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4 décembre 2001 : Vénus hottentote ( texte déposé au sénat - première lecture )

 

N° 114

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 2001-2002

Annexe au procès-verbal de la séance du 4 décembre 2001

PROPOSITION DE LOI

autorisant la restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman, dite « Vénus hottentote », à l'Afrique du Sud,

PRÉSENTÉE

Par M. Nicolas ABOUT,

Sénateur.

(Renvoyée à la commission des Affaires culturelles sous réserve de la constitution éventuelle d'une commission spéciale dans les conditions prévues par le Règlement).

Culture.

EXPOSÉ DES MOTIFS

Mesdames, Messieurs,

L'histoire de Saartjie Baartman est pathétique. Originaire d'une ethnie sud-africaine, elle fut convaincue un jour par un Hollandais de quitter son pays natal, pour rejoindre l'Europe. C'était au début du XIXe siècle. A son arrivée à Londres, le rêve se transforma rapidement en cauchemar : elle fut exhibée comme une bête de foire, puis servit d'objet sexuel lors de soirées privées, avant de sombrer finalement dans la prostitution. Elle termina sa courte existence à Paris, où elle devint un objet de curiosité scientifique. Son corps fut disséqué, son cerveau et ses organes conservés dans du formol, et son squelette exposé au musée de l'Homme, tel un vulgaire trophée ramené d'Afrique.

Il est stupéfiant de penser que cette sordide exhibition a duré en France jusqu'en 1974. Aujourd'hui, les restes de cette femme pourrissent dans une remise du musée de l'Homme.

Longtemps présentée en Europe comme un exemple de l'infériorité africaine, Saartjie Baartman est devenue, dans son pays, le symbole de l'exploitation et de l'humiliation vécues par les ethnies sud-africaines, pendant la douloureuse période de la colonisation. Depuis plusieurs années, le gouvernement sud-africain réclame à la France la restitution des restes de cette femme, afin qu'elle puisse recevoir les honneurs de son peuple, et reposer en paix, dans une sépulture décente. Le retour de la « Vénus hottentote » en Afrique du Sud serait vécu comme le symbole de la dignité retrouvée d'un peuple.

Notre pays a tout à gagner en restituant Saartjie Baartman à l'Afrique du Sud. Aujourd'hui, son corps ne présente plus aucun intérêt scientifique. Cette restitution permettrait en outre le rapprochement de nos deux pays. Enfin, elle constituerait un vibrant hommage aux dizaines de femmes bushman qui connurent un sort identique en Europe.

En 1976, la France a rendu les hommages militaires à Ramsès II. A son arrivée au Bourget, la dépouille mortelle de Pharaon fut alors saluée comme celle d'un chef d'État, en présence du ministre des universités, du chef d'état-major du président Giscard, de l'ambassadeur d'Égypte et même de la garde républicaine. Aussi grand que fût ce personnage, la France s'honorerait aujourd'hui, de rendre tout simplement sa dignité à une femme, deux siècles après sa mort.

Aujourd'hui, les citoyens sud-africains se mobilisent. L'impact émotionnel est tel, dans ce pays, que de nombreux artistes s'emparent de Saartjie comme d'un mythe. En témoigne le poème, pris parmi tant d'autres, de Diana Ferrus, jeune poète sud-africaine :

Un poème pour Saartjie

« Je suis venue pour te ramener à la maison -

La maison... te souviens-tu du veld1(*) ?

De l'herbe verte et gorgée de sève, sous les grands chênes

Là-bas, l'air est doux et le soleil ne brûle pas.

J'ai préparé ton lit au pied de la colline,

Tes draps sont recouverts de buchu2(*) et de menthe,

Les protéas3(*) sont vêtus de jaune et de blanc

Et l'eau dans le courant chuchote des chants monotones

Tout en trébuchant sur de petites pierres.

Je suis venue pour t'arracher au malheur -

Loin des yeux fourrageurs de l'homme devenu monstre

Celui qui habite dans les ténèbres

Avec ses griffes d'impérialiste raciste

Celui qui dissèque ton corps, morceau par morceau,

Celui qui compare ton âme à celle de Satan

Et se prend lui-même pour le Dieu absolu !

Je suis venue pour apaiser ton coeur lourd

Je t'offre mon sein pour reposer ton âme fatiguée

Je couvrirai ton visage avec le creux de mes mains

Je ferai courir mes lèvres sur les lignes de ton cou

Je régalerai mes yeux de ta beauté

Et je chanterai pour toi

Car je suis venue pour t'apporter la paix.

Je suis venue pour te ramener à la maison

Là où les antiques montagnes crient ton nom.

J'ai préparé ton lit au pied de la colline,

Tes draps sont recouverts de buchu et de menthe,

Les protéas sont vêtus de jaune et de blanc -

Je suis venue pour te ramener à la maison

Et je chanterai pour toi

Car tu m'as apporté la paix. »

Diana Ferrus

(traduction : Anne Sophie Parisot)

C'est dans cette volonté de paix et de dignité retrouvée d'un peuple, que je vous propose, Mesdames, Messieurs, de bien vouloir procéder à la légitime restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie BAARTMAN à l'Afrique du Sud.

PROPOSITION DE LOI

Article unique

Par dérogation à l'article L.52 du code du domaine de l'État, il est procédé à la restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman, dite « Vénus hottentote », à l'Afrique du Sud.

* 1 veld : prairie tempérée d'Afrique du Sud

* 2 buchu : petits arbustes à essence, dont les feuilles sont utilisées en infusion, comme diurétique.

* 3 protéa : plante ornementale.