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Colloque sur les Pays du Golfe


Table des matières


 Où en sont les marchés du Golfe ?

Actes du colloque SÉNAT-UBIFRANCE

 Jeudi 13 mai 2004

Sous le haut patronage de :


Christian PONCELET, Président du Sénat,

Nicolas FORISSIER, Député, ancien Président du CFCE,

Sous l'égide du Président du groupe interparlementaire du Sénat France-Pays du Golfe :

Daniel GOULET

En présence de :

Alain RÉMY, Directeur adjoint Afrique du Nord/Moyen-Orient du Ministère des Affaires étrangères,

Jacques LAJUGIE, Chef des services économiques pour le Moyen-Orient, Ministère de l'économie, des finances et de l'industrie - Dree/Trésor,

et de nombreux représentants de la communauté d'affaires française dans les Pays du Golfe.

Ouverture

Daniel GOULET
Sénateur de l'Orne


Bonjour et bienvenue à ce colloque consacré aux pays du Golfe. Notre groupe interparlementaire France-Pays du Golfe est un groupe « régional », c'est-à-dire qu'il entretient une relation privilégiée avec non pas un seul, mais plusieurs pays du Golfe arabo-persique. Je tiens à remercier mes collègues sénateurs qui ont pris le temps de venir ce matin alors que nous siégeons actuellement - parfois très tard - sur des sujets importants.

Je vous prie d'excuser le Président Poncelet, qui est en voyage. Il m'a chargé de vous donner lecture d'un message. Je salue également les représentants des ambassades et je vous prie d'excuser Monsieur Loos, Ministre Délégué au Commerce extérieur, qui, lui aussi, a été retenu par une réunion internationale à laquelle il représente la France..

Message de Christian PONCELET

Président du Sénat

Messieurs les Présidents,

Monsieur le Ministre,

Messieurs les Ambassadeurs,

Chers collègues,

Mesdames et Messieurs,

Le Sénat est particulièrement honoré d'accueillir aujourd'hui ce colloque économique consacré aux pays du Golfe, avec lesquels nous entretenons des rapports suivis et très cordiaux. Je saisis cette occasion pour redire combien le Sénat apprécie l'efficace collaboration établie il y a maintenant plusieurs années avec le Centre français du Commerce extérieur, devenu depuis UBIFRANCE.

Je dois aussi associer à ces compliments mon collègue et ami Daniel Goulet pour son travail discret mais incessant en tant que président du groupe interparlementaire France-pays du Golfe. Nous savons l'énergie qu'il dépense au service des relations avec les pays de la zone, tant sur le plan parlementaire qu'à travers d'importantes actions de coopération décentralisée, ou encore sa participation à des opérations de promotion menées par nos grands organismes consulaires - je pense en particulier à cette semaine commerciale franco-émirienne qui a attiré l'année dernière de grandes entreprises françaises dans plusieurs émirats du Golfe.

Les aléas de mon emploi du temps ont voulu que je sois retenu au moment où s'ouvrent vos travaux mais soyez convaincus que mon attention et mon intérêt n'en sont pas moindres.

« Où en sont les marchés du Golfe ? » Je laisserai aux orateurs qui vont se succéder à la tribune toute la journée le soin de répondre à cette question, en supposant néanmoins que leur réponse sera probablement nuancée car l'économie de cette zone moyen-orientale est plus diversifiée qu'on ne l'imagine souvent.

Certes, à bien des égards, la situation économique des pays du Golfe présente des traits communs que d'ailleurs, beaucoup de pays européens leur envient : une croissance partout positive, un solde de balance commerciale parfois très élevé, un endettement raisonnable et des comptes publics en équilibre ou même excédentaires.

Au plan macro-économique, la région bénéficie avant tout des retombées directes ou indirectes d'immenses gisements pétroliers qui, en dépit des aléas des cours du brut sur les marchés internationaux, la placent depuis longtemps dans une position économique extrêmement favorable. Il n'est donc pas surprenant que le secteur des hydrocarbures - le pétrole brut notamment - y soit largement prédominant, pour ne pas dire omniprésent, avec un effet d'entraînement considérable de quelques pays producteurs comme l'Arabie Saoudite, le Koweït ou le Qatar.

Certes, tous les Etats du Golfe ne bénéficient pas de la même rente de situation - on pense à Bahreïn ou au Yémen, par exemple. Moins bien pourvus, mais tout aussi inventifs, ils ont su développer depuis une vingtaine d'années d'autres filières d'activités pour financer leur développement, en particulier dans le tertiaire, le tourisme de luxe, par exemple, ou encore le secteur bancaire et les services financiers.

Quoi qu'il en soit, avec près de 150 millions de consommateurs dotés d'un pouvoir d'achat élevé, avec des « fondamentaux » économiques, dans l'ensemble bien orientés, avec des réserves pétrolières et des avoirs en devises qui les mettent, en principe, à l'abri d'un brutal retournement de conjoncture, les marchés de cette région du Moyen-Orient ont de quoi séduire les opérateurs étrangers.

Si l'on considère, de surcroît, que ces Etats ont tous d'importants besoins d'infrastructures et d'équipements lourds (dans le BTP, dans le domaine de l'eau et de l'électricité, dans la grande distribution, les télécommunications, la pétrochimie, dans le domaine de la santé, etc.), il est évident que les marchés du Golfe représentent une « zone-cible » de premier choix pour les exportateurs et les entreprises étrangères à la recherche de nouveaux débouchés.

Evidemment, la concurrence est active, notamment celle des Anglo-Saxons présents depuis longtemps dans la région arabo-persique. Mais dans l'ensemble, les entreprises françaises, y compris les PMI/PME, sont bien placées, en particulier sur certains créneaux où leur savoir-faire est reconnu et très apprécié comme l'eau, l'électronique de pointe, la climatisation, les équipements touristiques, la santé, pour ne citer que les principaux.

Reste que beaucoup de décideurs hésitent à se lancer dans une région traversée par des tensions internationales ou internes récurrentes : le conflit iraqien, un courant islamiste radical influent et, hélas, des attentats terroristes qui, çà et là, viennent périodiquement altérer la confiance des opérateurs étrangers. En outre, les pays du Golfe ont une tradition des affaires et une culture économique assez différentes des nôtres, qui peuvent poser quelques difficultés d'implantation aux entreprises européennes.

Les questions de main-d'oeuvre y revêtent ainsi une acuité toute particulière, car beaucoup de ces pays ne disposent pas d'un potentiel démographique suffisant. Pour accompagner leur développement économique accéléré, ils ont dû faire appel massivement à des travailleurs étrangers, ce qui, pour les entreprises étrangères, pose parfois de délicats problèmes de recrutement et de communication interne.

Pour relever ces défis, je ne saurais trop recommander aux responsables des entreprises intéressées de travailler en étroite concertation avec les organismes bilatéraux créés à cet effet depuis quelques années : le Club d'Affaires franco-omanais, lancé en juillet 2003, par exemple, ou encore le Conseil des Affaires franco-saoudien, dont la première réunion s'est tenue à Riyad en mars 2004, pour n'en citer que deux.

Mais au-delà de ces considérations économiques sur lesquelles les spécialistes d'UBIFRANCE peuvent vous apporter toutes les précisions utiles, je voudrais surtout souligner l'excellent climat de coopération politique qui s'établit entre la France et nos amis du Golfe persique. Comme l'a rappelé l'ancien ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, lors de sa tournée dans le Golfe en janvier 2004, la France, très attachée à la stabilité et à la sécurité de cette région, entretient avec elle un « dialogue soutenu et fructueux ».

Il se traduit par des visites bilatérales régulières à très haut niveau, auxquelles le Sénat est très souvent associé. Ainsi, pour ne citer que la plus récente, j'ai eu le plaisir d'accueillir au Petit Luxembourg en février 2004 le Cheikh Salman Al-Khalifa, Premier ministre de Bahreïn, qui a personnellement témoigné son intérêt pour l'élargissement des relations d'affaires entre son pays et les entreprises françaises. Je voudrais d'ailleurs décerner à nos amis de Bahreïn une « mention spéciale », car c'est avec le Yémen le seul pays du Golfe à s'être déjà doté d'une seconde chambre, ce qui représente, à mes yeux, un progrès incontestable de la démocratie.

Ce climat de confiance politique mutuelle est bien sûr propice aux relations d'affaires : à une période où beaucoup de nos entreprises découvrent que leurs marchés ne sont plus aussi ouverts ni aussi faciles que par le passé, certaines gagneraient à élargir leur horizon pour s'orienter vers ce Golfe persique qui, je le rappelle, continue de fournir une part considérable de l'approvisionnement énergétique mondial, avec toutes les retombées économiques favorables qui en découlent.

Les Etats du Golfe, chacun à sa mesure, leur offrent des perspectives très prometteuses dont, j'en suis certain, les intervenants de ce colloque sauront vous convaincre. A tous, je souhaite de bons travaux, en espérant que vous garderez un excellent souvenir de votre passage au Sénat et que vous y reviendrez.

Daniel GOULET


Au nom des Sénateurs, je tiens à souligner que nous sommes très attachés au suivi des relations que nous établissons avec un certain nombre de personnalités ou de pays. Dans ce domaine, je déplore que nous n'ayons pas eu toutes les retombées que nous espérions de notre précédent colloque sur le Golfe en 1998 ; certains intervenants ne se sont plus manifestés par la suite. Je vous le redis, si nous voulons entretenir des relations efficaces avec tel ou tel pays, nous devons en assurer un suivi régulier.

Madame GABORIT

Je vous prie d'excuser Monsieur Loos, qui aurait souhaité participer à ce colloque, mais qui a été retenu au dernier moment par la réunion ministérielle de l'OCDE. Je tiens à saluer Jacques de Lajugie, chef des services économiques pour le Moyen-Orient, qui est « l'artisan » de ce colloque et qui a su y faire collaborer de nombreuses personnalités. Quant à moi, c'est avec grand plaisir que j'y participe. Je sais aussi que ces réunions sont particulièrement appréciées par les entreprises.

Le partenariat entre le Sénat et le CFCE est devenu un partenariat entre le Sénat et UBIFRANCE. Depuis 1997, nous avons organisé avec le Sénat une quarantaine de colloques. Je me félicite de l'importance que vous accordez aux marchés du Golfe ; ils continuent en effet à bénéficier d'une conjoncture pétrolière favorable. Comme l'a fort bien relevé le Président Poncelet, la concurrence internationale s'y accroît de jour en jour.

Les participants à cette réunion défendent quotidiennement leur entreprise et l'image de la France dans cette région. Je suis persuadé qu'ils sauront vous faire partager leur expérience et vous aider.

Le contexte économique et financier

Jacques de LAJUGIE

Chef des Services économiques pour le Moyen-Orient, Mission économique pour les Emirats Arabes Unis
I. L'hétérogénéité du Moyen-Orient

Beaucoup d'occidentaux considèrent le Moyen-Orient comme une zone homogène et font rarement la différence entre les pays qui le composent. Il me semble que c'est une erreur : cette zone n'est pas homogène. Sur le plan politique, le contexte diffère d'un pays à l'autre : certains pays sont en effet régis par une monarchie, d'autres pas, et ces monarchies ne sont pas elles-mêmes toutes identiques.

Sur le plan économique, les situations de ces pays sont également très diverses ; le PNB global y varie en effet de 1 à 23 et le PNB par habitant, de 1 à 74. De plus, les pays du Golfe sont très souvent assimilés à des pays producteurs d'hydrocarbures, ce qui n'est pas totalement vrai ; la production de certains pays est faible. Celle d'autres pays décroît progressivement. D'autres, enfin, exportent plus de gaz que de pétrole.

II. Le caractère stratégique du Moyen-Orient

Le Moyen-Orient n'a rien perdu de son importance ni de son caractère stratégique, et ce pour quatre raisons. La première est de nature économique. Il s'agit en effet d'un marché de 150 millions de consommateurs, avec un PIB moyen de 3 700 dollars par habitant, soit un niveau élevé pour des pays émergents. En second lieu, cette région recèle une fraction significative des réserves mondiales d'hydrocarbures. Ce point est d'autant plus important que l'ensemble des prévisions permet de tabler sur une hausse de la demande mondiale d'hydrocarbures.

Le troisième élément est qu'une bonne partie des pays de la zone a une capacité d'épargne, donc une capacité de placement structurelle, gérée sur des bases aussi professionnelles que dans les pays de l'OCDE ou en Asie.

Enfin, l'intégration économique et commerciale de cette zone a beaucoup progressé et progressera encore. En effet, les pays du Conseil de Coopération du Golfe ont mis en place depuis le début de l'année une union douanière et sont engagés dans un processus d'union monétaire. Ils devraient donc constituer dans quelques années l'équivalent du marché économique européen. Tous les pays de la zone qui n'ont pas encore adhéré à l'Organisation Mondiale du Commerce y ont d'ailleurs demandé leur adhésion.

III. Une situation économique et financière satisfaisante

La situation économique et financière des pays du Moyen-Orient est aujourd'hui bien meilleure que durant les années 90. Cela tient à deux raisons. La première est la bonne conjoncture du marché des hydrocarbures, les pays de l'OPEP ayant réussi à maintenir depuis cinq ans le prix du baril au-delà de 23 dollars (alors qu'il était inférieur à 15 dollars entre 1993 et 1999). Mais il faut également prendre en compte les efforts significatifs entrepris par des pays tels que l'Iran, le Yémen ou l'Arabie Saoudite pour assainir ce qui méritait de l'être. Les pays qui ont réalisé ce travail d'ajustement structurel en perçoivent aujourd'hui les dividendes.

On le constate aisément en observant quelques indicateurs : tous les pays du Golfe ont bénéficié d'une croissance positive en 2003 (6,6 % en moyenne) et ont dégagé un excédent de leurs comptes extérieurs. Par ailleurs, tous ces pays ont équilibré leurs comptes publics l'an dernier, alors qu'ils accusaient tous un déficit à la fin des années 90. Enfin, les avoirs en devises des banques centrales représentaient 85 à 90 milliards de dollars l'an dernier, contre moins de 35 milliards de dollars à la fin des années 90. La performance économique et financière des pays du Moyen-Orient est donc satisfaisante.

On pense souvent que le Moyen-Orient serait une zone instable, « volatile » sur le plan économique et financier. Cette opinion, si elle n'est pas totalement fausse, mérite d'être nuancée. Contrairement à certains pays d'Asie, d'Amérique latine, du Proche-Orient ou d'Europe orientale, aucun des pays du Moyen-Orient n'a été confronté à une situation de défaut ou à une crise systémique, même lorsque le prix du baril était au plus bas. Hormis l'Iraq, tous les pays de la zone honorent à l'échéance prévue l'ensemble de leurs créances.

IV. Les défis que doivent affronter les pays du Moyen-Orient

Cette zone n'est cependant pas à l'abri de difficultés et doit relever des défis. Le premier tient au fait que la croissance économique n'est pas suffisante pour faire face à l'évolution tendancielle de la population active. Depuis le milieu des années 90, la croissance du PIB par habitant a été limitée à 1 % (elle a même été négative dans trois pays), ce qui n'est pas incompréhensible dans des pays dont le taux de croissance démographique est de 2,5 % à 4 % par an.

Cette stagnation serait supportable si elle n'était pas doublée d'une situation difficile sur le marché du travail, la population active augmentant plus vite que la population globale. En effet, les gains de productivité ont détruit des emplois, et le secteur des hydrocarbures consomme plus de capital que de travail. C'est la raison pour laquelle nous constatons le paradoxe suivant : le taux de chômage augmente alors que la croissance est soutenue. L'exemple caractéristique est celui de l'Arabie Saoudite, dont la croissance a été de 6 % à 7 %, ce qui n'a pas empêché le taux de chômage de passer de 12,5 à 13 % de la population active.

La deuxième difficulté est que la diversification de l'économie ne va pas de soi. Pour absorber les classes d'âge arrivant sur le marché du travail, tous les pays de la zone tentent de diversifier leur économie. Depuis le début des années 80, ils se sont lancés dans la production de gaz naturel, l'industrie, la pétrochimie, l'aluminium, les services financiers, le tourisme (5 millions de touristes à Dubaï l'an dernier), le transport aérien ou le trafic aéroportuaire. Cette diversification est un défi car elle pose un double problème. Les pays qui se sont diversifiés les premiers ont en effet acquis une position dominante dont il sera difficile de les déloger, comme Dubaï dans le trafic aéroportuaire et le Qatar sur le marché du gaz naturel.

De plus, les marchés ne sont pas extensibles à l'infini. Il pourrait donc y avoir un problème de concurrence entre les pays qui ont choisi les mêmes créneaux de diversification. Ce problème est réel dans le transport aérien et les services financiers, et le sera probablement aussi dans le tourisme. Tous les pays de la région ne pourront donc pas atteindre les objectifs de leadership régional qu'ils se sont fixés. Dans certains cas, la diversification économique deviendra une réalité ; pour d'autres pays, elle restera vraisemblablement un projet.

Le troisième défi est l'ajustement structurel. Ce chantier a été ouvert dans tous les pays, mais souvent de manière très timide car il suppose une politique volontariste et des mesures lourdes sur le plan économique et social, voire sociologique et culturel. Ainsi, tous les pays de la zone considèrent désormais le développement de l'économie privée et l'ouverture vers l'extérieur comme des facteurs de croissance, ce qui n'était pas le cas il y a quelques années. Même si l'on ne peut ignorer les résistances que rencontre la privatisation du système économique, certains éléments permettent de mesurer leurs progrès, notamment l'investissement direct, dont les flux sont longtemps restés marginaux. Depuis le début de l'année 2000, tous les pays ont assoupli les textes qui les régissent, permettant ainsi à un investisseur étranger de prendre le contrôle d'une entreprise locale, ce qui était inenvisageable il y a encore peu de temps.

V. Les principaux partenaires commerciaux des pays du Moyen-Orient

La part de marché de notre pays dans les pays du Conseil de Coopération du Golfe a été ramenée de 4,2 à 3,9 %. Par ailleurs, la concurrence est beaucoup plus diversifiée qu'auparavant. La concurrence « traditionnelle » des autres pays de l'UE, du Japon et Etats-Unis n'a pas faibli ; certains pays comme l'Allemagne ou l'Italie ont d'ailleurs augmenté leur part de marché. Je suis également surpris par l'attitude « agressive » des newcomers comme la Chine, la Corée, l'Inde, l'Australie ou l'Afrique du Sud. On pense souvent qu'il y a une corrélation directe entre la part de marché d'un pays et son poids politique et militaire. Ce que nous constatons ne va pas dans ce sens. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, pays les plus présents économiquement et militairement dans cette zone, sont en effet ceux dont la part de marché a le plus régressé ces dernières années.

Le contexte politique et stratégique

Alain REMY

Directeur adjoint Afrique du Nord/Moyen Orient, Ministère des Affaires étrangères
I. Le Moyen-Orient : une région stratégique mais vulnérable, qui traverse une période cruciale

Le Moyen-Orient est pour nous une région stratégique, vulnérable et qui se trouve dans une période charnière. Elle est stratégique d'abord parce qu'elle est au carrefour de l'Europe et de l'Asie. C'est aussi une aire de contact entre le monde arabe et l'Iran, les Sunnites et les Chiites. C'est également une zone de fracture entre pays riches et pays pauvres, entre pays peuplés et pays désertiques ou micro-Etats, et entre pays à pouvoir sunnite et minorité chiite et pays où c'est l'inverse. Enfin, cette région se trouve au milieu d'une zone de crise, avec le conflit israélo-palestinien à l'Ouest et l'Afghanistan à l'Est. C'est aussi une région stratégique pour la production d'hydrocarbures : elle représente en effet 22 % de la production et 40 % des réserves mondiales.

C'est aussi une région vulnérable pour des raisons sécuritaires. Elle n'est pas capable d'assurer sa propre sécurité. Les pays peinent à mettre en place un système de défense régional crédible. Ils ont conclu en 2000 un pacte de défense, mais celui-ci ne peut rassembler, au mieux, que 25 000 soldats. Par conséquent, cette région est dépendante d'accords de défense avec des pays occidentaux, principalement les Etats-Unis, qui ont signé des accords avec Oman, Bahreïn, le Koweït, le Qatar et l'Arabie Saoudite.

Enfin, cette région se trouve dans une période cruciale. L'avenir de l'Iraq sera déterminant, car tous les pays voisins craignent les conséquences d'un Iraq déchiré par ses querelles communautaires, qui deviendrait un foyer pour le terrorisme. Un autre sujet d'inquiétude est l'équilibre du pouvoir entre les confessions. Les pays du Golfe craignent également que l'Iraq ne devienne le point d'ancrage des Etats-Unis dans la région.

Par ailleurs, les pays du Golfe suivent attentivement l'évolution de la situation en Iran, suite notamment à la victoire des conservateurs lors des dernières élections. Les pays du Golfe sont traditionnellement méfiants envers l'Iran ; cette méfiance se focalise sur le conflit territorial avec les Emirats Arabes Unis. Ils s'inquiètent aussi de la politique de prolifération de l'Iran et de son influence sur les Chiites des autres pays de la région.

Une autre source de préoccupation pour les pays du Golfe est le projet américain de « Grand Moyen-Orient ». Ce projet a été mal perçu parce que mal expliqué. Les pays de la région, qui reprochent aux Américains leur position dans le conflit du Proche-Orient, craignent que les Etats-Unis ne mettent en oeuvre un remodelage de la région à leur profit exclusif, avec des réformes imposées.

II. Les défis actuels du Moyen-Orient

Dans le contexte actuel, cette région doit relever trois défis. Le premier est un défi sécuritaire ; c'est le plus important à court terme. La multiplication des attentats terroristes et leur irruption en Arabie Saoudite montrent l'ampleur de la menace, révèlent la présence d'Al-Qaïda dans la zone et démontrent la nécessité d'une coopération contre le terrorisme.

Le deuxième défi est d'ordre économique, avec de nombreux problèmes à traiter : croissance, chômage, nationalisation des emplois, système de formation...

Le troisième défi est celui de l'ouverture politique, à commencer par l'Iraq où tout est à reconstruire. En Iran, la population souhaite se faire entendre davantage, ainsi que dans d'autres pays du Golfe, où des initiatives ont été prises pour introduire plus de démocratie dans le fonctionnement des institutions, en Arabie Saoudite par exemple. Par ailleurs, la question de la transition dynastique se pose aujourd'hui dans trois pays de la région : l'Arabie Saoudite, le Koweït et les Emirats Arabes Unis.

III. Les relations entre la France et les pays du Moyen-Orient

La France détient une position forte dans cette région, où elle a de réelles ambitions. Notre collaboration avec les pays du Golfe est concentrée dans deux domaines. Le premier est celui de la défense, car il s'agit pour nous d'une priorité. Nous avons des accords avec trois pays et une longue tradition de fourniture d'équipements militaires dans la région. Le second domaine est celui des hydrocarbures : la majorité de nos importations d'hydrocarbures provient de cette région.

Nous essayons également d'élargir notre coopération à d'autres domaines (énergie, eau, secteurs de pointe...). Nous avons des atouts à faire valoir pour diversifier nos relations avec ces pays : notre statut de membre permanent du Conseil de Sécurité, notre capacité de projection militaire, nos entreprises, notre communauté scientifique et notre position géopolitique perçue comme indépendante et équilibrée, ce qui nous vaut beaucoup de crédit dans la région. Nous sommes prêts à réfléchir avec les pays du Golfe à des développements stratégiques (démocratisation, sécurité régionale). Nous souhaitons également renforcer nos contacts avec ces pays et nous y avons accru le rythme de nos visites ministérielles.

Pour favoriser le développement de nos relations bilatérales, nous comptons également sur le secteur économique. Le PIB par habitant varie en effet énormément selon que l'on prend en compte la population nationale ou la population globale, ce qui donne une idée du potentiel de développement de ces pays, sans compter que l'ouverture et la privatisation des marchés locaux offre de nouvelles perspectives à nos entreprises. Ces pays sont généralement exigeants, mais ils souhaitent amplifier leurs échanges commerciaux et politiques avec la France, comme l'a montré la récente visite d'une délégation du MEDEF dans la région.

Questions

Benoît COMPTE, Directeur projets internationaux d'ATOS Euronext

Cette région semble se réveiller sur le plan boursier, mais l'on perçoit encore des résistances, à cause notamment des particularismes locaux (opposition à la collaboration entre pays du Golfe, rythme assez lent des privatisations, restrictions fortes sur la détention d'entreprises locales par des étrangers). Quel est votre avis sur le rythme d'évolution de ces pays ?

Jacques de LAJUGIE

Il s'agit de sujets sensibles qui touchent à la propriété de l'actif national, c'est-à-dire, in fine, à la capacité des autorités locales à contrôler la sphère économique et financière. J'ajoute d'ailleurs que de nombreuses banques locales restent contrôlées par des familles.

Concernant les privatisations, je parlerais plutôt de cessions d'actifs publics. En d'autres termes, l'Etat cesse d'être actionnaire de la totalité du capital des entreprises et en cède une partie. Dans la plupart des pays de la zone, nous en restons là. Nous n'en sommes donc pas encore au stade des privatisations - nous avons d'ailleurs procédé de la même manière en France. Cela étant, le mouvement est enclenché et je pense qu'il ira à son terme.

S'agissant des restrictions, Oman et les Emirats Arabes Unis sont les seuls pays à les maintenir (sauf dans les zones franches). Pour autant, des pays aussi fermés que le Koweït, le Qatar ou l'Iran ont modifié leur législation pour permettre à un investisseur étranger de détenir 100 % du capital d'une entreprise locale, ce qui était inenvisageable il y a dix ans. Un virage a donc été pris et je pense que le processus en cours au sein du Conseil de Coopération du Golfe jouera un rôle d'accélérateur.

Fatiha DAZI-HENI, Chargée de mission au Ministère de la Défense

Je souhaiterais que vous nous présentiez le projet de la DIFC aux Emirats Arabes Unis, sachant qu'il est en forte compétition avec la place financière de Bahreïn. Pourtant, Dubaï n'a fait aucun effort en termes de législation financière. Parallèlement, Bahreïn a une réputation ancienne de place financière et la DIFC est présentée comme un projet la mettant en danger. S'agit-il d'un projet concret ?

Jacques de LAJUGIE

Il est évident que la DIFC est l'instrument dont les Emirats Arabes Unis entendent se doter pour disputer à Bahreïn son rôle dominant de place financière. Cela fait partie de la stratégie de diversification menée depuis longtemps par les deux pays. La question est de savoir si la DIFC permettra à Dubaï de contester la position de Bahreïn, et dans quel délai. Bahreïn dispose aujourd'hui de trois avantages : il détient depuis longtemps une position financière reconnue ; son inventivité, son sérieux et sa fiabilité sont eux aussi reconnus ; enfin, il a compris très tôt ce que pouvait être le marché potentiel de la banque islamique, à la fois dans le Golfe et en-dehors.

Quels pourraient être les avantages et les inconvénients de la DIFC ? Une banque qui aurait une clientèle corporate de sociétés travaillant dans les pays du Golfe à partir de Dubaï aurait tout intérêt à choisir la DIFC, car Dubaï est devenu depuis une quinzaine d'années une plate-forme commerciale unique. Les importations des Emirats Arabes Unis ont en effet atteint 46 milliards de dollars en 2003, soit beaucoup plus que celles de l'Arabie Saoudite ou de l'Iran.

Quid de la régulation ? Je doute que les entreprises choisissent Dubaï plutôt que Bahreïn tant qu'elles ne connaîtront pas l'autorité de la régulation. La question est de savoir s'il s'agira d'une autorité interne ou si elle sera assurée par la Banque Centrale des Emirats Arabes Unis. Tant que ce point ne sera pas clarifié, la DIFC aura vraisemblablement du mal à décoller.

Jean-Guy COLLIGNON, Professeur à l'Université de Paris II

Le PIB par habitant des pays du Golfe est très différent selon que l'on prend en compte la population nationale ou la population totale. A quoi tient cette différence ? Certaines forces politiques pourraient-elles utiliser des arguments de ce type pour déstabiliser la région ?

Alain REMY

Dans les années 80, ces pays ont dû faire face à une croissance rapide et ont fait appel à une main-d'oeuvre en provenance de l'Asie du Sud-Est, qui s'est focalisée sur les tâches les moins rémunératrices et dont les revenus restent aujourd'hui très faibles. Une partie de cette main-d'oeuvre est autorisée à rester dans son pays d'adoption ; par ailleurs, les nationaux ne sont pas prêts à assumer les tâches aujourd'hui prises en charge par des immigrés, ce qui pose des problèmes de remplacement, car les flux d'immigration sont plus faibles qu'auparavant. L'évolution démographique des pays du Golfe pays tend au rejet des travailleurs immigrés, mais il est difficile de leur trouver des remplaçants dans la population nationale.

Je pense par ailleurs que la perception d'une éventuelle déstabilisation est, avec les pressions des pays extérieurs, à l'origine de la démarche d'ouverture de ces pays. Le problème est que les populations locales refusent parfois d'y participer, ce qui pourrait poser des problèmes à moyen et long terme.

Jacques de LAJUGIE

Avant d'aborder le sujet suivant, je tiens à souligner l'effort réalisé par notre pays en matière de défense, notamment sur le plan budgétaire. Nous devrions sans doute en parler davantage dans cette région. Il y a là selon moi une lacune du système public.

Dans quelle mesure un processus d'intégration économique et commerciale est-il en cours dans les pays du Golfe ?

Philippe FOUET

Chargé des dossiers multilatéraux pour la zone Moyen-Orient
Mission économique en Arabie Saoudite
I. Le processus l'adhésion à l'OMC

Cinq des pays de la région dont déjà membres de l'OMC et quatre autres (l'Arabie Saoudite, l'Iran, l'Iraq et le Yémen) ont demandé à y adhérer. L'Arabie Saoudite et le Yémen ont déjà engagé les négociations ; l'Iran et l'Iraq n'en sont qu'au début. Ainsi, des pays qui représentent le tiers des pays de la région sont encore en dehors de l'OMC.

L'Arabie Saoudite est la deuxième économie mondiale hors de l'OMC. Elle a engagé des négociations en 1993 et neuf réunions du groupe de travail ont déjà eu lieu. L'Arabie Saoudite a par ailleurs déjà signé un accord bilatéral avec l'UE, mais les discussions avec les Etats-Unis sont difficiles et il reste des obstacles à l'accès au marché : la protection de la propriété intellectuelle, les questions sanitaires et phytosanitaires, le sponsorat (qui reste obligatoire) ; de plus, certains secteurs restent inaccessibles à l'investissement étranger.

Le Yémen, 17ème économie mondiale hors de l'OMC, a engagé des négociations en 2002 et a soumis un mémorandum fin 2002. Là encore, il reste des obstacles à l'accès au marché : la réglementation sur le commerce extérieur, la persistance des subventions dans certains secteurs, la mauvaise protection de la propriété intellectuelle, les normes opaques.

L'Iran est la troisième économie mondiale hors de l'OMC. Il a demandé son accession à l'OMC en 1996 mais s'est heurtée à un veto de la part des Etats-Unis. Beaucoup de problèmes se posent encore : propriété intellectuelle, règlement du commerce extérieur, subventions, manque de transparence dans les textes réglementaires, etc. Toutefois, le Conseil intérimaire du gouvernement iranien, qui a entrepris des démarches d'adhésion à l'OMC, a obtenu un statut d'observateur début 2004.

II. La construction du Conseil Coopératif du Golfe (CCG)

Ce conseil a été créé en 1981 et est dominé par l'Arabie Saoudite, qui y représente 50 % de son PIB et 75 % de sa population. Il possède plusieurs institutions - beaucoup moins intégrées que celles de l'UE - dont un secrétariat général à Riyad.

Le CCG a beaucoup plus avancé sur les questions économiques que sur les autres. Les mouvements des ressortissants entre ses pays membres sont pratiquement libres, de même que l'accès à la propriété immobilière. Les pays du CCG ont mis en place des structures d'achats communs et des institutions communes. Il négocie actuellement un accord de libre échange avec l'UE.

Sur le plan des réalisations concrètes, l'union douanière est effective depuis le 1er janvier 2003, avec la mise en place d'un tarif extérieur commun, même s'il subsiste quelques questions à régler, l'Arabie Saoudite ayant mis en place un tarif différentiel pour certaines marchandises qu'elle produit localement. Il reste également des difficultés, pour certains produits pharmaceutiques par exemple, ainsi qu'un problème de répartition des recettes douanières. A terme, les membres du CCG souhaitent mettre en place un marché commun et, à l'horizon 2010, se doter d'une monnaie commune.

III. Les relations UE-CCG

L'UE est le premier partenaire commercial des pays du CCG, qui a représenté son sixième marché à l'exportation en 2003, avec un excédent de 16 milliards d'euros. Les négociations ont été entamées en 1988 et relancées par le nouveau mandat de 2001. La Commission a élaboré un projet de texte couvrant les échanges de biens et de services, la propriété intellectuelle, les marchés publics, les règles de concurrence, les questions sanitaires et phytosanitaires. Huit sessions de négociations ont déjà eu lieu.

Ceci étant, un certain nombre de points de désaccord demeurent. L'UE souhaite, dans le cadre de cet accord commercial, discuter de sujets politiques : les droits de l'homme, l'immigration ou les armes de destruction massive. On peut également citer le problème de la suppression de la double tarification des prix de l'énergie en Arabie Saoudite. Persistent aussi des problèmes concernant les nouveaux sujets (marchés publics, propriété intellectuelle). Certains pays ont par ailleurs commencé à négocier à titre bilatéral des accords de libre-échange, comme Bahreïn avec les Etats-Unis.

Jacques de LAJUGIE

Ce sujet me paraît très important. Les Etats-Unis semblent en effet chercher à « casser » le CCG. Ils souhaitent empêcher une entité régionale d'émerger, comme ils l'ont fait avec l'UE.

Je pense par ailleurs que si l'UE ne finalise pas rapidement ses négociations avec le CCG, l'exemple de Bahreïn risque de faire école. Il est donc de notre intérêt de les finaliser rapidement. Si nous attendons trop, c'est l'un de nos concurrents qui tirera profit de la situation. J'espère que les négociateurs européens en sont conscients.

Philippe FOUET

Si nous parvenons à un accord de libre échange, nous devrions en tirer des bénéfices, essentiellement aux dépens des Etats-Unis. Les secteurs de l'agroalimentaire, des produits pharmaceutiques, des équipements électroniques, de l'automobile et des services environnementaux, financiers et de distribution devraient pouvoir bénéficier d'un tel accord.

IV. Le marché commun arabe

Les pays de la Ligue Arabe ont décidé de négocier des accords bilatéraux supprimant les droits de douane, mais les résultats restent limités.

V. Conclusion

Le processus d'intégration régional dans le Golfe est bien réel. Par conséquent, il est nécessaire de raisonner au niveau du CCG et non par rapport à chaque pays pris séparément.

Jacques de LAJUGIE

Les sujets multilatéraux sont souvent complexes et ingrats, mais recouvrent des questions importantes. Toutes les négociations actuellement en cours sont un vecteur d'homogénéisation, sur certains points qui nous intéressent directement : marchés publics, propriété intellectuelle... De plus, la négociation multilatérale est un élément essentiel de l'accès au marché, aussi important que les missions ministérielles ou économiques. Elles permettent en effet de lever des obstacles, plus encore que les relations bilatérales.

Le marché des hydrocarbures, pétrole et gaz

Saïd NACHET

Chargé des questions énergétiques pour la zone Moyen-Orient
Mission économique en Arabie Saoudite
I. Le marché pétrolier international
1. Les raisons de la tension actuelle

Le marché pétrolier est actuellement marqué par une forte tension sur les cours. Depuis 1998, où le prix du baril de pétrole a chuté à 12 dollars le baril, celui-ci n'a cessé de croître pour atteindre près de 38 dollars. Cette tendance à la hausse est venue contrebalancer la tendance baissière connue depuis la première guerre du Golfe.

La tension actuelle résulte de plusieurs causes :

· Une forte demande de pétrole, notamment en Chine, au Moyen-Orient et aux Etats-Unis

La demande, notamment celle des pays hors OCDE, progresse de manière continue. La Chine, dont la croissance est tirée par l'industrie, le BTP et les transports, absorbe à elle seule une part majeure de la demande additionnelle. Cette tendance devrait rester soutenue et la part de la Chine dans la demande mondiale devrait atteindre 10 % à l'horizon 2010 contre 5 % aujourd'hui.

· La faiblesse des stocks de pétrole

Les stocks américains de pétrole (hors réserves stratégiques) se trouvent en deçà des minima historiques. Cette situation tient à l'attitude des raffineurs, qui travaillent de plus en plus en flux tendu, et à la politique de régulation de l'OPEP, qui a permis de restreindre la production et d'éviter la reconstitution des stocks.

· Les difficultés d'approvisionnement en essence au Etats-Unis

Les marges de raffinage ont atteint aux Etats-Unis un niveau très élevé, l'essence devant répondre à des contraintes environnementales de plus en plus fortes. La demande est également très importante à l'approche des vacances d'été (driving season).

· Les tensions au Moyen-Orient et dans d'autres pays producteurs (Venezuela, Nigeria...)

Il existe des facteurs de risque importants. La situation en Iraq est loin d'être sécurisée, les installations pétrolières étant menacées d'attentats. Les attentats en Arabie Saoudite ont également contribué à accroître la tension sur le marché, sans parler de pays comme le Venezuela ou le Nigeria, où la situation reste extrêmement tendue.

· Une forte spéculation sur les marchés financiers dérivés

2. Les perspectives à court et moyen terme

Il existe pour 2004 plusieurs facteurs haussiers :

· une demande plus vigoureuse que prévu (+1,7 million de barils par jour) ;

· la persistance des difficultés d'approvisionnement en essence aux Etats-Unis ;

· les incertitudes liées à la situation géopolitique dans les pays exportateurs (Iraq, Nigeria, Venezuela, Arabie Saoudite).

Mais il existe également des facteurs baissiers :

· une moindre discipline de l'OPEP en cas de repli du marché ;

· une plus forte progression de l'offre pétrolière russe, pour n'en citer que quelques-uns.

Au total, les prévisions sont divergentes mais prévoient toutes un prix du baril supérieur à 30 dollars. S'agissant des conséquences pour les pays producteurs, il est clair que grâce aux prix actuels, l'ensemble des pays de la zone se trouve dans une situation confortable.

II. Le marché du gaz naturel

La demande de gaz est en croissance dans les principales zones de consommations (Etats-Unis, Europe et Extrême-Orient). Etant donné l'éloignement des sources d'approvisionnement, le recours aux importations, notamment sous forme de GNL, ira sans doute croissant.

Par le jeu de l'indexation, le prix du pétrole entraîne à la hausse le prix du gaz naturel. La demande de GNL des Etats-Unis, conjuguée à un essoufflement progressif de la production domestique, devrait progresser fortement.

III. Le marché de l'énergie

D'une manière générale, le niveau d'intégration économique du secteur de l'énergie est très faible. Les complémentarités entre pays du Golfe semblent évidentes et l'on peut imaginer qu'un commerce interrégional serait bénéfique à l'ensemble des pays. Malheureusement, pour des raisons historiques, cette complémentarité n'est pas toujours mise en oeuvre, même s'il existe des projets dans le secteur électrique.

IV. Conclusion

La production d'hydrocarbures des pays du Golfe devrait connaître une forte croissance, mais celle-ci ne suffira pas à créer les emplois dont ces pays ont besoin. De plus, la conjoncture actuelle du marché pétrolier ne risque pas d'encourager la diversification de leur économie. De la même manière, les réformes entreprises ces dernières années ne sont pas servies par l'évolution du cours du baril : il risque en effet d'être difficile de les faire accepter par la population si la situation budgétaire de ces pays est bonne.

Jacques de LAJUGIE

C'est précisément pour cette raison que les Emirats Arabes Unis ont renoncé à leur récente réforme fiscale. Je précise par ailleurs que, pour stabiliser le chômage dans les pays du Golfe, il faudrait que la croissance de leur économie hors hydrocarbures dépasse 5 % par an. Je pense par ailleurs que les facteurs haussiers sont plus importants que les facteurs baissiers et que le poids relatif de l'OPEP sur le marché devrait redevenir ce qu'il était dans les années 70.

Le point de vue d'un opérateur sur le marché des hydrocarbures dans le Golfe

Philippe BOISSEAU

Directeur Moyen-Orient, Total
I. Une pression accrue sur les réserves existantes de pétrole et de gaz, énergies incontournables

Le pétrole et le gaz ont encore de longues années devant eux ; les autres énergies devraient garder une place minoritaire dans la demande énergétique pendant encore une trentaine d'années. Pétrole et gaz devraient en effet représenter les deux tiers de la demande mondiale d'ici à 2030. Le pétrole a l'avantage d'être une énergie concentrée, liquide, totalement adaptée au transport et le gaz de convenir parfaitement à la production d'électricité.

De fait, il s'exerce sur les réserves existantes une pression accrue. Jusque dans les années 80, les quantités de pétrole découvertes étaient supérieures aux quantités consommées. Depuis cette date, on en découvre de moins en moins alors que l'on en consomme de plus en plus. L'écart entre découvertes et demande ne cesse donc de s'accroître. De fait, cette ressource semble se raréfier ; on assiste sur les bassins traditionnels à un déclin réel des productions. On y trouve encore du pétrole, mais moins que ce qui serait nécessaire pour remplacer le déclin des gisements existants. C'est le cas en Amérique du Nord, en Amérique latine, en Europe, en Asie...

II. La place prépondérante des pays du Moyen-Orient et de leurs compagnies nationales sur le marché du pétrole

La répartition des réserves est très déséquilibrée : le Moyen-Orient en détient à lui seul un tiers. Les zones de production traditionnelles devraient donc être progressivement remplacées par le Moyen-Orient. Concernant le pétrole, les réserves sont concentrées dans cinq pays : Arabie Saoudite, Iraq, Emirats Arabes Unis, Koweït et Iran. Ces pays ne sont pas ceux qui produisent le plus aujourd'hui, mais leur part dans la production mondiale devrait progresser fortement.

Si un pays de l'OPEP décidait de lancer un grand projet d'exploitation d'un gisement, celui-ci ne commencerait à produire du pétrole qu'en 2008. Or, en 2010, pour faire face à la demande mondiale, la production du Moyen-Orient devra être de 28 millions de barils par jour, contre 22 millions aujourd'hui. Cela nécessitera non seulement des investissements lourds (30 milliards de dollars), mais aussi des décisions rapides. Les pays du Golfe devront avoir la capacité de mobiliser des financements considérables, sans parler de la difficulté « physique » à conduire les futurs projets, qui demanderont beaucoup de main-d'oeuvre. Il faudra donc relever des défis financiers et humains importants, qui seront peut-être source de tension pour l'approvisionnement futur en produits pétroliers.

L'autre défi tient au positionnement des compagnies nationales et internationales. Les compagnies nationales sont des géants alors que les compagnies internationales ont une taille plus modeste. Celles-ci ne représentent en effet que 14 % de la production et 9 % des réserves, mais réalisent 30 % des investissements. Or la pression concurrentielle les a poussées à développer leurs techniques et leur propre expertise. Mais les compagnies nationales, qui ne sont pas soumises à cette concurrence, ne disposent pas des mêmes compétences techniques. Pour arriver à repositionner les investissements, compagnies nationales et internationales doivent donc travailler ensemble pour mener des projets plus rapidement qu'aujourd'hui. D'importants besoins sont prévisibles, tant technologiques que financiers ; malheureusement, les pays ayant les réserves les plus importantes restent dans une logique peu propice à un développement rapide de coopérations.

III. Le marché du gaz

La demande de gaz devrait, elle aussi, connaître une forte croissance dans les prochaines années. On peut d'ailleurs noter que les pays producteurs de gaz en sont aussi de grands consommateurs, pour produire de l'électricité ou de l'eau douce notamment.

Nous devrions par ailleurs assister à une fluidification du marché mondial de GNL. La demande américaine de gaz est en effet en forte croissance, la production locale étant en déclin. De plus, la concurrence sur les marchés asiatiques a fait baisser les prix dans cette région. Le Moyen-Orient devrait donc exporter de plus en plus de gaz vers les Etats-Unis et le marché du GNL devrait se rapprocher rapidement de celui du pétrole brut.

IV. Conclusion

Les éléments clefs du développement du marché de l'énergie au Moyen-Orient seront donc les suivants :

· des investissements majeurs pour de complexes projets industriels intégrés ;

· des innovations technologiques et la gestion des opérations ;

· la gestion des incertitudes des marchés ;

· l'adaptation aux formes contractuelles ;

· l'optimisation des solutions entre les opportunités locales, régionales et les exports ;

· la formation et les transferts de savoir-faire ;

· les implications sociétales et environnementales.

Questions

Monsieur PAILLARD, Responsable Affaires économiques, Ministère de la Défense

Nous avons du mal à voir si les estimations de production de l'Arabie Saoudite sont avérées. Les Saoudiens ont-ils réellement la capacité de mettre sur le marché 4 millions de barils supplémentaires par jour ?

Philippe BOISSEAU

Saudi Aramco est une compagnie fière de son travail et l'Arabie Saoudite a fait depuis longtemps de sa crédibilité un élément majeur de sa communication. Malheureusement, il ne lui suffit pas de déclarer qu'elle a toujours tenu ses promesses. Elle devra convaincre de sa capacité et pas seulement l'affirmer. Il est clair que l'Arabie Saoudite a un fort potentiel, une capacité excédentaire et des réserves qui lui permettent d'accroître sa production, mais il est difficile de savoir jusqu'où et au prix de quels investissements.

De la salle

Quelle est la part du personnel saoudien au sein de Saudi Aramco ?

Saïd NACHET

Le taux de « saoudisation » de Saudi Aramco est proche de 90 %. Elle conserve des consultants étrangers mais la grande majorité de son personnel est saoudienne et je peux vous dire que les responsables de cette compagnie sont d'un excellent niveau.

De la salle

Qu'en est-il de la production et de la distribution d'eau dans la région ?

Philippe BOISSEAU

Les besoins croissants en électricité sont dus non seulement aux climatiseurs et autres appareils électriques, mais aussi à l'importance des besoins en eau. La croissance de la production d'eau devrait donc être considérable. Mais nous ne sommes pas distributeurs d'eau et je ne peux pas vous en dire plus ce sujet.

Jacques de LAJUGIE

En vingt ans, la demande en eau des pays du CCG a été multipliée par sept et il est vraisemblable qu'elle sera multipliée au moins par deux durant les vingt prochaines années. Cela vous montre l'ampleur des perspectives qui s'offrent aux entreprises françaises qui travaillent dans ce secteur.

Rezak AYAD, Professeur à l'Université de Reims

Pensez-vous que nos compétences en matière de formation puissent être exportées dans les pays du Golfe ?

Jacques de LAJUGIE

Le dispositif mis en place au Qatar par les Etats-Unis n'a pas vraiment d'alternative. S'il se met à fonctionner sans que nous proposions autre chose, notre influence dans les pays de la région risque de fondre comme neige au soleil. Nous devons donc être en mesure de proposer à ceux qui constitueront les élites de ces pays une offre alternative, simple, pas nécessairement francophone, et rapidement, c'est-à-dire au plus tard au début de l'année 2005. Ce sujet me semble essentiel car si nous ne faisons rien, nos relais traditionnels seront réduits à la portion congrue dans les cinq à dix années à venir.

Situation, rôle et perspectives du secteur bancaire dans les pays du Golfe

Jean-Christophe DURAND

Directeur régional, BNP-Paribas
I. Le contexte économique régional

Le secteur bancaire a bénéficié dans les pays du Golfe d'une forte croissance, grâce à des fondamentaux économiques solides, au lancement de privatisations et à des restructurations. Le projet régional du CCG avance. On observe également des développements industriels et d'infrastructure massifs (le Qatar va par exemple lancer 30 milliards de dollars dans les cinq prochaines années). Les agences de notation internationale reconnaissent ce contexte et le rating de Bahreïn, de Qatar et de l'Arabie Saoudite s'est amélioré.

Les pays du Golfe réalisent un PNB combiné de moins de 390 milliards de dollars (soit moins que celui des les Pays-Bas) mais leurs économies sont encore très dépendantes des hydrocarbures. Il s'agit d'ailleurs d'économies protégées où l'Etat joue un rôle majeur. La zone est très dollarisée, mais son ouverture est encore timide et elle reste vulnérable aux aléas politiques.

Des éléments particuliers influent sur le secteur bancaire, à savoir un bon rating, un contexte économique favorable et une fiscalité généralement attractive. Cela dit, le cadre juridique et commercial n'est pas toujours conforme aux standards internationaux, les lourdeurs administratives restent importantes et le marché régional des capitaux n'en est qu'à ses balbutiements.

Depuis plusieurs années, les pays du Golfe ont essayé de diversifier leur activité économique dans l'aval pétrolier, le tourisme, les industries fortement consommatrices d'énergie ou les services. L'intégration régionale est en marche et l'on observe une volonté d'ouverture aux investissements étrangers.

II. Le secteur bancaire et ses intervenants
1. Les intervenants dans ce marché

70 banques locales ou régionales représentent la majorité des actifs du système bancaire régional. Leurs actifs cumulés dans le Golfe représentaient 390 milliards de dollars en 2003 et leurs profits cumulés, 6 milliards de dollars. Cela dit, leur situation est très hétérogène.

Le réseau des banques locales est très dense, avec quelques « poids lourds » dans chaque pays. Il existe deux grandes banques offshore arabes et quelques banques d'investissement, principalement orientées vers les marchés internationaux. On peut noter le cas particulier de l'Arabie Saoudite, qui accueille nombre de joint-ventures. Les banques islamiques représentent 18 % des actifs de la région. Quant à la présence internationale, elle est relativement visible, avec une forte composante anglo-saxonne (HSBC, SCB, CITI).

2. Caractéristiques financières et structures de bilan des banques présentes dans les pays du Golfe

Leur capitalisation est satisfaisante et leur liquidité forte. Le niveau des prêts reste généralement limité (6 % en moyenne). Enfin, on observe un déséquilibre entre les actifs de long terme et les ressources de court terme.

3. Une profitabilité satisfaisante

Le secteur bancaire a connu dans les pays du Golfe une croissance rapide au cours des trois dernières années. Les profits cumulés ont en effet eu une croissance moyenne de 8 %. Cela dit, le tableau est relativement inégal selon les types d'intervenants : les banques de détail locales ont connu une forte croissance, les banques d'investissement ont été soumises à une grande volatilité de résultats et les banques offshore ont été exposées aux aléas internationaux. Quant aux banques islamiques, elles ont un rendement supérieur à la moyenne. L'Arabie Saoudite a réalisé la meilleure performance, avec un RSC de 21 %, dans un contexte de marché protégé. Le Koweït est aujourd'hui dans une situation similaire, avec un RSC de 17 %.

4. L'évaluation des risques bancaires

Les banques de la région sont généralement bien notées : la structure de leur bilan s'avère conservatrice, leur profitabilité est satisfaisante et leur management de qualité, sans oublier la performance des systèmes de contrôle. Cela est notamment dû à un environnement favorable, avec un bon rating des pays où elles opèrent, un soutien actif des autorités de tutelle et des marchés encore protégés. Cependant, elles restent parfois victimes des circonstances politiques régionales.

5. Des institutions financières puissantes et des autorités de tutelle de qualité

En parallèle du secteur bancaire, il existe aussi des institutions financières puissantes comme les fonds de pension, les fonds arabes de développement ou les institutions supra-nationales.

Les autorités de tutelle sont de bonne tenues et elles sont respectées au niveau international. La qualité de leur supervision et de leur contrôle est reconnue, elles ont prouvé leur rôle de soutien au système bancaire local, ont renforcé leur influence dans la lutte contre le blanchiment d'argent et jouent un rôle moteur dans le développement des marchés de capitaux régionaux. Elles ont démontré la qualité de leurs équipes, leur réactivité pour s'adapter aux normes internationales et leur capacité à innover.

6. L'évolution du secteur

Parmi les tendances actuelles, on peut noter que la croissance de l'industrie est plus rapide que celle des économies régionales. L'ouverture des marchés régionaux semble par ailleurs inéluctable. On note également une intégration régionale croissance avec l'émergence de nouveaux acteurs, une diversification des sources de revenus, un intérêt croissant pour l'euro et un fort développement de la banque islamique.

III. La banque islamique : un segment nouveau en forte croissance

Les banques islamiques fonctionnent sur la base des principes de la charia et attirent une clientèle désireuse de respecter les règles religieuses. Elles bénéficient du même niveau de supervision que les banques traditionnelles et sont totalement intégrées dans les systèmes bancaires locaux. Elles opèrent cependant dans un système soumis à de fortes contraintes en termes de ressources et d'emplois. Elles s'appuient sur le système bancaire conventionnel pour développer de nouveaux produits. Leur philosophie est basée sur le partage des risques. Elles autorisent la rémunération de l'usage d'un actif.

Il existe cependant des limites à leur développement, comme l'absence de standards communs, des réemplois encore limités, une gamme de produits d'investissement étroite et des ressources en grande majorité à court terme. Elles proposent essentiellement des produits de placement de trésorerie, de crédit-bail, des obligations islamiques, des participations en capital, des préfinancements, ainsi que quelques produits actions.

Les banques islamiques du Golfe représentent une part significative des actifs du système bancaire dans le CCG (17 % des actifs totaux). Leurs actifs représentent 28 % des banques islamiques dans le monde. Elles connaissent une croissance bien supérieure à l'industrie bancaire en général (5% par an au cours des cinq dernières années) et la croissance de leurs ressources est supérieure à celle de leurs emplois. Ces banques offrent des opportunités intéressantes pour le système conventionnel. Elles offrent en effet une source de liquidités importante, de nouvelles sources de financement et des opportunités de coopération intéressantes pour la création de nouveaux produits.

Leur évolution les rapproche d'ailleurs du système conventionnel, avec l'émergence de standards de supervision uniques, le renforcement des capacités de contrôle des autorités centrales et la création d'un marché des capitaux islamiques à Bahreïn.

IV. La place financière de Bahreïn

L'histoire de la place financière de Bahreïn a débuté en 1975 avec la création d'un statut offshore. La présence des banques y est forte, avec 170 banques et institutions financières présentes sur place. Bahreïn accueille 21 % des actifs des banques du Golfe, ainsi que le siège des grandes banques panarabes et des banques d'investissement.

Bahreïn présente plusieurs atouts : les autorités de tutelle sont de qualité et respectées, le statut offshore est avantageux, Bahreïn est proche du plus grand marché régional (l'Arabie Saoudite) et la fiscalité y est attractive. On peut toutefois se demander si la globalisation de l'industrie bancaire nécessite encore l'existence de places financières régionales. De plus, l'ouverture progressive du marché bancaire saoudien tend à réduire l'importance stratégique de la place de Bahreïn.

V. Conclusion : les perspectives du secteur bancaire

Le réseau bancaire régional est relativement performant, notamment grâce à un contexte économique favorable et à un environnement protégé, mais il se trouve à un carrefour, une évolution étant rendue nécessaire par l'ouverture inéluctable des marchés locaux. Il faudra, entre autres, résoudre les problèmes de la surbancarisation sur les marchés locaux, du sous-développement des marchés de capitaux régionaux et de la sophistication insuffisante des intervenants.

Des opportunités s'offrent au secteur bancaire, notamment :

· la demande croissante de sophistication des intervenants ;

· une vision régionale de développement, avec l'émergence d'acteurs régionaux ;

· une concentration qui se dessine ;

· une participation plus forte aux financements à long terme des infrastructures et de l'industrie ;

· une montée en puissance de la banque islamique.

Cependant, il existe également des challenges, en particulier :

· la mise en place des normes IAS ;

· la maîtrise des risques pour les activités nouvelles ;

· la concurrence des banques internationales.

Les banques étrangères montrent un intérêt croissant pour cette région. Celle-ci a en effet besoin de compétences pour développer son marché bancaire et devrait avoir des besoins de financements énormes dans les années à venir. Les banques françaises sont dans une situation particulièrement favorable parce que notre pays est bien vu des autorités locales et que le savoir-faire des banques françaises est tout à fait adapté à leur région. Il est donc temps d'agir car nous pouvons bénéficier aujourd'hui de décisions en notre faveur.

Jacques de LAJUGIE

J'ajouterai qu'il ne faut pas oublier le secteur de l'assurance, qui est lui aussi appelé à se développer. Je crois par ailleurs qu'il est effectivement temps d'agir, d'autant plus que les banques locales ne demandent qu'à travailler avec des partenaires étrangers.

Le marché des biens d'équipement

Xavier THURIOT

Président-Directeur général, Middle East Regional Agency, THALES International
I. La situation actuelle des pays du Golfe

Le marché des pays du Golfe est en pleine évolution. A l'origine, le Conseil de Coopération du Golfe, constitué au début des années 80, était un instrument utilisé par les Saoudiens pour s'organiser contre l'Iran et l'Iraq. Or le CCEAG est devenu aujourd'hui un forum de concertation ; c'est un vrai pôle économique, presque un marché commun. Hormis l'Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, on voit émerger le Qatar, Bahreïn, Oman comme de nouvelles places fortes économiques. Cette région est donc en pleine mutation.

Les Etats-Unis y sont intervenus pour s'y installer durablement, moins pour faire la guerre que pour mettre la main sur les richesses et s'assurer des débouchés. Ils sont installés aujourd'hui au Qatar, à Oman, à Bahreïn, en Iraq et en Arabie Saoudite.

Quand on parle du Golfe, cela inclut aussi l'Iran, le Pakistan, voire l'Afghanistan (ce qui correspond à la vision anglo-saxonne du Moyen-Orient). Cette zone semble promise à un bel avenir. Elle constitue en effet un bassin économique gigantesque et a les moyens de son développement.

II. Les opportunités de la France dans cette région

La France dispose d'une image de marque exceptionnelle dans cette région et je pense qu'il est plus que temps de l'exploiter. Les projets industriels se multiplient partout, dans l'aval pétrolier, l'amont gazier, dans le secteur des loisirs, et toujours en partenariat avec des entreprises étrangères : il y a donc une place à prendre dans cette région. On peut également souligner la croissance constante de la consommation locale.

Les autorités locales encouragent aujourd'hui les investissements étrangers, non seulement pour attirer des financements et des compétences, mais aussi pour répondre aux attentes de leur population, souvent bien formée, et qui souhaite que nous travaillions avec elle.

III. Les conditions nécessaires pour développer des partenariats commerciaux avec le Moyen-Orient

Même dans le domaine de l'électronique de défense, les équipements se valent tous, qu'ils soient américains ou européens. La différence se fait donc sur le service. Nous ne vendrons nos produits dans ces pays que si nous sommes capables d'apporter les services adaptés. Il faut pour cela choisir de bons partenaires locaux, même si nous pouvons aussi nous implanter sur place via des sociétés détenues à 100 % par des capitaux étrangers. Pour pénétrer ces marchés, les industriels ont besoin d'informations fiables, ce qui est parfois difficile à obtenir.

Mais tout cela ne suffit pas. Nos projets doivent aussi bénéficier du soutien politique des pouvoirs publics, à l'image de ce que font les gouvernements britannique ou allemand. Nos ambassades sont d'ailleurs fortement mobilisées, mais nous devons faire en sorte d'obtenir un appui plus important. J'espère personnellement que le Président Chirac se rendra prochainement dans la région et je suis certain que cela profitera à nos entreprises.

Au-delà des grands projets d'infrastructures, la reconstruction de l'Iraq sera sans doute l'un des grands chantiers de la région. Même si les Américains s'en sont réservé la plus grande part, nous devons dès à présent nous préparer à revenir sur ce marché. Cela devra se faire à partir de points stratégiques, comme Dubaï ou la Jordanie. Dubaï joue également un rôle clé pour accéder aux marchés iranien et pakistanais. Nous ne pouvons donc que recommander aux entreprises de s'y installer ; nombre d'entre elles ont d'ailleurs déjà fait ce choix.

En conclusion, il nous appartient d'être plus dynamiques, plus agressifs et d'obtenir l'accompagnement politique nécessaire à la réussite de nos contrats. Nous devons être bien informés, bien choisir nos partenaires, proposer les meilleurs services et les meilleurs supports pour convaincre nos clients. J'invite toutes les entreprises françaises à se rendre sur place pour sentir le dynamisme de cette région ; ce marché est ouvert aux entreprises françaises. Je crois d'ailleurs que le fait d'être Français constitue aujourd'hui un plus indéniable, comme en témoigne la réussite de nombreuses entreprises françaises telles que Carrefour ou Total.

Jacques de LAJUGIE

Il est vrai qu'il y a dans cette région un déficit de présence « officielle ». Demain, Monsieur Loos sera en effet le premier Ministre français à s'y rendre depuis trois ans. Mais je suis également frappé de voir autant d'entreprises refuser de s'y installer. Ce n'est pourtant pas en Europe qu'elles connaîtront la croissance la plus forte. Nombre de chefs d'entreprises italiens, allemands, britanniques se rendent à Dubaï, mais très peu de chefs d'entreprises français ; il me semble urgent de corriger cette situation, car aucun ministre ne pourra plaider leur cause à leur place.

Concernant Dubaï, il s'agit effectivement d'une plate-forme de réexpédition vers l'Iran et l'Iraq, mais il ne faut pas oublier le Koweït, qui est encore plus proche de ces pays, sans parler de la « force de frappe » financière de ce pays. L'économie koweïtienne est en outre beaucoup plus forte que celle de la Jordanie. Il me semble donc faux de penser que la Jordanie sera la voie d'accès la plus simple au marché iraqien lorsque la sécurité y sera revenue.

Anne-Marie SIFFROY-PYTLAK

First Vice-President, Crédit Agricole Indosuez
I. La situation du trafic aérien au Moyen-Orient

En 2003, le revenu par passager au kilomètre a baissé de 0,2 % aux Etats-Unis, a progressé de 2 % en Europe et de 13,1 % au Moyen-Orient. De la même manière, les capacités de transport ont diminué de 7,3 % en Amérique du Nord, ont progressé de 2,8 % en Europe et de 16,3 % au Moyen-Orient. Il convient cependant de relativiser ces chiffres : les communications aériennes étaient très peu développées dans ces pays. Elles se sont développées rapidement mais ne correspondent pas encore à la demande actuelle. L'avion devrait en effet y rester un mode de déplacement fondamental dans les vingt prochaines années. Les économies locales sont en fait florissantes et le trafic aérien ne fait qu'accompagner la croissance générale de ces économies. Dans le contexte actuel, le Golfe reste le seul îlot de croissance du transport aérien.

II. Les acteurs présents sur ce marché

Le marché local est réparti entre huit compagnies et leurs capacités devraient doubler dans les dix prochaines années. Les prévisions de croissance pour le transport aérien dans les vingt prochaines années sont, selon les constructeurs, de 5 à 7 % par an. Le Moyen-Orient attire une clientèle très variée, qui va du voyage d'affaires à haut coefficient de rentabilité au trafic aérien à dominante « ethnique » pour les travailleurs immigrés d'origine asiatique qui travaillent dans les pays du Golfe. Compte tenu des règles en vigueur sur l'immigration, ce « trafic ethnique » reste très important et constitue une source de revenus stable pour les compagnies aériennes. Le trafic des expatriés et de leur famille est lui aussi très important. Sans compter les pèlerinages, qui attirent près de 4 millions de personnes chaque année dans la région.

Les points de vue de Boeing et d'Airbus sur le développement du trafic aérien dans la région divergent. Boeing a fondé sa stratégie sur le transport de point à point et l'utilisation d'avions de petite ou moyenne capacité. Pour sa part, le groupe Airbus a prôné l'utilisation d'avions de forte capacité et a été soutenu par les grandes compagnies aériennes de la région - c'est d'ailleurs grâce à la participation de la compagnie Emirates que le programme A 380 a aussi bien démarré. Cela montre que les compagnies « de second plan » prennent un rôle de plus en plus actif dans le transport aérien.

Récemment, le président d'Air France a fortement critiqué la compagnie Emirates. Le rôle d'Emirates n'est pas seulement de servir les intérêts de Dubaï. Sa stratégie consiste en fait à considérer que le trafic aérien peut être délocalisé et à développer à Dubaï un hub entre l'Extrême-Orient, l'Asie du Sud-Est, l'Europe et, surtout, l'Afrique, où Air France était l'une des dernières compagnies présentes. Emirates a également ouvert des liaisons vers le nord et la Russie.

Certaines compagnies aériennes de la région se révèlent extrêmement proactives, avec une vision de long terme. Les perspectives sont plutôt positives. Cette industrie a crû très vite mais n'est pas encore arrivée à maturité. La prochaine étape sera peut-être celle des regroupements. Globalement, notre perception de l'avenir de la région est plutôt positive.

Jacques de LAJUGIE

Vu le contexte actuel, on peut se demander si nous ne sommes pas en train de jeter les bases d'une « bulle » pour le transport aérien dans la région. Par ailleurs, concernant Emirates, je tiens à souligner que cette compagnie est la seule à faire toujours plus de volumes et toujours plus de rentabilité : elle est devenue une compagnie de référence en moins de quinze ans.

Anne-Marie SIFFROY-PYTLAK

C'est effectivement la seule compagnie au monde qui ait continué à générer des profits substantiels malgré le contexte de crise du transport aérien. Il faut donc dédramatiser le risque d'instabilité dont on soupçonne cette région.

Jacques de LAJUGIE

Cet exemple montre aussi que rien ne prédispose une compagnie publique à être mal gérée !

Le marché des biens de consommation

Gilles DABEZIES

Directeur général, SOPEXA

Le Moyen-Orient est un marché important, qui représente 10 % de la totalité des produits alimentaires échangés au niveau international et 10 milliards de dollars d'importations. On observe dans la région une nette augmentation de la consommation de produits agroalimentaires, liée à l'importance des revenus disponibles et à un goût croissant pour les produits de style occidental, malgré la diversité des populations qui y résident. On observe également une nouvelle tendance en faveur des produits diététiques. De plus, le Moyen-Orient affiche la plus forte croissance mondiale dans le secteur du tourisme, ce qui constitue une source potentielle de revenus colossale pour les producteurs agroalimentaires.

La distribution dans ces pays est un secteur en pleine mutation. Le circuit traditionnel est en lente diminution : de plus en plus de foyers sont équipés de matériel électroménager et les consommateurs recherchent la diversité et de meilleurs prix. Par ailleurs, la distribution régionale s'affirme et la politique des enseignes tend à s'uniformiser. Plusieurs groupes français, notamment Carrefour, Casino et Monoprix, ont d'ailleurs profité de ce contexte pour s'implanter dans la région.

Les principaux exportateurs agroalimentaires vers le Moyen-Orient sont le Brésil, les Etats-Unis et l'Australie. La France est le premier exportateur européen vers cette région ; elle exporte essentiellement des produits carnés, des produits laitiers, des céréales, des confiseries et des boissons. Il existe également dans cette région un vrai potentiel pour la viande de boeuf française (une fois l'interdiction levée), pour les vins français (notamment grâce au développement du tourisme), ainsi que pour les produits biologiques et les labels d'origine et de qualité.

En conclusion, il existe dans cette région de réelles opportunités pour les produits français ; mais les entreprises françaises y manquent d'agressivité, ce que je ne peux que regretter.

Patrick NORMAND

Directeur général, Cartier Moyen-Orient

L'environnement politique des pays du Golfe est instable, mais les revenus pétroliers y sont très élevés. Le potentiel est très différent selon les pays. Les Emirats Arabes Unis sont le pays le plus dynamique en termes de développement, devant le Koweït et l'Arabie Saoudite. Pour Cartier, les marchés stratégiques sont l'Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et le Koweït. Nous avons aussi des marchés tactiques (Bahreïn, le Qatar, le Yémen et Oman) qui pourraient, à terme, devenir de grands consommateurs de produits de luxe.

Parmi les difficultés que nous rencontrons, on peut citer les réglementations douanières (en Arabie saoudite ou au Koweït), la zone de libre échange des pays du Golfe n'étant encore qu'un espace légal plutôt qu'une réalité commerciale. Le système des « sponsors » est également un frein à l'extension du luxe dans la région car il nous fait perdre la maîtrise de notre distribution, et parfois de notre marque. Il nous est en effet impossible de posséder nos propres boutiques. Nous devons donc trouver des partenaires sérieux et bien « introduits ».

Le système d'enregistrement des marques (notamment pour les marques de luxe) et la gestion des exclusivités constituent une autre difficulté. L'installation des marques est cependant facilitée par le système des zones franches, qui nous dispensent de trouver un sponsor local. On peut également citer la qualité de la main d'oeuvre et des équipes, celles-ci n'ayant qu'une faible connaissance du luxe. On peut enfin citer le système de « saoudisation » mis en place par l'Arabie saoudite, en particulier pour les joailliers.

En matière de communication, la censure reste omniprésente, avec de grandes disparités selon les pays. Les visuels publicitaires doivent donc être validés par les comités de censure, et sont souvent retouchés. De plus, la plupart des médias ne sont pas audités ; leurs performances sont donc difficiles à relativiser, d'autant plus que les organismes d'audit sont parfois liés aux organismes de presse. Bien sûr, la télévision reste importante dans les pays fermés aux autres médias.

En matière de distribution, de nouveaux concepts de distribution apparaissent, avec le développement de véritables chaînes, de grands magasins ou d'enseignes multimarques. On voit aussi apparaître des projets de centres commerciaux gigantesques à Dubaï, Abu Dhabi ou Jeddah. Pour les marques de luxe, investir dans de tels projets s'avère délicat car nous n'avons pas le droit de nous tromper.

Les marques de luxe sont présentes depuis longtemps dans les pays du Golfe, par l'intermédiaire d'agents, mais ces marchés restent encore peu sophistiqués. En termes de qualité, nous sommes encore très loin de ce que l'on peut trouver en Extrême-Orient. Beaucoup de nouvelles marques arrivent sur ces marchés. On y observe par ailleurs une forte concurrence des marques locales dans le secteur de la joaillerie car y acheter des bijoux fait partie de la culture locale. Nous devons aussi faire face à une forte concurrence des joailliers italiens.

Les pays du Golfe représentent le troisième marché du monde pour la vente de diamants et le cinquième marché du monde pour l'horlogerie du luxe. Le pays le plus important pour l'horlogerie est les Emirats Arabes Unis, devant l'Arabie Saoudite et le Koweït. Ces trois pays sont également très importants pour les ventes d'or.

Concernant nos consommateurs, les ventes « palais » sont fréquentes. Elles se passent sous forme de soumission des produits pour une sélection par la famille régnante locale. Les achats gouvernementaux représentent également un créneau à exploiter car la tradition du « cadeau » est très ancrée dans les habitudes locales. Enfin, les ventes peuvent également se faire directement, via la publicité, sans que le client ne se déplace.

Les consommateurs de luxe du Moyen-Orient sont en général des personnes très aisées, qui voyagent beaucoup, sont très au fait des dernières tendances et très exigeantes en matière de service. Ces clients ont en outre une approche particulière du luxe : ils sont très sensibles aux marques et à l'esthétique des produits.

Ce marché est encore peu structuré mais a beaucoup d'avenir. Il présente un bon potentiel pour l'industrie du luxe et j'enjoins toutes les entreprises qui n'y sont pas encore présentes à s'y installer car elles y trouveront un potentiel très intéressant tant en termes de chiffre d'affaires que de rentabilité.

Madame GABORIT

En conclusion, les entreprises françaises sont attendues dans cette région par les missions de développement économique ; UBIFRANCE peut les aider à s'y installer. Merci à tous pour votre attention.

Synthèse réalisée en temps réel par Ubiqus
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Colloque organisé sous l'égide du groupe interparlementaire
France-Pays du Golfe, par la Direction des Relations internationales du Sénat
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