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Colloque Moyen-Orient



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Moyen-Orient : un gisement de liquidités

Jean ARTHUIS
Sénateur de la Mayenne, Président de la Commission des Finances du Sénat

Je suis très heureux d'être parmi vous, ce matin, pour participer à ce colloque sur les enjeux et les opportunités du Moyen-Orient organisé en partenariat par le Sénat et Ubifrance.

Le thème de ce colloque est très large, tant la région du Moyen-Orient compte aujourd'hui parmi les plus dynamiques du monde. Je ne pourrai, par conséquent, apporter qu'un éclairage partiel sur l'immense gisement de liquidités que représente cette zone, et dont j'ai pu me rendre compte au cours d'un déplacement récent accompagné de membres du bureau de la commission des finances. J'ai en effet eu l'honneur de présider une délégation qui s'est rendue fin mars 2007 dans plusieurs pays du Golfe (Abou Dhabi et Dubaï en ce qui concerne les Emirats Arabes Unis, le Royaume de Bahreïn et l'Arabie Saoudite) dans le but de publier un rapport sur les Etats bénéficiant de la manne pétrolière.

Sur place, nous avons pu rencontrer des interlocuteurs de grande qualité, formés pour la plupart dans les meilleures écoles britanniques et américaines, très conscients du caractère éphémère de cette rente, soucieux de diversifier leur économie et désireux d'investir à l'extérieur afin de participer pleinement à la mondialisation.

Le Moyen-Orient, en dépit de sa grande diversité, est la région du monde qui concentre la majeure partie des ressources en hydrocarbures - deux tiers des réserves mondiales - et représente le plus grand gisement de liquidités au monde, ces deux caractéristiques étant bien entendu liées. Les enjeux de la zone sont donc à la fois énergétiques et financiers, et c'est ce phénomène de financiarisation que je me propose d'évoquer devant vous.

Les surliquidités sont issues de la rente pétrolière, poussée par la hausse des cours, dont on peut attendre un nouvel âge d'or.

Le PIB de la zone du Moyen-Orient est estimé à plus de 990 milliards de dollars et la part des hydrocarbures dans la richesse nationale demeure très importante : elle représente encore 42 % du PIB en Arabie Saoudite, 35 % aux Emirats Arabes Unis et 25 % à Bahreïn.

Les avoirs financiers issus de cette manne pétrolière sont cependant difficiles à chiffrer. Les avoirs extérieurs sont détenus pour un tiers par les banques centrales et deux tiers par les gouvernements via des fonds à la gestion assez opaque. En Arabie Saoudite, la fourchette varie entre 400 et 1 000 milliards de dollars. Aux EAU, le fonds chargés d'investir une partie de ces revenus (l'ADIA) ne publie aucun compte, mais ses actifs pourraient représenter 550 milliards de dollars.

Pour la région totale, le chiffre de 3 000 milliards de dollars a été avancé par les représentants d'une banque française de Manama. Les estimations réalisées par la DGTPE avancent une fourchette de 750 à 1 500 milliards de dollars.

En outre, l'économie de la zone est florissante. Cette région connaît actuellement un contexte de forte croissance économique, poussée à la hausse par la progression durable du cours du pétrole - le 18 juin 2007, le prix du baril a atteint son record maximum en dépassant les 72 dollars. Ainsi, l'année 2006 a représenté pour le royaume saoudien la « meilleure » année depuis la fin des années 70, avec une croissance de 4,2 %. Le taux des EAU est toujours remarquable (+ 9,7 %) et celui de Bahreïn atteint 4,5 %.

La plupart de ces pays ont compris que seul le développement d'un secteur privé serait créateur d'emplois et de richesses durables afin de lutter contre les phénomènes de chômage et de pauvreté apparus dans les années 80 et 90. Depuis 2000, et dans la lignée de Bahreïn, Etat pionnier en la matière, les EAU ont lancé un vaste mouvement de privatisation de l'économie et ont vu l'émergence d'un secteur bancaire en pleine expansion. L'Arabie Saoudite a adopté, l'an dernier, le huitième plan quinquennal de développement avec pour objectif d'insérer le royaume parmi les dix économies les plus compétitives du monde d'ici 2010.

Les projets de diversification s'orientent essentiellement vers l'industrie et les services.

Bahreïn et les EAU sont considérés comme les économies les plus ouvertes et diversifiées. Je peux d'ailleurs témoigner de la très forte impression, ressentie lors de notre déplacement, devant le formidable essor du secteur immobilier à Dubaï, la production d'aluminium (à Bahreïn surtout mais aussi à Dubaï) et l'expansion du secteur du tourisme et du transport des personnes. Sur ce point, je citerai l'exemple de Dubaï qui revendique la place de première plate-forme aéroportuaire régionale et construit le plus grand aéroport mondial afin de devenir le principal hub nord-sud, mais aussi la montée en puissance des compagnies aériennes comme Emirates ou Qatar Airways, principaux acheteurs d'Airbus et concurrents extrêmement sérieux pour Air France.

Cette diversification investit également le domaine culturel et scientifique : je citerai l'exemple significatif des partenariats entre les EAU et le Louvre et la Sorbonne.

Le Moyen-Orient est donc potentiellement le plus gros investisseur du monde et l'on comprend aisément la nécessité pour la France d'attirer ces investissements.

Ces Etats ont d'ailleurs mis en place une gestion financière stratégique afin de s'imposer comme des partenaires commerciaux et des investisseurs attractifs et crédibles.

Les échanges commerciaux actuels traduisent le boom économique de la zone. La place de la France n'est pas négligeable mais elle est distancée, en Europe, par l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Sa part de marché la plus forte se situe aux EAU, où elle atteint 6,4 % (elle est leur sixième fournisseur), et au Qatar (5,9 %, contre seulement 1,8 % à Bahreïn).

Toutefois les intérêts de la France dans ces échanges sont désormais menacés par la concurrence agressive des nouveaux partenaires que sont l'Inde et surtout la Chine : la part de marché de celle-ci est aujourd'hui deux fois plus importante que celle de la France. Ses importations dans la zone représentent également le double et tendent à s'y substituer.

La capacité d'investissement à l'étranger des Etats du Golfe est considérable : le stock d'avoirs extérieurs devrait continuer à augmenter dans les dix prochaines années et s'orienter de plus en plus vers l'euro, l'Europe pouvant représenter une alternative aux Etats-Unis, qui souffrent d'un déficit d'image depuis la guerre en Irak.

Je ne peux cependant que déplorer le caractère trop spéculatif de ces investissements, pas assez tournés vers les infrastructures et les moyens de production en privilégiant la mobilité et la forte rentabilité.

L'exception du Qatar, qui souhaite investir dans EADS, mérite à ce titre d'être soulignée.

Le recyclage de ces avoirs issus des pétrodollars représente donc une formidable opportunité pour la France et l'Europe, d'autant que la zone a mis en place un cadre sécurisé adapté aux échanges internationaux.

En recherche de crédibilité internationale, les places financières se sont inspirées des « best practices » des modèles anglo-saxons.

Bahreïn a été le premier Etat à se doter d'un cadre financier attractif et sécurisé au milieu des années 1970 en mettant en place une zone franche accueillant les entreprises sous statut offshore : son secteur financier représente aujourd'hui un cinquième de son PNB. Le Royaume héberge plus de 360 institutions financières et est devenu la place financière de référence dans le Golfe. Cette place est désormais convoitée par le Dubaï International Financial Centre, DIFC, zone franche instituée en janvier 2004 et très largement inspirée des pratiques de la City.

Empruntant à la fois la voie de l'intégration régionale et de l'ouverture mondiale, la région, qui avait créé le Conseil de Coopération des Etats Arabes du Golfe (CCEAG) en 1981, a inauguré une union douanière en 2003 et jeté les bases d'une future union monétaire. Elle s'est aussi largement ouverte sur le libre-échange mondial avec pour symbole fort l'adhésion de l'Arabie Saoudite à l'OMC en décembre 2005, après douze ans de négociations.

En conclusion, il semble évident que l'on doive considérer désormais les marchés du Golfe comme des marchés matures et compétitifs.

Il est indispensable de maintenir la présence de la France pour défendre ses intérêts économiques (capter les parts de marchés face à la Chine) et culturels (ce qui lui permettra de devenir un partenaire privilégié). Autant d'éléments qui soulignent la double exigence de vision stratégique et de priorité à l'accroissement de la compétitivité française.

Il ne faut pas non plus négliger les facteurs d'instabilité de la zone (notamment les incertitudes sur le futur de l'Irak, la menace iranienne et la situation récente au Liban et en Palestine).

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