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Tibet 1980-2014

23 juin 2015 : Tibet 1980-2014 ( rapport de groupe interparlementaire d'amitié )

B. LA VALLÉE DES RENARDS NOIRS

À environ soixante kilomètres au nord du chef-lieu de la préfecture de Tseshung se trouve une éminence rocheuse ornée d'un petit labtsé39(*) et de quelques drapeaux à prières. Depuis cette éminence, on aperçoit au loin une vallée orientée vers le nord. Elle abonde en herbes médicinales et est recouverte d'un épais tapis d'herbes. À mi-hauteur de vallée, un marais de la taille d'un enclos à moutons est percé de toutes parts de sources dont les cours se mêlent en une rivière cristalline qui s'écoule en traversant la vallée en son coeur. En juillet-août, des fleurs éclosent sur les petits arbustes qui poussent en désordre en fond de vallée : spirées, tamaris blancs et noirs, azalées, tandis que les crêtes qui s'enchaînent sont parcourues de tapis de mousse et de daphnés en bouquets. En automne, les gentianes y éclosent et, sur les rives de la rivière en coeur de vallée apparaissent des aconits jaunes, des orobanches jaunes, des pédiculaires, des « serres de garuda » rouge foncé, et bien d'autres fleurs encore. En contrebas de la vallée, dans les prairies ouvertes, on trouve des ligulaires, de la renouée vivipare, des lamiacées, des « serres de garuda » blanches, des gentianes blanches, des gentianes noires, des asters bleu pâle, des pissenlits, des fougères blanches, des potentilles, et toutes sortes d'autres fleurs que même les experts qui se vantent de leurs connaissances en botanique auraient du mal à identifier. Il ne faut que quelques jours pour que change la couleur du sol et que des parfums différents s'en exhalent à tour de rôle. On peut donc sans mal croire que ce paysage n'est autre que celui du « Tsara aux mille lotus » dont il est question dans l'Épopée de Gésar de Ling.

Là vivait une famille de pasteurs nomades qui possédait cinq à six cents têtes de bétail - chevaux, yaks, moutons. Face à un spectacle si serein, où résonnent à tour de rôle hennissements, grognements et bêlements, l'expression « pâturages superbes, splendides et riches » vient spontanément à l'esprit.

Cette vallée porte un nom assez singulier : la « Vallée des renards noirs ». En effet, tous les renards qui la peuplent sont noirs, sans compter les marmottes qui le sont également. Par le passé, nul habitant de la communauté de Tseshung n'y avait prêté attention, mais à partir du moment où la famille de Sangyé s'était vu confier la « pleine gestion des pâturages », Sangyé, s'arrachant les poils de barbe, était resté songeur tout en s'interrogeant : « Les renards, chez les autres, sont tous roux. Pourquoi faut-il qu'ils soient noirs dans cette vallée ? » Un jour que la communauté de Tseshung avait invité Yak Rinpoché pour être reçu dans chaque famille, Sangyé s'était agenouillé devant le maître religieux et lui avait demandé : « Honorable Rinpoché, chez les autres, les renards sont tout roux. Mais sur les pâturages de ma famille ils sont noirs, d'où le nom de la vallée, `Vallée des renards noirs'. Peut-être y a-t-il un rituel ou quelque chose d'approchant à effectuer ? » Il avait employé l'expression « pâturages de ma famille » car les fonctionnaires de la préfecture et des communes, procédant à des relevés cadastraux sur des cartes, avaient tracé des traits sur des feuilles et lui avaient remis un livret appelé « Certificat d'usufruit de pâturage ». Y étaient consignés en tibétain et en chinois la superficie totale du pâturage, ses délimitations dans les quatre directions, ainsi que l'usufruit accordé à la famille de Sangyé pour une durée de cinquante ans.

Yak Rinpoché avait remis à Sangyé une feuille où étaient tracées deux lignes en écriture semi-cursive.

Celui-ci avait pris la feuille et s'était rendu au monastère de Tseshung, où il l'avait donnée à un moine qu'il connaissait, accompagnée de cent yuans.

Sangyé avait cinquante ans. Il était maigre, de teint hâlé. La partie inférieure de son visage était couverte de poils qui poussaient en bataille, et de longueur inégale. Quelques années plus tôt, il avait possédé une pince à épiler avec une chauve-souris en relief dessus, et sa barbe était moins hirsute qu'elle ne l'était maintenant. Mais un jour quelqu'un - lui, à moins que ce ne soit sa femme Ludrön, ou encore un de ses enfants -, avait marché sur la pince à épiler ou bien avait posé le genou dessus, par mégarde. Son extrémité avait été tordue et elle avait perdu sa capacité à attraper les poils. Plus fâcheux encore, il l'avait carrément perdue lors d'un changement de campement. Depuis lors, sa barbe et sa moustache avaient repoussé et épaissi et il s'était résigné à arracher ses poils entre les ongles du pouce et du majeur de la main droite, tandis qu'il égrenait son rosaire de la main gauche dès qu'il avait un instant, à la moindre occasion. Il arrachait ainsi ses poils en un clin d'oeil, surtout quand il réfléchissait à quelque chose ou qu'il était préoccupé mais, malheureusement pour lui, la capacité de prise de ses ongles étaient bien inférieure à celle de la pince à épiler.

Sangyé était un homme généralement taciturne et très doux par nature. Mais en réalité, il avait la langue bien pendue. Bien avant que ne lui échoie la « pleine responsabilité des pâturages », quand il retrouvait d'autres jeunes hommes de la communauté, ils se taquinaient et rivalisaient à coups de hâbleries. Un jour, Gönpo Tashi, qui était noiraud et enveloppé, dit à Sangyé : « Eh, gendre Sangyé Peau-sur-les-os ! On dirait bien que la famille d'Oncle Jamyang tanne la peau à son gendre, et qu'on le prive de nourriture. Comment vas-tu survivre au long printemps ? Mon pauvre ! » et tout le monde éclata de rire.

Sangyé lui répondit : « Gönpo-le-grassouillet. À force de manger ta part et celle des autres, tu dois avoir du mal à soulever ta panse de yak. Ce serait génial si tu étais une carcasse de yak : on te charcuterait la panse avec un couteau, et je suis sûr qu'il s'en écoulerait de la graisse jaune. Mais ça puerait tellement que, sans parler des humains, même les chiens n'en voudraient sûrement pas. » Et tous furent pliés en deux de rire.

Gönpo Tashi s'apprêtait à lui répondre du tac-au-tac, mais Sangyé ne lui en laissa pas le loisir : « Alors, Gönpo-le-grassouillet, tu lui chantes des chants d'amour, à ta soeur, ces temps-ci ? » et tout le monde se tordit plus encore de rire. Gönpo Tashi, comprenant qu'il ne pourrait pas rivaliser avec Sangyé ce jour-là, rit de bon coeur : « Bon, bon. Pour aujourd'hui, je me rends. »

Les « chants d'amour à la soeur » faisaient référence à une affaire qui concernait directement Gönpo Tashi : peu de temps après son mariage, il était allé au chef-lieu de préfecture et, sur le chemin du retour, il avait avisé devant lui une fille qui s'éloignait à dos de yak. Il s'était alors mis à la suivre, enchaînant les chants d'amour où il disait être célibataire, où il lui demandait si elle était fiancée, et si elle avait envie d'être sa compagne dans le cas contraire. La fille, effrayée, avait éperonné son yak pour tenter de lui échapper au plus vite, mais comment un yak aurait-il pu rivaliser avec un cheval ? Bien vite, il l'avait rattrapée : la jeune fille n'était nulle autre que sa propre soeur, qui avait été mariée dans une autre communauté. Il avait eu si honte qu'il avait fait faire demi-tour à son cheval et s'était enfui, décontenancé.

La femme de Sangyé ne s'arrêtait de parler que quand le sommeil l'emportait : le fils de la famille du secrétaire du Parti de la communauté s'était fait moine, le chef de communauté s'était acheté une voiture, l'argent qu'avait rapporté à la famille Ruyong la vente de ses cinquante moutons était faux, il fallait coûte que coûte faire tailler à sa mère une nouvelle pelisse pour l'hiver, il aurait déjà fallu dire si on allait marier leur fille dans la famille `Bec-de-Lièvre', etc. Elle parlait sans fin et Sangyé lui dit : « Eh ! tu peux pas la fermer un peu ? si t'as pas mal à la bouche, moi j'ai mal aux oreilles.

Quand on a une bouche, on a le droit de s'en servir. Si tu as mal aux oreilles, t'as qu'à pas écouter. »

Sangyé n'avait pas envie de se quereller et il resta silencieux tout en s'arrachant les poils de la barbe. Ludrön poursuivit : « Quand on a pris la pleine responsabilité du pâturage, ils n'ont pas dit que rien ne changerait pendant cinquante ans ? Alors c'est quoi cette histoire d'abandonner le « bétail pour protéger l'herbe »40(*) ? Si on va dans une maison en dur, d'où viendront viande, beurre et fromage ? La famille d'Oncle Sönam a dit qu'ils étaient décidés à ne pas déménager au chef-lieu de préfecture. » La lassitude de Sangyé ne fit que croître : « Ohé, à quoi bon parler de tout ça ? On a vendu un peu de bétail. On a versé la zichou41(*) [ch. pour « participation financière42(*) »]. L'État a fait construire des maisons toutes alignées. Presque toutes les familles ont déménagé au chef-lieu de préfecture. Peut-être que la mise au repos des pâturages ne va durer que quelques années et qu'ils reviendront aux familles nomades ? Si un jour on n'arrive pas à joindre les deux bouts, alors on y retournera. On ira au chef-lieu de préfecture une fois que tes parents seront revenus de Lhassa.

Quoi ? On n'avait pas décidé qu'on irait après le Nouvel an ?

Presque toutes les familles ont déménagé vers le chef-lieu de préfecture et personne ne reviendra pour le Nouvel an. En plus, j'ai entendu dire que les logements y sont super bien. Ce serait pas bien de passer le Nouvel an dans une maison neuve ?

 ... »

Jamyang, le père de Ludrön, avait soixante-douze ans, et son épouse, Yangdzom, soixante-dix. Ni l'un ni l'autre n'avaient perdu leur capacité de travail, mais ils avaient remis toute l'autorité de la maisonnée à leur gendre Sangyé. Les membres de la communauté ne parlaient donc pas de la « famille de Jamyang », mais de la « famille de Sangyé ». Le fils de Sangyé, Lhagönkyab, scolarisé jusqu'à la fin du primaire, avait ensuite rejoint le monastère de Labrang pour y prendre les voeux et il avait reçu le nom Gendün Gyatso. Quelques jours plus tôt, il était parti pour Lhassa en pèlerinage, emmenant avec lui ses grands-parents, sa grande soeur Lhatsokyi et la fille de cette dernière.

Sangyé n'avait rien de particulier à faire, mais il parvenait encore moins qu'avant à trouver la sérénité et il s'arrachait les poils à toute vitesse.

Un matin glacial, Sangyé avait loué les services de deux petits tracteurs que les pasteurs nomades appellent shoufu. Dans l'un il avait entassé toutes sortes de vêtements et de récipients : sur des sacs de bouses qu'il avait bien disposés, il avait empilé des provisions - entre autres, une carcasse entière de yak et un sac de beurre -, et puis aussi la tente repliée en rectangle, des pelisses, des coussins en peau, des poêles, des bols et bien d'autres choses encore. Dans l'autre, il avait mis des sacs remplis de crottin et, par-dessus, il avait posé l'autel à offrandes et les membres de la famille, puis le chien de garde. Ils étaient partis, en suivant la grand-route bien tracée qui partait de l'éminence rocheuse de la Vallée des renards noirs, dans la cacophonie des vrombissements et les nuages de fumée noire. Tous les membres de la famille, sans s'être concertés, regardaient en arrière vers le fond de la vallée où ressortait surtout leur maison en briques de terre. Au moment d'arriver à l'éminence rocheuse, Sangyé saisit prestement un paquet de « chevaux de vent » de la poche de sa chuba43(*). Juste au moment où il les lança en l'air, il cria de toutes ses forces un « Kisso Lhagyallo »44(*) mais, au même instant, le chauffeur appuya sur l'accélérateur du tracteur et le cri de victoire fut à peine audible.

Ils atteignirent finalement le chef-lieu de la préfecture de Tseshung à trois heures environ de l'après-midi. Il fallait qu'ils se dirigent vers un lieu dont il ne fallait surtout pas oublier le nom : « xingfu shengtai yimincun », c'est-à-dire « Le village des sédentarisés `Vie heureuse' ». En effet, quand ils avaient demandé à quelqu'un qui s'était établi au chef-lieu de préfecture après avoir « abandonné le bétail pour protéger l'herbe », où il fallait s'installer dans ce cas-là, celui-ci avait répondu : « Il faut aller à un xingfu shengtai yimincun. Mais il y en a des tas, des xingfu shengtai yimincun. Vous êtes de quelle communauté ? »

De Tseshung. 

De Tseshung, de Tseshung... La plupart des yimin de Tseshung se trouvent au nord de la ville, il me semble. Mais qu'importe, demandez où se trouve xingfu shengtai yimincun et vous finirez bien par trouver. »

Sans cesser de tirer sur les poils de sa barbe, Sangyé demanda : « Quoi ? Chien fou ?

 Xingfu shengtai yimincun. »

Les conducteurs de tracteur leur signifièrent alors de descendre là. S'il fallait poursuivre la recherche de leur lieu de résidence, ils devraient acquitter un supplément.

« Combien ?

10 yuan par shoufu, et je vous emmène jusqu'au xingfu shengtai yimincun.

OK, on fait comme ça. »

À peine avaient-ils fait demi-tour qu'un agent de la circulation fit signe aux tracteurs de s'arrêter. Les deux conducteurs pâlirent instantanément. Ils freinèrent et mirent pied à terre en même temps. Mais les agents ne prêtèrent nulle attention aux chauffeurs et fixèrent les tracteurs avec des yeux exorbités. « Vous vendez des antiquités ? Des bouilloires en bronze, des bouilloires en cuivre, des objets en laiton, des thangka, des tapis anciens, des pierres à fusil usées, des étuis de tasse à thé d'hommes décédés, des ornements pour cheveux de femmes décédées ? Plus c'est vieux, mieux c'est.

Et une selle ? » Ludrön s'apprêtait à poursuivre, mais Sangyé l'interrompit : « C'est où, la maison des `Chien foutus' ? »

Les policiers ne comprirent pas ce que voulait dire Sangyé et se tournèrent vers Ludrön : « Vous avez une selle à vendre ? Bordée d'argent ? D'occasion ?

Là. » Ludrön pointa du doigt la selle bordée d'argent de Sangyé qui se trouvait sur le second tracteur et elle ajouta : « Sans chevaux, à quoi sert une selle ? Autant la vendre s'il y a des acheteurs. Elle nous encombre. »

Les policiers examinèrent la selle : « 5000.

Je refuse de la vendre. »

Les yeux des policiers se tournèrent tout à coup vers le chien de garde de la famille de Sangyé. « Combien vous voulez pour ce chien ?

Hors de question de le vendre ! » Toute la famille avait parlé à l'unisson. Sangyé répéta : « Chien fou champ... », mais les policiers l'ignorèrent. Ignorant encore plus les chauffeurs, ils enfourchèrent leur moto et repartirent.

Au bout de trois kilomètres environ, les chauffeurs arrêtèrent les tracteurs et dirent : « Voilà Xingfu shengtai yimincun. Descendez et payez. »

De loin, les innombrables maisons étaient impeccablement alignées sur de nombreuses rangées. De couleur identique, de taille identique, on aurait dit des briques mises à sécher dans une briqueterie. Chaque lotissement était entouré d'enceintes de briques tout aussi semblables, par la taille et l'alignement. Une grande pancarte était accrochée sur le portail d'entrée, où était écrit « Xingfu shengtai yimincun » en chinois. Si jamais vous cherchiez là une famille, et que vous ayez recours à la technique traditionnelle, arriérée et stupide, qui consiste à demander « Eh ! La maison de la famille de Sangyé de Tseshung, c'est laquelle ? », vous auriez fait chou blanc. Il fallait impérativement connaître le numéro de porte de cette famille appelée Sangyé. Par exemple, si cette famille Sangyé était la quatrième famille de la dix-septième rangée du vingt-et-unième lotissement, il fallait se mettre en quête de la porte numérotée 211704. Pour un pasteur éleveur illettré, cela n'avait rien de facile, mais Sangyé était accompagné aujourd'hui de son fils moine Gendün Gyatso. Et, encore mieux, il était tombé sur un ancien voisin qui avait emménagé là une dizaine de jours auparavant. L'homme conduisit Sangyé auprès d'une fonctionnaire aux cheveux rouges comme le sang, au visage froid comme l'hiver, aux mains lentes comme une tortue. Et il obtint sans difficulté un jeu avec de nombreuses clés, sur lesquelles était écrit un numéro de maison, ainsi qu'une feuille de papier où était inscrit un numéro de maison.

Chaque famille possédait une maison de trois pièces, avec une petite courée à l'avant appelée jardinet, équipé d'un portail fait de deux tubes de fer en guise de montants et de panneaux de fer en guise de battants. Au sommet du portail était planté un drapeau rouge à cinq étoiles jaunes. Les murs étaient faits de briques creuses en ciment, enduites de chaux blanche, sur laquelle était badigeonnée une frise de couleur bordeaux, décorée d'une peinture de guirlande de conques blanches. Dès qu'ils virent ces maisons aux caractéristiques ethniques si apparentes, les membres de la famille de Sangyé ressentirent une vive chaleur au fond du coeur. Jamyang fut tout particulièrement ému et, des larmes perlant dans les yeux, entre deux sanglots, il jeta un oeil dans chaque pièce en disant : « Qu'est-ce qui nous vaut tant de bonté de la part des autorités ? Même le salon de Yak Rinpoché n'est pas plus beau. Est-ce grâce à nos mérites ? »

Un muret séparait une pièce en deux. Un côté semblait être la cuisine et l'autre, les toilettes. En effet, dans un coin, il y avait une sorte de grand bassin en porcelaine blanche. Sangyé et son épouse pensèrent d'abord que ce devait être un évier, mais Gendün Gyatso éclata d'un rire condescendant : « C'est l'endroit où on fait ses besoins. »

Grand-père Jamyang s'exclama : « Comment ça ? Faire nos besoins dans un aussi joli évier, on va y perdre nos mérites et l'user avec nos fesses. » Sa femme Yangdzom acquiesça : « Si tu ne sais pas ce que c'est, laisse tomber. En tout cas, ça me fait bien rire quand j'entends que c'est l'endroit pour faire ses besoins. »

Gendün Gyatso jura : « Ça alors ! Je jure sur les Trois Joyaux que c'est l'endroit où on fait ses besoins ! Des toilettes comme ça, il y en a partout maintenant. J'ai fait mes besoins un paquet de fois dans des toilettes comme ça. » Et juste à ce moment-là, il fut pris d'une envie irrépressible de se soulager. Ayant relevé sa robe, il s'accroupit sur le bassin des toilettes et éprouva un sentiment de bien-être en faisant la grosse commission. Mais, ce dont il ne s'était pas douté, c'est que la chasse d'eau n'émettrait pas même une goutte d'eau, quand bien même il l'actionnait tant et plus. En regardant bien, il comprit alors que le système n'avait pas de conduit d'eau. Et c'est ainsi que sa soeur Lhatsokyi n'eut plus qu'à tout nettoyer, se couvrant la bouche et le nez de la main gauche, et évacuant avec la main droite ce qui se trouvait dans les toilettes.

Il y avait certes des toilettes dans la maison, mais pas de poêle. Sangyé se mit donc en route pour le centre-ville pour en acheter un. Il en profita pour acheter une bouteille de lait en plastique. Il héla un « trois-pattes », une motocyclette à trois roues, et rentra chez lui. Quand Ludrön sortit pour faire une offrande de thé aux divinités, il faisait nuit. Le vieux chien attaché dans un coin de la cour émit un jappement triste. Elle se souvint alors qu'il n'avait rien mangé ou bu de toute la journée et elle éprouva une grande pitié pour lui. Aussitôt, elle entra dans la maison et lui donna sans hésiter presqu'une livre de boudin de yak. Cet oubli était incompréhensible car, si le chien ne parlait pas et vivait à la porte, il avait cependant tenu compagnie à la famille telle leur ombre depuis six ou sept ans, mangeant en même temps qu'eux le dernier repas de la journée.

Le lendemain, à l'aube, il avait disparu, à croire qu'il était entré sous terre avec sa laisse. Chaque membre de la famille éprouva un vide dans son coeur, mais se consola à l'idée que le chien les avait quittés alors qu'il avait le ventre plein.

Les pasteurs nomades traitaient les chiens qui volent la nourriture de « chiens de voleurs » et, de la même manière, ils traitaient les voleurs sans vergogne de « chiens de voleurs ». Mais les voleurs de chiens, eux, étaient des « chiens de voleurs » vraiment sans vergogne aucune. Sangyé, tout en s'arrachant les poils de barbe, était partagé. D'un côté, il se demandait « Mais qui peuvent être ces voleurs de chien ? » et, de l'autre, il réfléchissait aux objets qu'il fallait acheter : une télévision, un frigo, un lit, un thermos, des rideaux et pas mal d'autres choses encore.

Le nouvel an occidental était passé et le nouvel an traditionnel approchait. Les chefs du district et des villages leur apportèrent l'indemnité d'« abandon du bétail pour la protection de l'herbe », et pour « le double nouvel an », aussi appelé « les deux fêtes », de la farine et du riz de courtoisie, des pommes de terre, des briques de thé, un calendrier en couleurs, et encore d'autres choses. Par ailleurs, ils les encouragèrent à leur faire part de leurs difficultés et de leurs souhaits, assurant que tout serait décidé et résolu à temps. Les membres de la famille Sangyé furent touchés, en particulier Jamyang et son épouse, dont les larmes coulaient sans discontinuer : « Que les autorités sont bienveillantes ! Que le gouvernement est bienveillant ! Nous offrir tant d'argent et d'objets sans même qu'on ait à travailler, c'est un rêve ? Merci, vous êtes si bons, si bons ! Nous n'avons ni difficultés, ni souhaits pour l'instant. » Et ils furent à deux doigts de se prosterner. Quand la délégation fut partie, le grand-père fit la leçon à tous et plus particulièrement à Sangyé et son fils : il ne fallait jamais oublier la bienveillance du Parti communiste, il fallait toujours savoir se tenir, qu'on soit dans un monastère ou en ville. Il les chargea ensuite d'acheter le portrait d'un dirigeant quand ils iraient en centre-ville. Le dirigeant dont Jamyang parlait était Mao Zedong, mais Sangyé acheta d'autres portraits en vente dans la librairie d'État Xinhua, et il se porta également acquéreur d'un portrait de Staline, décoloré d'avoir été exposé sans avoir trouvé d'acquéreur pendant de nombreuses années. Lorsqu'il plaça ces images au-dessus de l'autel qui était rempli de portraits de toutes tailles de Yak Rinpoché et d'autres lamas et trülku45(*), il leur sembla que la maisonnée se parait d'un éclat et d'une brillance inédits. C'est pourquoi, que Jamyang actionne son moulin à prières ou que Sangyé s'arrache les poils de barbe, tous deux tournaient spontanément leur regard vers les dirigeants, les yeux brillants de respect et de dévotion.

Ils n'auraient jamais ne serait-ce que rêvé d'avoir à manger et de quoi se vêtir sans avoir à travailler. C'est pourquoi le « Village des sédentarisés `Vie heureuse' » semblait de loin être un lieu où régnait le bonheur. Mais... Peu après, il prit un jour l'envie à Jamyang d'aller faire un tour en ville pour aller voir s'il n'entendait pas parler du vieux chien disparu. Bien des années plus tôt, il avait participé en tant que cadre local à des « réunions de troisième catégorie » en ville. À l'époque, il connaissait le petit centre-ville comme la paume de la main. Mais maintenant, il avait changé comme si le ciel et la terre avaient été inversés et s'était développé au rythme du galop d'un puissant destrier, si bien qu'il était difficile de dire s'il saurait retourner au « Village des sédentarisés `Vie heureuse' ». Et même s'il y parvenait, à tous les coups il ne retiendrait pas le numéro de sa maison, qui lui évoquait un code télégraphique. Cela le dissuada bien vite de s'aventurer au dehors. Mais d'un autre côté, privé de l'occasion de sortir, il éprouvait le sentiment désagréable d'être emprisonné. De guerre lasse, il décida de rester tous les jours sur le pas de la porte de son domicile, l'horizon bouché par les rangées de maisons qui se succédaient. Une fois qu'il fixait le coin de la cour où le chien avait été attaché, il lui sembla revoir sa Vallée des renards noirs, il lui sembla entendre les aboiements d'un chien de garde et il se fit de plus en plus silencieux.

Sangyé rapporta une télévision couleur, un réfrigérateur, un divan et d'autres meubles encore. La télé, qui leur permettait de regarder des émissions en tibétain, fut une source de joie nouvelle dans leur existence. Leurs yeux et leurs oreilles furent particulièrement ravis par les spectacles de chants et de danses du « Concert de l'an neuf » le soir du premier jour de l'an. Ils purent aussi voir pour de vrai le personnage de Mänlakyab, dont ils parlaient autrefois comme s'il était Sipa Gapo46(*) en personne.

Deux événements notables marquèrent le nouvel an de famille de Sangyé : d'une part, Lhatsokyi, leur fille, fut donnée comme bru à la famille Bec-de-Lièvre ; de plus, conformément au souhait de Yangdzom, il fut décidé que Lharikyi, fille de Lhatsokyi dont on ignorait qui était le père, ne serait pas emmenée dans sa nouvelle belle-famille mais resterait dans la famille maternelle de sa mère, donc dans la famille de Sangyé. La condition était qu'elle soit scolarisée à la rentrée, au début de l'automne.

Le printemps fut là. Des dizaines de milliers d'hommes et de femmes - cueilleurs de yartsa günbu47(*), ouvriers du bâtiment, travailleurs sur les routes - affluèrent presque en même temps au chef-lieu de la préfecture de Tseshung. Les pâturages, d'habitude aussi figés que du yaourt, se transformèrent en un clin d'oeil en une mare d'eau trouble.

Les réserves de viande, de beurre, de fromage, de bouse et de crottin que la famille Sangyé avait apportées de la Vallée des renards noirs avant le nouvel an avaient peu à peu fondu. Aussi Ludrön et Sangyé devaient-ils se rendre à tour de rôle tous les jours au chef-lieu de préfecture pour s'y approvisionner. Le prix des denrées, lui aussi, augmentait tous les jours. Comme Sangyé cherchait du travail au chef-lieu, éloigné de trois ou quatre kilomètres, l'achat d'une moto devint une nécessité vitale pour lui. Les pasteurs nomades, qui sont des gens qui adorent exagérer, se moquaient des voleurs en disant « tu baisses la tête, ils te coupent le sexe ». Mais en réalité, ce que les voleurs prisaient par-dessus tout, ce n'était pas tant le sexe que les motos. Aussi, si on n'avait nulle envie de faire don de sa moto aux voleurs, il fallait la garer jour et nuit dans la maison et verrouiller celle-ci. Dans cette maison à trois pièces qui leur avait paru si grande et spacieuse au départ, ils avaient ajouté leurs nouveaux achats aux objets qu'ils possédaient déjà et la bâtisse leur semblait maintenant si étriquée que Sangyé fut contraint de démonter la cuvette des toilettes qui leur était parfaitement inutile et de la poser dehors, près de leur porte.

« Misère ! Misère ! » Aussitôt arrivée la fonctionnaire aux cheveux rouges qui leur avait remis au début la clé et le numéro de porte, elle se mit à hurler sans prévenir : « Ils ont arraché le matong [ch. pour « cuvette des WC »] et l'ont jeté dehors ! Misère ! Misère ! Et demain, le groupe de shicha [ch. pour « inspection »] qui passe ! Misère ! Misère ! Quelle guigne... Quelle guigne... Quelle plaie ces gens-là... ! » Elle faisait les cent pas, désemparée.

Sangyé, véritablement effrayé, restait bouche bée. Ludrön, pendant ce temps, argumentait : « Ce truc ne sert à rien, à part occuper l'espace. »

« Peut-être que ça sert à rien, mais il faut le remettre en place pour quand le shicha [ch. pour « inspection »] va venir. Misère ! Misère ! Quelle guigne ! Qu'est-ce que je vais devenir ? »

Ludrön s'apprêtait encore à répondre quelque chose, mais Sangyé s'exclama : « Zut alors ! Zut alors ! Que faire ? » tout en regardant la bonne femme aux cheveux rouges comme s'il cherchait refuge auprès d'elle.

« Plutôt couper la tête de mon père... Ramène vite un gongren [ch. pour « ouvrier »] et fais-lui remettre ça. Si jamais le shicha arrive et qu'il voit ça, on est fichus. »

Un gongren ?

Exact. Ramène un ouvrier. Et vite ! »

Sangyé enfourcha immédiatement sa moto et se rendit au chef-lieu de préfecture. Il paya cent yuan sans discuter pour ramener quelqu'un qui mélangea une poignée de ciment et deux de sable et refixa la cuvette des WC. Mais il était impossible à Sangyé de retrouver sa sérénité car il était persuadé, quand il repensait à la tête de la bonne femme aux cheveux rouges, que le shicha prévu pour le lendemain ou le surlendemain était redoutable. Aussi faisait-il les cent pas entre la maison et le portail, sans cesser de s'arracher des poils de barbe.

Une tempête rouge souffla tant qu'il était difficile d'ouvrir les yeux. Mais Jamyang passait toujours ses journées, accroupi à la porte et, tout en faisant tourner son moulin à prières, fixait le coin de la cour où le chien avait été attaché. Il se terrait chaque jour un peu plus dans son mutisme. À plusieurs reprises, son épouse Yangdzom s'approcha de lui, s'assit et prononça quelques mots comme une tornade, mais il se contenta de répondre par monosyllabes sans lui prêter plus d'attention. Lassée, Yangdzom, toujours comme si elle était portée par une bourrasque, se relevait au bout d'un moment et retournait dans la maison, où elle se remettait à regarder la télévision. Elle se contentait de regarder les images, que les émissions soient en chinois ou en tibétain. Très vraisemblablement, elle ne comprenait pas le tibétain à très forte composante littéraire qui était parlé à la télévision. Toutefois, elle adorait regarder le petit écran, c'est pourquoi les journées passaient beaucoup plus vite pour elle que pour son mari Jamyang.

Le shicha qui souciait tant Sangyé, c'est-à-dire le groupe d'inspection formé par le chef de la préfecture entouré de chefs de villages, de cameramen et de photographes, arriva enfin. Non seulement il ne fit nullement l'effet de terreur tant redouté par Sangyé mais, bien au contraire, le chef de la préfecture, un homme ventripotent, arborait en permanence un sourire chaleureux et bienveillant, comme les Bouddhas chinois qui nous sont si familiers. Il répondit à tout ce qu'on lui disait par : « Ah ! Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Oh ! Très bien ! Très bien ! Très bien ! » Et même, après avoir jeté un coup d'oeil négligent aux toilettes dont la seule utilité était d'occuper l'espace, il fit « Oh ! Oh ! » Sangyé fut donc enfin rassuré.

Après le départ du sympathique et chaleureux groupe de shicha, chaque famille démonta ses toilettes et les abandonna à sa porte, sans que la bonne femme aux cheveux rouges ne trouve rien à redire. Au bout de quelques jours, Sangyé trouva donc le courage de démonter les toilettes et de les abandonner à sa porte.

Aux deux mois de tempête rouge ininterrompue succéda une pluie mêlée de neige. Celle-ci fut suivie d'une pluie battante discontinue. Il y eut tant de fuites dans les plafonds des maisons du « Village des sédentarisés `Vie heureuse' » qu'il fut désormais impossible d'y vivre. Plus grave encore, on se rendit compte, quand l'eau de pluie s'écoulait du toit et glissait le long des murs intérieurs et extérieurs, que les joints entre les briques creuses n'étaient pas en ciment mais en argile, car une boue noire entraîna le revêtement mural blanc avec elle, laissant les maisons comme nues. Par ailleurs, les briques étaient percées de part en part. Surtout, cela entraîna de grands dangers pour les portraits des dirigeants collés sur les murs de chez Sangyé qui n'eut pas d'autre choix que de les décrocher.

« C'est quoi des maisons pareilles pour lesquelles on nous a réclamé une grosse zichou [ch. pour « participation »] ? Et on raconte que l'État y a consacré encore plus d'indemnités. » Ludrön se fit accusatrice : « Notre maison en briques de la Vallée des renards noirs était laide, mais au moins il n'y avait pas de fuites. Et puis il y faisait bon. Mes parents vont être gelés ! » Elle eut une idée : « Eh ! Et si on montait la tente dans la cour et qu'on y installait le poêle ?

Euh... C'est peut-être bien la seule solution. Mais... » Tout en s'arrachant les poils de barbe, Sangyé demanda : « Mais que va dire la bonne femme aux cheveux rouges ? »

Et voilà. À t'écouter, on dirait que cette bonne femme aux cheveux rouges est notre directrice. Si on lui propose de venir constater par elle-même, j'en aurai des choses à lui dire. C'est incroyable, une maison pareille avec tout l'argent qu'on a donné.

Par la Prajñapâramitâ en douze sections... Elle me terrorise, cette bonne femme aux cheveux rouges. »

Ludrön rétorqua : « De quoi tu as peur ? Si tu as peur, moi j'y vais. » Elle se leva et sortit. À vrai dire, elle ignorait si elle aurait le courage de discuter avec la bonne femme aux cheveux rouges mais, maintenant qu'elle avait fanfaronné devant son mari, elle n'avait pas d'autre choix que d'y aller. Heureusement, quand elle arriva, le secrétaire du Parti du village de Tseshung et d'autres responsables, ainsi que des hommes et des femmes nomades, étaient déjà rassemblés dans le bureau de la bonne femme. L'un des édiles, qui parlait le tibétain, leur annonça qu'ils avaient déjà adressé un rapport aux autorités et au comité du Parti de la préfecture, et que les autorités et le comité du Parti de la préfecture accordaient une grande importance à cette affaire. Dès que le mauvais temps se dissiperait, dans les prochains jours, ils feraient bien sûr réparer toutes les maisons : il fallait juste faire momentanément preuve de patience.

Un jeune homme à la grosse voix déclara, comme s'il prenait la parole au nom de tous : « Alors c'est parfait. Nous remercions le Parti et le gouvernement » puis il se dirigea vers la porte. Tout le monde lui emboîta le pas, les uns après les autres.

Ludrön revint le sourire aux lèvres : « Les chefs nous demandent d'être patients quelques jours. Ils vont faire réparer les maisons rapidement. »

La bouche de Jamyang qui pendant longtemps était restée silencieuse se mit à émettre des sons : « Pour sûr que le Parti et le gouvernement sont comme nos parents ! » dit-il avec un grand sourire. Sangyé, quant à lui, arrêta de s'arracher les poils de barbe et déclara : « Je vais aller en ville acheter un peu de mouton. Ce centre-ville, il est vraiment incroyable. On y vend de l'excellent mouton bien gras même au printemps. »

L'humidité céda du terrain. Sur les murs orientés au soleil, de la végétation longue de cinq doigts avait poussé de manière erratique. On commença à réparer les maisons des « Villages des sédentarisés `Vie heureuse' », lesquels s'étaient encore multipliés et agrandis aux alentours du chef-lieu de la préfecture de Tseshung. Les réparations furent tout à fait sommaires : on souleva la toiture, on étala un plastique qu'on enduisit d'une terre noire épaisse d'un doigt, puis on remit la toiture. Alors on enduisit les murs d'une couche de ciment fine comme un revers de lame de couteau. On se contenta d'appliquer par là-dessus de la chaux et, avec de la peinture blanche et bordeaux, on dessina une frise et une guirlande de conques, et voilà. Puis un groupe de shicha prétendant être de la préfecture, s'étant rendu sur place, dit lui aussi : « Très bien, très bien. » Et il partit. Et peut-être que ça l'était effectivement. En effet, dès lors, même sous les trombes d'eau, pas une goutte d'eau ne pénétra dans les maisons. Mais, bizarrement, quand la pluie de printemps tomba l'année suivante, il se passa exactement la même chose que l'année précédente, dans toutes les maisons.

Les nomades encore une fois se regroupèrent dans le bureau de la bonne femme aux cheveux rouges. Certains exigèrent qu'on leur rende l'argent qu'ils avaient versé, annonçant qu'ils repartaient dans les pâturages. Les autorités et le comité du Parti de la préfecture accordèrent une très grande attention à cette affaire et firent réparer gratuitement les maisons. Mais, malheureusement, le mode de réparation n'était nul autre que celui de l'année précédente, et les nomades le surnommèrent « de l'enduit de terre sur une tête de merde ».

Les vendeurs de bouse se firent désormais de plus en plus rares en centre-ville, mais des vendeurs d'un autre type de combustible se multiplièrent : le charbon, qu'auparavant seuls les chefs haut placés de la préfecture de Tseshung et les administrations les plus riches pouvaient s'offrir. Mais le charbon coûtait si cher que les nomades le surnommaient la « pierre noire hors de prix ». Non seulement son prix était élevé, mais en plus il était dangereux : rien que dans un unique « Village des sédentarisés `Vie heureuse' », neuf personnes de trois familles différentes avaient péri tour à tour, asphyxiées par les émanations de charbon. Par ailleurs, quatre fonctionnaires du chef-lieu de préfecture s'étaient endormis après avoir bu plus que de raison ; vers minuit, l'un d'eux, ayant soif, s'était approché du poêle en titubant, avait soulevé la bouilloire mais ne l'y avait pas reposée. Le four était resté ouvert et, quand le soleil s'était levé, tout le monde était mort. Ces incidents, et d'autres encore, terrorisaient les habitants des « Villages des sédentarisés `Vie heureuse' ». Grâce à la bienveillance des Trois Joyaux toutefois, aucune catastrophe de la sorte n'avait frappé la famille de Sangyé qui, cependant, était presque à court d'argent. De plus, le charbon qu'ils avaient payé assez cher récemment contenait en fait un tiers de cailloux et de roches ininflammables, laissant Sangyé perplexe, qui restait à s'arracher les poils de barbe. Ludrön lui dit : « Le beurre que tu as rapporté l'autre jour était complètement rance. Le grand-père a mangé de la tsampa mélangée à du beurre et du fromage hier et il s'est plaint d'avoir eu mal au ventre toute la journée. Il a dû se contenter d'avaler ce matin de la tsampa noire [sans beurre]48(*). Tu n'as donc pas vérifié si le beurre était frais quand tu... ? » Mais Sangyé l'interrompit : « Comment ça, je n'ai pas vérifié s'il était frais ? Mais c'est que le prix du beurre frais atteint des sommets ! », tout en continuant à s'arracher les poils de barbe avec irritation.

« Je pense qu'il est temps de vendre la selle. À quoi bon une selle quand on n'a plus de chevaux ?

Tu ne connais pas le proverbe `Il est facile de dénicher un cheval, mais difficile de trouver une bonne selle' ?

On ne dit pas `Quand un homme heureux possède un cheval, il lui est facile de faire l'éloge de sa selle', peut-être ?

Une selle ordinaire peut être bon marché, mais la nôtre n'est pas ordinaire.

Quoi qu'il en soit, ça va être difficile de priver les grands-parents de beurre frais, et ce sera difficile pour nous aussi.

Même si les difficultés sont immenses, il n'y a rien d'autre à faire que d'attendre le versement des indemnités pour les pâturages49(*).

Du beurre rance sur du thé nature. Nos deux pauvres vieux...

Je vais aller acheter du lait » dit Sangyé, soit par pitié pour les deux vieux, soit parce qu'il était excédé par les jérémiades de Ludrön. Il se leva et, quand il ouvrit la porte, il vit leur fils Gendün Gyatso dans la cour.

Comme si ce dernier avait deviné quelque chose à la mine de ses parents, il embrassa ses grands-parents et s'enquit de leur santé puis, sans même s'asseoir, prit deux mille yuan de sa poche de devant et les plaça entre les mains de ses parents.

À l'époque actuelle, nombreux sont les moines à se défroquer, les jeunes gens à jouer aux dés et à vivre de larcins et les jeunes femmes à s'adonner à la prostitution. Rien que dans un seul « Village des sédentarisés `Vie heureuse' », cinq à six jeunes hommes avaient été arrêtés et trois ou quatre jeunes femmes avaient disparu l'année précédente. Quatre ou cinq moines étaient retournés à la vie laïque, et l'un d'entre eux était même revenu à son monastère pour y voler un thangka noir et très précieux de Päldän Lhamo, plus vieux même que le monastère lui-même. Arrêté alors qu'il s'apprêtait à s'enfuir, il était toujours en centre de surveillance. De tels événements lamentables s'étaient produits récemment et continuaient à se produire. Mais Gendün Gyatso, lui, était un moine qui ne se consacrait qu'à la prière et la vertu : comme les autres moines il vivait frugalement et mettait de côté les aumônes collectives que lui faisaient les fidèles, argent grâce auquel il aidait sa famille. En songeant à cela, Sangyé fut pris de l'envie de presser Gendün Gyatso contre sa poitrine et de l'embrasser. Mais comme il ne lui avait pas fait de bise depuis qu'il avait atteint l'âge adulte, il se sentit tout gêné à l'idée de le faire maintenant. En même temps, il fut si touché qu'un picotement lui monta au nez et il sortit, prétextant qu'il allait « acheter un peu de viande ».

Ludrön sortit elle aussi pour lui dire : « N'oublie pas d'acheter une bouteille de lait. Mais pas dans le magasin à la sortie de la gongshangju [ch. pour « magasin d'État »50(*)]. Il est frelaté. » Il existait toutes sortes de laits frelatés : la triche la plus courante consistait à le vendre coupé d'eau puis écrémé. On pouvait aussi faire passer du lait de vache pour du lait de dri51(*), etc. Mais ce qu'un démon aurait eu encore plus de mal à imaginer, c'était le lait plein de conservateurs qui ne tournait pas en pleine chaleur estivale.

Sangyé, appuyant sur le démarreur, ne l'entendit pas. En tout cas, il ne répondit pas et Ludrön se dit à haut voix : « À tous les coups il va nous rapporter du lait frelaté... » tout en s'apprêtant à rentrer à la maison. C'est alors qu'elle vit son père Jamyang qui restait à fixer l'endroit où le vieux chien avait été attaché. Elle le tira par la manche : « Papa, on rentre à la maison. »

Gendün Gyatso se leva dès que Jamyang entra. Celui-ci jeta un oeil à son petit-fils et demanda : « Qui est ce moine ? »

Gendün Gyatso regarda sa mère avec étonnement, et celle-ci lui chuchota : « Grand-père est devenu gâteux. » Yangdzom intervint à ce moment-là : « Ça alors ! Qu'est-ce qui lui arrive, à mon mari ? C'est notre moine, tu ne le vois pas ? Il vient juste de te saluer, non ? » Mais Jamyang ne voulut rien savoir et s'en prit à lui : « Ça alors ! Quand notre jeune moine est-il arrivé ? Pourquoi tu ne dis pas bonjour à ton grand-père ? » Gendün Gyatso, partagé entre le rire et les larmes, n'eut pas d'autre choix que de s'accrocher à nouveau au cou de son grand-père Jamyang et l'embrasser. Celui-ci put alors s'asseoir l'esprit satisfait.

Ludrön répéta à voix basse : « Ton grand-père a perdu la boule. Le soir, il se met sur le pas de la porte et me demande si j'ai bien donné à manger au chien, si la vieille dzo52(*) sans cornes et à la tache blanche a bien été conduite à son enclos, il me dit d'attraper le vieux cheval gris et le cheval noiraud bossu. Je n'ai moi-même aucun souvenir qu'on ait eu ces animaux dans la famille. D'après ta grand-mère, la vieille dzo sans cornes à tache blanche, le vieux cheval gris et le noiraud bossu étaient des bêtes de leur jeunesse. » Son flot de paroles s'écoulait toujours quand sa petite-fille Lharikyi ouvrit la porte en trombe et entra, à bout de souffle : « Oncle est arrivé ? »

Avant que Gendün Gyatso ait pu ouvrir la bouche, Ludrön lui demanda : « Et comment se fait-il que vous terminiez l'école si tôt aujourd'hui ? »

Lharikyi posa son cartable puis annonça, dans un mélange de tibétain et de chinois, deux nouvelles sans aucun lien l'une avec l'autre : la première était que deux élèves avaient été écrasés et quatre autres blessés lorsque le toit d'une des salles de classe de l'école s'était effondré. La seconde était que l'un des élèves avait pénétré la veille chez un de ses professeurs pour y dérober de l'argent. Le professeur avait si méchamment rossé l'enfant qu'il l'avait bien amoché et que le grand frère de l'élève avait amené avec lui aujourd'hui plusieurs copains pour tabasser le professeur, à tel point qu'il ne pouvait plus se tenir debout.

« Le xiaozhang [ch. pour « proviseur »] a dit qu'il n'y avait pas shangke [ch. pour « classe »] aujourd'hui. » Lharikyi avait donc fini par expliquer en une phrase pourquoi les cours avaient terminé si tôt aujourd'hui.

« Malheur ! et si ma propre arrière-petite-fille avait été écrasée... C'est décidé, je ne l'envoie plus à l'école à partir de demain » dit d'un air très décidé Yangdzom, serrant son arrière-petite-fille contre elle. Elle était plus préoccupée par l'enfant que les autres membres de sa famille. Quand Lhatsokyi avait été mariée dans sa belle-famille, la grand-mère avait insisté pour qu'on n'y envoie pas Lharikyi et, par la suite, elle n'avait jamais vraiment été d'accord pour l'envoyer à l'école. C'est pourquoi elle saisit ce prétexte en espérant ainsi garder la fillette nuit et jour à ses côtés.

On entendit alors dehors les pétarades d'une moto. Peu après apparut Sangyé, précédant une femme d'âge moyen qui portait sur son épaule gauche une besace très lourde. C'était sa soeur cadette Yudrön. La communauté dans laquelle Yudrön avait été mariée n'avait pas encore été sédentarisée, aussi, non seulement Yudrön n'avait pas à acheter les produits de l'élevage, mais en plus elle en vendait. Et elle n'hésitait pas à en donner sans faire preuve de mesquinerie aucune. C'est pourquoi, chaque fois qu'elle se rendait au chef-lieu de préfecture, elle apportait à son frère aîné et à sa famille de la viande, du beurre, du fromage, du lait, du yaourt et toutes sortes d'autres choses. Cette fois-ci, elle avait une moitié de carcasse de mouton, environ deux livres d'abats de yak enveloppés, un bloc de beurre pesant dans les cinq livres, trois livres de fromage emballé dans un plastique noir, un plein seau plastique de yaourt, deux bouteilles plastique remplies de lait. De plus, elle remit 10 yuan chacun à Jamyang, Yangdzom et Lharikyi, tout en prenant des nouvelles de la santé des deux premiers.

Comme Sangyé de son côté avait acheté quelques bouteilles de boisson sucrée qu'ils appelaient « Kele »53(*) et trois livres de viande de yak, Ludrön se mit aussitôt à hacher la viande et pétrir une pâte pour préparer des momos à la viande. Elle fit flamber une quantité généreuse de charbon : le poêle devint tout rouge et la maison s'emplit d'une douce chaleur. Ils bavardèrent de tout et de rien, et on entendit même de francs éclats de rire qui étaient devenus bien rares dans la maison. Il leur sembla oublier les broutilles qui avaient tant affecté Sangyé et sa femme quelques heures plus tôt, et les affreux accidents de l'école rapportés par Lharikyi. Jamyang partit au lit en premier, suivi peu après de Yangdzom qui se coucha aussi, Lharikyi enveloppée dans sa pelisse. Les autres se préparèrent à se mettre au lit deux heures après l'heure habituelle.

Au moment où, le coeur léger, ils sortaient pour aller aux toilettes pour la dernière fois de cette journée, Sangyé se mit à hurler : « Quel malheur ! Quel malheur ! Ma maotho [ch. pour « moto »] ! Ma maotho [ch. pour « moto »] ! Chiens de voleurs ! Chiens de voleurs ! » tout en arpentant sa cour en tous sens et sans but précis.

La fonctionnaire, que les habitants du « Village des sédentarisés `Vie heureuse' » appelaient derrière son dos « la bonne femme aux cheveux rouges », se présenta à la porte de la famille de Sangyé pour leur signifier que s'ils ne payaient pas leur facture d'électricité et d'eau immédiatement, elle leur couperait l'électricité et ils ne pourraient plus pomper d'eau.

Sangyé était devenu plus courageux et avait pris de l'aplomb. Sans se démonter, il lui rétorqua : « J'acquitterai sans faute mes factures d'eau et d'électricité quand vous aurez versé les indemnités du pâturage. Sinon, coupez donc les fils électriques, on peut toujours s'éclairer au solaire. Si je n'ai pas le droit de pomper de l'eau, on peut très bien aller en prendre à la rivière de Tseshung. »

La bonne femme aux cheveux rouges éclata de rire : « Ah ! Ah ! Ah ! Tout le monde sait bien que la rivière de Tseshung est wuran [ch. pour « pollué »] et que même les cochons ne vont plus y boire ! »

Sangyé s'apprêtait à répondre, mais sa femme Ludrön se mit à pousser un long cri de douleur perçant qui leur brisa le coeur, tout en s'éloignant de trois ou quatre pas. Quand elle se retourna, elle était bouche bée, comme si son âme vagabondait au loin. Sangyé fit volte-face rapidement et vit que Jamyang était tombé la tête la première. Il s'avança vers lui précipitamment et lui souleva la tête, mais son corps était glacé.

Ludrön déclara que, voyant son père assis, droit comme un i, elle avait voulu le faire rentrer à la maison en le tirant par la manche. Il était alors tombé face contre terre et, quand elle avait effleuré sa tête, elle était froide comme la pierre. Elle avait eu très peur.

Elle sanglotait : « Dire que j'étais juste à côté de lui au moment où sa respiration s'est arrêtée et que je n'ai pas pu lui relever la tête. Je m'en veux... »

Sangyé tenta d'arrêter ses larmes : « Ne pleure pas, ne pleure pas. Récite plutôt des mani.

Je n'ai même pas pu lui verser une dernière tasse de thé au lait avant sa mort. Je n'ai pas été fichue de lui faire avaler de la tsampa mélangée à du beurre frais. Ce matin, il n'a mangé que sa tsampa noire. Mon pauvre père... » Elle pleurait, toujours plus affligée. Sangyé, n'en pouvant plus lui non plus, se mit à sangloter et éprouva de la pitié pour son beau-père, à qui il n'avait même pas pu donner un peu de thé au lait à boire ou du beurre frais à manger avant sa mort. Il pensa : « Quelle honte, je suis un gendre indigne. Mais à quoi bon les regrets maintenant que tout est fini ? Il vaut mieux faire faire de bons rituels pour le grand-père. » Il arrêta de consoler Ludrön et se prépara à se rendre au chef-lieu de préfecture avec, sur le dos, la selle bordée d'argent qu'il avait sortie de son tissu de protection, un vieux vêtement dont elle avait été enveloppée. Mais, estimant que ça ne se faisait pas de laisser ces deux femmes près du corps, il posa la selle à terre et sortit. À cet instant, les voisins avaient entendu les plaintes et les pleurs et un couple arriva, curieux de voir ce qui se passait.

« Grand-père est parti tout à coup » dit Sangyé au mari. « Feu le grand-père. Pouvez-vous rester auprès de sa femme et la mienne ? Je dois aller informer mes proches au chef-lieu. J'en profiterai pour aller voir si Yak Rinpoché est là. » Et il reprit sa selle et partit. Mais quelque chose sembla lui traverser l'esprit et il revint chez lui. Quand il souleva doucement la pelisse qui recouvrait le cadavre, il vit dans la main gauche du grand-père un rosaire et, dans sa main droite, un moulin à prières. Alors qu'il allait pour s'en emparer, le voisin qui était plus vieux que lui affirma : « Ça alors ! Ça alors ! En voilà, un homme doté de grands mérites ! Voilà un homme singulier ! Il vaudrait mieux ne pas encore les lui ôter, à mon avis. Il vaudrait mieux laisser cela à un lama. » Et Sangyé ramena la pelisse sur le cadavre.

Sur le magasin était accrochée une enseigne remplie de faute d'orthographes, et dont le tracé des lettre évoquait immanquablement des empreintes de pattes de fourmi : « J'achète des vieyes affaires, je peille le prix fore. » Son propriétaire examina tous les accessoires de Sangyé, la selle principalement, mais aussi les étriers, et d'autres objets encore. Puis il montra son majeur54(*). Sangyé secoua la tête et le commerçant lui demanda, dans un tibétain approximatif : « Vas-y alors, tu en veux combien ?

8000.

8000 ?

8000.

8000... 8000... » Le propriétaire secoua la tête entre rire et pleurs, compta l'argent immédiatement et le lui remit.

Quand Sangyé sortit, relativement content, il vit justement Yak Rinpoché descendre d'une voiture. Il s'approcha et lui fit part de son espoir de voir Rinpoché se rendre au chevet du vieillard qui était soudainement décédé chez eux. Mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, Yak Rinpoché remonta dans la voiture et dit : « Alors, en route ! En route ! » Ces paroles provoquèrent de l'angoisse chez Sangyé : « Certes... Euh... Mais rien n'est prêt... Si vous pouviez venir demain... » Yak Rinpoché lui déclara sur un ton comminatoire que, le lendemain, il devait aller à Xining et que, si Sangyé n'avait pas de véhicule, il pouvait monter dans sa qiche [ch. pour « voiture »].

Quand ils revinrent, heureusement, beaucoup d'habitants de Tseshung, résidant au « Village des sédentarisés `Vie heureuse' », s'étaient téléphoné et avaient afflué chez Sangyé. Les hommes adultes se renseignèrent auprès de Yak Rinpoché pour savoir entre autres choses quel était le meilleur jour pour emmener le cadavre au charnier, ce qui simplifia la prise de décision.

Yak Rinpoché invita en cet auguste lieu le namshé55(*) du défunt et s'apprêtait à repartir quand le vieux voisin le pria : « Précieux Rinpoché, veuillez regarder » et il souleva la pelisse qui recouvrait le cadavre. Il lui montra comment le défunt tenait son rosaire et son moulin à prières dans les mains, mais quelle ne fut pas sa déception quand Yak Rinpoché se contenta de remarquer : « Pourquoi ne lui avez-vous pas encore ôté cela des mains ? » sans faire aucun commentaire de bon augure.

Après le décès de son mari, Yangdzom se mit à se lever très tard le matin et à sortir sans regarder la télévision, ce qui était contraire aux habitudes qu'elle avait prises. Elle se postait là où son mari s'était toujours tenu. Fixant le portail, elle restait à attendre le retour de Lharikyi de l'école. Quand celle-ci revenait, elle avait encore plus de nouvelles à annoncer que les informations télévisées. Ce qui était triste c'est que c'était toujours des catastrophes. Par exemple, la première des deux nouvelles de la veille, c'était que des collégiens internes avaient été victimes d'une intoxication alimentaire et qu'il avait fallu les hospitaliser. Cinq d'entre eux n'avaient pu être sauvés. La seconde nouvelle était qu'un des nombreux camions qui transportaient du charbon, qui se déplaçaient comme l'eau des rivières et étaient gros comme une montagne, avait écrasé telle une plaque d'aluminium une petite voiture où se trouvaient quatre personnes.

Yangdzom, chaque fois qu'elle entendait ces nouvelles, fermait les yeux et portait les mains sur son coeur : « Que les Trois Joyaux soient témoins ! Puissent de telles catastrophes ne jamais tomber sur la tête des êtres vivants, qui tous ont été ma mère dans une vie antérieure ! » Mais qui aurait pu deviner qu'une telle catastrophe, justement, guettait sa famille ? Par un matin froid où soufflait une bise glaciale, alors que Lharikyi était déjà partie pour l'école et que Yangdzom était encore couchée, Sangyé et son épouse étaient sortis pour colmater une faille du mur à l'aide d'une vieille ceinture abîmée qu'ils avaient déchirée. Mais Sangyé n'était pas très concentré sur l'activité qu'il accomplissait : il pensait à une annonce postée par un bureau en ville, qui recrutait des gardiens. À un moment donné, ils eurent la sensation qu'il était difficile de garder les pieds par terre et, exactement à ce moment-là, la rangée de maisons s'écroula et on ne vit plus rien que de la poussière noire s'élever dans les airs. Tous deux étaient encore tout surpris et hébétés quand un homme se mit à courir tout près d'eux en hurlant : « Un séisme... Un séisme... » Ils laissèrent échapper d'une même voix, comme s'ils se réveillaient en sursaut : « La grand-mère ! » Dégageant les ardoises et les briques de toutes leurs forces, comme des fous, ils soulevèrent les poutres qui étaient tombées sur la tente noire montée dans la cour rectangulaire. Ils constatèrent avec joie et sans en croire leurs yeux que Yangdzom était indemne. Ils la mirent debout et lui demandèrent à plusieurs reprises si elle avait mal. Une fois qu'ils furent assurés qu'ils ne rêvaient pas, ils se mirent à exprimer leur gratitude envers les Trois Joyaux compatissants. Quelqu'un se mit alors à courir : « Malheur ! Les élèves ont été réduits en bouillie ! » Tous deux hurlèrent en même temps « Lharikyi ! », se levèrent en même temps et se mirent à courir en même temps.

Il sembla à Yangdzom que l'attente dura un an mais en réalité Sangyé revint au bout d'une heure en tenant contre lui le petit cadavre de Lharikyi, dégouttant de sang. « Le vieux ciel est aveugle... il est aveugle », répétait-il en titubant. Bizarrement, Ludrön ne lançait pas d'aussi grandes lamentations que quand son père était mort : elle poussa de longs soupirs tout en versant de grosses larmes.

On apprit plus tard que le séisme avait été de force quatre environ. Il ne provoqua de gros dégâts que dans ce « Village des sédentarisés `Vie heureuse' » et quelques écoles. L'État fournit en temps voulu aux victimes des tentes de coton et de la nourriture. Il versa des indemnités aux proches des victimes et aux personnes désormais handicapées et promit de leur construire au plus vite des maisons meilleures et encore plus solides. Les pasteurs nomades furent encore une fois émus aux larmes. Mais la famille de Sangyé, elle, n'avait jamais souhaité s'installer ici, et ne l'avait supporté que pour que Lharikyi puisse être scolarisée. Maintenant que Lharikyi n'était plus là, ils ne souhaitaient plus continuer à y vivre et, un matin, Sangye et sa femme louèrent les services d'un tracteur et s'en furent en direction de la Vallée des renards noirs.

Sur la route, des camions qui transportaient le charbon, gros comme des montagnes et se déplaçant comme l'eau des rivières, fonçaient en tous sens, soulevant des nuages de poussière noire, manquant écraser ou heurter le tracteur. Ludrön, plus anxieuse que jamais, se frottait la poitrine tout en poussant de longs soupirs. Sangyé n'était lui-même guère tranquille et ne dit pas un mot en chemin, s'arrachant frénétiquement les poils de barbe.

Le tracteur était très ralenti en raison du nombre élevé de véhicules. Il avançait si lentement qu'ils n'atteignirent finalement l'éminence rocheuse de la Vallée des renards noirs qu'à la tombée de la nuit. Ils éprouvèrent alors un choc et une commotion encore supérieurs à ce qu'ils avaient ressenti en apprenant que Lharikyi avait été écrasée. En effet, la Vallée des renards noirs tout entière était devenue totalement noire à force de creuser et retourner la terre. Partout, des pelleteuses, des bennes, des tracteurs, des remorques s'agitaient en tous sens, comme une fourmilière à ciel ouvert, et leur vacarme résonnait comme mille coups de tonnerre simultanés.

De si nombreuses routes avaient été tracées depuis l'éminence rocheuse jusqu'à la vallée que le chauffeur ne savait dans laquelle s'engager, aussi freina-t-il en attendant les ordres du passager. Mais non seulement le passager semblait frappé de mutisme, mais il en avait oublié de s'arracher les poils de barbe. Il finit par reprendre ses esprits au bout d'un moment et, tout en se demandant s'ils n'avaient pas fait fausse route, regarda autour de lui. Le labtsé et les drapeaux à prières sur l'éminence rocheuse avaient noirci, mais c'étaient bien eux, confirmant qu'ils ne s'étaient pas fourvoyés.

« J'ai compris maintenant pourquoi les renards de cette vallée sont noirs, dit Sangyé.

C'est donc d'ici qu'on extrait la `pierre noire hors de prix' » finit par dire Ludrön qui n'avait pas ouvert la bouche de toute la journée.


* 39 Empilement de pierres placé sur une éminence rocheuse où sont fichés des drapeaux à prières et des offrandes, en hommage aux dieux du terroir (toutes les notes sont de la traductrice).

* 40 Référence à une campagne qui est censée régénérer la végétation sur les pâturages, en arrêtant la pratique du pastoralisme pour une durée qui est parfois déterminée, parfois non.

* 41 L'auteur utilise à dessein des termes chinois pour alerter ses lecteurs sur l'acculturation linguistique progressive que subissent les Tibétains et qu'ils entretiennent involontairement en incorporant ces mots chinois dans les conversations courantes (communication personnelle, 30 décembre 2014). Il donne lui-même entre crochets le sens en tibétain de ces termes. Nous avons conservé cette convention : apparaît en premier et en italiques la transcription officielle du terme chinois, dite « pinyin », et nous mettons entre crochets le sens en français, précédé de « ch. » pour « chinois ».

* 42 Les maisons dans lesquelles les pasteurs nomades doivent aller s'établir sont généralement financées en partie par l'État et en partie par les pasteurs nomades eux-mêmes. C'est à cette contribution que le terme « participation » fait ici référence.

* 43 Robe-manteau tibétaine, portée par les hommes comme par les femmes.

* 44 Cri de joie victorieuse et d'hommage aux divinités peuplant les cols de montagne, que l'on pousse quand on franchit ces cols.

* 45 Lama réincarné.

* 46 Vieil homme légendaire dont on dit qu'il est porteur de vérité. Mänlakyab est un comique célèbre en Amdo.

* 47 Chenille des pâturages de haute altitude qui, lorsqu'elle parasitée par un champignon, devient un ingrédient très prisé de la médecine chinoise. Les Tibétains la cueillent vers le mois de mai et en tirent une part plus que substantielle de leur revenu, en la revendant à des grossistes.

* 48 La précision est incluse dans le texte original.

* 49 Les autorités versent des indemnités annuelles, pour une durée déterminée et généralement courte, aux pasteurs qui ont abandonné leurs pâturages.

* 50 Dans ce type de magasin, la marchandise est censée être authentique et proposée à un prix équitable (communication personnelle de l'auteur, 30 décembre 2014).

* 51 Femelle du yak, dont le lait est supérieur à celui de la vache.

* 52 Hybride de yak et de vache.

* 53 Coca-Cola en chinois, prononcé à la tibétaine.

* 54 Signe qu'il estime que la qualité est moyenne.

* 55 Le namshé (tib. : rnam shes) désigne le flux de conscience de l'individu qui perdure, tout en se modifiant sans cesse d'une vie à l'autre au gré des réincarnations successives.