est.

En réalité, la plupart des spécialistes s'accordent aujourd'hui à considérer que ces " petites ethnies " forment de facto un quatrième " bloc ", très hétérogène, mais aussi très influent, car notamment très représenté au sein de l'armée et des Etats pétroliers du sud, et particulièrement habile à nouer des alliances complexes et variables.

a.- Au nord : la société haoussa-fulani à dominante islamique

Enracinement de l'islam dès le XVème siècle

L'histoire des Etats haoussas, qui occupaient le nord-est de l'actuel Nigeria, est connue depuis le XIème siècle.

L'introduction de l'islam dans les régions du nord remonte au IXème siècle. Considérablement renforcé par le développement du commerce avec les pays arabes à partir du XVème siècle, l'islam a fortement consolidé les structures déjà en place dans les cités-Etats haoussas tournées vers le commerce transsaharien. Le califat de Sokoto, en particulier, constitue depuis cette époque une entité politique affirmée et homogène, sur laquelle les colonisateurs britanniques choisiront de s'appuyer en la confortant encore davantage.

La prédominance commerciale de la grande ville caravanière de Kano atteint son apogée à la fin du XVème siècle. Dès le début du XVIème siècle, la ville de Katsina, qui rivalise pour la domination du commerce en pays haoussa, est également un centre réputé d'études islamiques. Les deux cités constituent alors d'importants marchés d'esclaves à destination du monde arabe.

La " guerre sainte " (djihad) d'Usman dan Fodio au début du XIXème siècle

Premiers peuples islamisés d'Afrique Noire, les Peuls (Fulanis au Nigeria) mènent, à partir de 1804, sous la conduite de Usman dan Fodio, un djihad victorieux contre l'islam impie des rois haoussas décadents. Ils structurent alors définitivement sous hégémonie peule les royaumes haoussas transformés en émirats, sous la règle des deux califats de Sokoto (à l'ouest) et de Gwandu (à l'est). En 1830, tout le nord du Nigeria -à l'exception de l'Empire du Bornou3(*)- est régi par un système uniforme de gouvernement. Son unité ne se fonde pas sur la contrainte mais sur une obédience politique et religieuse unanime au Shehu, le Commandeur des croyants, installé à Sokoto. Au terminus des routes caravanières du Sahara et de Tombouctou, Kano confirme, pour sa part, son statut de capitale économique.

Une homogénéité relativement forte construite par la religion musulmane

Avec des nuances, il semble que Peuls et Haoussas se soient désormais presque harmonieusement mélangés, autour de la religion musulmane peule, et de la langue, des institutions et des coutumes haoussas.

Seules les zones les plus septentrionales et l'ancien sultanat du Bornou, adversaires traditionnels des " djihadistes " et premières victimes des négriers musulmans, refusèrent toujours toute islamisation. Le nord reste ainsi parsemé de poches christianisées peuplées d'ethnies minoritaires.

On peut aujourd'hui distinguer deux grandes sous-régions : le Far-North, adossé à la frontière du Niger, qui regroupe les anciens émirats des sultanats de Sokoto et Borno, et reste dominé par l'ensemble ethnico-religieux des Peuls-Haoussas islamisés, avec quelques îlots christianisés, et le Middle Belt, beaucoup moins homogène, peuplé par une mosaïque de minorités historiquement païennes, récemment islamisées ou christianisées, qui n'ont en commun que le refus de l'hégémonie haoussa.

b.- Au sud-ouest : présence historique des Yoroubas

L'homogénéité culturelle la plus forte à l'origine

La civilisation yorouba est notamment caractérisée par une forte urbanisation, tout à fait exceptionnelle en Afrique Noire précoloniale4(*) et un régime peu centralisé dans lequel les provinces sont quasiment autonomes. Apparus au XIème siècle, les royaumes yoroubas fondent leur unité sur une langue, une culture et une origine communes. La ville sacrée d'Ifé, considérée comme le berceau de la civilisation yorouba, est le siège de l'ori, chef religieux suprême.

L'Empire d'Oyo est la formation politique la plus puissante et la plus organisée qu'ait connue le Golfe de Guinée jusqu'à la colonisation. Doté d'une cavalerie puissante et bien organisée, il assied son pouvoir économique sur le développement de la traite négrière (via le port de Ajase, actuel Porto-Novo) à partir du XVIème siècle. Il décline au XIXème siècle, sous l'effet conjugué des rivalités inter-yorouba, de l'affaiblissement de son pouvoir militaire et de l'avancée de la djihad fulani venue du nord.

Plus à l'est, le royaume de Bénin5(*), de souche purement africaine, fondé vers le XIIIème siècle, se développe en dehors de toute influence islamique. Il connaît son apogée au XVème siècle6(*), et assoit sa prospérité sur les échanges commerciaux (esclaves, puis produits palmistes), d'abord avec les Portugais, puis avec les Européens.

Une ouverture précoce à l'influence européenne et au christianisme

Ces deux royaumes, surtout celui de Bénin, sont les premiers à nouer des liens -de nature égalitaire- avec les Portugais et avec la Papauté. Dès 1597, le roi de Warri reçoit une éducation portugaise en Angola et adopte la religion chrétienne. En 1600, il envoie son fils étudier au Portugal à Coimbra, avec une bourse du roi Philippe VII du Portugal. Son successeur confirme l'ouverture du royaume aux Portugais et demande au Pape l'envoi de missionnaires (1652). Le commerce des esclaves, puis, après son abolition en 1807, celui des produits palmistes, contribuent à renforcer les échanges avec les européens.

De fait, le paysage politique de cette région reste aujourd'hui encore marqué par les activités évangélisatrices et éducatives des missions chrétiennes. Celles-ci toutefois n'ont guère modifié les traits fondamentaux de la civilisation yorouba : panthéon religieux toujours vivace comportant plus de 400 dieux, ancêtres des lignages et esprits des forces de la nature, rôle essentiel des sociétés secrètes religieuses (ogboni)7(*), forte organisation familiale qui perdure, existence fort ancienne de guildes professionnelles protégeant les intérêts de chaque métier spécialisé, importance du commerce.

Conflits interethniques et diaspora

Pourtant la plus homogène au départ, l'ethnie yorouba reste toutefois marquée par de constantes rivalités régionales qui remontent aux conflits ancestraux entre le royaume d'Oyo et les royaumes côtiers esclavagistes d'Ibeju et Abeokuta.

Ayant depuis le XVème siècle constitué la quasi-majorité des esclaves exportés en Amérique du sud, aux Caraïbes et à Cuba, les Yoroubas bénéficient aujourd'hui d'une importante diaspora, particulièrement solidaire au niveau international. Bénéficiant souvent d'un niveau de formation élevé, ils sont aujourd'hui très présents à tous les niveaux de la vie nigériane -politique, économique, administratif, culturel8(*).

c.- A l'est : prédominance disputée des Ibos, démocratie directe et sociétés " anétatiques "

La tentation sécessionniste du Biafra

Aujourd'hui concentrés au sud-est du Nigeria, les Ibos représentent une population -estimation approximative et très difficile à vérifier- d'environ 16 millions d'individus. Ils " fournirent " entre le XVème et le XVIIIème siècle, l'essentiel du marché côtier des esclaves de Bonny, privilégié par les européens.

Le système de gouvernement des Ibos est, dès l'origine, marqué par la " démocratie directe "9(*) : si le chef est chargé du maintien de la tradition, les décisions sont prises par l'assemblée du village.

En 1966, la permanence des revendications à l'autonomie des minorités ibo du sud-est culmine dans une succession de coups d'Etat militaires et de répressions féroces qui touchent notamment les Ibos. Deux millions de réfugiés ibos quittent alors le nord pour regagner le sud-est. La région fait sécession le 30 mai 1967 et proclame l'indépendance de la République du Biafra, initiant ainsi une guerre de 29 mois qui fera près de deux millions de morts, victimes civiles pour la plupart de famine et de malnutrition.

Des ethnies minoritaires violemment activistes

Il importe toutefois de souligner que l'aventure sécessionniste ibo de 1967 est restée constamment contestée par une multitude de petites ethnies, laissant des traces profondes encore sensibles aujourd'hui. Celles-ci contribuent à raviver les fractures de la période esclavagiste, qui a enraciné de profondes rancoeurs entre les peuples razziés de l'intérieur (les Ibos) et les peuples razzieurs côtiers (les Ijaws).

Parmi ces ethnies minoritaires, on trouve notamment les Ogonis, petite minorité d'environ 500.000 personnes vivant dans le delta du Niger sur des territoires hautement pétrolifères et aujourd'hui ravagés par la pollution. Ils sont à l'origine d'un puissant mouvement revendicatif, le MOSOP (Mouvement for Survival of Ogoni People) aujourd'hui relayé par de nombreuses ONG occidentales. Ce sont les principaux artisans de la recrudescence des actes de violence et de vandalisme à l'encontre des compagnies pétrolières. Transformés en " martyrs " par l'exécution de leur leader, Ken Saro-Wiwa, le 11 octobre 1995, ils multiplient aujourd'hui des affrontements marqués par une durée et une cruauté croissantes, et vraisemblablement " alimentés " par les armes et les " vétérans " issus des conflits voisins (Liberia, Sierra Leone).

Beaucoup plus importante en nombre -6 millions environ- l'ethnie des Ijaws, présents dans la quasi-totalité des Etats pétroliers, est également politiquement très structurée au sein du Congrès National des Ijaws.

d.- Une donnée importante : un siècle et demi de traite des esclaves

En fait, la " cohérence " des trois principaux groupes ethniques -Haoussas-Fulanis, Yoroubas, Ibos- doit être relativisée. Quasi-inexistante avant l'ère coloniale, elle a surtout résulté de la politique du colonisateur britannique et du recours à l' " indirect rule ".

Malgré certains temps forts de " mobilisation tribale ", largement utilisés par les élites au pouvoir, les pesanteurs des conflits interethniques du passé et des antagonismes entre anciens royaumes, émirats et empires demeurent toujours très vifs.

Il convient notamment de ne pas sous-estimer le poids de " l'héritage " laissé par le passé esclavagiste de certaines ethnies. Il constitue en effet un facteur essentiel d'explication des antagonismes -plus ou moins latents- contemporains.

Jusqu'à la seconde moitié du XIXème siècle, la traite des esclaves, dont le Golfe de Guinée fut durant toute la période un pourvoyeur essentiel, constitue une donnée historique fondamentale. Il est aujourd'hui reconnu que, à cet égard, les négriers européens et musulmans ont été largement " assistés " par des appareils négriers africains parfaitement organisés10(*).

Il est clair que, dans ce cadre, l'apparition de rapports dominant-dominé a été constante et les sources de conflits interethniques nombreuses.

L'interdiction de la traite par la Grande-Bretagne en 1807, par la France en 1831, puis par le Congrès de Berlin en 1885 est loin de mettre un terme à des trafics qui continueront de se dérouler de façon autonome, sous " gestion locale ".

Yves Lacoste n'hésite pas à faire des systèmes " africains " de traite l'un des principaux facteurs, rémanents, des conflits interethniques contemporains11(*).

" La faiblesse des appareils d'Etat dans la plupart des pays d'Afrique tropicale, la persistance en leur sein d'une très grande diversité ethnique, le fait qu'ils ne soient pas encore des Etats-nations sont dans une grande mesure, à mon avis, les conséquences de l'oppression que les appareils négriers les plus puissants ont exercée jusqu'à une période relativement récente sur les interethnies. Ce n'est pas parce que les frontières de ces Etats ont été tracées plus ou moins arbitrairement par les colonisateurs que l'on devrait les considérer comme fâcheuses, c'est parce qu'elles rassemblent aujourd'hui des groupes ethniques entre lesquels existent de très lourds contentieux. Ce sont ces contentieux qui expliquent qu'autour de fortes ethnies les phénomènes d'attraction et d'acculturation ne soient guère exercées sur les groupes plus petits qui restent chacun cramponnés à leur identité culturelle.

" ... Dans bon nombre d'Etats africains, ce sont les anciennes ethnies négrières qui exercent encore aujourd'hui le pouvoir. D'abord en raison de leur poids démographique (elles ne furent pas soumises aux ponctions esclavagistes), en raison aussi de leur localisation littorale (et donc commerçante). Y. Lacoste cite ici le cas des Yoroubas (1987).

" Certes, en comparaison des dix siècles de la traite arabe et des trois ou quatre siècles de la traite européenne, la période de traite intra-africaine massive dura relativement peu et personne n'en parle guère aujourd'hui. Mais c'est sans doute celle dont les conséquences géopolitiques actuelles sont les plus graves, car c'est la plus récente. Les luttes qu'elle a provoquées sont encore dans toutes les mémoires...

" Ces tensions, même celles qui ne sont pas formulées ouvertement, empêchent le développement d'une idée nationale, dans la plupart des Etats d'Afrique, ce qui détermine, à mon sens, pour une grande part non seulement leurs faiblesses, mais aussi leur incurie et leurs exactions. "

Montée des tensions ethniques depuis l'élection présidentielle

mai : Warri (delta du Niger) : affrontements entre Ijaws et Itsekiris : 200 morts.

10 juillet : affrontements entre Yoroubas et Haoussas à Sagamu (delta du Niger) : 70 morts.

27 juillet : émeutes à Kano entre Yoroubas et Haoussas : 30 morts

30 juillet : affrontements entre Ijaws et Ilajes dans l'Etat d'Ordo : 50 morts.

septembre : affrontements entre Ijaws et Ilajes dans l'Etat d'Ordo (sud-ouest) : 3 morts.

25 octobre : affrontements entre Yoroubas et Ijaws à Lagos : environ 20 morts.

30 octobre : émeutes à Lagos entre Yoroubas de l'OPC12(*) et Ijaws : 12 morts.

2 novembre : nouveaux affrontements à Lagos entre les mêmes : 7 morts.

15 novembre : affrontements à Warri entre Ijaws et Itsekiris : 18 morts.

25-26 novembre : affrontements entre Yoroubas et Haoussas à Lagos : 100 morts. Fuite de centaines de Haoussas vers le nord. Les émeutes ont vraisemblablement été déclenchées par des partisans de l'OPC Cette flambée de violence, la plus forte depuis l'arrivée au pouvoir du Gouvernement civil, a fait monter la tension d'un cran.

- " Le Gouvernement n'a rien fait. Nous avons besoin de la police. C'était mieux sous le régime militaire " (déclaration AFP d'un chef haoussa).

- Le Président Obasanjo aurait ordonné de " tirer à vue " sur les manifestants.

26 novembre : des agents de la sécurité nigériane indiquent avoir découvert à Kano un projet de représailles contre les Yoroubas, fomenté par les Haoussas.

1er décembre : s'exprimant sur l'ordre du " tir à vue " donné par le Président Obasanjo, le Président d'une des deux factions de l'OPC déclare : " il s'agit d'un ordre dangereux, donné par un Président mal informé et qui comporte un danger de génocide ".

15 décembre : mise à sac de la clinique du Docteur Frederick Fashun, leader de l'aile modérée de l'OPC : 1 mort.

1er janvier : affrontements à Lagos entre des membres de l'OPC et Haoussas : 5 morts.

5 janvier : affrontements à Lagos entre des membres de l'OPC et des Haoussas : 40 morts à Lagos.

- affrontements à Ibadan entre Yoroubas et Haoussas : 10 morts.

II.- La colonisation britannique et la création du Nigeria

a.- Le prétexte initial : l'interdiction de la traite des esclaves

Au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, le Soudan central et la Côte des esclaves sont l'enjeu des stratégies impériales européennes opposant notamment la Grande-Bretagne, la France et l'Allemagne. La Grande-Bretagne l'emporte, se fait le champion de l'interdiction de la traite des esclaves sur la côte du Golfe de Guinée à partir de 1840 et multiplie les relations diplomatiques et commerciales d'abord avec les royaumes du littoral, puis en progressant -difficilement- vers le nord par une série d'expéditions13(*).

Dans le delta du Niger et à l'est de celui-ci, les britanniques s'efforcent de maîtriser les hégémonies côtières (notamment Warry, Bonny et Calabar) en s'appuyant sur la marine britannique dont la présence constante est censée éliminer le trafic d'esclaves.

En pays yorouba, à l'ouest, jouant sur les conflits dynastiques locaux, ils s'installent à Badagry, puis à Lagos, transformée en Colonie de la Couronne en 1886. La présence d'anciens esclaves occidentalisés et des missions protestantes constitue alors un appui notable.

Au nord, la pénétration britannique est l'oeuvre d'une compagnie commerciale à charte royale14(*), la Royal Niger Company, qui, ayant évincé les Français de l'axe Niger-Bénoué, conclut une série de quasi-protectorats avec les chefferies et émirats septentrionaux, puis avec le califat de Sokoto. En 1899-1900, le Gouvernement britannique rachète les droits de la Royal Niger Company, se substitue à elle et constitue un Protectorat du nord confié à Sir Henry Lugard. La conquête de Sokoto par les britanniques le 19 mars 1903 assoit définitivement leur position.

b.- L'application de l'indirect rule et la prédominance donnée au nord

Au début du XXème siècle, les possessions britanniques se composent du Protectorat du nord, du Protectorat-Colonie du sud et de la Colonie de Lagos. En 1906, la Colonie de Lagos et le Protectorat du sud sont fusionnés. Les deux protectorats sont " amalgamés " en une unité commune, appelée Nigeria, en 1914, regroupant la Northern Region et la Southern Region, dotées chacune d'une administration et d'une réglementation propres.

Sir Henry Lugard, nommé Gouverneur général du Nigeria, inaugure au Nigeria la politique d'indirect rule dont il est le théoricien. Les Britanniques s'emploient alors à conforter les structures islamisées15(*), monarchistes et médiévales d'un nord qui leur paraît plus structuré, par opposition à un sud déjà nettement ouvert aux influences occidentale, chrétienne et panafricaniste.

En réalité, si l'indirect rule correspondait bien à la société stratifiée du nord, où le conquérant fulani percevait déjà l'impôt depuis longtemps, le système ne put jamais vraiment fonctionner avec les sociétés ibos de l'est, peu intègrées, et sans organes représentatifs, ni même à l'ouest chez les Yoroubas. Faute de chefs traditionnels suffisamment influents, l'administration britannique dut désigner des warrant chiefs, méthode qui se révèla généralement peu probante, notamment en pays ibo.

L' " indirect rule "

Système d'administration coloniale (utilisé également en Inde avec les Maharadjahs) consistant à utiliser le relais des chefs coutumiers à l'échelon local en les établissant à la tête d'une " native authority " (autorité indigène), -à la fois aire de juridiction et autorité de pouvoir- pour percevoir l'impôt et faire régner l'ordre en échange de faibles avantages.

Tous les ordres donnés par les Hauts Commissaires britanniques transitent par l'intermédiaire de l'autorité indigène.

Outre des économies de fonctionnement, le système permet sans doute un enracinement plus solide des nouvelles règles d'administration.

Trouver un homme d'influence pour être chef, placer sous son autorité autant de villages et de districts que cela est possible, lui déléguer certains pouvoirs, l'intéresser au budget de la Native Authority et lui inculquer le sens des responsabilités " (Sir Henry Lugard)16(*).

III.- Mise en place difficile d'une démocratie fédéraliste : multiplication constante des composantes de la Fédération, succession des coups d'Etat militaires

a.- Nationalisme, régionalisme, " tribalisme "

Au total, l'influence de la colonisation britannique reste moins marquée, plus " furtive " que ne le furent les colonisations d'administration directe française, allemande ou portugaise dans les pays voisins. De fait, dès les années 20, un fort courant " nationaliste " émerge avec Herbert Macaulay, qui fonde le Nigerian National Democratic Party, initialement cantonné à la capitale.

Dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le principe de la colonisation est nettement remis en cause. La radicalisation des mouvements sociaux et la multiplication des associations ethniques ou politiques conduisent à la formation de trois grands partis dont les bases électorales coïncident à peu près avec les trois régions qui seront consacrées en 1954 lors de la transformation du Nigeria en Etat fédéral : à l'est, le National Council for Nigeria and Cameroons (NCNC) de Nnamdi Azikiwe (futur Président de la Première République), institué en 1944, essentiellement composé d'Ibos, à l'ouest, l'Action Group de Obafemi Awolowo, fondé en 1945 par des étudiants yorouba de Londres, au nord, le Northern People's Congress (NPC) de Ahmadu Bello, créé en 1949 en pays haoussa.

Le partage qui se dessine alors entre les " Big three " -trois régions, quasi assimilables à trois ethnies et à trois partis- doit toutefois être très nuancé. Chaque " bloc " régional reste en effet marqué par d'importantes et multiples fractures internes, même si le nord, à dominante musulmane, bénéficie d'une identité régionale plus claire et mieux affirmée, notamment sous la férule intelligente de Ahmadu Bello, sardauna de Sokoto de 1954 à 1966.

De fait, dans la construction de cet Etat fédéral moderne, le rôle joué par les unions tribales -particulièrement actives dans le sud17(*)- a vraisemblablement été supérieur à celui des partis nationalistes, qui avaient finalement peu d'assise dans le pays profond.

b.- Bégaiement des régimes : en quarante ans, 4 républiques, 10 coups d'Etats, 30 ans de régime militaire

A l'Indépendance, en 1960, le régime adopté pour la Première République est celui d'une démocratie parlementaire de type occidental. Les forces centrifuges du régionalisme, la multiplication des tensions politiques, les difficultés d'une économie qui ignore encore la " manne pétrolière " culminent avec la guerre civile du Biafra qui durera de 1966 à 1970, et mettent définitivement fin au premier régime civil du Nigeria.

Lui succède, de 1970 à 1979, un régime militaire fort, centralisé, qui contrôle les principales ressources du pays, en particulier le pétrole, qui fait une apparition soudaine et massive en 1970.

La Deuxième République mise en place en 1979, sur le modèle présidentiel américain, fonctionne sur une séparation plus nette des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, avec une nette prépondérance du Président, Chef des armées, élu pour 4 ans et doté de vastes pouvoirs. Le caractère fédéral est accentué, confirmant la marque centralisatrice léguée par la guerre civile et la présence de l'armée au pouvoir. Une attention particulière est accordée au principe d'égalité de traitement entre tous les Etats -le sacro-saint " caractère fédéral "18(*). La Deuxième République s'effondre toutefois quatre ans plus tard, en 1983, anéantie par une corruption massive, la multiplication des fraudes électorales et la contestation croissante des modalités de " partage du gâteau " pétrolier. La période est par ailleurs marquée par une montée des crispations religieuses. Enfin, la chute du cours du baril enclenche dès 1980 une profonde récession économique.

De 1983 à 1999, se succèdent ensuite de manière quasi ininterrompue des régimes militaires, jusqu'à l'élection, en février 1999, de l'ancien général Olusegun Obasanjo, qui avait déjà assuré, en 1976-1978, la transition vers un régime civil.

Evolution institutionnelle du Nigeria

1946 : première constitution du Gouverneur général Richards . Promulguée sans aucune consultation des nigérians, elle ne fut jamais appliquée.

1951 : première constitution Mac Pherson, issue de la conférence institutionnelle d'Ibadan. Elle est déclarée caduque d'emblée.

1952 : constitution Lyttleton. Le Nigeria devient un Etat fédéral (3 régions, 1 capitale) doté d'un système parlementaire. La représentation du nord égale celle du sud tout entier. La redistribution des ressources est assurée en fonction des besoins régionaux.

1954 : deuxième constitution Mac Pherson. Renforcement de la partition du Nigeria en trois gouvernements, régionalisation de la fonction publique et de la magistrature.

Octobre 1959 : premières élections générales. Aucune des trois principales forces politiques n'obtient la majorité des suffrages.

1er octobre 1960 : indépendance du Nigeria.

1960-1966 : Première République (Président : Nnamdi Azikiwe).

mai 1962 : proclamation de l'état d'urgence. Arrestation de O. Awolowo (chef du NCNC)

février 1964 : première " guerre civile ". Forte rébellion tiv dans le nord. Création d'une quatrième région (Midwest).

novembre 1965 : élections partielles dans l'est et l'ouest dans un climat de violence politique inégalé.

1966-1978 : succession de régimes militaires.

14 janvier 1966 : premier coup d'Etat militaire (assassinat de 27 personnalités, dont le Premier ministre et le ministre des Finances de la Fédération et les deux Premiers ministres du nord et de l'ouest), suivi immédiatement d'un contrecoup d'Etat conduit par le général Aguiyi-Ironsi, chef d'état major ibo des forces armées. Les régions sont supprimées, les partis politiques et les unions tribales abolis. Annonce de l'abolition du Gouvernement fédéral.

29 juillet 1966 : assassinat du général Aguiyi-Ironsi. Mutineries générales. Arrivée au pouvoir du colonel Gowon. Début des massacres d'Ibos dans le nord.

12 septembre 1966 : ouverture d'une conférence constitutionnelle à Lagos.

30 septembre 1966 : série de pogroms organisés dans le nord, visant essentiellement les Ibos. Afflux massif de réfugiés ibos vers le sud-est.

30 mai 1967 : sécession de la région de l'est. Proclamation de l'Indépendance de la République du Biafra.

juillet 1967-janvier 1970 : guerre du Biafra.

14 janvier 1970 : reddition du Biafra. Politique de réconciliation nationale. " Découverte " du pétrole. Annonce d'un retour à la démocratie pour 1976.

1973 : recensement contesté. Montée de l'agitation autour de la création de nouveaux Etats. Perte de contrôle du Gouvernement fédéral sur les gouverneurs locaux.

1er octobre 1974 : ajournement sine die du transfert des pouvoirs aux structures décentralisées. Montée des revendications sociales pour le partage du " gâteau " pétrolier.

29 juillet 1975 : coup d'Etat militaire, conduit par le général Murtala Mohammed. Démission des gouverneurs militaires. Annulation du recensement. Mise en place d'une " campagne de lutte contre la corruption ". Licenciement de 10.000 fonctionnaires.

13 janvier 1976 : assassinat du général Murtala Mohammed. La succession est assurée par le général Olusegun Obasanjo.

avril 1976 : création de 7 nouveaux Etats.

21 septembre 1978 : promulgation d'une nouvelle Constitution qui prévoit un régime de type présidentiel avec une nette séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Confirmation du principe fédéral19(*) avec 19 Etats. Toutefois, 92 constituants musulmans boycottent les travaux à cause du refus des autres parlementaires d'envisager l'établissement d'une juridiction fédérale d'appel spécifique aux affaires de droit musulman (charia). Cette question demeurera non tranchée.

juillet-août 1979 : consultations électorales relativement paisibles. Majorité pour le National Party of Nigeria (NPN) de Shehu Shagari, élu Président de la République.

1er octobre 1979 : mise en place de la IIème République. Remise " paisible " du pouvoir au nouveau régime civil par la junte militaire, conformément aux engagements pris par le général Murtala Mohammed en 1975.

1979-1983 : Deuxième République.

1983-1993 : régimes militaires :

1983 : coup d'Etat militaire, conduit par le général Mohammed Buhari. Démission du Président, dissolution des assemblées, abrogation de la Constitution. Nouvelle campagne d' " assainissement " mal ressentie dans une conjoncture économique fortement récessive avec la chute du cours du baril.

27 août 1985 : prise du pouvoir par le général Ibrahim Babangida. Il s'engage à organiser une transition vers un régime civil et conclut avec le FMI un programme d'ajustement structurel (PAS).

1987 : adhésion du Nigeria à l'Organisation de la Conférence Islamique. Création de deux Etats supplémentaires.

mars 1989 : mise en place d'une assemblée constituante aux pouvoirs limités. En particulier, la question de la charia est à nouveau écartée.

mai 1989 : série d'émeutes étudiantes à Lagos, Ibadan et Benin City, liées à la dégradation de leurs conditions de vie. Plusieurs dizaines de morts.

octobre 1989 : dissolution des formations politiques retenues par la Commission électorale nationale. Répression violente.

22 avril 1990 : échec sanglant d'un coup d'Etat militaire.

décembre 1990-août 1992 : succession d'élections, marquées par des fraudes et des assassinats politiques.

août 1991 : création de neuf Etats supplémentaires.

octobre 1992 : annulation des primaires présidentielles. Le scrutin est reporté au 12 juin 1993.

12 juin 1993 : élection présidentielle. Victoire de Moshood Abiola. Nouvelle annulation des résultats. Deux mois d'affrontements sanglants.

août-novembre 1993 : Troisième République

27 août 1993 : démission du général Babangida. Transmission du pouvoir à un gouvernement civil intérimaire placé sous l'autorité d'un civil : Ernest Shonekan.

Novembre 1993-février 1999 : régimes militaires

17 novembre 1993 : démission " obligée " de E. Shonekan. Passation des pouvoirs au général Sani Abacha. Interdiction des deux principaux partis. Dissolution des assemblées. Abrogation de la Constitution. Arrestation de Moshood Abiola et de Olusegun Obasanjo.

10 novembre 1995 : exécution par pendaison de Ken Saro-Wiwa, Président du MOSOP et de huit militants ogonis. Le Nigeria est exclu du Commonwealth. Le régime se durcit considérablement et le Nigeria est marginalisé sur la scène internationale.

juin 1998 : décès du général Abacha. Intérim assuré par le général Abubakar.

juillet 1998 : décès de Moshood Abiola.

Février 1999-.......... : Quatrième République

27 février 1999 : élections présidentielles. Election de Olusegun Obasanjo avec 70 % des voix. Mise en place de la IVème République.

5 mai 1999 : promulgation de la nouvelle Constitution.

15 novembre 1999 : réintégration au sein du Commonwealth.

c.- La " scissiparité " de la Fédération nigériane20(*)

Le fédéralisme nigérian apparaît généralement, au mieux, comme le seul moyen de concilier les exigences d'un régime de type présidentiel avec les revendications régionalistes de " pays " traditionnels très puissants, au pire, comme la seule alternative au chaos.

Le Nigeria est ainsi passé de deux à quatre régions (Northern, Western, Eastern, Midwest), puis de 12 à 49 Etats et comprend en outre plus de 600 collectivités locales21(*), soumises à un processus de fragmentation incessant.

De fait, dénuées de la légitimité historique des chefs traditionnels, et du pouvoir de coercition du Gouvernement fédéral, faiblement dotées de ressources pour le moins incertaines et d'institutions peu représentatives, les " collectivités locales " nigérianes constituent des échelons artificiels et peu respectés1.

" Faute de légitimité historique, de compétences exécutives et de moyens financiers, les conseils des collectivités locales demeurent une greffe étrangère au terroir et les problèmes continuent d'être traités par d'autres canaux d'expression (lignages, réseaux d'influence, clientèles des chefs traditionnels), qui, parfois, empiètent sur le système de gouvernement moderne "22(*).

Cette caractéristique a été ressentie par la délégation sénatoriale française, lors des différents entretiens qu'elle a pu avoir avec les sénateurs nigérians, qui sont apparus essentiellement préoccupés par l'annulation de la dette nigériane et la récupération de l'argent détourné par les anciens dirigeants.

La Fédération nigériane

1914 : constitution du Nigeria par fusion des Protectorats britanniques du nord et du sud.

maintien de 2 régions : Northern Region et Southern Region, cette dernière elle-même subdivisée en Western Region et Eastern Region.

1954 : constitution d'un Etat fédéral formé de 3 régions (Northern, Western, Eastern) et une capitale fédérale (Lagos).

1963 : création d'une quatrième région (Midwest).

1967 : 12 Etats : 6 Etats pour la Northern Region ; 3 Etats pour la Western Region ; 3 Etats pour l'Eastern Region.

30 mai 1967 : sécession de l'Eastern Region, sous le nom de " République du Biafra ".

1975 : passage à 19 Etats dans la nouvelle Constitution.

1987 : création de 2 Etats supplémentaires = 21 Etats.

1991 : création de 9 Etats supplémentaires et 256 collectivités locales nouvelles, soit un total de 30 Etats.

1993 : création de 29 Etats nouveaux, soit un total de 49 Etats, plus le territoire de la nouvelle capitale Abuja.

IV.- Entrée dans le troisième millénaire : le spectre de la violence

a.- Un tripode supplémentaire : l'appartenance religieuse

Les tensions régionales et interethniques sont clairement renforcées par les appartenances religieuses. Bien que en principe " laïque ", la Fédération du Nigeria est en butte à de nombreuses luttes religieuses pour la désignation des principales autorités politiques, institutionnelles et militaires. Ainsi, les chrétiens s'émeuvent de la mention de la charia dans les différentes institutions, du financement des mosquées et du pèlerinage à La Mecque par le Gouvernement fédéral, de l'adhésion du Nigeria à l'Organisation de la Conférence Islamique. Les musulmans, pour leur part, dénoncent la prédominance d' " infidèles " dans les forces armées, l'utilisation officielle de l'anglais et du calendrier chrétien, l'appartenance du Nigeria au Commonwealth, présidé par la Reine d'Angleterre, chef de l'Eglise anglicane.

La carte religieuse du Nigeria ne recouvre que grossièrement celle des trois grands blocs ethniques et régionaux. Les musulmans, largement majoritaires dans le nord du pays et chez les Haoussas, progressent désormais chez les Yoroubas du sud-ouest23(*). Le Nigeria est, de fait, le plus important pays musulman de l'Afrique de l'Ouest. Près de 50 millions de Nigérians pratiquent un islam majoritairement sunnite.

Les chrétiens, majoritaires au sein des ethnies du sud, principalement chez les Ibos, sont également présents chez les ethnies minoritaires de la Middle Belt et du sud-est.

Les adeptes des " cultes ancestraux ", encore très actifs chez les ethnies du sud, principalement les Yoroubas, font désormais de nouveaux fidèles24(*).

b.- Montée des tensions, multiplication des affrontements

Loin d'être homogènes, les trois " blocs " connaissent depuis une trentaine d'années une multiplication des lignes de fractures internes, qui se traduit par la montée des tensions et d'affrontements, dont la violence se renforce.

Ainsi, au nord, la communauté musulmane, majoritairement sunnite, est divisée par l'existence de plusieurs obédiences dont les luttes d'influence sont parfois sanglantes : d'abord entre la confrérie fondamentaliste Izala et les confréries soufies Tijane25(*) et Gadiri26(*), puis plus récemment avec l'apparition du chiisme (création en 1980 de l'Islamic Movement of Nigeria). Le chef actuel du mouvement chiite, Ibrahim El Zakzoky, s'appuie efficacement sur le ressentiment des populations musulmanes à l'encontre des autorités politiques et religieuses corrompues, pour réclamer, depuis 1981, la création d'un Etat islamique nigérian, et déstabiliser l'autorité ancestrale des chefs traditionnels. La " greffe " de l'intégrisme prend notamment efficacement chez les jeunes, victimes d'un exode rural massif, et paupérisés dans les banlieues des grandes villes du nord (Kano, Kaduna, Katsina). Ce type de " fondamentalisme " contestataire paraît s'inscrire dans la continuité de la djihad d'Usman dan Fodio, de l'intégrisme peul ou même du mahdisme soudanais du XIXème siècle27(*).

Parallèlement, les populations chrétiennes et animistes, numériquement minoritaires, s'opposent de façon croissante à ce " prosélytisme panislamique ", largement soupçonné de bénéficier d'importants capitaux moyen-orientaux (Lybie28(*), Iran29(*), Arabie Saoudite, Pakistan, Egypte, Koweit). Ils se reconnaissent plus volontiers dans la vague de " nouvelle évangélisation " notamment encouragée par des sectes d'origine protestante. Cela se traduit par des flambées de violence régulières, qui perpétuent un climat de tensions ethniques et religieuses particulièrement exacerbées dans le nord du pays.

Ainsi, en 1980, l'insurrection de la secte Maitatsine, violemment réprimée par l'armée, a fait plus de 4.000 morts dans la région de Kano. Elle a été suivie de violents pogroms anti-chrétiens en octobre 1982, février 1984, avril 1985 notamment, puis en janvier 1993. D'autres sectes d'inspiration sans doute chiites sont actives plus au nord, et sont à l'origine de violents affrontements en décembre 1994 puis en septembre 1996.

Il est clair que le grand djihad lancé au début du XIXème siècle par Usman Dan Fodio reste présent dans toutes les mémoires. Plus récemment, la controverse violente née en 1976 autour des modalités d'intégration de la charia dans la Constitution -avec notamment la mise en place d'une Cour fédérale d'appel de la charia-, n'a toujours pas été résolue.

L'annonce toute récente de l'application stricte de la charia dans l'Etat de Zamfara (3 millions d'habitants) à compter du 27 janvier 2000 (port du voile, suppression de la mixité dans les écoles et les transports publics, suppression des prêts à intérêts, application du Code pénal islamique) suscite une forte vague d'inquiétude, particulièrement ressentie par la délégation sénatoriale lors de son passage à Abuja et à Kano30(*).

Le renforcement des antagonismes religieux, et leur " politisation " devient désormais, pour de nombreux observateurs, un facteur de tension qui risque de prendre la prééminence sur les clivages ethniques et régionaux.

Telle est notamment l'analyse contenue dans le dernier rapport RAMSES 200031(*).

" Dépolitisée, sans moyens militaires d'importance, la simple révolte de misère ne dispose que d'une idéologie de substitution : le religieux. Le terrorisme religieux dévoyé en violence millénariste est sans doute l'un des problèmes les plus complexes qu'auront à gérer demain les sociétés développées. La limite du terrorisme politique est connue : c'est celle de la raison stratégique, qui impose de mettre en relation l'objectif et le risque. La force du terrorisme religieux est autre : elle ne se réfère pas au même type de logique ".

Dans la région yorouba du sud-ouest, l'introduction du christianisme dès les tout débuts de la colonisation n'a pas donné naissance à une véritable communauté religieuse. Au sein même de la religion chrétienne, catholiques32(*) et protestants (autour du Christian Council of Nigeria) continuent de se faire concurrence. Ceci contribue à conforter la progression de l'islam, notamment dans les Etats de Lagos, Oyo et Ogun. Enfin, la montée des " églises chrétiennes indépendantes " (notamment l'Aladura) et la prolifération des sectes empêchent définitivement la formation d'un bloc confessionnel monolithique : anglicans, presbytériens, catholiques, baptistes, adventistes du Septième jour coexistent désormais avec des sectes plus récentes prêchant le Renouveau, comme l'Eternel Ordre Sacré des Chérubins, Séraphins ou l'Eglise Céleste du Christ33(*).

c.- Une nouvelle force politique ? : le mouvement pentecôtiste

Il convient de souligner l'essor considérable, depuis une vingtaine d'années, des églises chrétiennes indépendantes, déjà avec la montée de l'Aladura, né en pays yorouba dans les années 30, qui se distingue par l'inclusion dans son rituel d'éléments provenant des religions " traditionnelles ", mais aussi, plus récemment, avec l'explosion du christianisme pentecôtiste, dont les églises sont regroupées depuis 1975 au sein de l'influente Pentecostal Fellowship of Nigeria.

Les " églises " les plus récentes s'adressent aux populations jeunes, relativement éduquées, à mobilité sociale ascendante, et privilégient les contacts et les expériences internationales. Le mouvement pentecôtiste propose de nouveaux réseaux, à la fois spirituels et matériels, qui dépassent les clivages locaux, ethniques, religieux traditionnels ou même sociaux. Il offre par ailleurs un canal privilégié d'expression des revendications et des aspirations individuelles et collectives, maîtrise parfaitement l'utilisation des médias, et n'hésite pas à évoquer la nécessité de " gagner le Nigeria " et de lancer une " armée d'invasion " contre les incroyants34(*).

De fait, il constitue désormais une force politique non négligeable, susceptible d'introduire de nouvelles lignes de fractures, dans un paysage déjà très chahuté.

Religion et politique

" Notre Père, qui êtes aux cieux, vous avez accordé à notre pays, le Nigeria, des richesses naturelles et humaines. Nous sommes profondément désolés de la mauvaise utilisation de ces cadeaux, à travers l'injustice, les pots-de-vin et la corruption, à cause de laquelle nombre de nos compatriotes sont affamés, malades, ignorants et sans défense " (Oraison écrite par les évêques du Nigeria. Lecture obligatoire dans les églises catholiques le dimanche).

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