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Le Tibet en exil : à l'école de la démocratie

 

II. ENTRETIEN AVEC LE PREMIER MINISTRE

Prof. Samdhong Rinpoché, Premier ministre :

Votre soutien à la cause du Tibet nous touche beaucoup, est très précieux. Nous considérons que la France occupe une place importante parmi les pays occidentaux qui soutiennent le Tibet. Votre pays comporte de nombreuses associations pro-tibétaines, et deux groupes parlementaires d'information ou d'études sur le Tibet.

Vous allez rencontrer le Dalaï Lama, ainsi que de nombreuses institutions tibétaines. Nous espérons que votre visite sera fructueuse.

Depuis 1979, le Dalaï Lama oeuvre sans relâche pour une autonomie réelle du peuple tibétain, dans le contexte de la constitution chinoise. C'est la « voie médiane », pour laquelle il a besoin du soutien de la communauté internationale. Le dialogue a été initié dès 1980, mais nous n'avons pas réussi à l'engager vraiment jusqu'en 1992-1993. Et dès 1994, les contacts ont été à nouveau rompus. En 1996, les débats au sein de la communauté tibétaine en exil au sujet du bien fondé de la « voie médiane » ont été tranchés par référendum. Une majorité s'est déclarée pour.

En mars-avril 2001, l'élection du Premier Ministre a eu lieu pour la première fois au suffrage universel direct. En septembre 2001, j'ai prêté serment devant le Dalaï Lama, avec mes ministres.

Le travail le plus important a été alors de reprendre contact avec les Chinois. Une première délégation est partie en 2002. En 2003 et 2004, des délégations se sont aussi rendues en Chine. Une troisième délégation, en septembre 2004, a pu avoir des échanges approfondis et directs. Les problèmes de fond ont été abordés. Nous préparons actuellement une quatrième délégation. Nous espérons pouvoir travailler sur un calendrier précis. Nous vivons un moment crucial, et votre soutien compte beaucoup.

M. Louis de Broissia :

C'est une grande joie d'être à Dharamsala. Nous sommes heureux de représenter le Sénat dans toute sa diversité. Nous travaillons ensemble avec le groupe de l'Assemblée nationale et le gouvernement français. Je crois que la diplomatie parlementaire peut dire plus fort ce que le peuple français ressent sur la question tibétaine.

Nous voulons faciliter le dialogue. Nous pensons que le temps est compté pour l'aboutissement de la négociation. Les jeux olympiques se tiendront à Pékin en 2008, et la question tibétaine ne peut pas être écartée dans cette perspective. Les jours sont désormais comptés.

Prof. Samdhong Rinpoché, Premier ministre :

Les jeux olympiques de 2008 sont certes importants. Mais il y a aussi des échéances internes à la vie du régime politique chinois, en 2007 puis en 2009.

Nous espérons qu'avant 2007, nous aurons au moins une « feuille de route ». Notre calendrier de travail est calé sur cette hypothèse.

Le titre du rapport d'information que vous m'avez remis, « Tibet : un peuple en danger », est très pertinent. Notre culture est menacée d'extinction. Nous ne pouvons pas attendre encore des décennies. Il est urgent que l'on puisse aboutir d'ici quatre ou cinq ans. Nous allons essayer de traduire votre rapport en tibétain, et surtout en chinois.

M. Louis de Broissia :

Nous nous réjouissons du calendrier précis que vous tracez devant nous. Les Parlements occidentaux peuvent vous aider. Il existe une internationale des groupes parlementaires sur le Tibet, qui va se réunir au mois d'octobre prochain.

M. Jean-Pierre Plancade :

Pour établir une « feuille de route », il faut être deux. Votre situation va être difficile, si on en croit l'exemple de Taïwan et de Hong-Kong. Quel serait le contenu de cette « feuille de route » ?

Prof. Samdhong Rinpoché, Premier ministre :

Depuis 1979, les propositions des Tibétains sont cohérentes et précises. Dans la Constitution de la République populaire de Chine, il est dit que 55 nationalités ont la jouissance d'une autonomie territoriale et culturelle. Mais le Tibet est morcelé entre 11 entités administratives différentes. Nous voulons simplement le respect de la Constitution chinoise, afin que l'ensemble du peuple tibétain, une fois réuni, puisse jouir d'un genre de démocratie locale. En application du principe « un pays, deux systèmes », nous aurions une forme d'autonomie régionale. Mais cela prendra du temps pour parvenir à cette loi fondamentale.

Les autorités chinoises n'ont aucune réponse valable à cet argument. Mais elles craignent que les autres nationalités ne réclament la même chose. Elles trouvent de mauvais arguments pour ne pas respecter leurs propres lois.

M. Louis de Broissia :

Aux yeux des peuples occidentaux, la cause tibétaine est la première cause, pas celle des Ouïgours ou des Mandchous, hélas pour eux.

M. Philippe Nogrix :

On connaît le Tibet surtout à travers le Dalaï Lama en France. On y pense d'abord comme à une philosophie. Notre rencontre nous permet de souligner que le Tibet est aussi une nation, qui réclame son territoire. Vous nous rappelez que c'est d'abord un problème politique.

Prof. Samdhong Rinpoché, Premier ministre :

Vous avez raison. Les Allemands nous ont dit la même chose. L'image du Tibet est celle de sa philosophie et de sa sagesse. L'essentiel est d'imposer une vision du Tibet comme une nation.

La culture est quelque chose de très délicat. La culture bouddhiste du Tibet vient de l'Inde, où elle a disparu depuis. Nous l'avons développée et améliorée. Au cours des siècles, nous avons fait tellement d'efforts vers la sagesse, que nous avons négligé de nous affirmer politiquement.

M. Philippe Nogrix :

La culture s'inscrit dans le temps. La politique est faite d'événements plus brefs. Il est nécessaire d'équilibrer les deux.

Mme Elisabeth Lamure :

Y a-t-il du découragement chez les Tibétains restés au Tibet ? Retrouve-t-on les mêmes attentes chez les jeunes ?

Prof. Samdhong Rinpoché, Premier ministre :

Dans l'ensemble, la situation du peuple tibétain n'est pas aussi décourageante. Toutefois, il y a eu une dégradation depuis 1979. Entre 1959 et 1965, il y a eu beaucoup de résistance au Tibet. Des atrocités ont été commises par les autorités chinoises. Toutefois, la détermination du peuple tibétain était puissante. Malgré son extrême dureté, durant toute la période de la Révolution culturelle de 1966 à 1976, la foi du peuple tibétain est restée intacte. On estime qu'entre 1959 et 1979, 1,2 million de Tibétains sont morts.

A partir de 1980, c'est l'ouverture de la Chine, la libéralisation économique, l'encouragement au développement du jeu, de la prostitution et de l'alcool. Environ 4 à 5 % des jeunes Tibétains se sont laissés duper par cette société de consommation et ont perdu leur ancrage culturel, leur conscience de la nation tibétaine. Mais c'est un effet de génération. Ils reviennent à des sentiments plus nationalistes quand ils vieillissent.

Les Chinois comptent sur l'érosion des jeunes Tibétains, et sur la disparition du Dalaï Lama. Mais il n'en ira pas ainsi. Je suis convaincu que l'identité tibétaine en diaspora ne disparaîtra pas si facilement.

M. Louis de Broissia :

Notre groupe est très proche des journalistes, des cinéastes. Pour ne pas gêner l'aboutissement de la « feuille de route », quel message nous conseillez vous de leur faire passer ?

Prof. Samdhong Rinpoché, Premier ministre :

La recherche de la « voie médiane » ne signifie pas qu'il faille oublier la réalité de la situation tibétaine. Nous sommes convaincus que ce n'est pas en cachant la réalité que nous aurons un environnement franc pour le dialogue. Beaucoup d'amis du Tibet disent que nous ne savons pas faire de la diplomatie. Mais notre politique est basée sur la vérité.

En 1989, quand est survenu le massacre de la place Tian An Men, une délégation tibétaine devait se rendre en Chine. Le Dalaï Lama a dénoncé le massacre, et la visite de la délégation a été annulée.

La seule recommandation que nous ayons faite à tous nos amis des associations est de créer une atmosphère conviviale pour le dialogue. Cela signifie qu'il faut s'abstenir de manifestations insultantes et dégradantes contre les autorités chinoises et ses représentants. Mais il ne faut pas cacher la réalité du Tibet pour autant.