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3ème colloque Afrique SA



Table des matières

 

Travaux du matin : Les investissements privés en Afrique dans le contexte de la mondialisation

Travaux de l'après-midi : La gestion des talents africains dans les nouvelles dynamiques de développement en Afrique


Travaux du matin : Les investissements privés en Afrique dans le contexte de la mondialisation

1 Ouverture

Louis DUVERNOIS, sénateur représentant les Français établis hors de France

Le Président du Sénat, M. Christian Poncelet, qui devait ouvrir ce colloque, vous prie de bien vouloir l'excuser car il est retenu à Pékin, où il doit rencontrer le président chinois, M. Hu Jintao. Aussi, m'a-t-il confié le soin de vous lire son message de bienvenue, ce que je fais d'autant plus volontiers que je préside le groupe interparlementaire «France-Djibouti, pays de la corne de l'Afrique ». L'Afrique est donc un sujet sur lequel je travaille, avec d'autres collègues, depuis plusieurs années.

Voici donc le message du président du Sénat, Monsieur Christian PONCELET :

« Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs du corps diplomatique, chers collègues, le Sénat est très heureux d'accueillir aujourd'hui cette troisième édition des rencontres Afrique SA, organisée, comme les deux précédentes, en partenariat avec nos amis du groupe ESSEC. Les aléas de mon emploi du temps ne m'ont pas permis d'être parmi vous ce matin, mais le thème de ce colloque, « ensemble, dynamisons le secteur privé en Afrique  » mérite de retenir toute notre attention, à une période où les rapports entre les pays de l'Union européenne et de l'Afrique font l'objet de nombreuses réflexions. Dans sa mission de formation de talents, l'ESSEC ne pouvait rester insensible à cette thématique. Je la remercie d'y associer à nouveau le Sénat, car vous connaissez mon attachement au développement humain et économique de l'Afrique, continent avec lequel la France entretient tant de liens privilégiés forgés dans l'histoire.

Cela vaut évidemment, en premier lieu, pour les pays francophones, avec lesquels nous maintenons un dialogue naturel de tous les instants. A ce titre, le secrétaire d'Etat chargé de la coopération et de la francophonie nous fera l'honneur de sa visite en fin de journée. Nous avons également d'excellentes relations avec les pays africains non francophones, qui disposent au Sénat d'interlocuteurs actifs auprès de plusieurs de nos groupes interparlementaires d'amitié.

Il est sans doute inutile d'aborder dans ce préambule le thème de ce colloque axé sur l'investissement privé, sur le rôle des opérateurs internationaux et sur la valorisation du potentiel humain. En effet, la diversité et l'expérience des intervenants qui se succèderont à la tribune permettront assurément de traiter en détail tous ces sujets, et notamment celui de la formation des cadres africains de haut niveau. A cet égard, je salue tous les partenaires de cette rencontre qui apporteront un utile éclairage sur ces thèmes complexes.

J'insisterai sur l'importance fondamentale de la formation des cadres des pays en voie de développement, aussi bien dans un secteur privé créateur de richesses, que dans un secteur public garant de la bonne gouvernance. La répartition équitable de ces richesses est primordiale. Créer en Afrique les conditions de la prospérité économique et de la stabilité politique durable est la seule voie possible pour atténuer le fossé économique qui se creuse entre le nord et le sud. Il s'agit également d'alléger la pression migratoire qui s'exerce sur les Etats de l'Union européenne.

Si ces démarches demandent à être appuyées par la Communauté internationale, les Etats les plus aisés, les bailleurs internationaux et les grandes ONG, elles exigent surtout la mobilisation d'une société civile dynamique et d'un secteur privé conscient de ses responsabilités. En effet, la bonne gouvernance n'est pas seulement un concept politique qui concerne les décideurs publics. Il s'agit, en premier lieu, d'une exigence de terrain et d'un projet d'entreprise auxquels doivent adhérer les responsables privés à tous les niveaux.

La formation des jeunes cadres africains relève également des impératifs de bonne gouvernance, car les étudiants d'aujourd'hui seront les entrepreneurs de demain. Leurs pays pourront compter sur eux pour prendre le relais de l'action internationale et assurer les voies propres de leur développement durable. Nous ne répéterons jamais assez ce message. En effet, s'il semble susciter l'unanimité dans les grandes rencontres internationales, sur le terrain, nous constatons souvent un fossé entre la théorie et la pratique.

Depuis mon élection à la présidence du Sénat, je me suis attaché à ouvrir notre assemblée aux entreprises et au monde économique. Comme nous, les responsables économiques doivent porter leur regard au-delà des frontières nationales ou européennes, non pas simplement pour gagner des parts de marché, mais pour appuyer concrètement les opérations de développement international. J'appelle donc avec enthousiasme nos entrepreneurs à mieux prendre conscience du formidable vivier de compétences offert par les cadres et futurs cadres africains, en France ou dans leurs pays. Je vous souhaite un fructueux et studieux colloque ».

Je saisis l'occasion d'être à cette tribune devant un public particulièrement réceptif aux questions intéressant l'Afrique pour vous informer que le groupe interparlementaire dont je suis président organise un forum économique à Djibouti, en janvier 2009, en collaboration avec le MEDEF international, UbiFrance et les conseillers du commerce extérieur. Ce colloque s'inscrit parfaitement dans votre réflexion, puisqu'il vise à offrir un cadre aux entreprises, aux bailleurs de fonds, aux gouvernements et à la société civile, pour contribuer à dynamiser et à rendre plus performant le secteur privé en Afrique.

Mahamadou SAKO, Président d'Afrique SA

Nous avons un grand plaisir à organiser ce troisième colloque Afrique SA sur le thème capital « ensemble, dynamisons le secteur privé », en partenariat avec le Sénat et l'ESSEC.

Nous suivons avec intérêt l'action volontariste et soutenue du Sénat en faveur de la promotion de l'initiative privée, comme en témoignent les nombreuses manifestations de qualité organisées dans ce temple prestigieux de la démocratie. Nous pensons notamment à « tremplin entreprises », organisé avec l'ESSEC depuis dix ans. Dans le même esprit, nous sentons que le colloque Afrique SA est en passe de devenir l'un des éléments essentiels de la diaspora africaine pour traiter des problématiques du secteur privé.

L'ESSEC est reconnue comme l'une des écoles les plus innovantes, tant dans son approche pédagogique que dans sa capacité à professionnaliser le parcours académique de ses étudiants. En ce sens, elle demeure, pour Afrique SA, un partenaire privilégié et naturel. Nous partageons les valeurs de cette grande école, à savoir son éthique, son humanisme, son excellence, et son sens des responsabilités.

Comme le démontre le groupe Deloitte France, les entreprises qui gagnent sont souvent celles qui élèvent le capital humain au rang de premier atout. En effet, le talent constitue la principale arme de conquête et de développement de l'entreprise. Nous avons la conviction que le réservoir de ces talents doit s'élargir dans la diversité, valeur à laquelle nous sommes particulièrement attachés. Dans cette optique, votre firme a accepté, Monsieur Amadou RAIMI, de s'associer au Sénat et à l'ESSEC pour ce troisième colloque d'Afrique SA.

L'objectif de ce colloque s'inscrit dans le prolongement des précédents. Il vise à offrir un cadre de réflexion aux entreprises, aux bailleurs de fonds, aux gouvernements et à la société civile, afin de contribuer à dynamiser et rendre plus performant le secteur privé africain.

Après mon allocution, je demanderai au président de Deloitte France, Monsieur Amadou RAIMI, d'intervenir. Je vous présente les excuses de Madame Laurence PARISOT, présidente du MEDEF, qui ne peut pas être présente aujourd'hui. Monsieur François TRAORE, président de l'Association des producteurs africains de coton (APAC), exposera ensuite ses problématiques. Monsieur Patrick SANDOULY, rédacteur en chef de Jeune Afrique, sera le modérateur de la table ronde portant sur la situation des entreprises africaines dans la mondialisation, sur leur financement et le positionnement des nouveaux partenaires en Afrique. Nous traiterons de la meilleure stratégie gagnante pour le développement d'un secteur privé durable en Afrique. Après ces échanges, Monsieur le Sénateur André FERRAND viendra clore la séance.

Le devenir de l'Afrique est en marche, inexorablement, sûrement et heureusement. Plusieurs pays connaissent aujourd'hui une forte croissance structurelle et continue. Il s'agit certainement du résultat des efforts entrepris, sans doute par une meilleure gouvernance dans nos pays et dans nos entreprises, pour le développement du secteur privé sur notre cher continent.

Amadou RAIMI, Président du Conseil d'administration de Deloitte France, Vice-président mondial de Deloitte

Le cabinet Deloitte a accepté de participer avec un réel plaisir à ce colloque organisé par Afrique SA, car il s'intéresse naturellement au devenir de notre continent, l'Afrique. Nous remercions chaleureusement le Sénat, d'une part pour les actions que cette honorable institution mène depuis de longues années en faveur du développement en Afrique et, d'autre part, pour son soutien à l'heureuse initiative qui nous réunit aujourd'hui au sein du prestigieux Palais du Luxembourg.

Fidèle à sa devise, « ensemble dynamisons le secteur privé », Afrique SA et son président Mahamadou SAKO ont choisi d'aborder cette année deux thèmes fondamentaux. Il s'agit des investissements et des talents, qui ne peuvent laisser aucun dirigeant d'entreprise responsable indifférent.

La mondialisation est une réalité qui s'impose à tous, aux Etats comme aux entreprises. Si elle peut être contraignante, elle offre également de grandes possibilités, comme celle de bénéficier des fonds d'investissements. Certaines banques en profitent largement pour leur capitalisation. Et pourtant, force est de constater que les flux d'investissements directs étrangers (IDE) demeurent inférieurs au niveau requis pour une croissance soutenue et un développement durable en Afrique. En effet, les statistiques de l'OCDE indiquent que notre continent parvient à attirer à peine 3 % de l'IDE global, alors que l'Europe en attire 49 %, les Etats-Unis 29%, l'Asie et l'Océanie 19 %.

Cependant, toute réflexion sur l'investissement privé en Afrique est inopérante sans l'intégration des investissements privés nationaux. En effet, de nombreuses études montrent que l'Afrique reste le dernier grand continent offrant de grandes opportunités, ainsi que des taux de rentabilité élevés. Les dernières prévisions du FMI indiquent un ralentissement du taux de croissance du PIB au niveau mondial d'environ 3,5% en 2008. Dans ce contexte, celui de l'Afrique se situerait autour de 6 %, et celui de l'Afrique subsaharienne, productrice de pétrole, autour de 10 %. Il existe donc une force de développement sur notre continent.

Pourtant, beaucoup d'investisseurs considèrent le taux effectif de rentabilité du capital toujours faible, une fois ajusté aux risques reposant principalement sur l'environnement financier et juridique. En abordant cette question de la rentabilité, de la croissance et des perspectives pour le secteur privé africain, je ne doute nullement que vos échanges seront fructueux. En effet, ce débat est nécessaire pour bâtir un secteur privé solide.

Par ailleurs, je suis convaincu que l'Etat, tout en ayant un rôle à jouer dans l'éclosion et la consolidation d'un secteur privé dynamique, doit limiter son intervention à ses prérogatives régaliennes. Il s'agit, par exemple, de la mise en place d'un environnement juridique et financier stable et fiable. En effet, l'Etat doit s'assurer que le droit est appliqué, car le monde des affaires repose avant tout sur la confiance et le respect des règles du jeu. Cette affirmation n'est ni une pétition de principes, ni un voeu pieux. Elle relève simplement de la réalité qui s'impose, tous les jours, dans nos différents domaines d'activités. Si des efforts ont été réalisés pour sécuriser les investissements privés en Afrique, la tâche est encore loin d'être achevée.

En termes de mouvements de capitaux susceptibles d'aller vers l'Afrique, la mondialisation ouvre également de nouveaux horizons pour les partenariats public-privé. En jouant son rôle d'initiateur, d'incitateur et de garant de la sécurité des investissements, l'Etat devrait permettre d'attirer des nationaux et des étrangers.

A cet égard, nous observons actuellement une présence marquée des pays émergents en Afrique, comme la Chine, le Brésil et l'Inde. Celle-ci reflète l'attrait du continent en termes de débouchés et d'approvisionnement. Dans ce contexte, quelle devrait être l'attitude du secteur privé africain ? Tous les dirigeants ont aujourd'hui l'impérieux devoir de construire un type de partenariat offrant de nouveaux champs d'expérience, et qui soit en adéquation avec les réels besoins de développement des Africains. Notre continent doit s'inspirer des pratiques des pays développés et émergents. Les actes de développement doivent tenir compte, par exemple, de la crise alimentaire de l'Afrique subsaharienne, où un arbitrage difficile et nécessaire doit être réalisé entre les cultures vivrières et les cultures d'exportation.

Je suis particulièrement ravi de la présence de Monsieur François TRAORE, président de l'association des producteurs africains de coton. Sa contribution permettra certainement d'éclairer nos discussions. L'heure est à l'action. Que celle-ci se nourrisse d'échanges, de dialogues et de stratégies. La diversité et l'expérience des différents intervenants permettront, sans aucun doute, d'appréhender toutes les dimensions de l'investissement du secteur privé en Afrique, et de tracer de nouvelles voies pour un meilleur devenir du continent africain.

2 Allocution de M. François TRAORE, Président de l'Association des producteurs africains de coton

Agriculteur burkinabé, je n'ai suivi que l'enseignement de l'école primaire. Aujourd'hui, je suis président de l'Association des producteurs de coton africain (APCA). Il m'a été demandé d'aborder les investissements en Afrique en tant qu'agriculteur, en tant que producteur de coton, mais également en tant que président de l'APCA.

Le commerce et le développement ont commencé au moment où l'homme a décidé de travailler pour se nourrir. A un moment de leur histoire, les Africains ont senti la nécessité de créer des marchés pour vendre et acheter des produits. Un début de commerce s'est donc mis en place.

Dans le contexte de la mondialisation, les producteurs de coton africains ont trouvé nécessaire de s'organiser pour gérer ce produit d'exportation. En tant qu'acteurs, ils ont ainsi pu concevoir un outil de développement. Le producteur de coton est un entrepreneur professionnel. La culture d'exportation est souvent mal considérée, alors qu'elle permet d'acquérir de la technicité et du matériel. En effet, dans les pays cotonniers, les bons producteurs de coton sont les bons producteurs de céréales, qui deviennent également de bons éleveurs. Progressivement, l'agriculture devient ainsi une entreprise familiale.

Au Burkina-Faso, nous sommes actionnaires des sociétés cotonnières depuis 1999. Nous avons lancé, en 2001, la lutte contre les subventions, car nous sommes acteurs de la mondialisation. Nous savons que le fait d'investir dans notre domaine incite des gens à croire qu'avec leur sueur et leur cohésion, ils pourront s'en sortir. A cet égard, l'histoire a d'ailleurs prouvé que lorsque les investissements n'étaient pas en adéquation avec les acteurs, l'activité, et l'évolution de l'économie, ils aboutissaient forcément à un blocage. Nous connaissons le cas de sociétés étatiques qui ont échoué peu de temps après s'être installées.

A l'époque où le Burkina Faso a connu l'explosion des sociétés privées comme celles de téléphones portables, en 2002, j'ai déclaré que tous les paysans devaient en posséder un. Cette idée semblait alors étrange. Pourtant, en 2006, j'ai rencontré un agriculteur qui avait un téléphone mobile. Grâce à cet outil, il pouvait vendre ses produits à une cliente résidant à 40 kilomètres de son lieu de production, sans avoir à se déplacer. La communication est, en ce sens, un véritable moteur de développement.

Lorsqu'une culture permet de s'organiser et de toucher tous ces secteurs, il paraît nécessaire que ses acteurs soient correctement formés. L'APCA a donc tenté de structurer la formation des producteurs. Notre plan d'action et de formation a abouti à la création de l'Université Coton, située entre le coton ivoirien, malien et burkinabé. Nous encourageons ainsi les producteurs à atteindre un niveau de connaissances leur permettant de réaliser qu'ils ne sont plus dans un petit village, mais dans un monde à suivre, s'ils ne veulent pas le subir.

Concernant le développement, le secteur du coton est un bel exemple d'entreprenariat des acteurs de la base. En tant que culture d'exportation, sa commercialisation s'est organisée. Pourquoi serait-il impossible d'organiser les autres secteurs ? En 1986, date à laquelle j'ai acheté mon premier tracteur, je cultivais autant de coton que de maïs, mais ce dernier a souffert de l'absence de demande. Comme il n'était plus acheté au bon prix, l'investissement et la production ont logiquement diminué.

Or, nous avons besoin d'investissements pour faire avancer les secteurs de l'élevage, du lait ou du riz. Aujourd'hui, le riz importé provoque des soulèvements en Afrique. A ce titre, la différence entre l'homme et l'animal, repose justement sur sa capacité à prévoir ou à utiliser des expériences passées pour s'en sortir. Je souhaite que l'investissement privé évolue en Afrique. Ainsi, au lieu d'être un handicap pour la mondialisation, notre continent en assurera l'équilibre.

Mahamadou SAKO

Je suppose que des questions vont être posées à Monsieur TRAORE.

Hervé de COLONGES, HSBC

Monsieur TRAORE, pourriez-vous nous raconter l'histoire récente du coton ? En effet, nous n'avons pas compris la privatisation de l'ex-CFDT, qui a nécessité l'intervention du président du Sénégal, avant de céder la place à un véritable silence. Nous souhaiterions mieux connaître l'histoire de la commercialisation du coton par cette société française.

François TRAORE

Vous connaissez mieux que moi l'histoire du coton en Afrique, puisqu'elle a permis d'éviter la dépendance de l'Europe vis-à-vis des Etats-Unis. En ce sens, l'ex-CFDT a travaillé pour que le coton soit cultivé en Afrique. Je ne connais pas mieux que vous les origines de la privatisation et de la mondialisation de cette entreprise. En 1999, la société cotonnière burkinabaise SOFITEX a été privatisée; s'en est suivi une libéralisation au Bénin et au Ghana. La privatisation du secteur se prépare actuellement au Mali, au Tchad, ou encore au Cameroun.

Notre partenaire DAGRIS a été privatisé au moment où les sociétés cotonnières étaient en crise sur le marché mondial. Chaque société se demandait comment payer son producteur, afin de lui permettre de conserver son outil de production. Dans le contexte de la mondialisation, le choix des partenaires est ainsi devenu libre. Or, nous savons que des conventions et des intérêts lient les sociétés cotonnières aux sociétés africaines. De nos jours, il existe un nouveau preneur. Qui profitera de ses atouts ? Il est impossible pour moi, aujourd'hui, de me prononcer sur cette question.

Daniel TABIRIO, dirigeant d'une société SOFRECA

J'ai installé à Bamako une usine de confection, délocalisée de la Tunisie vers l'Afrique subsaharienne, après une étude comparative sur les délais de fabrication et de livraison avec l'Asie et le Maghreb. L'objectif consistait à intégrer le triangle cotonnier composé par le Mali, la Côte d'Ivoire et le Burkina Faso. En 2006, cette usine a formé 150 personnes à Bamako, en bénéficiant d'une aide du CDE à Bruxelles. Nous sommes entrés en production début 2007, et nous produisons aujourd'hui trois types de produits cotonniers. Nous achetons tous nos tissus 100 % coton en Côte d'Ivoire. Cela nous permet de diminuer nos coûts de transport et d'être compétitifs, puisque nous sommes alignés, dans cette branche, sur les prix de l'Asie.

Nous commençons actuellement à exporter vers l'Europe, le Canada et les Etats-Unis, en collaboration avec du coton bio du Burkina Faso, fabriqué et tissé en Côte d'Ivoire, puis confectionné au Mali avant l'exportation. Nous sommes ainsi pleinement inscrits dans la mondialisation cotonnière. Le coeur du sujet concerne cependant la partie financière. En effet, pour une PME-PMI comme la mienne, les difficultés ont été immenses.

Mahamadou SAKO

Permettez-moi de vous demander d'attendre la deuxième partie pour évoquer ce sujet, puisqu'une table ronde aura lieu sur les problématiques que vous soulevez.

Richard SENOU, conseiller spécial à l'économie du président du Bénin

Monsieur TRAORE et Monsieur RAIMI forcent l'admiration des Africains. J'aimerais savoir pourquoi la culture du coton biologique pose des problèmes en Afrique.

François TRAORE

Le coton biologique est fabriqué à base de produits naturels, sans engrais et sans pesticides. Aujourd'hui, il répond à la demande de clients qui constituent un marché en pleine expansion. Généralement, le coton biologique est encore cultivé sur de petites surfaces gérées par des femmes. Nous nous sommes engagés en faveur d'agriculteurs pouvant bénéficier des revenus de ce coton biologique. D'une part, je ne pense pas que des pays refusent aujourd'hui des produits sains. D'autre part, les agriculteurs pourraient également faire le choix de les cultiver; néanmoins, les politiques le refusent. Notre association travaille actuellement pour livrer des informations justes à ce sujet, car le coton biologique s'inscrit dans les opportunités de la mondialisation que nous pouvons saisir.

Patrick SANDOULY

La culture à grande échelle du coton transgénique commence actuellement au Burkina, notamment dans l'entreprise SOFITEX. Pour quelles raisons ? Ces cultures sont-elles plus rentables que les cultures traditionnelles ? Ne risquez-vous pas d'être entièrement dépendants d'une multinationale américaine ?

François TRAORE

La culture transgénique existe depuis longtemps, mais pas uniquement chez SOFITEX. Je rappelle qu'il s'agit d'une société privée dans laquelle nous sommes actionnaires à 30 %. Au Burkina, nous gérons ensemble trois entreprises privées inscrites dans le cadre de l'interprofession. Un comité rassemble les acteurs et les différents ministères qui travaillent à introduire cette technologie. Il s'agit d'un choix démocratique faisant partie de la mondialisation. Quant à la dépendance, je ne sais pas si elle a sa place dans ce contexte. Par exemple, le téléphone portable est une technologie de l'information qui n'est ni possédée, ni fabriquée par l'Afrique. Et pourtant, elle lui est utile. Je sais que beaucoup de débats existent sur les OGM. Nous en avons tenu compte dans notre décision. Je suis allé au Brésil, au Texas et je m'apprête à partir en Inde. J'observe que la culture transgénique est utilisée partout dans le monde. Depuis quatre ans, nous avons la conviction que nous pouvons, grâce à elle, multiplier la semence, tout en prenant des précautions.

Mahamadou SAKO

Je remercie Monsieur TRAORE et je vous propose de commencer la table ronde animée par Monsieur Patrick SANDOULY.

3 Table ronde

Participants :

- Monsieur John Mawuli ABABIO, Directeur Général de l'African Venture Capital Association (AVCA)
- Monsieur Abdoulaye DAFFE, PDG de la Banque de Développement du Mali (BDM SA)
- Madame Marie-Annick DARMAILLAC-NADAL, Secrétaire Générale du Groupe BOLLORE
- Monsieur DIAW, ADVENS
- Monsieur Ibrahim MAYAKI, Ancien Premier Ministre du Niger
- Madame Evelyne TALL, Directeur régional zone UEMOA, Ecobank.

La table ronde est animée par Monsieur Patrick SANDOULY, rédacteur en chef à Jeune Afrique

Patrick SANDOULY

Il est difficile de prendre la parole après Monsieur TRAORE qui nous a tous impressionnés. J'ai le plaisir d'accueillir à cette table ronde Evelyne TALL, directrice d'Ecobank en Afrique de l'Ouest, Madame DARMAILLAC-NADAL, secrétaire générale du groupe Bolloré, et Monsieur DIAW, président du directoire de géocoton, entreprise qui a repris les intérêts de DAGRIS en Afrique.

La première partie de cette table ronde nous permettra de présenter ces trois entreprises en fonction du rôle qu'elles jouent en Afrique. En introduction, j'aborderai le thème de l'entreprise virtuelle africaine. Chaque année, Jeune Afrique publie le palmarès des 500 premières entreprises d'Afrique. Pour établir ce classement, nous interrogeons 6550 entreprises répertoriées dans les 53 pays du continent, et nous en classons 950, avant de publier le classement des 500 premières.

En supposant que celles-ci soient toutes réunies en une seule entreprise virtuelle, elle aurait réalisé un chiffre d'affaires de 456 milliards de dollars en 2007. Cela correspond à une hausse de 12,6 % en un an, supérieure à la croissance de la plupart des pays africains. A titre de comparaison, ce chiffre d'affaires est supérieur à celui d'Exon Mobile, qui s'élève à 356 milliards de dollars. Par ailleurs, les 456 milliards de dollars de l'entreprise virtuelle africaine correspondent au double du PIB de l'Afrique du sud, au double de celui l'Afrique de l'Ouest en incluant le Nigeria, et au quadruple de celui de la zone francs.

Malgré sa richesse, cette entreprise virtuelle comporte deux défauts.

En premier lieu, son commerce est dominé par le pétrole, qui représente un quart de son chiffre d'affaires global. Or, nous savons que celui-ci n'est pas réparti uniformément en Afrique. L'agro-alimentaire et le commerce lié à l'agriculture ne représentent que 6,7 % de son chiffre d'affaires. Quant au BTP, qui participe à la construction des routes et des logements, il n'en constitue que 4 %, et les transports 5,5%. Les télécommunications témoignent toutefois d'une amélioration, puisqu'elles représentent 10,5% du chiffre d'affaires des entreprises africaines. Dix ans plus tôt, ce taux était presque nul.

Le second défaut de cette richesse porte sur la domination du sud par rapport nord du continent. En effet, 54 % des 456 milliards de dollars sont réalisés en Afrique du Sud, et un tiers en Afrique du Nord. En conclusion, seuls 5 % de ce chiffre d'affaires sont attribués à l'Afrique sub-saharienne francophone.

Je donne la parole à Monsieur DIAW, qui remplace Monsieur JABER, président du groupe Advance, pour présenter ce dernier sous son implication africaine.

Monsieur DIAW

Je suis sénégalais. J'ai effectué toute ma carrière dans le secteur bancaire, et plus précisément dans la filiale sénégalaise de BNP Paribas. J'ai assuré des fonctions de responsable du département de la clientèle d'entreprise. J'ai rejoint le groupe Advance en 2006, à la demande de Monsieur JABER qui, dans sa politique de diversification, avait besoin de compétences pour concentrer sa stratégie sur l'Afrique. Monsieur JABER est franco-libano-sénégalais. Il a réalisé sa fortune en France à travers des activités concentrées sur le shipping ou le trading. Mais son profond attachement pour l'Afrique l'a amené à s'intéresser rapidement à certaines opérations de privatisation, notamment à celle de la SONACOS au Sénégal. Il s'agit de l'ancienne société nationale de production d'huile d'arachide, dont nous avons acquis la majorité en 2005. Elle se trouvait alors dans une situation relativement catastrophique, mais nous avons réussi à la redresser. Notre attachement pour l'Afrique nous a ensuite amenés à avoir une vision d'intégration de plusieurs secteurs. Après l'agriculture, nous avons acquis la majorité du secteur des transports ferroviaires. A ce titre, nous contrôlons aujourd'hui la ligne de chemin de fer qui relie Dakar à Bamako.

Ensuite, nous nous sommes intéressés à la société cotonnière DAGRIS, car nous avions appris à encadrer le monde rural dans nos expériences précédentes. Nous savions que la culture de coton souffrait et que nous avions un rôle à jouer, en tant qu'Africains, dans l'amélioration de la situation. En effet, le perfectionnement de la production engendre celui des revenus des producteurs et une sécurisation de leurs paiements. Actuellement, nous payons la graine deux jours après sa livraison, alors qu'à notre arrivée, les délais étaient de trois mois. Cependant, le problème récurrent en Afrique, notamment en ce qui concerne l'arachide, demeure la mauvaise pluviométrie.

Nous n'attendons pas de retours immédiats, car il s'agit d'un investissement à long terme. Nous sommes convaincus que le coton africain est essentiel pour les 21 millions de paysans qui le produisent aujourd'hui dans notre continent. A cet égard, nous avons mis en place une organisation qui, selon nous, devrait permettre d'atteindre, à moyen terme, nos objectifs. A travers une fédération des producteurs et le mot d'ordre d'un plan Marshall, nous serons capables de redorer le blason du coton africain. Dans cette optique, nous nous appuyons sur l'expertise du groupe DAGRIS et sur la nôtre dans le management, pour avoir l'ambition de régler partiellement la question du coton africain. Cependant, le rôle des Etats doit être renforcé si nous voulons sauver cette filière.

Notre groupe gère actuellement l'arachide, le coton et les transports, et se positionne sur un projet de terminal céréalier à Dakar, afin d'augmenter nos capacités de stockage, et de sécuriser les stratégies de nos filiales. En effet, aujourd'hui, en l'absence d'entrepôts et de terminaux, nos filiales sont systématiquement obligées d'exporter ce qu'elles produisent, sans pouvoir bénéficier nécessairement de coûts favorables.

Patrick SANDOULY

La question des transports est connue au sein du groupe Bolloré. Nous allons désormais écouter les interventions de ce groupe en Afrique avec sa secrétaire générale, Madame DARMAILLAC-NADAL.

Marie-Annick DARMAILLAC-NADAL

Je suis effectivement secrétaire générale adjointe du groupe Bolloré. Magistrate de formation, je travaille depuis trois ans dans cette entreprise, où je gère notamment les questions de responsabilité sociale et d'éthique. J'ai écouté avec une attention particulière le discours de Monsieur Christian PONCELET, en espérant que le groupe Bolloré fait partie de ces entreprises qui font correspondre la théorie à la pratique du terrain.

Nous avons un engagement durable avec l'Afrique depuis près de cinquante ans. En une vingtaine d'années, depuis l'arrivée de Vincent Bolloré, la présence du groupe s'est multipliée sur ce continent. Par tradition, il a commencé avec des activités de manutention portuaire dans les pays francophones. Aujourd'hui, il se développe également en Afrique anglophone. La politique d'investissements du groupe prend en compte la réalité du développement économique de l'Afrique, qui ne cesse de s'accélérer actuellement.

Le groupe Bolloré est bien implanté sur ce continent, puisqu'il y réalise 20 % de son chiffre d'affaires. Ce dernier s'élève à 3 milliards d'euros, sachant qu'1,3 milliards sont issus de l'activité africaine. Même si, aujourd'hui, nos activités se tournent davantage vers d'autres secteurs tels que la communication, le groupe a la volonté de rester ancré dans le continent africain. Je rappelle que nous sommes implantés dans une quarantaine de pays, avec 16 à 17 000 salariés permanents, dont environ 400 expatriés. Ainsi, 80 % des cadres dirigeants sont d'origine africaine. Nous nous engageons également à ce que les salariés du groupe reçoivent une formation et progressent dans l'excellence. En termes d'éthique, l'intervention des entreprises étrangères en Afrique doit être le signe d'un engagement respectueux de certaines règles. Dans cette optique, nous réécrivons actuellement un code de conduite des affaires au sein de nos deux divisions transports. Au-delà des engagements, nous nous efforçons d'être transparents et précis sur la réalisation de nos métiers.

Patrick SANDOULY

Si le groupe Bolloré compte 80 % de cadres africains, je crois que ce taux est de 100 % au sein d`Ecobank. J'invite Evelyne TALL à nous présenter l'importance de cette entreprise en Afrique.

Evelyne TALL

J'ai rejoint Ecobank en 1998 au Mali, après avoir passé 17 ans à la City bank. Depuis 2005, je gère l'UMOA, le Cap-Vert et la Mauritanie.

Ecobank est un groupe bancaire panafricain, dont la création a obéi à une question de principe. Dans les années 80, un groupe d'hommes et de femmes d'affaires a constaté qu'il n'existait pas de banque commerciale à capitaux privés africains. Ces personnes ont alors décidé de se regrouper afin de créer cet outil.

Leur premier défi reposait sur le positionnement de la banque, car il apparaissait nécessaire d'opérer en dehors des barrières artificielles que représentent les frontières. Ecobank a donc choisi un positionnement régional dès le départ, ce qui impliquait des sensibilités culturelles, des réglementations et des législations différentes. Ce premier défi a été relevé dans la composition du capital initial, entre le Nigeria et la Mauritanie.

Ecobank n'a jamais eu la vocation d'être locale. L'aventure a commencé de manière opérationnelle en 1988, avec la création de la première filiale au Togo. Jusqu'en 1998, elle couvrait 17 pays. De 1998 à 2008, 15 pays se sont ajoutés. Aujourd'hui, sa présence est effective dans 22 pays de l'Afrique de l'Ouest, centrale, australe, et elle se dirige vers l'est. Aujourd'hui, Ecobank est le principal groupe panafricain, et son réseau est le plus développé en Afrique.

Ses performances financières illustrent également sa réussite. Ecobank a clôturé l'année 2007 avec un bilan qui a doublé en un an. Le chiffre d'affaires s'établit aujourd'hui à 6,5 milliards de dollars américains. Notre résultat net a augmenté de 239 % au cours des trois dernières années. Les fonds propres du groupe comprennent 500 millions de dollars, avec une capitalisation boursière d'1,2 milliards de dollars américains.

Toujours dans son rôle de pionnier, Ecobank a décidé de coter le titre Ecobank Transnational Incorporated (ITA) sur trois bourses régionales, le 11 novembre 2006.

Notre succès est dû à trois facteurs. Nous adoptons une vision, une mission et une stratégie claires et cohérentes. Dés le départ, Ecobank a refusé de se laisser cloisonner dans de petits marchés éclatés. L'entreprise désirait offrir des services bancaires et financiers, et créer un outil puissant d'intégration des économies de l'Afrique. Ecobank dispose également d'un regard sur les PME et les PMI. Elle impose des règles de bonne gouvernance, une tolérance zéro pour la qualité des services, alors qu'elle ne dispose pas encore réellement de benchmarks. A Dakar, Ecobank essaie d'offrir aux clients une qualité de services comparable à celle de Paris ou de Pékin. Elle se dote par ailleurs d'un plateau technologique très fort. En termes de gestion internationale, elle publie ses chiffres selon les normes IFRS.

Par ailleurs, Ecobank a un leadership efficace et motivé, qui gère 8500 employés de 25 nationalités différentes. Les personnes aux commandes sont jeunes et talentueuses. Ecobank est parvenue à les ramener en Afrique, et surtout à les retenir. En ce sens, Ecobank nuance la réputation de main-d'oeuvre non qualifiée dont souffre notre continent. Du directeur général du groupe aux caissiers, tout notre personnel est africain.

Enfin, le dernier facteur de succès repose sur la parfaite connaissance du terrain. Il s'agit d'un atout majeur pour Ecobank. Nous opérons dans neuf zones monétaires différentes, où nous consolidons nos chiffres. Connaître l'Afrique ne signifie pas seulement travailler en Afrique. Ecobank s'adresse également à des clients qui vivent en Europe, aux Etats-Unis ou en Chine, afin de régler le problème de la diaspora, qui peut constituer un puissant outil de développement. L'ouverture de bureaux à Paris ou à Londres permet à Ecobank de couvrir le monde entier, et de ramener les affaires vers l'Afrique.

Contrairement à d'autres banques, nous n'avons pas de stratégie africaine. L'Afrique est notre stratégie.

Monsieur Patrick SANDOULY

J'aimerais souligner le fait qu'un Africain sur trois possède actuellement un téléphone portable. Cette évolution est considérable et extrêmement satisfaisante.

Nous avons trois nouvelles personnes autour de cette table ronde. En premier lieu, Monsieur MERCIER, interviendra au nom du groupe Advance à la place de Monsieur DIAW. Monsieur MAYAKI, ancien premier ministre du Niger qui a participé à la réorganisation du paysage économique de son pays, conclura cette table ronde sur le rôle de l'Etat dans la promotion des entreprises africaines. Cependant, pour commencer, je donne la parole à Monsieur EOLIE, dont l'entreprise ivoirienne a été cotée à la bourse de Paris en 2007.

Stéphane EOLIE 

Je commencerai en présentant mon parcours personnel. J'ai obtenu un DESS de finances de l'entreprise à l'Université Paris-Dauphine, avant de travailler une dizaine d'années dans le groupe Bolloré, où j'ai reçu une formation pertinente. Cependant, j'ai toujours pensé que les Africains devaient prendre leur destin en mains. J'ai donc décidé de retourner en Côte d'Ivoire, afin de faire valoir mes compétences en créant ma propre entreprise. Je me sentais par ailleurs à l'étroit au sein du groupe Bolloré, ne pensant pas devenir un jour cadre dans sa direction générale.

J'ai cru, pendant quelques années, au partenariat entre le Nord et le Sud, mais ma première expérience s'est soldée par un échec. En mai 2001, j'ai créé la structure SIMAT (Société ivoirienne de manutention et de transit) avec un capital ivoirien à 100 %, et un management africain à 100 %. J'ai choisi d'utiliser les compétences locales qui étaient motivées et avaient besoin d'exercer. En mai 2001, nous étions une quarantaine. Aujourd'hui, nous sommes 150, et nous embauchons tous les jours 1000 personnes en main d'oeuvre occasionnelle. Nous sommes installés au port et à l'aéroport d'Abidjan, ainsi qu'à San Pedro. Nous travaillons beaucoup avec les pays de l'intérieur, à savoir le Burkina Faso et le Mali.

Après sept ans d'activité, nous sommes aujourd'hui la troisième société de transit locale. Je précise qu'il s'agit d'une activité semblable à celle du groupe Bolloré, qui a une haute intensité capitalistique. En tant que financier, j'ai appris qu'il était toujours nécessaire d'avoir une adéquation entre les ressources et les emplois, qu'ils soient longs ou courts. Malheureusement, par expérience, j'ai constaté que les banques n'étaient pas prêtes à nous suivre. En effet, les fourchettes nécessitent des capitaux très élevés au départ, puisqu'elles valent environ 60 000 euros, et qu'elles ont une rentabilité économique de dix ans. Or, les banques nous proposaient des prêts sur trois ans avec des taux d'intérêt de 14 %. En Afrique, les banques sont commerciales, mais elles ne sont pas des banques d'affaires. Sachant que la Côte d'Ivoire est un pays à risques, voire infréquentable selon les médias, les entreprises locales doivent par ailleurs penser à un schéma de développement sans compter sur les aides bilatérales.

Le vecteur premier d'une croissance durable dans les pays en voie de développement sont les PME et les PMI locales. Les entrepreneurs africains devraient investir et risquer davantage.  Mon entreprise a eu l'opportunité extraordinaire d'intégrer la Bourse de Paris avec Euronext, une filiale de stock exchange de New-York qui souhaitait s'ouvrir aux sociétés des pays émergents. Si les facteurs conjoncturels ont ainsi joué en notre faveur, cette introduction en Bourse nous a permis de réaliser un business plan qui a certainement prouvé que malgré la crise politique, la Côte d'Ivoire était capable d'avoir un taux de croissance positif. Effectué pendant six mois, le travail de préparation financière a abouti, en décembre 2007, à notre première cotation à 4,3 euros. Nous sommes ensuite montés à 17 euros, et nous nous situons aujourd'hui à 12 euros.

Ma première conclusion porte sur les Bourses locales d'Afrique qui, selon moi, ne croient pas aux PME locales. En second lieu, je pense que les jeunes entrepreneurs décidés doivent montrer au monde qu'il est totalement dépassé de considérer l'Afrique comme un prisme de pandémies et de guerres. En effet, notre continent essaie de gagner via la société civile et les entrepreneurs. Enfin, il est fondamental de prouver à tous les entrepreneurs que l'Afrique constitue le dernier continent où le taux de croissance est extraordinaire, et le retour sur investissement aussi rapide.

Je souhaite profiter de cette tribune pour demander à mes frères entrepreneurs de croire davantage en l'Afrique, car il est temps d'investir.

Patrick SANDOULY

J'aimerais savoir ce que signifie une fourchette.

Stéphane EOLIE

Notre capital était, au départ, constitué de 700000 euros. Une fourchette de 60 000 euros correspond au coût du matériel de manutention. En ce sens, pour faire un bateau de riz, douze fourchettes sont nécessaires, et cela est déjà supérieur à notre capital. Or, peu de banques accordent leur confiance à ce genre d'investissements. Sinon, elles le font avec des taux à hauteur de 14 %.

Patrick SANDOULY

En résumé, votre intervention dénonce [...] à la fois la Côte d'Ivoire, les banquiers et Bolloré. A cet égard, j'aimerais que Madame DARMAILLAC-NADAL nous explique comment le groupe Bolloré cohabite avec les entreprises africaines sur le terrain.

Marie-Annick DARMAILLAC-NADAL

Le point commun entre l'entreprise de Monsieur EOLIE et notre groupe repose sur cet engagement pour l'Afrique, notamment en Côte d'Ivoire où, malgré les difficultés, nous avons continué à être présents. Comme en témoignent ses investissements d'environ 100 millions d'euros par an, le groupe Bolloré croit en l'Afrique. Cela va de pair avec une attention portée à la formation, et à une politique de ressources humaines.

Monsieur EOLIE a exprimé son sentiment au sein du groupe Bolloré, où il se sentait à l'étroit. Selon moi, il est essentiel d'en sortir avec une transition harmonieuse. En ce sens, il est souhaitable que le groupe Bolloré puisse travailler avec vous à travers un réel partenariat.

Stéphane EOLIE

Je suis sorti du groupe depuis 15 ans. Je rappelle que j'y ai été très bien formé, même si, à l'époque, il était difficilement concevable de promouvoir un cadre africain dans la direction générale. Je sais que la situation a beaucoup changé aujourd'hui. Je voulais simplement souligner qu'à côté des multinationales, il existerait toujours des PME locales. Aujourd'hui, nous avons des concertations et des relations harmonieuses avec le groupe ESDV. En effet, ce dernier a besoin d'une structure telle que la nôtre, et cela est réciproque. Par ailleurs, j'ai rencontré Monsieur Bolloré à Abidjan, la semaine dernière, et les retrouvailles étaient positives.

Patrick SANDOULY

Madame TALL va désormais intervenir sur les relations des banques avec les entreprises africaines. Nous entendons beaucoup de versions différentes à ce sujet. D'une part, les entreprises reprochent aux banques de ne pas les soutenir, et d'autre part, les banques regrettent que les entreprises ne sachent pas réaliser de business plan.

Evelyne TALL

Nous abordons ici la problématique du financement des entreprises africaines. A cet égard, il est nécessaire de rappeler que les Etats et les multinationales ne rencontrent pas de problèmes de financement en Afrique. Cependant, le socle de développement de notre pays repose sur les PME et les PMI. Or, dans les pays dits développés, une politique très claire a été mise en place pour les soutenir, ce qui n'est pas le cas en Afrique.

La structure financière des PME et des PMI africaines dévoile leur stratégie de développement et d'investissement. Typiquement, la PME africaine est de petite taille, basée sur un actionnariat familial et des fonds propres peu importants. Par conséquent, elle dispose de très faibles garanties à présenter aux banques. Contrairement à la société de Monsieur EOLI, les PME et les PMI ne livrent pas d'informations financières, ni de garanties concernant leur management.

Il existe de nombreuses banques en Afrique, et elles sont en mouvement. Aujourd'hui, les banques du Maghreb s'intéressent aux banques subsahariennes, et les Nigériennes aux banques francophones. Dans ce contexte, la STANDBIC a été rachetée à hauteur de 20 % par la banque chinoise AICBC pour 5,6 milliards de dollars américains. Cela signifie que des mouvements ont lieu à l'intérieur et en direction de l'Afrique. Notre paysage bancaire évolue et se renforce en permanence. Pourtant, en Afrique subsaharienne, le ratio crédits au financement par rapport au PIB se situe entre 13 et 15 %. A titre de comparaison, il est de 30 % en Tunisie, et de 100 % dans les pays européens ou aux Etats-Unis. Cela signifie que les banques ne financent pas suffisamment l'économie.

Par ailleurs, le taux de bancarisation en Afrique subsaharienne est très faible. En effet, environ 10 % de la population dispose d'un compte en banque. Cela implique de nombreux échanges informels, que nous pouvons imputer à une asymétrie de l'information. En effet, le dialogue entre les banques et les PME est très difficile. Les Etats devraient avoir des politiques pour soutenir les PME et les PMI, car cet appui institutionnel ne relève pas du rôle des banques.

Concernant le financement de l'investissement, il ne pose aucune difficulté sur le court terme. Pourtant, les banques n'arrivent pas à financer davantage, en raison de l'épargne qui est très courte en Afrique. L'adéquation entre le financement des besoins longs et des ressources longues est délicate à obtenir. Par ailleurs, en ce qui concerne le coût du crédit, je précise qu'il ne se situe plus à 14 %. A cet égard, il est peut-être nécessaire de mettre les banques en concurrence, même si, je vous l'accorde, il reste élevé par rapport au reste du monde.

Pour pallier l'ensemble de ces difficultés, Ecobank a associé des institutions internationales comme la SFI et l'USAED, qui l'aident à accompagner les PME et les PMI qu'elle finance. Afin de toucher les « informels », nous avons voulu créer une passerelle entre la micro finance et la banque. Dans cette optique, le système s'est décentralisé afin de lutter contre l'exclusion financière. En ce qui concerne le financement alternatif sur l'investissement, Ecobank a une filiale spécialisée. Il s'agit d'une banque d'investissement qui a longtemps été dirigée, pour sa partie ouest africaine, par Monsieur CASSI, l'actuel directeur général d'Ecobank Sénégal.

Stéphane EOLE

Madame TALL a bien répondu à ma question, mais je maintiens que le problème des taux d'intérêts demeure. En effet, même si, aujourd'hui, le taux se situe à 12 %, il reste une grande marge d'exploitation à dégager avant de gagner de l'argent.

Patrick SANDOULY

Avons-nous une personne représentant les autorités monétaires ouest africaines dans la salle ?

Stéphane EOLE

Le taux d'intérêt comprend le risque et le taux d'inflation. A cela s'ajoute la provision pour créance douteuse. Or, pour les opérateurs économiques, ce gap est très difficile à gérer.

Patrick SANDOULY

Pouvons-nous expliquer ce problème par le nombre insuffisant d'entreprises en Afrique ?

Evelyne TALL

Je voulais montrer que les banques, malgré leur nombre, ne servent pas de manière adéquate la population. Cela explique le nombre d'échanges financiers informels. Concernant les taux d'intérêt élevés, je gère la zone UMOA, et ils se situent entre 2 et 7 % sur du moyen terme. Grâce à la concurrence, ils sont donc fortement en baisse en Afrique de l'Ouest. Nous disons aux clients qu'ils doivent faire jouer cette dernière. Et nous apprenons à nos banquiers la stimulation liée à la concurrence. Actuellement, les taux d'intérêt tendent à baisser, quels que soient les discours tenus par les banques sur leurs provisions ou sur la qualité de leurs portefeuilles. Par ailleurs, je connais bien la Côte d'Ivoire, puisqu'elle constitue 25 % de mes revenus.

Patrick SANDOULY

Les taux d'intérêt viennent soudain de baisser. Monsieur MERCIER, vous connaissez bien les entreprises africaines puisque vous étiez chez DAGRIS. Pouvez-vous partager avec nous votre point de vue ?

Monsieur MERCIER

Il s'agit d'une longue histoire, puisque nous avons été avant tout actionnaires minoritaires dans un certain nombre de sociétés cotonnières, avec l'Etat à nos côtés. Ce partenariat particulier était indispensable dans ce secteur. Il l'est encore aujourd'hui, car les sociétés cotonnières sont actuellement confrontées à des difficultés considérables. Ces dernières sont dues à un marché faussé par les subventions pratiquées dans certains pays émergents. Elles sont également victimes de la parité euro-dollar, même si je ne considère pas la dévaluation comme une solution. Néanmoins, ces sociétés en souffrent. Bien que compétitives, d'après des critères de qualité et de rendement, elles sont victimes de phénomènes extérieurs. Il est clair que cela se traduit par des déficits ne relevant pas du financement bancaire, mais des Etats ou des bailleurs de fond. Au regard de toutes ces filières cotonnières, il est nécessaire de distinguer les besoins de financement. Les crédits de campagne, par exemple, relèvent du financement bancaire. Jusqu'à présent, les banques locales et extérieures ont joué leur jeu.

En revanche, lorsque nous abordons des déficits liés à des phénomènes extérieurs, nous devons solliciter la responsabilité des Etats ou des bailleurs de fonds. Evidemment, les moyens des premiers demeurent limités, ainsi que leur liberté vis-à-vis de la Banque mondiale. Quant aux bailleurs de fonds, ils n'ont pas répondu à l'appel, malgré de nombreuses sollicitations. En effet, nous avons l'impression qu'ils ont réalisé beaucoup d'études, sans jamais oser financer un déficit qui concerne directement une population de vingt millions de personnes.

Nous abordons souvent la question du flux migratoire, mais pour maîtriser ce dernier, il s'agit de soutenir les personnes qui souhaitent rester. Toutes les agricultures dans le monde ont besoin de l'intervention de l'Etat. Personnellement, ce ne sont pas les banques que j'accuserais, mais les bailleurs de fonds, qui ne remplissent pas leur mission et empêchent, de ce fait, les Etats de remplir la leur. Aujourd'hui, nous constatons l'existence d'émeutes de la faim qui trahissent une crise humanitaire mondiale.

Alors que la mondialisation touche le domaine alimentaire dans tous les pays émergents, nous découvrons soudain que l'agriculture est fondamentale. Opposer la culture vivrière et la culture d'exportation est une erreur. En effet, lorsque les producteurs exportent, cela ne les empêche pas de développer les cultures vivrières, bien au contraire. En revanche, il est urgent que les bailleurs de fonds interviennent pour que ces filières d'exportation, en accompagnement des cultures vivrières, puissent être maintenues. Il s'agit d'un devoir des Etats comme des bailleurs de fonds.

En juillet 2004, une conférence a eu lieu entre l'Union européenne et l'aide bilatérale française. Monsieur TRAORE était d'ailleurs présent. Nous avions annoncé ensemble les déficits que risquaient de rencontrer les filières cotonnières. Nous avions interpellé les bailleurs de fonds, qui avaient apparemment reçu notre message. Pourtant, aujourd'hui, aucun versement n'a été réalisé. A l'époque, les revenus distribués dans la zone francs par la filière cotonnière représentaient 500 milliards de francs CFA. Aujourd'hui, ils sont en dessous des 200 milliards. Cela signifie concrètement que les transporteurs routiers, les banquiers et même les brasseries travaillent moins. En effet, nous observons l'impact considérable de la crise de ces filières. La production s'est effondrée à cause des déficits, et les paysans se sont découragés. Soit ils cherchent du travail en ville, soit ils émigrent. Nous sommes confrontés à cela depuis plusieurs années, et sachez que nous sommes de plus en plus impatients.

Patrick SANDOULY

Vous êtes plutôt pessimiste par rapport à l'avenir de vos activités.

Monsieur MERCIER

Je me remets à espérer, à l'instar du groupe Advance, qui s'aperçoit que l'agriculture africaine a des atouts et des enjeux majeurs. Les émeutes de la faim me font penser que les bailleurs de fonds vont prendre conscience de l'importance de ces filières agricoles cotonnières, vivrières ou oléagineuses.

Patrick SANDOULY

Monsieur TRAORE partage cet optimisme. Madame DARMAILLAC-NADAL, vous avez de la concurrence à Dakar. Etes-vous optimiste ?

Marie-Annick DARMAILLAC-NADAL

Nous devons toujours considérer l'aspect positif de la concurrence. Nous sommes résolument optimistes en ce qui concerne l'investissement et les partenariats locaux. En effet, l'avenir de groupes tels que le nôtre repose sur des partenariats avec les entreprises locales et les institutions. L'Afrique se développe. La logistique est un secteur où nous devrons transporter les matières premières de part et d'autre des pays. Dans ce domaine, nous disposons de ressources humaines que nous pouvons exploiter. Nous continuerons à investir en Afrique.

Stéphane EOLI

Je suis optimiste et surtout fier d'être Africain, même si nous ne savons pas toujours quel potentiel nous devons maximiser. En ce sens, je pense que l'Afrique est le continent de demain.

Evelyne TALL

Je suis également optimiste. Je pense qu'un vent nouveau souffle sur l'Afrique. De nombreuses réformes institutionnelles arrivent aujourd'hui. Nous observons une meilleure intégration des marchés. Par ailleurs, les principes de gouvernance sont adoptés au niveau politique et économique. Nous bénéficions d'une nouvelle génération de leaders, portant des aspirations pour eux-mêmes et pour l'Afrique. Cela se confirme en regardant le niveau des investissements directs étrangers qui arrivent d'Asie et d'Amérique. Certes, des problèmes subsistent et nous devons les régler. Cependant, nous pensons que les images des émeutes de la faim ne sont pas le reflet total de ce qui se produit sur le terrain. En effet, la réalité est meilleure que la perception que nous en avons. Aujourd'hui, l'Afrique se trouve à un tournant, car le futur n'a jamais été aussi prometteur pour ce continent.

4 Echanges avec la salle

François TRAORE

Je voulais revenir sur votre question concernant mon optimisme. Je répondrai que cela dépend du public devant lequel je me trouve. Devant des entrepreneurs, je suis optimiste. Devant des bailleurs de fonds ou des politiciens, je signale que l'heure est grave.

De la salle

Selon moi, ce débat n'a pas encore abordé les vrais problèmes, et il implique plusieurs compartiments que nous devons distinguer. Le premier concerne la fonction bancaire qui est soit commerciale, soit d'investissement. En Afrique, les banques veulent remplir ces deux missions, alors qu'elles ne sont pas nécessairement soumises aux mêmes règles. Elles souffrent de la régulation très forte de la banque centrale. Depuis les années 60, l'histoire des banques de développement a rempli les banquiers d'inquiétude. En effet, toutes ces institutions, que la Banque mondiale ou le FMI avaient instaurées, ont fait faillite. Par conséquent, elles sont devenues méfiantes à l'égard du crédit. Parallèlement, les banques centrales ont resserré l'octroi des crédits avec des règles.

Monsieur RAIMI a posé le problème des IDE. Sachant que l'Afrique ne peut pas se développer avec les capitaux africains, ceux-ci doivent venir de l'extérieur. Cependant, des règles, une sécurité et une politique durable doivent exister en Afrique, pour que ces IDE soient protégés. A ce titre, les gouvernements réalisent actuellement des réformes positives. Le gouvernement du président AYWOUNI, que j'ai l'honneur de représenter, a d'ailleurs attaqué le problème de front.

Par ailleurs, nous avons abordé le problème de la hausse des prix face à la crise alimentaire actuelle. Une session est-elle prévue pour parler de la réaction des gouvernements face à ce problème ? Je pourrais parler de l'anticipation de notre gouvernement par rapport au choc de la hausse des prix.

Patrick SANDOULY

Nous allons nous recadrer autour de l'entreprise africaine. Vous avez parlé des banques, des IDE, et des réformes mises en place. Pouvez-vous aborder un autre point concernant l'environnement des entreprises ?

De la salle

Pensez-vous qu'un président de la République peut demander aux banques commerciales de faciliter le crédit aux entreprises locales ? Cela est impossible, car il n'en a pas l'autorité. Il peut néanmoins, à travers des réformes au niveau de l'environnement des affaires, montrer qu'il dynamise l'investissement privé. Au contact de la réalité quotidienne, il me semble que la confiance donnée par un gouvernement aux investisseurs étrangers est un élément primordial. Néanmoins, le vrai développement de l'Afrique ne viendra pas de l'Etat, car seul le secteur privé crée la richesse.

Patrick SANDOULY

J'aimerais savoir si Madame TALL a répondu aux questions de Monsieur Daniel TABIRIO, qui délocalisait son entreprise en Afrique de l'Ouest.

Daniel TABIRIO

Elle n'a pas répondu à mes questions. Je connais très bien Ecobank, car je suis implanté sur douze pays africains. Dans le cadre d'un investissement, j'ai installé une usine de confection, afin de boucler la filière coton, du pied de la plante au vêtement fini. Le projet était entièrement monté par mon cabinet et ne présentait aucun problème. Cependant, nous n'avons pas pu trouver un taux d'intérêt inférieur à 11 %, avec 110 % de garanties. Par ailleurs, j'ai rapidement compris qu'il était impossible d'emprunter 500 000 euros, mais que nous pouvions envisager un prêt de 2 ou 3 millions d'euros.

Nous avons parcouru tout le circuit bancaire, de la banque européenne de développement à la banque de développement du Mali. Nous avons finalement opté pour le montage d'un financement en Europe, pour lequel j'ai apporté les garanties, en incluant mes biens personnels. Aujourd'hui, l'usine est entrée en production. Elle a formé 150 personnes. Nous avons par exemple livré la mairie de Cotonou au Bénin avec des produits 100 % africains. Nous sommes par ailleurs en train de démarrer une production pour le Congo, qui nous fait également confiance. Je précise que nous travaillons sur un cahier des charges européen et américain.

Pour accompagner ce développement, il est nécessaire d'avoir accès aux lignes de crédit. En effet, pour un industriel, le retour sur investissement dure entre sept et huit ans. Aujourd'hui, en nous intégrant au triangle cotonnier africain, nous vendons des produits moins chers qu'en Chine, car le rayon de transports est très réduit, et le marché se développe considérablement. Cependant, je maintiens que les banques devraient suivre.

Patrick SANDOULY

Si vous avez choisi de vous implanter dans cette région, vous devez avoir confiance en elle. Avez-vous néanmoins rencontré d'autres problèmes dont vous pourriez nous parler ?

Daniel TABIRIO

Actuellement, les codes d'investissement en Afrique sont remarquablement écrits. La réglementation est parfaite. Cependant, ils doivent être mis en adéquation avec le code douanier. Personnellement, j'ai rencontré de grandes difficultés d'export à cause de mon statut. Les procédures douanières sont complexes lorsque nous passons d'un pays à l'autre. En Chine, pour une production importante, le délai est de soixante jours. Au Maghreb, pour une petite production, il est de dix jours. En Afrique de l'Ouest, pour une production intermédiaire de 10 à 15 000 pièces, le délai est de trente jours.

Darcher HIMIKIDACHE 

Je suis président délégué du cercle des économistes et des experts comoriens de tous horizons. Je suis également le porte-parole de l'Association pour le Retour sur Investissement en Capital Humain en Afrique (ARICHA), composée de cadres français d'origine africaine. Nous offrons notre aide, dans le cadre du co-développement, en apportant notre savoir-faire en Afrique. Ma question est liée au secteur privé, et s'adresse davantage aux institutionnels qu'aux entrepreneurs. Le fonds de garantie a-t-il été pensé en fonction des entrepreneurs, afin de les aider à accéder au marché ? Observez-vous des contraintes dans l'aide au développement et à la dynamisation du secteur privé ?

Evelyne TALL

Je crois que vous faites allusion à l'appui institutionnel. Les Etats doivent jouer leur rôle, en effet, car les banques ne peuvent pas tout assurer. En ce sens, ils peuvent agir dans le domaine de la formation, des exonérations fiscales, ou des fonds de garantie. Cela permettrait de réduire le risque pour les banques, et par conséquent le coût du crédit. Il s'agit de l'une des possibilités qui se présentent aux Etats pour encadrer les PME et les PMI, qui constituent le socle de notre économie.

Patrick SANDOULY

Cette question sera traitée par Monsieur MAYAKI dans sa conclusion.

Guy-Bertrand JAMBON

Je travaille pour la société de crédit UNIPEX. Ma première question s'adresse à Madame TALL. Vous avez passé dix-sept ans chez City Bank. Pourquoi avoir quitté un tel poste pour participer au projet d'Ecobank ? Pouvons-nous parler d'une approche autarcique à Ecobank, sachant que l'entreprise compte 100 % de cadres africains ? Votre succès se fonde-t-il en partie sur votre bonne appréciation des autochtones ?

Evelyne TALL

J'ai volontairement quitté City Bank, où j'ai cependant reçu une très bonne formation. Néanmoins, je me sentais quelque peu à l'étroit dans cette entreprise. Il m'a été proposé de travailler pour l'Afrique, depuis un bureau de Paris. Au moment où la City Bank est devenue City group, l'Afrique a commencé à perdre de l'importance. A l'inverse, Eco bank était ancrée sur le continent. J'ai préféré la rejoindre, car les objectifs y étaient complètement différents. Malgré les problèmes au Libéria, par exemple, nous sommes restés dans le pays. De même, notre perception du risque en Côte d'Ivoire a été complètement différente de celle des autres banques. Et aujourd'hui, ces deux pays nous le rendent bien.

Par ailleurs, l'idée selon laquelle le secteur privé africain ne peut pas prendre en charge des employés issus d'une banque internationale est fausse. Je suis bien rémunérée à Eco Bank.

Patrick SANDOULY

Ce système qui fonctionne à 100% avec des Africains a-t-il ses limites, en supposant que le continent continue à se développer ?

Evelyne TALL

Nous n'excluons pas les autres nationalités. Nous avons embauché des hommes et des femmes d'affaires étrangers qui avaient un projet, mais ils ne savaient pas gérer la banque. Ainsi, ils ont signé un contrat de gestion qui a fonctionné pendant deux ou trois ans avec City Bank, qui a elle-même mis en place toutes les procédures d'Ecobank. Quand ils se sont rencontrés sur le marché, City Bank a dénoncé ce contrat, et Ecobank a dû chercher de la main-d'oeuvre ailleurs.

Depuis, nous avons fait confiance aux Africains. Le fait d'être éco-banquier signifie que nous avons des standards extrêmement élevés en termes d'éthique. En ce sens, ce qui serait pardonné à un confrère d'une autre nationalité ne le sera pas pour un Africain.

En ce qui concerne les limites du modèle, je n'en vois pas. Il nous reste à couvrir intégralement le territoire qui se trouve entre le Cap Vert et la Somalie, à savoir l'« Ecoland ». Pour l'instant, nous ne travaillons pas en République sud-africaine, ni en Egypte, car des grandes banques y sont déjà installées. Nous devons en effet être prudents, car nous ne souhaitons pas prendre le risque d'être absorbés. Il s'agit d'une question de stratégie.

Monsieur SAADELI 

Je suis originaire du Sénégal, travailleur immigré depuis 32 ans en France, dont 22 ans en tant qu'employé à Air France. J'ai récemment décidé de créer une entreprise au Sénégal, en faisant construire un hôtel à Kidira, à la frontière du Mali et de la Mauritanie. Actuellement, je fais travailler dix personnes, après avoir investi 100 millions de francs CFA en fonds propres.

Mes questions s'adressent à Madame TALL. Les travailleurs immigrés ont des difficultés à investir dans votre région. En tant que salariés en France, nous nous sommes adressés en premier lieu aux banques françaises, qui disaient ne pas avoir de garanties pour les personnes désirant s'installer au Sénégal. A l'inverse, les banques sénégalaises ont reconnu que nous avions un salaire décent. Mais comme nous étions domiciliés en France, elles ne pouvaient pas non plus avoir de garanties.

J'aimerais donc savoir comment obtenir, en tant que travailleur immigré, des prêts bancaires importants au Sénégal? Il me semble qu'un président a critiqué le nombre de colloques et de conférences à ce sujet. Il est temps, en effet, de penser au financement en Afrique.

Patrick SANDOULY

Cette question porte sur la double domiciliation bancaire. Apparemment, cela n'existe pas encore en Afrique subsaharienne et francophone.

Evelyne TALL

Il est important que les banques, ainsi qu'Ecobank, se positionnent clairement sur la diaspora africaine. Environ 10 milliards de dollars entrent chaque année en Afrique, sans compter ceux que nous ne pouvons pas intégrer aux statistiques. Les banques devraient jouer leur rôle pour permettre aux fonds qui arrivent en Afrique d'être injectés dans de l'investissement productif. Aujourd'hui, nous essayons de nous organiser à travers nos bureaux de représentation. Le Cap Vert illustre bien ce sujet, car 400 000 personnes vivent sur les dix îles. Or, la diaspora capverdienne est trois fois plus nombreuse. Elle dispose d'une réglementation autorisant des banques off-shore.

Il s'agit donc d'accompagner la diaspora, notamment quand celle-ci souhaite investir dans des domaines productifs. En complément, je précise que la diaspora ne se trouve pas uniquement en Europe ou aux Etats-Unis. Nous devons également nous préoccuper de tous les mouvements qui vont de l'Afrique de l'ouest vers l'Afrique centrale et australe. Ces personnes ne bénéficient pas d'intermédiaires financiers pour rapatrier les fonds. Ecobank essaie de regarder vers le sud pour fluidifier tous les fonds qui ne peuvent pas encore participer au développement de nos économies.

Patrick SANDOULY

Pouvez-vous annoncer une date à laquelle il sera possible d'avoir un double compte, à Paris et à Ecobank, par exemple ? Vous faites référence à l'agrément des autorités bancaires européennes.

De la salle

Il est impossible de préjuger de la réponse à venir sur cet agrément. Nous avons introduit une demande qui est en cours d'instruction.

Bernard FONTANIER

Je suis secrétaire général du syndicat national des éleveurs d'oiseaux, de volailles et d'animaux vivants sur les foires et marchés. Rattachés à la fédération des marchés de France, nous nous sommes créés suite à la crise de grippe aviaire.

J'interviens aujourd'hui au sujet d'une décision de la Commission européenne prise en 2005, qui a suspendu toute importation d'oiseaux de pays tiers. Par conséquent, 151 entreprises européennes n'ont plus d'oiseaux, et certains pays d'Afrique ne peuvent plus en exporter. Il s'agit d'un embargo total, alors que des continents n'ont pas été touchés par la grippe aviaire. Sachant que la France va présider prochainement l'Union européenne, j'imagine que des membres du corps diplomatique présents aujourd'hui pourraient nous aider.

Monsieur Romari 

Ma question s'adresse à nouveau à Madame TALL. Lorsque nous parlons de secteur privé dynamique en Afrique, la question du financement se pose inévitablement. A ce sujet, Monsieur RAIMI a abordé la part de l'IDE en Afrique. Pour attirer de l'IDE, un tissu industriel dynamique est nécessaire. Or, pour exister, celui-ci doit s'appuyer sur un financement local qui est aujourd'hui inexistant. Quelle est la démarche d'Ecobank et des autres banques de développement africaines pour capter cette épargne locale ? Il est étonnant qu'en Afrique, certaines transactions de 15, 30 ou 50 000 euros s'effectuent en espèces. Une démarche doit avoir lieu envers les pouvoirs publics, pour les inciter à créer un cadre réglementaire qui permette la bancarisation.

Par ailleurs, nous savons que la plupart des banques de développement ont fait faillite en Afrique. Ne serait-il pas plus prudent de les transformer en fonds d'investissements de type OSEO, comme en France, par exemple ?

Patrick SANDOULY

En ce qui concerne les banques de développement, nous savons que certaines se sont transformées en banques commerciales, et que d'autres ont fait faillite. Il s'agit d'un vaste sujet. Cependant, je donne la parole à Madame TALL pour aborder la question de l'épargne.

Evelyne TALL

Nous pouvons parler de partenariat public-privé intelligent à ce sujet. Il est nécessaire de répéter que le secteur privé ne peut pas tout réaliser. Un fort mouvement d'ouvertures d'agences a lieu actuellement. Nous parlons de démocratisation, en essayant de cibler les jeunes. En effet, aujourd'hui, les étudiants ne sont pas inscrits dans les banques en Afrique.

Malgré un faible taux de bancarisation et de pénétration du secteur financier, les banques travaillent et financent l'économie africaine. L'environnement des affaires et l'investissement direct étranger doivent être sécurisés par les Etats. A cet égard, une combinaison de l'IDE et du capital local et régional doit exister. En effet, les investisseurs locaux serviront de catalyseurs et attireront les investisseurs étrangers.

Patrick SANDOULY

Cela nous permet d'aborder la question du faible taux d'IDE en Afrique, par rapport au reste du monde. Nous passons ainsi à la conclusion réservée à Monsieur MAYAKI. Comment les Etats et les institutions régionales peuvent-elles améliorer l'environnement des affaires pour favoriser le développement des entreprises en Afrique ?

Ibrahim MAYAKI

Je commencerai par un point qui me frappe souvent. Si les décideurs publics de l'Afrique de l'Ouest ont une faible culture de l'entreprise, les dirigeants privés ont une faible culture de l'Etat. Cette lacune est fondamentalement due à un niveau faible d'échanges entre les ressources dirigeantes des deux secteurs. Ce facteur engendre des visions très différentes de part et d'autre.

Du côté de l'Etat, nous observons une relation du haut vers les bas. Celle-ci induit une vision réductrice du rôle de l'entreprise privée en tant qu'acteur potentiel dans un processus de définition des politiques publiques. Or, il s'agit d'une contrainte majeure. Nous constatons la répercussion de ce facteur dans le contenu de nos stratégies de réduction de la pauvreté. Tous nos pays fonctionnent avec ces dernières, selon un cadre négocié avec la Banque mondiale et le FMI. Notre cadre de dépenses à moyen terme est lui-même dérivé de ces stratégies, et il constitue la matrice de définition de nos politiques publiques. Lorsque nous analysons ce cadre en détail, nous réalisons que nous aurions pu profiter davantage d'un meilleur échange entre l'Etat et les entreprises pour nourrir la dynamisation du secteur privé.

Actuellement, une prise de conscience émerge cependant.

Au début des années 60, suite à l'indépendance des pays, l'Etat était omniprésent. Les acteurs avec lesquels il traitait étaient alors satellitaires. Ensuite, avec la période d'ajustement, ce sont les bailleurs qui ont pris la place omniprésente de l'Etat. Progressivement, deux autres types d'acteurs ont surgi. Il s'agit de la  société civile, qui s'organise de plus en plus, et de l'entreprise privée. Par conséquent, le mode de définition unilatéral des politiques publiques des années 60 est aujourd'hui totalement dépassé en Afrique de l'Ouest.

Il convient de créer les conditions, par les dirigeants de ces deux entités, d'une meilleure connaissance réciproque. Quelle place peut jouer l'entreprise privée dans ce nouveau paysage ? Pour traiter cette question, il est nécessaire de décrypter le contexte actuel. Aujourd'hui, il existe d'une part, de grandes entreprises, et, d'autre part, une multitude de petites entreprises informelles. Entre les deux, il n'apparaît presque aucun intermédiaire. Le tissu extrêmement faible des PME doit interpeller l'Etat. Son rôle, qui consiste à construire un tissu de PME dynamiques, n'aura lieu qu'avec les entreprises privées existantes. Ce sont elles qui doivent accompagner stratégiquement l'Etat dans cette mission.

Les structures administratives, les cadres juridiques, les marchés ou les mesures de protection de la propriété privée sont de plus en plus transparents et efficaces. Pourtant, le problème de la corruption demeure. D'après les chiffres du FMI, nous dénombrons plus de 30 milliards de dollars de fuites de capitaux issus de l'Afrique subsaharienne. Dans ce montant, plus de 70% viennent de la corruption. Dans ce domaine, je reste convaincu que l'entreprise privée peut aider l'Etat. Les nouvelles élites africaines sont de plus en plus sensibles à cette question et elles doivent rendre des comptes. L'émergence de la société civile est un poids très important dans ce processus.

En conclusion, il me semble indispensable d'envisager autrement la relation entre l'Etat et les entreprises privées. Nous devons mettre en avant le concept de co-production des politiques publiques entre ces deux secteurs. Par ailleurs, des expériences comme celle du Bénin montrent que l'Etat devra davantage s'imprégner de la culture d'entreprise, pour s'orienter vers plus de rigueur et d'éthique.

Patrick SANDOULY

Avant de rendre les commandes de la réunion à Monsieur SAKO, j'aimerais que chacun soit remercié pour sa présence.

Mahamadou SAKO

Je demande à Monsieur le Sénateur des Français de l'étranger, Monsieur André FERRAND, de venir conclure cette séance.

5 Allocution de fin de séance

André FERRAND

J'éprouve un grand plaisir à être parmi vous aujourd'hui, car j'ai passé vingt ans sur le continent africain. Quatre de mes enfants y sont nés, et deux y opèrent actuellement. Je suis aujourd'hui Sénateur des Français à l'étranger, car j'avais été élu, à l'origine, par mes compatriotes d'Afrique orientale et australe. Après une carrière dans l'entreprise, c'est ainsi que ma vie politique a commencé.

Je suis heureux que l'ESSEC, le groupe Deloitte et le Sénat soient associés à l'organisation de cette journée.

Je n'ai pas pu assister à l'intégralité des présentations et des échanges de la matinée. Je suis habitué aux réunions, et j'ai noté l'intérêt des propos, leur richesse, leur sérieux et leur pragmatisme. Loin des grandes tirades idéologiques ou philosophiques, nous étions en effet proches des réalités du terrain.

Je fais partie de ceux qui sont très heureux de la considération des pays investisseurs pour l'Afrique. A ce titre, nous devons être optimistes. Les initiatives concernant le micro-crédit peuvent transférer une partie du secteur informel vers des organisations plus génératrices de valeur ajoutée. Je crois également à l'action de l'OADA.

Il ne m'appartient pas de réaliser une synthèse de la matinée. Cependant, je voudrais retenir, parmi tous les points évoqués, trois sujets qui m'ont particulièrement interpellé.

En premier lieu, malgré les problèmes qu'elles impliquent, la raréfaction de l'alimentation, la baisse de la production agricole et l'augmentation importante des prix des produits sont une chance que l'Afrique n'a pas le droit de laisser passer.

Il s'agit de promouvoir cette agriculture avec un maximum de valeur ajoutée en aval. A ce titre, Monsieur TRAORE, la production de coton doit être favorisée. Cela est encore plus réel pour la production alimentaire. Par ailleurs, j'ai été satisfait d'entendre la réaction de Monsieur TRAORE au sujet des OGM, terme difficile à employer en France. Finalement, l'agriculture constitue une grande chance pour l'Afrique.

En second lieu, j'aborderai le thème de la formation. En ce qui concerne la politique de la France avec ses partenaires africains, je souhaite la mise en place d'une véritable stratégie de formation professionnelle et technique. Nous ne devons pas seulement fabriquer des intellectuels dans nos universités. En effet, nous manquons cruellement de cadres moyens. J'aimerais que la France partage cette vision, car il s'agit d'un domaine de partenariat public-privé où nous avons besoin de volontarisme. Ce pilier pourrait notamment s'intégrer à la politique de développement solidaire.

Mon troisième point concerne les sentiments qui unissent la France et l'Afrique. Il est indispensable d'utiliser la proximité et la complicité culturelles, linguistiques ou personnelles qui lient nos régions. En effet, ce capital humain est extraordinaire dans un monde où les réseaux, les affinités et la solidarité jouent un rôle essentiel. Nous ne devons pas hésiter à profiter de ces éléments partagés par tous ceux qui aiment l'Afrique.

Enfin, je voudrais personnellement vous féliciter. L'initiative de rassembler autant de personnalités dans cette réunion est excellente. Nous devons croire en l'Afrique, car je suis persuadé que son tour arrive actuellement sur la scène mondiale.

Travaux de l'après-midi : La gestion des talents africains dans les nouvelles dynamiques de développement en Afrique

1 Présentation et allocutions

Mahamadou SAKO, Président d'Afrique SA, Associé Deloitte

Mesdames, Messieurs, la deuxième partie de ce colloque porte sur les talents africains. Je donne la parole à Monsieur Daniel CHENAIN, Directeur Général d'ESSEC Alumni.

Daniel CHENAIN, Directeur Général d'ESSEC Alumni

Je tenterai, au cours de cette intervention, de vous livrer un certain nombre de témoignages. Mais en premier lieu, je tiens à vous dire combien je suis heureux d'être ici. Cette joie tient à plusieurs raisons : notre partenariat fort et ancien avec Afrique SA, les relations très importantes que nous avons su tisser avec le cabinet Deloitte et ma longue expérience de l'Afrique. J'ai vécu pendant vingt ans en Afrique noire et mes trois enfants sont nés au Sénégal. Je me sens donc très proche de l'Afrique, ma deuxième patrie, et éprouve une très grande affection pour ses habitants, des hommes et des femmes tout à fait remarquables.

La première partie de ce colloque a été consacrée aux investissements privés effectués en Afrique. Il est tout naturel de la prolonger maintenant par un débat sur les talents africains. Les hommes et les femmes représentent, en effet, une composante essentielle des investissements engagés par les entreprises. Nous pourrions presque considérer qu'ils possèdent une valeur marchande et qu'ils doivent donc être placés, à ce titre, dans les actifs des sociétés.

ESSEC Alumni correspond à une association réunissant 32 000 diplômés de notre école, réputée pour sa dimension internationale. Ainsi, 950 des 3 500 étudiants installés sur son campus sont étrangers. Parmi eux se trouvent de nombreux Africains.

Les entreprises, aujourd'hui, sont confrontées à un double enjeu. Elles doivent avoir une politique en matière de ressources humaines sachant mettre en avant les qualités de leurs collaborateurs, lesquels consacrent une grande partie de leur vie au travail, mais basée sur une prise de risques calculée et non sur des schémas conservateurs, encore dominants aujourd'hui. Il est nécessaire de toujours aller de l'avant. De ce point de vue, les organisateurs de ce colloque ont raison de parler des talents en termes d'investissements. Les ressources humaines, dans leur fonction stratégique, ont pour finalité d'apporter une plus-value aux entreprises, de développer leurs performances, de créer de la richesse par l'innovation, mais aussi d'assurer le bien-être social en fidélisant les salariés par le biais d'une politique attractive leur offrant des responsabilités et la reconnaissance de leurs compétences.

Dans le cadre de mes activités, je suis amené à conseiller un certain nombre de diplômés de toutes nationalités dans la gestion de leurs talents. En règle générale, je leur transmets trois recommandations :

La gestion d'une carrière participe d'une démarche active, le marché du travail évoluant rapidement et imposant de nombreuses exigences. Elle s'apparente à un véritable métier, d'autant plus difficile à exercer que personne ne vous l'apprend. Les carrières linéaires n'existent plus. Les personnes, aujourd'hui, doivent construire leur propre parcours professionnel, pouvant être stable à certains moments, puis accidenté en d'autres. Pour cela, elles ont à effectuer des choix, sur la base d'un projet défini ou d'opportunités qui se présentent à elles, tout en se projetant dans l'avenir et en prenant des risques dans un environnement incertain. Il leur faut refuser le conservatisme, synonyme de déclin.

Chacun doit être responsable de lui-même car il engage sa responsabilité dans la recherche de son identité. Dans cette perspective, il est inutile d'être frileux. Nous sommes forts de nos atouts, qu'il s'agisse de nos diplômes, de nos compétences, de nos goûts, de nos qualités personnelles ou de nos valeurs, et il convient de les mettre en lumière à partir de choix courageux. Les recruteurs ne cherchent pas des clones, mais des individus susceptibles d'apporter, par leurs singularités, une plus-value à l'entreprise.

Enfin j'encourage les jeunes talents à optimiser leurs atouts personnels. L'acquisition de compétences techniques et pratiques demeure, certes, la vocation première de la formation professionnelle. Toutefois, si un diplôme de forte valeur installe celui qui en est détenteur en position de force, encore faut-il à ce dernier apporter la preuve de ses compétences et notamment montrer qu'il sait travailler en équipe, s'adapter et innover.

Dans le marché du travail actuel, la performance dans la gestion de ses talents repose sur trois critères :

L'adaptabilité. Elle permet au talent de suivre l'évolution de sa propre carrière et de comprendre les transformations de l'entreprise, de s'habituer à elles mais aussi de les anticiper.

L'employabilité. Il s'agit de développer ses compétences professionnelles pour ne pas se contenter des connaissances et des techniques nécessaires à un métier de base. Un cadre doit procurer à son entreprise 20% de compétences complémentaires par rapport à celles nécessaires pour ses fonctions. Il est jugé sur cette contribution.

La réactivité. Elle sert à anticiper les évolutions à court terme dans un monde en perpétuel mouvement. Ceux qui freinent ce mouvement apportent davantage de problèmes que de solutions.

Voici trois exemples tirés de mon expérience, illustrant les trois critères cités :

En 1972, une entreprise installée dans les faubourgs de Dakar, dont j'étais le Secrétaire général, avait pris en charge la formation du premier diplômé sénégalais issu d'une école française d'ingénieurs. A l'époque, cet investissement était très novateur et il avait conduit à mettre en oeuvre un plan d'intégration pour permettre à ce jeune homme d'être accepté par les ouvriers, réticents, dans un premier temps, à admettre son autorité.

Dans les années 1980, des fonctions au sein du service des ressources humaines d'une grande société présente au Gabon m'ont montré qu'il était plus facile d'africaniser l'encadrement d'une entreprise dans les secteurs commerciaux, financiers et administratifs que dans les domaines techniques.

Enfin, j'ai participé à la création de l'association des diplômés de l'ESSEC à Abidjan. Notre objectif, avec ce projet, était de construire un réseau de convivialité et de solidarité offrant la possibilité aux anciens diplômés de l'école de mieux se connaître et de mieux s'aider, et ainsi de développer la présence de notre établissement en Afrique. En particulier, je me suis occupé, en lien avec un ancien diplômé de l'Institut catholique de Paris et un ancien député, de la formation des futurs cadres ivoiriens. L'ESSEC s'est montrée très enthousiaste devant cette initiative et nous a autorisés à instaurer, en Côte d'Ivoire, un jury d'admission sur titre en deuxième année d'études. C'est ainsi qu'une trentaine de dossiers a été adressée à l'école, dont dix ont été retenus pour des auditions à l'issue desquelles deux Ivoiriens ont été sélectionnés pour suivre leurs études en France.

Par ailleurs, il n'est pas possible d'évoquer les talents africains et le développement de l'entreprise privée sans mettre en avant la diversité des cultures. Loin d'être un frein, la diversité représente un atout et un levier pour accroître les performances humaine et économique en améliorant la création et l'innovation et en augmentant la motivation et l'efficacité. Le talent est naturellement africain, mais avant tout universel. Il nous concerne tous, quels que soient notre profil et le lieu où nous vivons. Les jeunes talents constituent les artistes de l'économie africaine. Sachons les mettre en valeur et leur donner les moyens de dynamiser le secteur privé sur leur continent. Cette tâche est difficile mais passionnante.

Mahamadou SAKO

Merci. Je donne la parole à Monsieur Basile BOLI, ancien footballeur devenu entrepreneur et président d'Entreprendre et Réussir en Afrique (ERA).

Basile BOLI, Président d'ERA (Entreprendre et Réussir en Afrique)

Mesdames, Messieurs, je vous remercie de me donner l'occasion de vous présenter ERA.

Au terme de ma carrière de footballeur, j'ai repris mes études pour acquérir les bases nécessaires pour entreprendre et me lancer dans un projet qui me tenait particulièrement à coeur et dont les racines se trouvent dans l'absence de réussite des équipes nationales africaines de football en Coupe du monde, alors même que le continent noir constitue un formidable vivier de talents. C'est ainsi que, pour mieux détecter les jeunes footballeurs talentueux et leur donner tous les atouts indispensables pour embrasser une carrière professionnelle, j'ai créé, en Côte d'Ivoire, Basile BOLI Promotion, et structuré, dans ce même pays, la Fédération nationale de football auprès de laquelle je me suis battu pour que les joueurs sélectionnés dans l'équipe de Côté d'Ivoire obtiennent les primes de matches qu'ils méritent, l'économie du sport véhiculant aujourd'hui beaucoup d'argent. Par exemple, la FIFA dispose d'un budget identique à celui de l'ONU. J'ai mis en place aussi, en partenariat avec Total et Axa, la coupe d'Afrique des jeunes contre la drogue.

Ce projet a connu un grand succès jusqu'au déclenchement de la guerre en Côte d'Ivoire, lequel m'a conduit à revenir en France pour créer Talents d'Afrique : une production audiovisuelle traitant de l'actualité des 218 footballeurs professionnels africains évoluant en Europe. Parallèlement à cette initiative, j'ai fondé des start-up en Afrique dans les domaines des télécommunications et des services autour des transports pour aider des sportifs de haut-niveau à se reconvertir après leurs carrières professionnelles. Par bonheur, ce projet, comme les autres, a réussi car j'ai l'habitude de faire confiance aux jeunes africains.

Enfin, je me suis engagé en politique auprès de Nicolas SARKOZY pour soutenir le co-développement et la nouvelle volonté des Africains de passer d'une relation d'assistanat à une relation de partenariat avec la France. Dans ce cadre-là, j'ai créé ERA, une structure permettant aux jeunes africains, notamment par le biais de conventions signées avec des Ministères, d'avoir accès aux outils dont ils ont besoin pour développer des activités économiques et des emplois dans le domaine des services.

Monsieur CAMBI, trésorier adjoint de ARICHA

Je suis le trésorier adjoint d'ARICHA, association pour le retour sur investissement en capital humain en Afrique. Notre structure, constituée de fonctionnaires français d'origine africaine et issus des trois fonctions publiques (hospitalière, territoriale et étatique), agit, pour l'instant, uniquement en France. Toutefois, nous aimerions intervenir en Afrique également et, dans cette perspective, je souhaiterais savoir quelle place notre association pourrait occuper dans l'organisation mise en place par Monsieur Basile BOLI.

Basile BOLI

Des Français d'origine africaine sont en mesure, par exemple, d'occuper un poste d'assistant technique en économie. J'organise un forum à Brazzaville au mois de juin prochain et vous y êtes les bienvenus. Vous pouvez, en effet, représenter des modèles pour les jeunes africains et leur donner envie de s'en sortir.

Monsieur de CARVALHO

Je suis ressortissant de la Guinée-Bissau. Ma question s'adresse à Monsieur Basile BOLI. Je souhaite lui demander comment il est possible d'entrer en contact avec son ami Monsieur Brice HORTEFEUX. En effet, de nombreux immigrés sont porteurs de projets, mais n'ont pas de financements pour les monter. Pourriez-vous expliquer à Monsieur HORTEFEUX que nous avons besoin de lui ?

Basile BOLI

Je suis secrétaire chargé du co-développement au sein de l'UMP. J'ai vécu, comme de nombreux Africains, dans une famille polygame avec un père musulman. Je connais donc particulièrement bien tout ce qui a trait à l'immigration et l'intégration. Je souhaite être une force de proposition dans ce domaine et ne pas m'enfermer dans un rôle de victime. Monsieur HORTEFEUX représente un collègue de travail. Il est donc important que moi-même, Mesdames Rachida DATI et Rama YADE, nous lui exprimions notre sentiment, pour adapter les politiques à notre culture.

Par ailleurs, j'ai signé une convention pour des retours volontaires au pays de personnes disposant d'un projet. En effet, mon principal objectif consiste à favoriser l'emploi en Afrique, notamment dans le secteur du développement durable. De ce point de vue, les habitants du Burkina-Faso sont plus sensibles à l'environnement que les Français. Je souhaite donc travailler au sein de l'UMP pour faire des propositions au Président de la République en faveur du développement de l'Afrique. La France ne peut pas s'occuper seule de l'immigration. La gestion des flux migratoires est nécessaire, mais elle doit être fondée sur une compréhension des problèmes de fond. Si vous le souhaitez, vous pouvez contacter ERA pour rencontrer un chef de diaspora.

2 Table ronde

Participants :

- Monsieur Nicolas BALESME, Associé Deloitte Gabon
- Monsieur Jean-Baptiste BETTENCOURT, DRH Zone Afrique Orient Pacifique de L'Oréal
- Monsieur Cheikh DAFF, Responsable Ressources humaines de SOGEA-SATOM
- Monsieur Pape DIACK, Administrateur ADVENS
- Monsieur Amadou DIAW, Président de l'Institut supérieur de management de Dakar Sénégal
- Monsieur Amadou KANE, Directeur Afrique Océan Indien BNP Paris

La table ronde est animée par Monsieur Didier ACOUETEY, Président du cabinet de recrutement AfricSearch

Didier ACOUETEY

La réussite de Monsieur Basile BOLI montre qu'une vie existe après une carrière sportive. Son propos nous permet maintenant d'amorcer la deuxième table ronde du colloque, consacrée aux ressources humaines et aux compétences. Ce matin, nous avons abordé le besoin d'argent, indispensable mais pas suffisant, pour monter des projets, ceux-ci ne pouvant voir le jour et se développer en l'absence de ressources humaines de qualité, comme l'a souligné Monsieur Daniel CHENAIN dans son intervention. Or cette problématique du capital humain est souvent négligée. C'est pourquoi nous avons choisi d'en parler lors de cette seconde table ronde qui réunit des chefs d'entreprise, des responsables de ressources humaines et un directeur d'école. Comme vous pouvez le constater, nos intervenants proviennent de secteurs différents. Nous les avons choisi en fonction de notre volonté d'avoir ici un large éventail des politiques mises en oeuvre en matière de gestion des compétences, pour savoir si l'ensemble des besoins en ressources humaines est satisfait, si des secteurs attirent plus que d'autres et si, pour chacun d'eux, l'offre de formation correspond à la demande.

Je dirige AfricSearch, un cabinet de recrutement orienté vers l'Afrique, continent appelé à connaître un réel développement économique, à condition qu'il soit basé sur les compétences des diasporas formées en Europe et aux Etats-Unis. Notre structure a pour but de promouvoir ces compétences et de les mettre à disposition des entreprises et des institutions publiques africaines, notamment au travers de l'organisation d'un forum de recrutement, Afrique Talents, dont la prochaine édition aura lieu à Paris les 16 et 17 mai prochains. Cette manifestation offrira un espace de rencontres à des entreprises et des cadres désireux de travailler en Afrique. Elle s'accompagnera de la publication prochaine d'un magazine, baptisé Afrique Compétences. De vraies réponses existent donc aujourd'hui au problème de recrutement sur le continent africain.

J'invite maintenant les différents intervenants de cette table ronde à nous présenter rapidement leur secteur d'activité et les évolutions qui le touchent, ainsi que leur stratégie en matière de ressources humaines.

Amadou KANE

Le domaine de la banque et de la finance sa caractérise aujourd'hui par un fort dynamisme économique, marqué par un double mouvement, à la fois de concentration et de concurrence accrues. Le phénomène de concentration le plus massif a lieu en ce moment au Nigeria où les autorités ont édicté des règles visant à la constitution d'acteurs bancaires de taille significative. Toutefois, les banques maghrébines ne sont pas en reste puisqu'elles rachètent des concurrents, dans le but de créer des groupes de grande envergure.

La concurrence, elle, existe dans tous les pays du continent africain.

Ce double mouvement, de concentration et de concurrence, rend impératif la plus grande professionnalisation de nos métiers. De fait, les besoins en ressources humaines dans le secteur financier sont très élevés, notamment pour permettre aux banques d'étoffer leurs activités dans le domaine de l'intermédiation financière et du conseil aux entreprises, devenues prépondérantes en raison du dynamisme et de la complexité accrue des systèmes économiques ; d'où leur obligation de faire appel à des compétences de plus en plus pointues, en particulier s'agissant des banques d'investissement. Les groupes bancaires ont besoin, non seulement de chargés de comptes et de commerciaux, mais aussi de collaborateurs maîtrisant parfaitement les fusions, acquisitions et rapprochements entre sociétés.

Dans certains Etats, y compris dans des pays dont la monnaie est liée par une parité fixe à l'euro, ils recherchent également des compétences en matière de gestion de trésorerie pour, notamment gérer les conséquences d'une évolution possible du cours de leurs monnaies. Ainsi, la banque centrale du Nigeria encourage fortement les banques commerciales qu'elle supervise à engager des collaborateurs disposant de savoirs dans ce domaine.

Mais ces quelques exemples sont loin d'épuiser les métiers dans lesquels les banques recruteront à l'avenir. En particulier, les activités relatives aux technologies de l'information connaîtront un essor très important, tout comme les métiers consistant à élaborer des produits financiers livrables à plusieurs banques ; cette réalité étant d'autant plus évidente que la concurrence entre les groupes bancaires rend la durée de vie des produits de plus en plus courte et fait que des produits portant sur des valeurs mobilières et des émissions obligataires financent aujourd'hui des cycles de projets longs. Les besoins en experts de produits cotés en bourse sont donc importants sur le continent africain.

Le développement économique de l'Afrique demande de l'audace. A ce titre, le cabinet AfricSearch et l'ISM font preuve d'exemplarité. J'ai d'ailleurs recruté des diplômés de cette école, qui ont suivi un parcours professionnel très satisfaisant dans notre entreprise, preuve que les formations locales peuvent être très utiles à notre secteur. Ainsi, la BOAD a pris pied sur le marché financier régional pour lequel elle aura besoin de spécialistes. Je vous remercie.

Didier ACOUETEY

Je vous remercie de votre intervention, Monsieur Amadou KANE. Nous allons maintenant écouter Monsieur Nicolas BALESME, associé au cabinet Deloitte Gabon.

Nicolas BALESME

Dans notre activité, la matière première constitue la ressource humaine. La gestion des compétences influe donc de manière fondamentale sur notre développement. En effet, il n'est pas possible de dispenser, à un client, un service de qualité et à forte valeur ajoutée sans disposer de collaborateurs ayant les compétences adéquates pour maîtriser ce service. Dans notre secteur, l'Afrique francophone, et plus particulièrement l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale, voit deux catégories d'opérateurs évoluer. Les premiers correspondent aux grands cabinets internationaux, tels que Deloitte, très connus, implantés en Europe, aux Etats-Unis et en Asie ; les seconds à un ensemble de cabinets locaux.

Deux groupes d'opérateurs économiques interviennent donc dans notre domaine. Ils peuvent assurer des fonctions traditionnelles (expertise comptable, conseil juridique et fiscal, audit et consulting au sens large) ou plus spécifiques et en plein essor (conseil en systèmes d'information, sécurité informatique et prévention des risques de fraudes), ces dernières nécessitant des expertises pointues. De plus, avec l'harmonisation du droit des sociétés, nous avons connu, dans tous les pays d'Afrique francophone, un besoin très important en matière de conseils juridique et fiscal, de contrôle réglementaire et de mise en conformité des entreprises.

Notre cabinet a mis en place une politique en matière de ressources humaines attractive, en particulier parce que notre réseau est présent en Afrique francophone depuis peu de temps, 2006 précisément. Ainsi, dans les 8 bureaux africains de Deloitte situés en Afrique francophone (Maroc, Algérie, Sénégal, Côte d'Ivoire, Bénin, Gabon, Guinée équatoriale et Congo), la gestion des compétences a fait l'objet d'un plan d'action extrêmement dynamique. Notre objectif est de doubler les effectifs de ces établissements en quatre ans, soit d'ici 2011, dans les domaines d'expertise que nous couvrons (expertise comptable, conseils juridique et fiscal, conseils en management et systèmes d'information), lesquels exigent des compétences très pointues et de l'expérience. Toutefois, nos besoins en jeunes diplômés et en professionnels africains s'avèrent très prégnants, notamment concernant certains secteurs d'activité : les secteurs pétrolier, minier et forestier au Gabon, au Congo et en Guinée équatoriale par exemple.

Les candidats à nos postes à pourvoir doivent avoir une connaissance très affirmée des processus opérationnels et des problématiques des secteurs d'activité auxquels les emplois vacants sont liés. C'est pourquoi, avec le doublement visé de nos effectifs à un horizon de quatre ans, de réelles opportunités existent pour les Africains jeunes diplômés et expérimentés de rejoindre notre groupe.

Didier ACOUETEY

Comme nous venons de le constater, les besoins humains sont massifs dans les domaines du conseil et du secteur bancaire et financier. Mais ils le sont aussi dans le secteur des travaux publics. Monsieur Cheikh DAFF, responsable des ressources humaines au sein de la société SOGEA-SATOM, va nous présenter l'activité de son entreprise et les types de candidats qu'elle recherche pour se développer.

Cheikh DAFF

Vinci représente un groupe de concession et de construction comptant près de 140 000 collaborateurs dans 80 pays. Au sein de cet ensemble, la société SOGEA-SATOM est spécialisée dans la construction et la réhabilitation d'infrastructures en Afrique où elle est présente dans une vingtaine de pays. A la fin de l'année 2007, son chiffre d'affaires a atteint 550 millions d'euros (+ 80% par rapport à 2006). Aujourd'hui, au regard de ce développement, notre souci ne consiste plus à gagner des marchés, mais à trouver les personnes compétentes qui les mettront en oeuvre. Comme la plupart des entreprises en plein essor, nous connaissons des difficultés à recruter. C'est pourquoi nous devons être très innovants dans les processus de sélection de nos candidats. Comme l'a souligné Monsieur CHENAIN pendant son intervention, il est fondamental de faire appel à des profils variés, une des solutions pour résoudre nos difficultés à embaucher. Le groupe Vinci souhaite donc accueillir des cadres issus d'horizons différents et connaissant bien les lieux où ils seront chargés de travailler.

Dans cette perspective, nous avons tenté de nouer des partenariats avec des établissements d'enseignement supérieur africains proposant des formations à nos métiers, comme par exemple le 2IE de Ouagadougou. Nous avons également mis en place une formation, dispensée par notre Direction des matériels et destinée à permettre à des personnes de devenir des techniciens spécialisés dans la maintenance de matériels. La principale difficulté à laquelle les entreprises seront confrontées dans les prochaines années, en particulier en Afrique, ne consistera pas à recruter, mais à avoir accès à des gens bien préparés à leurs métiers ; d'où leur obligation de former leurs collaborateurs, afin de leur permettre de progresser, et d'investir le champ de la scolarité pour s'assurer de l'adéquation entre les contenus pédagogiques dispensés et leurs futurs besoins. C'est ainsi qu'une course effrénée au recrutement se déroule aujourd'hui en Afrique. Parce qu'elles rencontrent des problèmes pour embaucher du personnel qualifié, il apparaît essentiel pour les entreprises de réfléchir à la manière dont elles peuvent mettre en place des parcours qualifiants leur permettant d'engager de jeunes diplômés opérationnels et de leur offrir des possibilités d'évolution de carrières.

La société SOGEA-SATOM est implantée sur le continent africain depuis le début des années 30. Elle s'est développée grâce à la mobilité de ses salariés et à la chance qu'elle a pu avoir, en particulier au cours de ses premières années d'existence, d'attirer de nombreux expatriés. Malheureusement, il devient de plus en plus difficile de convaincre des personnes de venir travailler en Afrique en raison de la mauvaise image véhiculée par les médias sur ce continent. Pour prendre des exemples récents, l'annulation du Paris-Dakar et l'affaire de l'Arche de Zoé ont abouti à freiner l'envie de jeunes diplômés, formés en Europe, à partir travailler en Afrique.

Dès lors, la gestion de nos ressources humaines locales constitue un levier stratégique. Elle nous oblige à former des cadres africains, de manière à leur donner une dimension internationale pour leur offrir l'opportunité de travailler à Washington, à Paris, en Pologne ou en Roumanie, avant de revenir, quelques années plus tard, exercer dans leurs pays. Aujourd'hui, les secteurs des télécommunications, du bâtiment et des travaux publics sont en plein essor. Mais ils peinent à recruter les personnes compétentes dont ils ont besoin. Il existe donc une période de crise, laquelle peut être salutaire en imposant les changements nécessaires.

Didier ACOUETEY

Il y a de vrais besoins en matière de formation. Les systèmes de coopération mis en place avec les écoles locales et la promotion des talents locaux constituent des solutions intéressantes pour y répondre. Le 2IE représente, par exemple, une école d'ingénieurs d'excellence au Burkina-Faso. J'ai été impressionné par la qualité de ses étudiants et l'implication des entreprises dans son mode de fonctionnement en la visitant. Il correspond à un modèle à suivre. Je donne maintenant la parole à Monsieur Jean-Baptiste BETTENCOURT, directeur des Ressources humaines de L'Oréal zone Afrique Orient Pacifique.

Jean-Baptiste BETTENCOURT

Depuis bientôt une centaine d'années, le groupe L'Oréal focalise toute son énergie et son attention sur un seul métier : la cosmétique. Notre objectif, dans ce domaine, est d'apporter une réponse adéquate aux besoins des consommateurs en leur proposant des produits adaptés à tous les types de cheveux et à tous les types de peaux. Très rapidement, notre groupe a eu une vocation internationale. Aujourd'hui, il est présent dans 130 pays environ, notamment en Afrique où il possède des filiales, une de grande envergure en Afrique du Sud et d'autres, plus petites, au Ghana et au Maroc, et où il intervient également au travers d'un réseau de distributeurs.

Concernant la stratégie du groupe en matière de ressources humaines, nous devons donner à nos cadres une dimension beaucoup plus internationale qu'elle ne l'est à ce jour. La cosmétique est un métier qui ne s'apprend pas dans les universités. Sept à huit ans sont nécessaires pour former un dirigeant à nos activités. Par exemple, un jeune Nigérian, issu du secteur bancaire londonien et recruté en 2003, a travaillé pendant deux ans dans l'une de nos divisions, avant de partir en Afrique pour s'occuper du développement d'une marque spécifique destinée aux cheveux des personnes d'origine africaine, puis maintenant de rejoindre les Etats-Unis dans le cadre d'un nouveau poste. Comme la plupart de nos collaborateurs d'origine africaine, il a manifesté le souhait, à terme, de retourner dans son pays pour contribuer à son essor. La stratégie du groupe en termes de ressources humaines est donc très claire. Elle consiste à recruter des talents aux niveaux locaux et à leur donner une stature internationale.

L'Oréal compte environ 300 métiers, chacun nécessitant des savoirs techniques nombreux et variés. Pour autant, nous recherchons surtout des compétences personnelles. Si, dans le passé, les personnes occupaient le plus souvent un seul métier dans la même entreprise pendant leur vie, les générations présentes et futures sont amenées à exercer plusieurs métiers et dans plusieurs entreprises. En termes de compétences, nous devons donc recruter des talents riches d'une véritable capacité d'apprentissage et d'adaptation à un environnement de plus en plus mouvant en raison de la globalisation et de l'internationalisation des entreprises.

Le groupe L'Oréal ne s'apparente pas à un paquebot, mais plutôt à une flotte de bateaux de différentes tailles. Cette configuration nous permet de responsabiliser nos collaborateurs en leur confiant les commandes d'unités d'affaires et nous oblige donc à faire appel à des personnes faisant montre d'un esprit d'entrepreneur et d'un vrai leadership. Les responsables que nous recrutons sont conduits, en effet, à diriger des équipes. La capacité à motiver ces dernières au quotidien est donc très appréciée. Je vous remercie.

Didier ACOUETEY

Les compétences qu'a mises en avant Monsieur Jean-Baptiste BETTENCOURT, telles que la créativité, l'innovation, le leadership, l'adaptabilité et l'ouverture d'esprit, doivent être partagées par tous les cadres, quels que soient leurs environnements de travail, mais encore plus par ceux exerçant en Afrique, en raison des nombreuses contraintes existant sur ce continent.

A présent, je donne la parole à Monsieur Amadou DIAW, Président de l'ISM. Au début des années 1990, les écoles de commerce se montraient très rares sur le continent africain. Elles sont aujourd'hui assez nombreuses, grâce à des personnes ayant osé entreprendre. L'ISM est, de ce point de vue, exemplaire.

Amadou DIAW

L'ISM, initiative privée, est née à Dakar en 1992, suite aux crises qu'ont connues les universités publiques classiques à la fin des années 1980. Elle visait, au moment de sa création, à combler le besoin des dirigeants d'entreprises d'avoir accès à des cadres, et notamment à des employés en middle management bien formés et susceptibles de satisfaire au mieux leurs attentes ; un besoin auquel l'école a répondu, dans un premier temps, en sélectionnant les 25 meilleurs étudiants titulaires d'une licence ou d'une maîtrise de Dakar, toutes filières confondues, et en les formant, pendant une période courte de 18 mois, aux techniques de base du management ; une démarche ayant reçu l'appui de dirigeants d'entreprises qui ont accepté de financer la formation des 25 étudiants sélectionnés, lesquels ont été recrutés dès l'obtention de leur diplôme.

A cette époque, le Sénégal comptait 25 000 étudiants, dont un sur 1 000 était scolarisé dans le privé. La situation a beaucoup évolué en quelques années. Ainsi, aujourd'hui le pays comprend 60 000 étudiants, dont 15 000 (soit un sur quatre) sont inscrits dans des écoles privées. L'ISM, lui, dénombre 200 salariés et 3 500 étudiants, répartis sur 6 campus à travers le Sénégal. Il délivre des diplômes dans les domaines du droit, du management, des langues et des nouvelles technologies de l'information et de la communication, allant du bachelor au doctorat, en passant par le MBA et les masters. Notre institut couvre donc tous les besoins des recruteurs.

Quarante écoles de commerce, de tous types et de toutes tailles, fonctionnent actuellement au Sénégal. Nous encourageons leur développement. L'ISM accueille, quant à lui, des étudiants de 30 nationalités, illustration du rôle que l'établissement souhaite tenir dans le domaine de la formation sur le continent africain. Si des écoles de commerce existaient avant sa création en Afrique du Nord où, le plus souvent, elles étaient partenaires d'écoles françaises, ainsi qu'en Afrique du Sud et en Afrique subsaharienne, notamment en Côte d'Ivoire, au Bénin et au Togo, il souhaite s'en démarquer en jouant la carte de l'accompagnement et de l'accréditation.

Au niveau international, le positionnement de l'ISM a consisté à nouer des partenariats avec des universités américaines. C'est ainsi que des établissements comme Harvard, Harton et Georgetown ont accepté de collaborer avec nous. Nous avons coopéré ensuite avec de grandes écoles françaises telles que l'INSEAD, HEC, Sciences Po Paris et plusieurs écoles de commerce. Par ailleurs, nous bénéficions de la certification ISO, sommes adhérents à l'EFMD, qui prépare à la certification EQUIS, et à l'origine de la création de l'association ABS, structure réunissant 15 écoles, dont 13 sont anglophones et 2 francophones. Ce dynamisme a permis à notre établissement d'être classé en tête des meilleures écoles de l'Afrique subsaharienne par le magazine Jeune Afrique.

Contrairement à la majorité des instituts d'enseignement privé africains qui font appel à des vacataires, l'ISM dispose d'un corps professoral permanent de 100 enseignants. Enfin, si ses étudiants sont formés au Sénégal, ils participent néanmoins à des échanges internationaux. Ainsi, la semaine dernière, j'ai rencontré 15 de nos étudiants installés à Pékin. Trente autres, par exemple, sont accueillis chaque année à l'ESC Rouen. L'internationalisation se révèle donc fondamentale pour notre établissement qui investit, par ailleurs, le champ de l'enseignement secondaire. Nous avons créé ainsi un lycée pilote en 2007 et ouvrirons six lycées d'excellence à travers le Sénégal en 2009.

En résumé, un enseignement supérieur privé de bonne qualité a émergé dans les années 90 au Sénégal. Les années 2000 ont vu nos établissements franchir une nouvelle étape dans leur développement, avec l'instauration de relations approfondies entre eux et des écoles renommées du Nord, basées sur des échanges de professeurs et des mesures d'accompagnement dans le secteur de la recherche. Les années 2010 seront celles des accréditations. Au total, 30 années seront donc nécessaires pour asseoir un nombre significatif d'écoles de commerce sur le continent africain.

Didier ACOUETEY

Nous vous remercions de cette présentation très intéressante. J'évoque souvent votre projet, car il est très audacieux. Je précise que vous avez accompli vos études en France dans une Ecole supérieure de commerce, avant de retourner au Sénégal. Nous espérons, notamment grâce à la lumière de votre expérience, que tous les outils nécessaires pour former les jeunes sur le continent africain seront bientôt disponibles.

J'aimerais poser une question à Monsieur Amadou KANE. Des différences existent-elles encore entre les diplômés formés en Afrique et ceux formés en Europe ou aux Etats-Unis ?

Amadou KANE

Les diplômés que nous recrutons ont été formés localement, mais ils ont suivi une partie de leurs études à l'étranger. Tous les candidats passent les mêmes tests et peuvent les réussir, quelles que soient leurs formations. Toutefois, les diplômés à obtenir les meilleures notes sont souvent issus de l'ISM, institut dans lequel les étudiants sont particulièrement brillants en finance et en marketing et reçoivent des cours de standing international. Ils progressent très rapidement lorsqu'ils ont été engagés.

Les groupes internationaux sont obligés de plus en plus d'inscrire leur recrutement dans un cadre international. En effet, ils ne peuvent plus satisfaire leurs besoins en ressources humaines pour accompagner leur développement en recourant aux seuls Français ou Américains. Ils doivent, par conséquent, constituer des viviers internationaux de collaborateurs s'identifiant à eux. Les groupes français accusent un certain retard dans ce domaine.

Didier ACOUETEY

Je souhaiterais interroger Monsieur Nicolas BALESME. Nous estimons souvent qu'il manque des compétences en Afrique australe. Lors de votre intervention, vous avez exposé vos besoins en ressources humaines pour les quatre prochaines années. Dans la zone géographique dont vous êtes responsable, estimez-vous que ce besoin peut être satisfait, même si vous mettez en place des processus de formation ?

Nicolas BALESME

Vous avez mis le doigt sur le point clé de notre processus de recrutement. Aujourd'hui, nous comptons environ 350 collaborateurs en Afrique francophone. Un tiers d'entre eux se trouve au Maroc et en Algérie, où les instituts de management et les différentes sources de recrutement que nous cultivons nous apportent satisfaction. Nos autres collaborateurs sont répartis, au nombre de 150, en Afrique de l'Ouest (Sénégal, Côte d'Ivoire et Bénin) et, pour 70 d'entre eux, en Afrique centrale (Gabon, Guinée et Congo). Or, dans cette dernière zone, nous avons beaucoup de mal à satisfaire nos besoins en matière de recrutement au travers de la seule main d'oeuvre locale.

En effet, dans nos domaines de compétences qui rassemblent l'expertise comptable, le conseil juridique, les systèmes d'information et l'audit financier, les instituts de gestion, les écoles de commerce et les universités n'arrivent pas à former le nombre de candidats suffisant dont nous avons besoin. Au Gabon, par exemple, les promotions de bac +5 en gestion, comptabilité, finance et management ne comptent que 25 étudiants par an, alors que nous sommes prêts à en embaucher beaucoup plus. Cette situation ne concerne pas uniquement le Gabon. Elle touche d'autres pays voisins comme le Congo par exemple. C'est la raison pour laquelle nous organisons des forums, faisons appel à des cabinets de recrutement spécialisés et avons mis en place des procédures internes de recrutement visant à faire revenir de jeunes expatriés africains dans leurs pays. Malheureusement, notre stratégie d'« impatriation » consistant à doubler nos effectifs sur le continent africain se heurte à de nombreux obstacles. En particulier, les diplômés que nous sollicitons, même s'ils sont de très bonne qualité, témoignent d'une grande réticence à effectuer un retour dans leur pays et à intégrer des structures locales. Mais nous représentons un groupe international et avons la possibilité d'offrir des opportunités de carrière et d'ascension très rapides à des postes de managers et d'associés.

Didier ACOUETEY

Ne proposez-vous pas des salaires très attractifs à ces jeunes diplômés pour vaincre leurs réticences à rentrer au pays ?

Nicolas BALESME

Il existe un décalage de niveau de salaires important entre le Nord et le Sud, expliquant en partie le manque d'entrain de nos collaborateurs à s'installer en Afrique. Ainsi, un jeune diplômé africain qui décide de rentrer dans son pays après avoir travaillé pendant plusieurs années en Europe pour BNP Paribas ou L'Oréal doit accepter, dans un premier temps, une baisse de ses prétentions salariales. Les réalités du marché local s'imposent à tous en effet. Néanmoins, notre groupe évolue dans un secteur relativement privilégié, ce qui lui permet de proposer des conditions salariales et des avantages relativement attractifs pour les jeunes diplômés.

Didier ACOUETEY

La société SOGEA-SATOM vit une expérience intéressante en la matière. Monsieur Cheikh DAFF pourrait peut-être nous la présenter.

Par ailleurs, je m'étonne souvent du déficit d'ingénieurs et de techniciens parmi les diplômes africains.

Cheikh DAFF

Je souhaite d'abord répondre à la question de Monsieur KANE sur les différences de niveau éventuelles entre les diplômés des écoles européennes et américaines et ceux ayant accompli leurs études en Afrique. A mon sens, cette interrogation ne se pose pas. Les diplômes ne doivent pas être comparés mais se compléter. En effet, une entreprise qui ne compterait dans ses rangs que des cadres issus de l'ESSEC s'apparenterait plus à une corporation qu'à une entreprise. La diversité est fondamentale et elle exige de varier ses sources de recrutement. Pour ce faire, il est nécessaire que se développent des écoles, mais également des cabinets et des sites Internet de recrutement en Afrique. Ces derniers se révèlent actuellement trop peu nombreux.

Au sein de SOGEA-SATOM, je suis responsable du secteur des ressources humaines pour l'ensemble de l'entreprise, constituée à la fois d'expatriés et de cadres locaux. Or, l'absence d'enquêtes sur les salaires constitue un réel problème. Il convient donc d'en réaliser.

Pour fixer le montant des salaires, il faut tenir compte du pouvoir d'achat auquel ceux-ci ouvrent droit. En même temps, un collaborateur ne doit pas se sentir lésé et être rémunéré en fonction du niveau de sa contribution à l'entreprise. Nous avons donc édicté une règle très simple. Si un cadre sénégalais formé et exerçant des fonctions en Europe souhaite intégrer une société au Sénégal, il y travaillera sous couvert d'un contrat local. En revanche, un cadre formé au Sénégal et qui part occuper un poste au Gabon disposera d'un statut d'expatrié.

3 Echanges avec la salle

Un diplômé ayant été formé et travaillé en Europe est perçu comme disposant de compétences plus élevées qu'un diplômé n'ayant jamais quitté l'Afrique. Il n'est donc pas normal qu'un Sénégalais ayant eu des responsabilités en France ne bénéficie pas des avantages accordés aux expatriés lors de son retour au pays.

Cheikh DAFF

Il est intéressant d'avoir un échange de points de vue sur le sujet. Mais le but de cette table ronde ne consiste pas à tenir des discours idylliques. Nous devons aussi faire preuve de réalisme. Notre société a instauré une politique de mobilité régionale dans l'ensemble de l'Afrique et tente d'apporter à ses collaborateurs une couverture médicale et une protection sociale satisfaisantes. Elle se doit de prévoir les dispositions nécessaires pour garder ses meilleurs cadres, souvent sollicités par ses concurrents. Or, si la rémunération constitue évidemment un élément important de l'attractivité d'une entreprise, les perspectives d'évolution de carrière, la qualité du management et l'ambiance de travail ne sont pas à négliger pour autant. Nous essayons donc de jouer sur plusieurs tableaux.

Basile BOLI, Président d'ERA (Entreprendre et Réussir en Afrique)

Pourquoi ne rémunérez-vous pas le Sénégalais qui choisit de rentrer dans son pays comme un expatrié ?

Cheikh DAFF

Les politiques de mobilité internationale peuvent prendre plusieurs formes. Celle qui a été mise en place au sein de notre société est basée sur des niveaux de rémunération liés au pays d'origine, auxquels est appliqué un coefficient d'expatriation. Nous avons également créé ce que nous appelons des « contrats locaux plus ». Mais ces sujets sont très sensibles et suscitent des critiques permanentes qui ne permettent pas de progresser.

De la salle

Je représente l'agence People TV, qui produit des émissions telles que Business Africa et Initiative Africa. Je ne comprends pas pourquoi un cadre africain ne bénéficierait pas du même salaire qu'un expatrié lorsqu'il se voit proposer un poste dans son propre pays.

Cheikh DAFF

Les expatriés consentent à des efforts importants en quittant leurs pays. Ne pensez-vous pas qu'il doit en être tenu compte ?

De la salle

Je suis sénégalaise. J'ai été formée aux Etats-Unis et j'ai vécu au Cameroun, au Burkina-Faso et en Côte d'Ivoire. Je travaille actuellement en France et j'estime qu'il serait normal, si je retourne en Afrique, que mon expérience vécue à l'étranger soit prise en compte dans mon niveau de rémunération.

Cheikh DAFF

Je ne remets absolument pas en cause la richesse de votre parcours personnel. Mais dans le cadre d'une politique de mobilité internationale, nous sommes obligés de mettre en place des éléments incitatifs pour convaincre les gens à s'expatrier. La mobilité doit être rémunérée.

Si vous me le permettez, je vais rapidement évoquer mon existence. Je venais de naître lorsque mes parents ont quitté le Sénégal pour la France. J'ai donc bénéficié d'un formidable atout en recevant une double culture. Pour autant, si je décidais de partir travailler au Sénégal, je n'exigerais pas un statut d'expatrié et tous les avantages qu'il comporte. Mon seul souhait serait d'avoir une rémunération correspondant au travail que j'aurais à fournir.

Jean-Baptiste BETTENCOURT

Au sein du groupe L'Oréal, nous avons instauré une politique de rémunération très individualisée, basée sur les compétences et les performances de chacun de nos collaborateurs. Cependant, des règles de mobilité doivent être prévues. Lorsqu'une personne est prête à s'investir en s'installant à l'étranger, elle doit être aidée. L'établissement de règles garantit l'équité et la transparence au sein des entreprises.

Nicolas BALESME

Nous avons établi des règles nous aussi. Ainsi, les Africains, qui ont accompli leurs études dans une université ou une école de commerce de premier plan en Europe ou en Amérique du Nord et souhaitent faire carrière au sein de Deloitte France à Paris, savent qu'ils devront revenir dans leur pays d'origine dans un délai de 3 à 5 ans. Toutefois, ils ne sont pas toujours très motivés par cette perspective. Aussi nous avons mis en place des systèmes attractifs pour vaincre leurs réticences.

Il est à noter toutefois que nos choix demeurent contraints par la loi de l'offre et de la demande. En effet, les ressources en jeunes diplômés africains sont tellement réduites que le marché nous oblige à mieux rémunérer les expatriés d'origines africaines, ayant accumulé et des compétences et des expertises différentes, que nos collaborateurs recrutés au niveau local. Une expérience de trois ou quatre ans dans un groupe situé en Europe constitue une plus-value très importante sur le plan professionnel.

De la salle

Je souhaiterais savoir si l'ISM est homologué par l'ESSEC.

Amadou DIAW

L'ISM est homologué, en premier lieu, par l'Etat sénégalais. Il est reconnu également en Afrique et signe des accords de partenariat avec d'autres écoles, fondés sur une reconnaissance mutuelle et conduisant à des échanges de professeurs et de cours.

De la salle

Le problème est que l'ESSEC et HEC ne reconnaissent pas les étudiants de l'ISM. Je ne remets pas en cause la compétence de cette école. Mais prenons l'exemple d'un Africain diplômé de l'ESSEC et d'un Africain diplômé de l'ISM. Le second est peut-être de meilleure qualité que le premier, mais son dossier sera étudié dans un second temps lors du recrutement. Cette réalité est incontestable.

Jean-Baptiste BETTENCOURT

Votre remarque illustre le syndrome qui caractérise la France. J'ai vécu pendant 15 ans à l'étranger, avant d'effectuer mon retour en France en 2004. Je suis toujours très étonné de voir qu'après 15 ou 20 années d'expérience professionnelle, des personnes se présentent toujours en mettant en avant l'école où elles ont suivi leur formation. Ce comportement est unique au monde. Pendant très longtemps, L'Oréal a recruté des candidats issus des trois grandes écoles françaises de commerce, avant de s'apercevoir que leurs diplômes ne représentaient pas un gage de compétences. Nous devons donc chercher aussi des talents ailleurs, dans les universités. En outre, HEC et l'ESSEC sont inconnues à l'étranger.

Daniel CHENAIN, Directeur Général d'ESSEC Alumni

Je ne suis pas d'accord avec Monsieur BETTENCOURT. Les personnes qui insistent, après 15 ou 20 années d'expérience professionnelle, sur l'école qui les a formés, sont très rares. En réalité, le diplôme n'a d'importance qu'en début de carrière. Par la suite, c'est l'expérience qui est décisive. Par conséquent, la critique de Monsieur BETTENCOURT est très malvenue.

Je félicite Monsieur DIAW pour le travail qu'il réalise à l'ISM. Je souhaiterais connaître le nombre de nationalités représentées au sein de son établissement.

Amadou DIAW

40% de nos étudiants sont étrangers, provenant d'une trentaine pays africains. Je précise que les filles représentent entre 60% et 65% des effectifs de nos promotions.

Paul TANEMA, Professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers

J'ai exercé les fonctions de directeur du marketing international de la plus grande entreprise d'exploitation de minerai de l'ex-Zaïre, un métier m'ayant amené à vendre des diamants, du cuivre, du zinc et du cobalt dans le monde entier et à constater qu'un certain nombre de mes collègues étaient expatriés et recevaient des salaires très élevés, bien supérieurs au mien, de l'ordre de 50 000 francs français.

A mes yeux, il est trop question, dans ce colloque, de l'Afrique occidentale et équatoriale, et pas assez, par exemple, de l'ex-Zaïre, un pays qui compte pourtant 60 millions de francophones et représente une source de développement importante pour l'Afrique.

Richard LOHE, Directeur d'une compagnie d'assurances

Je dirige une compagnie d'assurance que j'ai créée au Cameroun après avoir travaillé pendant vingt ans dans une société appartenant au même secteur. Diplômé de l'ESSEC, je souhaiterais revenir sur le niveau des salaires des expatriés. A ce sujet, il serait idéal que la compétence représente l'élément déterminant pour fixer le revenu des expatriés et des Africains exerçant exactement le même niveau de responsabilité. Mais, compte tenu de la loi de l'offre et de la demande, nous sommes obligés de proposer des rémunérations très importantes aux Africains expatriés pour les attirer dans leur pays d'origine. Ce faisant, nous courons le risque, en traitant nos collaborateurs de manières différentes, de créer un climat tendu au sein de l'entreprise. Malheureusement, les jeunes talents que nous recrutons et formons sur place deviennent très rarement les patrons des entreprises. Je souhaiterais savoir si des actions sont envisageables pour permettre aux Africains de devenir, autant que possible, des dirigeants de sociétés.

Ma seconde question s'adresse à Monsieur DIAW. Nous sommes tous admiratifs du travail qu'il accomplit au sein de l'ISM. Il a favorisé le regroupement de 15 écoles dont seulement deux sont francophones. Je voudrais donc savoir quels sont les projets de l'ISM pour attirer dans ce regroupement plus d'établissements francophones. Selon moi, l'amélioration de la qualité de la formation sur place passe par la multiplication des établissements comme l'ISM.

Amadou DIAW

Les établissements francophones n'ont pas encore atteint le niveau d'excellence exigé par notre regroupement. Nous les sélectionnons en fonction de critères traditionnellement utilisés lorsqu'il s'agit de noter une école : qualité du corps professoral permanent, nombre de publications obtenues par ses chercheurs, etc. Notre souhait est de procéder au regroupement du plus grand nombre possible d'établissements. Mais encore faut-il, pour ces derniers, nous apporter la preuve de leur excellence. En attendant, afin de pouvoir traiter avec nos partenaires de langue française, nous avons mis en place une union d'établissements francophones.

Didier ACOUETEY

Concernant la problématique soulevée par Monsieur Richard LOHE, il est à noter que, si les Africains occupent peu de postes à responsabilités dans les entreprises francophones, il n'en est pas de même dans les groupes de culture anglo-saxonne. Au sein de Coca-Cola et Microsoft, par exemple, les dirigeants des filiales sont souvent des Africains. Qu'en est-il à BNP Paribas ?

Amadou KANE

J'ai eu la chance de diriger la filiale du groupe au Sénégal. Par ailleurs, le patron de BNP Paribas au Gabon est africain.

Cheikh DAFF

Pour beaucoup, les personnes à haut potentiel sont jeunes. Or, un individu de plus de 50 ans peut être considéré comme un talent également. Ce titre n'est pas réservé aux seuls jeunes diplômés.

De la salle

Ma question s'adresse à Monsieur DAFF. Selon vous, l'expatrié européen qui accepte de partir travailler en Afrique doit bénéficier d'un traitement plus avantageux au motif qu'il consent à un sacrifice. Or, de plus en plus de personnes ayant la double nationalité choisissent de rentrer en Afrique, ayant conservé un profond attachement pour ce continent. Pour autant, en termes d'enrichissement intellectuel et de parcours professionnel, il est plus intéressant d'exercer des fonctions en Europe, où il est plus facile d'avoir accès à de hautes responsabilités, qu'en Afrique. En outre, ceux qui décident d'un retour en Afrique doivent, dans le même temps, imposer leur choix à leur famille. Dès lors, pourquoi les expatriés africains qui reviennent travailler dans leur pays ne bénéficient-ils pas des mêmes avantages que les expatriés européens ?

Amadou DIENG, Avocat au Barreau de Paris

Les intervenants ont bien montré combien le travail mené par les services de ressources humaines et le niveau des rémunérations sont essentiels pour attirer des expatriés. Or, tout ce qui touche aux revenus et aux hommes s'intègre dans des dispositifs réglementaires, non traités jusqu'alors. Ce genre de colloque devrait être l'occasion d'évoquer les travaux de l'Organisation pour l'harmonisation du droit des affaires en Afrique (OHADA) et les progrès qu'ils permettent d'accomplir. Ainsi, dans le domaine des ressources humaines et du marché du travail, l'OHADA a déjà adopté 7 actes uniformes, constituant le droit commun dans 16 Etats. L'acte uniforme sur le droit du travail, lui, est en préparation depuis plus de 3 ans.

J'aimerais savoir quelles seront vos initiatives en matière juridique pour améliorer le climat des affaires de manière générale et l'organisation du marché du travail en particulier. Le droit constitue, en effet, le fondement de tout développement.

Didier ACOUETEY

Il s'agit effectivement d'un sujet essentiel.

Amadou KANE

Il est regrettable, en effet, de ne pas parler de l'OHADA. Comme vous l'avez indiqué, le droit est le fondement de tout développement et notamment des affaires au niveau de notre continent. Récemment, lors d'une mission au Bénin, le secrétaire général de l'OHADA m'a demandé d'intervenir pendant notre colloque. Souhaite-il prendre la parole ?

André AHOYO, Secrétaire Général de l'OHADA

Je félicite les organisateurs de cette manifestation passionnante. Il est vrai que le cadre réglementaire et législatif n'a pas été abordé. Concernant l'avant-projet d'acte uniforme sur le droit du travail, les Ministres de la Justice et des Finances des 16 pays membres de l'OHADA convoqueront, dans les prochains mois, une réunion plénière, à laquelle seront invités les professionnels du droit, les syndicats et les Ministères du Travail, pour tenter d'avancer sur le sujet. Cet avant-projet est très décrié. C'est pourquoi il n'a pas été adopté par le Conseil des Ministres de l'OHADA. Pourtant, il est essentiel pour les entreprises de pouvoir agir dans un cadre réglementaire et législatif uniforme. Nous aurons l'occasion d'en reparler dans d'autres circonstances.

Oumarou BARRY

Je suis rédacteur en chef et présentateur des émissions de télévision Business Africa et Initiative Africa sur People TV. Notre ligne éditoriale consiste à évoquer l'Afrique en mouvement. Or, si ce colloque est consacré aux talents africains et à la coopération entre les entreprises françaises et africaines, en France, il est surtout question en ce moment d'immigration choisie et de reconduire à la frontière des personnes en situation irrégulière. Je souhaiterais connaître votre position sur cette politique qui est suivie.

Didier ACOUETEY

Cette question est hors sujet. Toutefois, People TV diffuse des émissions très intéressantes.

Oumarou BARRY

L'immigration choisie consiste à priver l'Afrique des personnes les plus compétentes.

Didier ACOUETEY

Nous n'allons pas rentrer dans ce débat. Cependant, vous connaissez mon avis sur le sujet. Nous allons maintenant écouter les témoignages de deux entrepreneurs.

4 Témoignages d'entrepreneurs

Souleymane ALAHIDARA, co-fondateur de HKI Solutions

HKI Solutions est une entreprise de conseils dans le domaine des technologies de l'information et de la communication. Je l'ai créée à Paris en 2003 après avoir suivi une formation d'ingénieur, complétée par un diplôme de marketing obtenu à l'ISG de Paris, et après avoir travaillé pour la filiale française d'une multinationale africaine dans le domaine des télécommunications. Mon associé est ingénieur informaticien et a été formé à Supinfo.

En 2003, nous avons mis en place une plate-forme qui nous a servi à réaliser des interconnexions avec différents opérateurs européens. Notre marché a toujours été celui de l'Afrique subsaharienne francophone. Ainsi, notre activité a démarré au Mali et au Burkina-Faso. C'est en 2006 que nous avons organisé un séminaire avec Eutelsat, un de nos partenaires stratégiques, sur l'utilité des technologies satellites pour résoudre la fracture numérique que connaît l'Afrique et qui concerne plus particulièrement le Mali, le Burkina-Faso et le Niger.

Nous avons travaillé sur un plan de développement de nos activités en Afrique de l'Ouest, mais avons manqué de financement pour le mettre en pratique pour l'instant, les banques, en France et au Mali, ayant refusé de nous apporter leurs concours. Fort heureusement, il pourra enfin voir le jour prochainement, grâce à l'appui d'un fonds d'investissement belge et de la filiale d'Ecobank à Bamako. De fait, nous allons engager des investissements très bientôt au Mali.

La volonté de HKI Solutions est de se situer à l'avant-garde des technologies de l'information et de mettre, à la disposition des entreprises africaines, des solutions innovantes adaptées à leurs besoins. Notre équipe de recherche et de développement est basée à Paris. Elle se trouve en contact avec les acteurs majeurs de notre secteur, qu'il s'agisse des opérateurs, des éditeurs et des équipementiers. Toutefois, une équipe d'ingénieurs qualifiés sera constituée à Bamako.

Dans un premier temps, notre entreprise accompagnera des multinationales et des banques dans l'optimisation de leurs systèmes d'information. Nos activités portent plus précisément sur la mise en place de structures d'interconnexions, utilisant essentiellement le satellite et les solutions sans-fil. Nous proposons également un grand nombre de solutions monétiques et en matière de gestion électronique de documents et de business intelligence.

Didier ACOUETEY

A quel montant s'élevaient vos besoins de financement ?

Souleymane ALAHIDARA

Nous avions besoin de 600 000 euros.

Didier ACOUETEY

Merci Monsieur ALAHIDARA. Je donne la parole à Monsieur FOUMBE.

Jean-Emmanuel FOUMBE

Je suis aérodynamicien inventeur. Dans le cadre de mon activité, j'ai conçu notamment un propulseur à battement d'ailes, qui a été récompensé au Salon international de l'aéronautique du Bourget en 2005 et au Salon international des inventions de Genève en 2006. Je suis, par ailleurs, économiste.

A mes yeux, l'instruction ne saurait se confondre avec l'intelligence. Il est regrettable que le génie créateur de certaines personnes ne soit pas reconnu au motif qu'elles ne sont pas issues de telle ou telle école. Dimitri MENDELEÏV, inventeur du tableau périodique en chimie, et Clément ADER, fondateur du propulseur aéronautique, n'ont pas suivi d'études.

Nous avons la chance de vivre à la fin d'une époque qui offre de grandes opportunités. Nous nous inscrivons, en effet, dans une période où il est nécessaire de tout réinventer. Même les personnes non-diplômées et non-spécialistes sont conviées à ce rendez-vous. Après qu'il a découvert les lois de la gravitation universelle, la Cour d'Angleterre a demandé à Isaac NEWTON, qui n'était pourtant pas économiste, de trouver une solution pour mettre fin à la fluctuation des monnaies par rapport à la livre sterling ; nouvelle preuve que l'intelligence a plus de valeur que les diplômes.

Notre société évolue dans le secteur de la micro-finance. Elle a créé une carte permettant aux personnes expatriées de transférer de l'argent en Afrique pour leur famille et, par exemple, de prendre en charge tout ou partie des soins médicaux d'un proche resté au pays. Elle s'est occupée aussi de constituer des réseaux de petits commerçants auprès desquels les Africains expatriés peuvent acheter à distance des équipements électroménagers et informatiques au prix local, et ainsi, moins coûteux. Ces achats à distance engendrent un cercle vertueux profitant à tous. Ils offrent l'occasion, d'une part, aux expatriés d'augmenter leur pouvoir d'achat et, d'autre part, aux commerçants africains d'accroître leurs chiffres d'affaires et donc d'engager du personnel et d'offrir des salaires plus élevés.

Mahamadou SAKO

Je demande à son excellence, Monsieur Ibrahim MAYAKI, ancien Premier Ministre du Niger, de conclure cette journée.

5 Allocution de fin de séance et clôture des travaux

Ibrahim MAYAKI, ancien Premier Ministre du Niger

Je vous remercie de me donner la parole, Monsieur SAKO. Je ne suis pas un spécialiste des ressources humaines mais j'ai travaillé dans l'industrie de l'uranium pendant dix ans. J'ai notamment eu la responsabilité de superviser un plan consistant à embaucher des cadres nigériens dans une entreprise filiale de la COGEMA, devenue aujourd'hui AREVA. Ce plan concernait une population d'environ 300 personnes et a été mis en oeuvre durant une période de six années. Nous avons assuré son succès en élaborant une programmation interne de notre processus de formation en fonction de potentiel des gens en place, afin de pouvoir disposer d'agents aux profils correspondant aux postes ciblés, et en établissant des partenariats avec des établissements de formation situés en Côte d'Ivoire, au Sénégal et au Nigeria. Cette mesure nous a permis d'investir dans la formation, de transmettre une image positive de notre société et de recruter des personnes adhérant à sa culture.

Nos entreprises doivent être capables de programmer les formations dont elles ont besoin. Le Niger accueille, par exemple, sur son sol des filiales d'Exon et de Petronas. Il sera devenu, d'ici douze ans, un pays producteur de pétrole. Or les filiales que j'ai citées ne comptent en leur sein aucun cadre nigérien formé au pays. Leur stratégie a donc consisté à arrêter un processus de formation en interne, adapté aux potentiels et aux besoins de leurs futurs personnels. La construction de l'offre de formation est donc essentielle. L'ISM, de ce point de vue, fait preuve d'exemplarité.

Pour conclure, je trouve étonnant que les entreprises se plaignent de la rareté des ressources humaines en Afrique, le taux de chômage de nos diplômés étant très élevé. Par ailleurs, nous oublions trop souvent, lorsque nous parlons de capital humain, qu'entre 60% et 80% des populations africaines vivent en milieu rural et sont composées d'agriculteurs. Le véritable essor de l'Afrique passera donc par le développement du capital humain du secteur rural.

Mahamadou SAKO

Merci beaucoup, Monsieur le Premier Ministre. Je passe la parole à Monsieur Aurélien COLSON, diplômé de l'ESSEC et Docteur, ancien membre du cabinet de Monsieur Lionel JOSPIN lorsqu'il était Premier Ministre.

Aurélien COLSON, co-Directeur de l'Institut de recherche et d'enseignement sur la négociation en Europe (ESSEC)

Les différentes interventions de ce colloque ont mis en avant l'intelligence, l'énergie, l'optimisme, l'innovation et la créativité de l'Afrique. Pour ma part, je co-dirige, à l'ESSEC, une chaire consacrée à la négociation et à la gestion des conflits, laquelle est intervenue dans 45 pays différents, dont une douzaine d'Etats africains. L'Afrique représente donc un continent auquel nous sommes particulièrement attachés, en particulier Pierre TAPIE, Directeur général du groupe ESSEC, qui vous présente ses excuses pour son absence et m'a demandé de vous transmettre à la fois son estime pour vos travaux et ses remerciements. L'ESSEC est très heureuse d'être partenaire de cet événement.

Je souhaite partager avec vous quelques réflexions, en insistant en premier lieu sur l'importance, pour un territoire, d'être en paix. En effet, le continent africain est parfois synonyme de guerre dans les esprits de certains. Il est vrai qu'au cours des dix dernières années, les effets directs et indirects du conflit civil au Congo-Kinshasa ont provoqué les pertes humaines les plus terribles depuis la seconde guerre mondiale, estimées à 5 millions de morts. Or, si cette tragédie avait pu être évitée, je suis persuadé que de nombreux entrepreneurs de ce pays auraient assisté à ce colloque et auraient créé, au cours des dix dernières années, de nombreuses richesses.

Pour les entreprises, investir exige d'avoir confiance en l'avenir et de pouvoir se projeter à moyen terme dans le futur, ce qui leur est évidemment impossible en cas de conflit militaire. Dès lors, l'épanouissement des talents et la mise en place de formations ne sont pas envisageables dans les zones géographiques où la seule préoccupation est la survie à court terme. Une manière de contribuer au développement, à la création de richesses et à l'essor d'un secteur privé dynamique consiste donc à agir pour maintenir la paix, ce que fait notre institut de recherche et d'enseignement sur les négociations et dont il est fier. A ce titre, depuis 6 ans, des Burundais nous demandent d'organiser des réunions de travail entre belligérants. Nous intervenons également, depuis 2006, en République démocratique du Congo où nos techniques de médiation et de négociation ont aidé à solutionner des conflits. L'efficacité de notre travail est reconnue, notamment par le Ministre français des Affaires étrangères, Monsieur Bernard KOUCHNER, que nous avons rencontré à Goma lors de sa visite au Congo. Nos actions sont très utiles, car le développement économique et l'épanouissement des talents sont impossibles en période de guerre.

Pur définir un talent, je considère, à l'instar de plusieurs intervenants, qu'il s'agit d'une personne avant tout intelligente et n'ayant pas forcément un diplôme reconnu comme étant de qualité. Vous avez tous ici des responsabilités importantes, notamment en étant à la tête d'entreprises florissantes. Pour autant, la base de la pyramide sociale, constituée de quatre milliards de femmes et d'hommes exclus de l'économie et privés des moyens d'accéder aux échanges, ne doit pas être oubliée. L'éducation doit être accessible à l'ensemble de la population et porter sur l'alphabétisation des adultes et l'apprentissage des règles essentielles de calcul, chaque personne devant avoir droit, par ailleurs, au moins au micro-crédit pour favoriser le développement du secteur privé. C'est à la base de la pyramide sociale que peut s'épanouir un secteur informel, dont la production pourrait représenter entre 20% et 40% du PIB réel des pays africains et permettre à une bonne partie de leur population (entre 40% et 60%) de survivre.

Par ailleurs, les entreprises ont besoin, non seulement de titulaires de MBA, mais également de techniciens et de féminiser leurs personnels. A cet égard, la forte représentation masculine parmi les participants de cette table ronde est très révélatrice de la situation. Il est donc essentiel de mettre l'accent sur la formation des femmes qui contribuent, de manière importante, au développement et au dynamisme des économies, ainsi qu'à la créativité et la création de richesses. De ce point de vue, j'ai été ravi d'entendre que les promotions de l'ISM comportent 60% de femmes. Même l'ESSEC n'est pas aussi performante dans ce domaine.

Pour ces raisons, j'adresse toutes mes félicitations au Président de l'ISM. Il est remarquable d'observer comment, en quelques années, des entrepreneurs ont pu obtenir de tels succès dans le secteur de la formation. Aussi, si, à l'ESSEC, nous entretenons déjà des liens avec des établissements africains, notamment avec l'université du Cap en Afrique du Sud, nous souhaitons en tisser davantage. Car les talents qui auront été formés en Afrique constitueront évidemment les meilleurs relais et les meilleures garanties de l'efficacité et de la durabilité des investissements étrangers effectués sur ce continent.

Enfin, il est primordial de pouvoir compter sur un dialogue de qualité entre les investisseurs étrangers et les acteurs locaux. Toutes les activités, qu'elles concernent le secteur primaire (l'extraction de minerais), le secteur secondaire (transformation de la production) ou le secteur tertiaire (villages de vacances), s'insèrent dans un espace humain et un milieu économique et social. De leur bonne intégration dépend le succès des investissements, surtout que de plus en plus de populations locales considèrent leur environnement comme étant exploité et indispensable de changer les règles du jeu pour qu'elles soient davantage en leur faveur. Il convient donc de réfléchir à la manière d'assurer l'harmonie entre les entrepreneurs étrangers, qui participent de réalités humaines locales, et les habitants des territoires où vont leurs investissements. Dans cette perspective, l'ESSEC propose de créer, en lien avec des entreprises partenaires confrontées à cette problématique, une chaire qui correspondrait à un espace de recherches et de réflexions autour de ce sujet.

Mahamadou SAKO

Nous arrivons au terme de ce troisième colloque Afrique SA. Je tiens à remercier tous les intervenants, notamment ceux de cet après-midi, qui ont témoigné d'un grand dynamisme. Les interpellations ont parfois été vives. Mais elles ont contribué à avoir un débat très stimulant. Je tiens à remercier également nos partenaires : le Sénat, l'ESSEC, le cabinet Deloitte, Jeune Afrique, le groupe Bolloré, AfricSearch, L'image de l'Afrique, Ecobank et Advance. Je vous remercie tous très sincèrement de votre participation et vous donne rendez-vous à l'année prochaine pour le quatrième colloque Afrique SA.

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Le colloque a été suivi d'une réception offerte par le Sénat à laquelle s'est joint M. Alain JOYANDET, Secrétaire d'Etat à la coopération et à la francophonie. Le Ministre y a prononcé l'allocution suivante :

« Mesdames, Messieurs,

C'est pour moi un grand plaisir de clore, en présence de Monsieur Ibrahim MAYAKI, ancien Premier Ministre, cette journée de travail.

Et je voudrais féliciter les responsables d'Afrique SA d'avoir imaginé et organisé ces rencontres dédiées à la dynamisation du secteur privé africain, avec l'aide de l'Essec Alumni. Je voudrais vous assurer que l'Aide Pour le Développement de la France, que je pilote, est à vos côtés, vous les organisateurs et les partenaires de cette journée, vous les décideurs, les chefs d'entreprises, les élus rassemblés aujourd'hui autour de ce thème.

Et mon enthousiasme est celui d'un entrepreneur, je crois en l'entreprise, je crois en l'initiative individuelle et collective et je crois aussi que l'Afrique a tout à gagner à dynamiser son secteur privé.

L'aide au développement de la France, et plus largement de l'ensemble des pays contributeurs, s'est appuyée pour beaucoup sur des actions sociales. Actions essentielles...Creuser un puits c'est satisfaire un besoin vital de l'homme. Construire un hôpital c'est sauver des vies, c'est renforcer le système de santé. Construire une école, c'est offrir un accès au savoir, c'est donner une chance à des enfants de devenir des citoyens.

Pour autant, toutes ces actions, qui illustrent l'adhésion de la France aux Objectifs du Millénaire pour le Développement, si essentielles soient elles, ne seront pas suffisantes pour animer les pays d'Afrique de toute leur force, de tout leur potentiel.

C'est seulement alliées à la croissance économique, à la dynamisation du secteur privé, qu'elles trouveront toute la mesure de leur efficacité.

Vous avez aujourd'hui, aux cours de vos travaux, abordé les deux grandes problématiques des entreprises africaines : d'une part une capitalisation financière caractérisée par le manque de fonds propres et un accès insuffisant aux crédits, et, d'autre part, le nécessaire développement des compétences locales et des structures de formation.

Les entreprises africaines ont montré leur capacité à s'intégrer dans la mondialisation. C'est le cas notamment dans les secteurs des télécommunications, du trading de matières premières et des banques.

Le potentiel est là, il nous faut l'aider à se révéler. Cela, le Président de la République l'a parfaitement compris. Lors de son discours du 28 février dernier, devant le parlement Sud-Africain, Nicolas Sarkozy a annoncé le lancement d'une « initiative de soutien à la croissance économique en Afrique » qui mobilisera des instruments financiers variés et novateurs, éprouvés ailleurs.

Cette initiative veut favoriser le développement des entreprises privées locales en accompagnant en particulier les PME qui sont souvent les plus génératrices d'emploi. L'initiative est actuellement mise en oeuvre par le principal opérateur du gouvernement pour le développement, c'est à dire l'Agence française de Développement.

Je vais rapidement vous rappeler les trois actions de cette initiative. La première action, c'est la création d'un fonds d'investissement de 250 millions d'euros pour l'Afrique.

Ce fonds est consacré à des opérations plus risquées que ce que le marché accepte de financer spontanément. Il s'intéresse notamment aux nouvelles frontières de l'économie, aux secteurs sociaux, aux pays et régions en sortie de crise. Mais il s'adresse aussi aux très petites entreprises. Il pourra catalyser, à terme, environ un milliard d'euros de capital risque sur le continent ; et par là créer et maintenir plus de 100 000 emplois.

L'objectif est de lancer une dynamique permettant de partager les risques et de créer un effet d'entraînement sur les économies locales.

Et, pour faire écho à vos travaux de cet après-midi, je voudrais souligner que, outre l'apport de capitaux, cette action prévoit aussi qu'une partie des gains dégagés par ce fonds soit réinvestie en développement des compétences et en services aux entreprises.

La deuxième action, c'est la création d'un fonds de garantie. Egalement doté de 250 millions d'euros, il permettra aux petites entreprises d'avoir accès au crédit bancaire et au capital en partageant le risque commercial avec les banques locales et en réduisant le risque pris par les investisseurs.

Une expérience menée depuis trois ans par l'Agence française de Développement a démontré la pertinence et le pragmatisme de cette démarche.

Fort de ce constat encourageant, le nouveau fonds de garantie lancé par le Président de la République est destiné à changer d'échelle. Il allège les procédures d'accès et assouplira les critères d'éligibilité pour les PME africaines. Il couvrira un nombre plus grand de banques, touchera un spectre d'entreprises plus grand, dans des secteurs nouveaux, notamment dans le champ du développement durable.

Ce fonds devrait couvrir d'ici 5 ans plus de 750 millions de francs d'encours de garantie. Il permettra de soutenir chaque année 400 entreprises et de créer ou de maintenir à terme plus de 60 000 emplois.

Enfin, la troisième action prévoit le doublement de l'activité de l'Agence française de Développement en faveur du secteur privé en Afrique.

En effet, l'opérateur du gouvernement pour le développement élèvera à 2 milliards d'euros dans les 5 prochaines années, son activité directe de prêts et de prise de participation auprès des entreprises privées subsahariennes.

Cet effort permettra de répondre aux besoins de financements nouveaux en particulier dans les secteurs des infrastructures, des mines et des agro-industries.

Vous le voyez, ces actions peuvent couvrir une palette d'activités très large, elles nous donnent la possibilité d'intervenir auprès d'entreprises de tailles très différentes. Les sommes qui seront investies peuvent financer la création d'une entreprise personnelle comme elles peuvent favoriser la mise en place d'infrastructures.

Enfin, l'initiative du gouvernement doit permettre de pérenniser des services là où ils sont nécessaires, et cela dans de nombreux secteurs de l'économie : commerce, médecine, formation...

A cet égard, je ne peux que souhaiter qu'une prochaine édition d'Afrique SA soit organisée, pourquoi pas ? dans les locaux d'un futur campus de l'Essec en Afrique ?

Certes, notre dispositif ne relèvera pas, à lui seul, tous les défis de l'Afrique. Sa vocation est de soutenir les initiatives et les entreprises africaines.

Il nous faudra prendre d'autres initiatives, notamment en appuyant les démarches des Etats africains pour l'uniformisation du droit des affaires, et plus largement, pour mettre en place une gouvernance économique susceptible de rassurer les investisseurs et d'assurer une répartition équitable de la croissance.

Notre but est d'accélérer la croissance africaine et nous l'atteindrons d'autant mieux dans une véritable démarche de développement. »