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Pour une transition numérique écologique

24 juin 2020 : Pour une transition numérique écologique ( rapport d'information )

E. EN PERMETTANT UNE « RÉGULATION DE L'ATTENTION »

1. Prévoir une obligation de reporting des fournisseurs de contenus sur les stratégies cognitives utilisées pour accroître les usages

L'économie de l'attention est une théorie économique établie par Herbert Simon en 1971, définissant l'attention des consommateurs comme une ressource économique rare face à l'abondance d'informations. Pour de nombreux chercheurs, cette théorie définit particulièrement bien le fonctionnement des marchés à l'ère du numérique, caractérisée par une accélération de la diffusion des contenus et une concurrence des plateformes pour capter l'attention des internautes68(*)

Les designs des sites et services numériques sont développés à cette fin : utilisation de couleurs vives, notifications permanentes, scroll infini69(*), lancement automatique de vidéos avec le défilement d'une page ou sur les sites de streaming70(*)... Ces techniques, qui font l'objet d'une étude spécifique, la captologie, sont dénoncées par d'anciens collaborateurs des GAFAM71(*), à l'instar de Tristan Harris, ancien ingénieur chez Google72(*).

D'après la contribution envoyée à la mission d'information par le neurobiologiste Jean-Pol Tassin, ces techniques « ne correspondent pas à proprement parler à des stratégies addictives » ; elles mobilisent plutôt le « fonctionnement analogique du système nerveux central », plaçant l'utilisateur dans une situation de confort lui évitant autant que possible de réaliser des efforts. « Évidemment, cette absence d'effort augmente la quantité de données échangées, ce qui ne peut que nuire à une limitation de la consommation énergétique et donc aux objectifs climatiques. »

Pour des raisons éthiques et environnementales, la mission d'information estime qu'une plus grande transparence doit être faite quant aux stratégies cognitives utilisées par les plus grandes plateformes pour capter l'attention des consommateurs et ainsi accroître les usages. Cette obligation de reporting constitue le préalable à la mise en place d'une « régulation de l'attention ».

Proposition n° 19 : Prévoir une obligation de reporting des fournisseurs de contenus sur les stratégies cognitives utilisées pour accroître les usages.

2. Interdire certaines pratiques comme le lancement automatique des vidéos et le scroll infini

Certaines de ces stratégies - parmi lesquelles le scroll infini et le lancement automatique des vidéos avec le défilement d'une page ou sur les sites de streaming - devraient par ailleurs être interdites.

L'interdiction du lancement automatique des vidéos à fin publicitaire faciliterait de surcroît la connexion en allégeant considérablement le chargement, particulièrement pour les usagers ne disposant pas d'une connexion en très haut débit.

Des réflexions devront également être engagées pour mieux encadrer l'utilisation d'écrans publicitaires lumineux dans l'espace public. Ces panneaux vidéo connectés visent également à capter l'attention des passants et des automobilistes et sont très consommateurs en électricité.

Proposition n° 20 : Interdire certaines pratiques comme le lancement automatique des vidéos et le scroll infini.

En résumé

La mission d'information juge nécessaire de faire émerger et de développer des usages du numérique écologiquement vertueux, afin de contrer les effets rebonds mis en évidence par les résultats de l'étude commandée. Depuis plusieurs années, les gains d'efficacité énergétique des réseaux et des data centers sont en effet annulés par l'accroissement continu des usages.

Pour ce faire, la mission appelle à définir les données comme une ressource nécessitant une gestion durable, à réguler l'offre des forfaits téléphoniques, par exemple par l'interdiction à titre préventif des forfaits mobiles avec un accès aux données illimitées, ou encore améliorer l'écoconception des sites et services numériques, qui pourrait être rendue obligatoire à moyen-terme pour les administrations et les grandes entreprises.

En outre, un encadrement des usages vidéo semble particulièrement nécessaire. Le streaming vidéo représente en effet 60 % du trafic Internet mondial et provoque un important phénomène de « fuites carbone » : 53 % des émissions de gaz à effet de serre dues à l'utilisation de data centers, ont ainsi été produites à l'étranger, notamment pour le visionnage de vidéos. Pour mieux réguler ces usages, la mission estime nécessaire de contraindre les grands fournisseurs de contenus à adapter la qualité de la vidéo téléchargée à la résolution maximale du terminal ou encore d'introduire d'une taxe prélevée sur les plus gros émetteurs de données afin d'inciter à une injection plus raisonnable de données sur le réseau.

La mission propose également de bâtir une « régulation de l'attention », notamment en interdisant certaines pratiques comme le lancement automatique des vidéos et le scroll infini.


* 68 Philipp Lorenz-Spreen, Bjarke Mørch Mønsted, Philipp Hövel & Sune Lehmann, « Accelerating dynamics of collective attention », Nature, 15 avril 2019.

* 69 Avec le scroll infini, le contenu d'une page se charge au fur et à mesure que l'internaute fait défiler la page vers le bas. Le scroll infini supprime ainsi la pagination et propose l'ensemble du contenu sur une seule page.

* 70 Cette pratique concerne certaines plateformes de streaming paramétrées pour lancer automatiquement une vidéo - suggérée par la plateforme sur le fondement des goûts de l'utilisateur - à la fin du visionnage d'une autre vidéo. Elle peut aussi correspondre à la situation dans laquelle une vidéo - parfois publicitaire - est activée lorsqu'elle est survolée par la souris ou lorsqu'elle apparaît avec le défilement de la page.

* 71 Google, Amazon, Microsoft, Facebook et Apple.

* 72 Tristan Harris, « Beaucoup de ficelles invisibles dans la tech nous agitent comme des marionnettes », 31 mai 2018.