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Les perspectives du retour au plein emploi

 

II. Scénario II : une croissance potentielle plus forte

L'objet de cette partie est de transposer au cas français le débat sur la « nouvelle économie » qui anime les analyses portant sur le développement rapide de l'économie américaine. L'optique est délibérément analytique dans le sens où elle cherche à mettre en évidence les différents ressorts qui pourraient entraîner l'économie française sur un sentier de croissance plus dynamique. Sans chercher à identifier une rupture similaire à celle qui a émergé récemment aux Etats Unis en matière de productivité globale, nous nous attachons plutôt à comparer les répercussions d'un tel choc technologique à celles qui découleraient d'une modification intervenant sur les facteurs de production. L'approche théorique de la croissance de long terme, appliqué à l'analyse de la croissance potentielle, discerne deux leviers permettant de modifier durablement le rythme de croissance d'une économie. Pour le premier, il s'agit effectivement du progrès technologique dont l'accélération permet la croissance plus vive de la productivité du travail ainsi que celle du capital. La croissance de la population active constitue le second facteur. L'accumulation du capital qui est, bien entendu, une source de croissance à court et moyen terme, est freinée, quant à elle, à un certain stade par les pertes de productivité du capital qui automatiquement dégradent la rentabilité de nouveaux investissements.

Concernant l'économie américaine, la question qui reste ouverte concerne l'alternative suivante : assiste-t-on à un changement temporaire du rythme de croissance qui conduit à modifier durablement le niveau du PIB potentiel américain ou bien est-on entré dans un nouveau régime de croissance avec le maintien d'un rythme de croissance potentielle plus fort ?

Dans le premier cas le niveau du produit potentiel s'élève mais son taux de croissance ne s'accroît que transitoirement. Il s'ensuit un retour aux taux observés avant le choc, de telle sorte que le PIB potentiel se situe à un niveau supérieur au scénario de référence mais progresse, à terme, sur sa tendance passée. Cette amélioration du niveau potentiel de production peut être consécutive à un choc d'offre, caractérisé par une utilisation plus intensive d'un facteur de production ou par l'élévation du niveau de progrès technique (« saut technologique »). Une fois les nouvelles techniques de production intégrées au stock de capital, le gain de croissance disparaît.

Dans le second cas, il s'agit d'une élévation durable de la croissance potentielle. Par conséquent, le niveau du produit potentiel se situe durablement au-dessus de celui du compte de référence avec des écarts croissants dans le temps. Une telle configuration peut se produire lorsque le progrès technique évolue sur une tendance supérieure à celle de la situation de référence. L'accélération de la productivité globale ainsi obtenue est à l'origine des surplus de croissance qui ne peuvent s'expliquer par les suppléments de facteurs de production.

A titre illustratif, nous présentons dans les tableaux 8.A les résultats de deux simulations correspondant aux deux cas de figure évoqués ci-dessus. Dans les deux cas, une augmentation de 0,3 point du niveau du produit potentiel par rapport au scénario de référence est imposée la première année et le taux de croissance du PIB potentiel est, lui-même, pour cette année, supérieur de 0,3 point à celui du compte central. En revanche, par la suite, des écarts constants

sont observés dans le premier cas alors qu'ils sont croissants dans le second. Les dynamiques sont donc totalement différentes, l'accélération du progrès technique et l'élévation durable du rythme de croissance potentielle envisagée dans le second scénario stimulent l'ensemble des composantes de l'économie. A moyen terme, des suppléments en volume significatifs apparaissent, accompagnés d'effets déflationnistes marqués.

Bien que le concept de « nouvelle économie », lié naturellement à l'émergence et à la diffusion des NTIC, reste encore à préciser, on s'accorde à penser (voir FMI, World Economic Outlook, octobre 2000) qu'il est possible de l'identifier sur le plan macroéconomique à partir de plusieurs caractéristiques :

(i) la hausse du taux de croissance de la productivité consécutive à l'investissement intensif réalisé en NTIC ;

(ii) l'accélération de la productivité globale liée à la diffusion massive des NTIC à l'ensemble des secteurs de l'économie ;

(iii) l'augmentation de l'utilisation d'un facteur de production, que peut traduire, par exemple, une baisse du NAIRU.

Nous proposons dans le cadre de cette étude d'aborder successivement ces trois caractéristiques pour en analyser les ressorts macro-économiques. Nous nous concentrons, par conséquent, sur les origines d'une croissance potentielle plus forte (le second cas évoqué ci-dessus) et présentons différents scénarios qui permettent d'aboutir à ce résultat. Nous nous intéressons donc alternativement à chacune des composantes de la croissance potentielle ; productivité globale, stock de capital et emploi potentiel [cf. encadré].

1. Une nouvelle dynamique de croissance basée sur le progrès technique

Dans le second scénario évoqué ci-dessus (tableau 8.B), le rythme accru du progrès technique par rapport aux décennies précédentes permet à l'économie française d'aborder un nouveau régime de croissance.

Cette simulation porte sur une hausse de 0,3 point du rythme de croissance de la productivité globale sur l'ensemble de la période de simulation et sans modification ex ante des quantités relatives des différents facteurs de production. Cette accélération de la productivité globale se répercute intégralement sur le rythme de croissance du produit potentiel. A l'horizon des dix années de simulation, les effets bénéfiques sur le niveau du produit potentiel sont de 3,3 points. Cet élargissement des capacités d'offre de l'économie permet de repousser le seuil de déclenchement des pressions inflationnistes. Ce relâchement des tensions sur l'appareil productif, mesurées dans le cas présent par l'écart entre le produit potentiel et le PIB, contribue par conséquent à l'apparition de surplus d'activité prioritairement à travers des effets de prix mais aussi par des effets de volume concrétisés par la réorientation de la demande vers la production nationale.

Croissance potentielle et facteurs de production dans le modèle OEF

Dans le modèle OEF, le niveau de production potentielle, correspondant à l'utilisation des facteurs de production compatible avec une inflation stable (capital physique en place à court ou moyen terme et emploi potentiel déterminé au niveau du NAIRU (Non Accelerating Inflation Rate of Unemployement)), est déterminé à partir d'une fonction de production de type Cobb-Douglas à rendements constants et progrès technique neutre. La formalisation retenue est la suivante :

Y* = PROD (Ln) (K)1-

où Y* représente la production potentielle, K le stock de capital, Ln le niveau d'emploi potentiel et PROD la productivité globale des facteurs mesurant ce que la seule croissance des facteurs de production ne peut expliquer. Sous l'hypothèse de marchés concurrentiels, les paramètres et (1 - ) représentent les parts respectives des salaires et des profits dans la valeur ajoutée. Dans le modèle OEF, vaut 0,65.

Le taux de croissance potentielle de l'économie est alors donné par :

ln(Y*t) = ln(PRODt) + 0,35 ln(Kt) + 0,65 ln(Lnt)

où ln(Xt) = (Xt - Xt-1)/Xt-1.

Le taux de croissance de la productivité globale des facteurs peut s'écrire comme une moyenne pondérée des évolutions de la productivité apparente du travail et de celle du capital :

ln(PRODt) = 0,35 ln(Yt/Kt) + 0,65 ln(Yt/Lnt)

L'emploi au niveau du NAIRU (Ln)

Dans le modèle OEF, l'emploi potentiel, Ln, est défini au niveau du NAIRU. Il est formalisé comme suit :

Ln = ((1 - NAIRU)/100) Ls

où Ls est l'offre de travail, résultant de l'application d'un taux de participation, lui-même fonction croissante du salaire réel, à la population active. Le NAIRU est lui fonction du « coin fiscal ».

Le stock de capital (K)

Le stock de capital à l'instant t est égal au flux d'investissement en t et au stock de capital en (t-1) corrigé du déclassement du matériel obsolète, soit :

Kt = (1 - ) Kt-1 + It

avec Kt le stock de capital au trimestre t, It l'investissement au trimestre t et le taux de déclassement du capital.

Le taux de croissance du stock de capital peut alors s'écrire :

ln(Kt) = - + (It / Kt-1)

où (It / Kt-1) est le taux d'accumulation du capital. Ce dernier peut être aussi décomposé tel que :

(It / Kt-1) = (It / Yt) (Yt / Kt-1)

Le taux de croissance du stock de capital dépend donc, à la fois, de la part de l'investissement dans le PIB (It/Yt) et de la productivité apparente du capital (Yt/Kt-1).

La productivité globale des facteurs

Elle est souvent approchée par une tendance représentant l'évolution du progrès technique. Dans le modèle OEF, elle est formalisée comme suit :

PROD = exp[0,00206T - 2,9834]

où T est un trend prenant la valeur 1 au premier trimestre 1973.

Techniquement, un choc transitoire sur le taux de croissance potentielle de l'économie peut être concrétisé par l'ajout d'une constante à cette équation. Un choc durable sur le taux de croissance potentielle est réalisé en modifiant le coefficient du trend T à la date correspondante.

Le progrès technique permet une augmentation de la productivité apparente de chacun des facteurs de production. Ainsi, dès la première année le PIB est en augmentation par rapport au compte central, sous l'effet notamment des exportations et des flux d'investissement.  Ces derniers alimentent à moyen terme le stock de capital. L'emploi étant relativement inerte, le capital par tête s'accroît favorisant la productivité apparente du travail. La dynamique désinflationniste à l'oeuvre dont l'origine est l'augmentation du niveau potentiel de production se diffuse à tous les stades de formation des prix puis à celui des salaires nominaux. Ces derniers connaissent néanmoins une décélération moins marquée car ils sont soutenus en parallèle par la croissance de la productivité. Le revenu réel des ménages de même que leurs encaisses réelles sont donc en hausse par rapport au scénario de référence ce qui contribue à faire évoluer positivement la consommation. Par ailleurs, la désinflation autorisée par les gains de productivité se traduit par une diminution des coûts salariaux unitaires qui, en améliorant les performances en matière de compétitivité, favorisent le développement rapide des exportations.

La réponse de la Banque Centrale à ce contexte de désinflation se traduit par une détente du taux d'intérêt nominal de court terme sur l'ensemble de la période en réponse aux effets de prix, eux aussi, persistants. Cette détente touche par répercussion les échéances de long terme. Cette dimension financière, bien que marginale par rapport à celle majeure liée à l'augmentation du potentiel de production, apporte néanmoins une contribution positive à l'activité. Le taux de change réagit aux baisses de taux d'intérêt par une dépréciation nominale qui accentue les gains de compétitivité acquis par la variation des coûts unitaires.

A ce stade, il est utile de préciser qu'un scénario dans lequel la France ne serait pas le seul pays à entrer en « nouvelle économie » aboutirait à un résultat différent. Il est, en effet, naturel de penser que les principaux partenaires de l'économie française suivent la même « mutation ». Dès lors, la croissance nationale ne pourrait être alimentée au premier plan par les contributions du commerce extérieur. En revanche, une dynamique de croissance plus forte, orientant favorablement la demande mondiale ou européenne, se traduirait par des effets-volume significatifs qui pourraient compenser au moins en partie les effets de prix.

En conclusion, l'accélération du rythme du progrès technique permet d'accéder à une croissance potentielle plus forte, des surplus de croissance effective et la modération significative de l'inflation. En revanche, les effets bénéfiques pour l'emploi sont limités.

SCENARIO II - CROISSANCE POTENTIELLE PLUS FORTE

TABLEAUX 8.A

HAUSSE DU NIVEAU DU PROGRES TECHNIQUE
(+0,3 % en 2001 maintenue jusqu'en 2010)

FRANCE

Année

1

2

3

5

10

PIB

0,1

0,1

0,2

0,3

0,4

Consommation

0

0

0,1

0,2

0,2

Investissement privé non résidentiel

0,1

0,2

0,2

0,2

0,3

Emploi -secteur privé

0

0

0

0

0

Produit potentiel

0,3

0,3

0,3

0,3

0,3

Stock de capital

0

0

0

0,1

0,1

Productivité apparente du capital

0,1

0,1

0,2

0,2

0,3

Productivité apparente du travail

0,1

0,1

0,2

0,3

0,4

Salaires nominaux

0

-0,1

-0,1

-0,4

-0,9

Prix à la consommation

-0,1

-0,3

-0,3

-0,6

-1,1

Source : COE avec le modèle multinational OEF