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Se donner les moyens de l'excellence : la recherche polaire française à la veille de l'année polaire internationale

 

B. PRÉPARER LES VOLS HABITÉS ET LES STATIONS LUNAIRES OU MARTIENNES

Les conditions d'isolement des personnels dans les stations de l'Antarctique sont celles, sur terre, qui sont les plus comparables à celles rencontrées dans l'espace : isolement complet jusqu'à 9 mois consécutifs, nuit, froid extrême et donc confinement, vie en petite communauté voire, pour Concordia, une organisation de la base proche de celle qui est envisagée sur la Lune ou sur Mars. Les stations offrent donc une rare opportunité de mener ces programmes de recherche qui, sinon, doivent se réaliser dans des caissons.

1. Concordia - un lieu unique pour ces recherches

A cet égard, Concordia est vraiment la station qui présente le plus grand intérêt pour les agences spatiales dans le monde. En effet, le climat des stations côtières permanentes, leur position géographique et leur organisation (bâtiments dispersés, nombre parfois important d'hivernants) sont certes des lieux d'étude intéressants pour le comportement mais elles sont très éloignées de ce que pourrait être la vie à bord d'un vaisseau spatial ou d'une station extraterrestre. En outre, plusieurs d'entre elles doivent faire face à un nombre croissant de touristes.

Parmi les trois seules stations permanentes à l'intérieur du continent Antarctique, Vostock et Pôle Sud n'offrent pas un intérêt aussi élevé. En effet, le principal inconvénient de la station Pôle Sud est sa très grande dimension. Elle n'est donc pas comparable à ce qui pourrait exister dans un futur proche. Elle ressemble plutôt à ce qui existera peut-être sur la Lune dans quelques décennies... De son côté, la station Vostock soufre d'une certaine rusticité qui rend malaisé ce type de recherche. Toutes deux ont aussi l'inconvénient d'être des stations anciennes dans lesquelles des études de contamination à partir d'un niveau zéro ne peuvent plus être menées.

A Concordia, au contraire, toutes les conditions sont réunies : plan de la station proche de ce qui pourrait exister dans l'espace, équipage réduit à 15 personnes, équipage multinational (franco-italien) et station récente dans laquelle les études médicales et biologiques sont menées depuis l'ouverture.

2. L'étude du comportement en milieu extrême

Le premier champ d'étude est le comportement humain dans des conditions de confinement.

Un premier programme de recherche porte sur l'adaptation psychosociale d'un groupe multiculturel dans un environnement isolé et confiné : les stratégies de « faire face », l'influence de l'environnement, la dynamique de groupe et les phénomènes de leadership. Dans ces stations, les délicats équilibres peuvent rapidement se dégrader. Un petit incident peut devenir obsessionnel pour un équipage et dégrader l'atmosphère pendant un temps très supérieur à la normale en l'absence d'événements plus importants susceptibles de détourner l'attention. De même en matière de leadership, les équipages scientifiques des stations antarctiques se comportent très différemment des équipages militaires des sous-marins nucléaires. La hiérarchie, la discipline et la distribution des tâches y est beaucoup moins rigide, pouvant compliquer l'exercice de l'autorité.

Un second programme porte plus précisément sur le comportement corporel, ou éthologie. L'approche éthologique se focalise sur le processus de coadaptation des membres d'une équipe restreinte à socialité contrainte par des conditions extrêmes. Elle étudie l'occupation de l'espace par les individus dans les lieux d'activités collectives en suivant son évolution au cours du temps. Elle met en lumière des périodes critiques au cours de la mission et des cycles de modification comportementale qui se manifestent par des comportements types.

En plus des retombées théoriques, ces recherches doivent permettre d'éviter la survenance de crises graves au sein des équipages en étant à même de les prévenir et de faciliter leur traitement par référence à des données types.

Elles sont fondées sur des méthodes de recueil d'informations différentes qui vont des questionnaires aux caméras. Celles-ci sont utilisées avec beaucoup de parcimonie. Les équipages sont en effet réticents à des études trop intrusives qui ne préserveraient pas la vie privée et seraient difficilement supportables dans un contexte de confinement où l'une des caractéristiques majeures du comportement au coeur de l'hiver austral est le renfermement dans un espace privé reconstitué et la réduction des interactions avec les autres membres. C'est d'ailleurs sans doute la raison pour laquelle la plus grande fête de l'année en Antarctique est la mi-hiver qui est depuis toujours l'occasion de grandes réjouissances.

Le caractère particulièrement délicat de ces recherches explique aussi que plusieurs directeurs d'instituts polaires étrangers y sont opposés dans leurs stations. Ils craignent qu'elles n'aient de graves conséquences sur les équipages alors même qu'il serait impossible d'intervenir depuis l'extérieur au cours de l'hiver austral. Ils préfèrent donc se fonder sur les processus très stricts de sélection des membres et sur leur expérience de direction en cas de difficultés plutôt que d'intégrer des équipes de spécialistes de la psychologie et du comportement.