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Les nouvelles technologies de l'information

 

CHAPITRE I

IL Y A BIEN LONGTEMPS DEJA...

C'est l'imprimerie qui nous a fait entrer dans la société de l'information.

Si tout le monde s'accorde sur ce point, rien ne s'avère plus difficile que de retracer la genèse de cette société. L'histoire, on le sait, se prête mal à une lecture claire, objective et linéaire de son cours, travaillée qu'elle est par des influences aussi multiples que variées, par des mouvements de continuité aussi bien que par des moments de rupture, par des contrastes comme par des contradictions flagrantes. Les questions qu'elle nous engage à nous poser possèdent donc, elles aussi, ce caractère de complexité, en particulier lorsque nous nous penchons sur un événement de grande ampleur.

Ainsi, s'agissant de la société de l'information, certaines questions s'imposent d'emblée, au premier rang desquelles celle, fort complexe, des déterminismes. Comment, en effet, faire la part des déterminismes historiques ? géographiques ? humains ? Comment articuler, ensuite, ce qui relève d'actions individuelles et ce qui participe de champs plus collectifs ? Que faut-il imputer, enfin, aux facteurs économiques et politiques, culturels et sociaux ?

Au carrefour de multiples disciplines, toutes ces questions opposent et continueront longtemps d'opposer les chercheurs, qu'ils soient historien, géographe, sociologue ou spécialiste des média, suggérant à quel point l'appréciation des causalités historiques s'avère délicate en la matière.

Autant l'avouer d'emblée : loin de moi, la prétention de vouloir trancher ces débats. Loin de moi, également, l'idée de m'immiscer dans des polémiques qui excèdent de toute façon le cadre de cette étude.

Et pourtant, j'en ai la conviction : l'homme politique ne peut - et ne doit - pas se dispenser d'étudier le passé, afin de mieux comprendre, non seulement les évolutions inéluctables dans lesquelles l'histoire nous engage, mais aussi, et surtout, les blocages qu'elle nous lègue et qui pourraient nous empêcher de faire face aux exigences que l'avenir nous assigne si nous ne savions pas les reconnaître.

À ce nécessaire examen de nous-mêmes que l'histoire nous impose, et parfois avec brutalité, répond cependant une autre conviction. Ne sommes-nous pas également les héritiers d'atouts et de qualités indéniables ? À nous de les mettre en valeur. Il en va de l'avenir, assurément, car qu'est-ce que l'avenir, sinon le sens que nous donnons à notre passé ?

Ainsi, pour concilier cette double exigence d'engagement et de neutralité, de parti-pris et d'humilité, je me suis efforcé, autant que faire se peut, de ne retenir parmi les nombreuses analyses formulées par les spécialistes que les plus pertinentes, à coup sûr les mieux étayées, me proposant moins de la sorte de réconcilier des théories souvent opposées que de mettre en lumière ce sur quoi leurs auteurs s'accordent.

Dans ce chapitre, j'insisterai donc successivement sur les points suivants :

-- l'importance capitale de la progressive mise au point des techniques d'impression ;

-- leurs conséquences cruciales sur les questions religieuses en Europe ;

-- l'articulation complexe entre la doctrine protestante, l'esprit d'entreprise et le développement économique qui en découle et qui permet de rendre compte du déclin relatif de l'Europe méridionale à partir du XVIe siècle.

Mon souci de m'abstenir de prendre parti au sein de querelles d'experts, notamment pour ce qui concerne l'appréciation des causalités historiques, ne saurait néanmoins m'empêcher de rendre un hommage particulier à Alain Peyreffite, dont l'ouvrage, La Société de confiance, a guidé fortement ma réflexion.

En plus de ses analyses, je partage avec son auteur la conviction que les facteurs psychologiques et humains sont trop souvent sous-estimés alors même que leur importance nous apparaît chaque jour davantage.

Un autre livre, cité dans l'introduction de la présente étude, a également joué un rôle décisif dans ma réflexion. il s'agit des Nouveaux pouvoirs, d'Alvin Toffler, qui démontre avec brio dans quelle mesure la puissance du savoir tend à l'emporter de plus en plus sur la puissance de l'argent et de la violence.

1440 : GUTENBERG
INVENTE L'IMPRIMERIE

Avec la progressive mise au point des techniques d'impression, l'Occident rentre dans ce qu'il est convenu d'appeler " la civilisation des mass média ", cet autre nom de " la société de l'information ".

I. MÉDIA ET INFORMATION : DES APPROCHES COMPLEXES

Couramment employées, voire consacrées, ces expressions n'en conservent pas moins un certain flou sémantique. Marquées par une inflation de sens, elles désignent de nombreuses réalités et tendent progressivement à se substituer à de multiples concepts. Autant dire qu'un travail préalable de redéfinition de ces termes s'impose, prévenu que cette analyse de notions, pour rapide qu'elle pourra paraître, n'évitera pas de croiser des théories, sinon antagonistes dans leurs principes, du moins divergentes dans leurs conclusions.

A) " MÉDIA "

En ce qui concerne le terme de " médium ", force est de constater que ce terme renvoie à trois référents distincts (quoique, bien entendu, articulés).

En effet, il désigne tout à la fois :

-- une technique de communication (par le texte, par l'image, etc.) ;

-- un support matériel (papier, toile, écran, etc.) ;

__ un message transmis dans le processus de la communication.

Dès lors, deux conceptions se dessinent, qui distinguent et opposent les spécialistes des média.

La première accentue l'idée selon laquelle ces trois référents forment une réalité homogène. Ainsi du philosophe américain Mac Luhan affirmant triomphalement que " médium is message ", autrement dit que le canal de transmission et l'information transmise sont littéralement consubstantielles.

La seconde conception, quant à elle, accentue au contraire l'idée que la communication constitue un processus fondamentalement hétérogène. Qu'on insiste, avec Umberto Eco, sur la différence foncière des codes médiatiques (une image ne produit pas le même type de message qu'un texte) ; qu'on accentue, avec Régis Debray, le rôle capital des techniques employées (le matériau conditionne l'outil d'inscription qui, à son tour, détermine le type d'écriture) ; qu'on souligne, avec d'autres théoriciens, l'influence du contexte culturel, facteur d'un relativisme certain (" vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà " ; disait déjà Pascal), une chose est sûre : à l'image de son fonctionnement, le terme de " média " désigne une réalité plurielle, contradictoire, ambiguë, à tout le moins hétérogène.

B) " SOCIÉTÉ DE L'INFORMATION "

Autre expression, autres ambiguïtés. Faut-il parler de société de l'information ou de société de la communication ? Ces deux expressions renvoient-elles à un objet commun ? Quels liens est-il légitime d'établir entre les concepts de communication et d'échange, d'information et d'opinion ?

Pour anticiper sur quelques-uns de mes développements futurs, et pour faire l'économie de trop longs prolégomènes théoriques, j'accentuerai l'idée suivante : l'information, en soi, n'est qu'une matière première. J'emploie à dessein cette métaphore énergétique car, s'agissant de l'information, ce qui compte réside en grande part dans deux mécanismes. Sa mise en circulation, d'abord, sur laquelle je reviendrai plus longuement. Son exploitation, ensuite, au sens où il s'agit, selon moi, d'élever l'information aux statuts successifs de connaissances, puis d'expertise, enfin de culture et de sagesse. Je veux dire par là que l'information doit être inscrite dans un mécanisme de structuration progressive qui l'insère d'abord dans un système de données validées, puis dans un ensemble de connaissances éprouvées, rendant possible, enfin, la possibilité d'un savoir maîtrisé auquel l'expérience confère le nom d'expertise, la mémoire celui de culture et l'histoire celui de sagesse.

Je n'ignore pas, là encore, que chacun des termes auxquels je tente ici de donner une assise conceptuelle, se situe au carrefour de profonds débats théoriques.

Je n'entends pas les arbitrer.

Je souhaite, en revanche, et tel est le sens de ce premier chapitre, les inscrire dans une perspective historique.

À cela, deux raisons. Une raison théorique, tout d'abord : il est impossible, selon moi, de comprendre un phénomène, en particulier lorsqu'il s'agit d'un phénomène de grande ampleur, sans en retracer au préalable la genèse et le cheminement.

Une raison éthique, ensuite : de même que la politique ne se réduit pas à l'administration des choses mais repose sur le gouvernement des hommes, l'histoire appelle celui qui l'étudie à dépasser une lecture strictement objective des faits qui l'émaille et à considérer le destin de l'esprit humain.

II. L'IMPRIMERIE : ENTRE HASARD ET NÉCESSITÉ

Si l'on peut considérer que la société de l'information débute avec Gutenberg, il importe, afin de mieux mesurer la portée de l'époque qu'elle inaugure, de resituer la découverte de l'imprimerie dans son contexte historique. Cependant, rien ne s'avère plus difficile que d'étudier l'origine d'un phénomène, prisonniers que nous sommes, trop souvent, de ce que Bergson appelait " l'illusion rétrospective du vrai ".

Progrès irréversible de l'esprit humain ? Etape parmi d'autres dans la longue évolution des techniques ? Les interprétations divergent souvent : il est légitime de les considérer d'abord dans leur singularité, avant de mettre en lumière les faits sur lesquels elles s'accordent.

A) UNE RÉVOLUTION SANS PRÉCÉDENT

Pour le résumer d'une phrase : avec la découverte de l'imprimerie, on assiste au passage de la civilisation orale, qui imprègne le Moyen Âge, à la civilisation écrite, qui inaugure les Temps Modernes. Révolution considérable, irréversible, et pour ainsi dire sans précédent, comme le rappelle à juste titre Alain Peyreffite :

" Entre la découverte de l'Amérique en 1492 [qui suit de peu celle de l'imprimerie] et le partage de l'Afrique en 1882, la condition humaine, dans les pays les plus favorisés, a plus changé en quatre siècles que dans les trois ou quatre millions d'années qui ont précédé. Aucune évolution aussi radicale ne s'était effectuée en si peu de temps (...)

La " révolution néolithique " avait fait, de nomades voués à la prédation sur la flore et la faune naturelles, des cultivateurs sédentaires. mais elle s'était étalée sur plusieurs millénaires ; au XVIe siècle, quand sont apparus les premiers prodromes de la révolution du développement, les populations de la moitié des terres émergées n'avaient pas encore effectué leur révolution néolithique. Dans les siècles suivants, ces deux révolutions se sont télescopées. "

B) UNE MODESTE ORIGINE MATÉRIELLE

Changement de perspective, donc : à cette révolution considérable, Régis Debray assigne, quant à lui, une origine singulière, paradoxale, accentuant l'idée selon laquelle " au départ de l'histoire, il y a un hasard naturel ". Selon lui, pour penser la genèse de l'imprimerie, il est nécessaire de se départir d'une vision trop idéalisée de l'histoire et d'une confiance trop naïve dans son progrès. " L'histoire de la Raison, pose-t-il en guise de postulat théorique, commence comme un fait de nature. "

Et Debray de rappeler :

" Le pictogramme et la pierre vont ensemble. L'idéogramme naît avec l'argile (présent en Mésopotamie), qui permet de remplacer le poinçon ou le ciseau par le calame (en bois, os ou roseau), à la pointe taillée en biseau, d'où l'écriture cunéiforme. "

" Quand le support change, la graphie change. le papyrus (égyptien) permet l'emploi du roseau, plus simple et plus délié, comme le parchemin (en peau de bête) permettra, plus tard, la plume d'oie. passage crucial de l'angle à l'arrondi, du coin à la courbe. Ecriture syllabique qui simplifie et allège le système de notation. "

En d'autres termes, l'analyse de Debray est à la fois matérialiste dans la mesure où elle repose sur le principe selon lequel " le matériau conditionne l'outil d'inscription, qui lui-même dicte la forme d'écriture " ; mais elle est de surcroît relativiste puisqu'en l'historisant, elle considère l'imprimerie comme un procédé d'inscription parmi beaucoup d'autres.

D'où cette belle conclusion : " notre alphabet, donc notre démocratie, repose sur un roseau, et notre Raison graphique est, somme toute, un cadeau du monde végétal à l'espèce humaine ".

C) LE PASSAGE DE L'ÉCRIT À L'ORAL

Que l'on se place, à l'instar de Peyreffite, dans la perspective d'une histoire des mentalités ou dans celle d'une histoire des techniques, à l'instar de Debray, une évidence s'impose : avec l'invention de l'imprimerie, on assiste au passage d'une civilisation de l'oral à une civilisation de l'écrit.

Les conséquences d'un tel bouleversement sont incalculables et il serait vain, bien entendu, d'en prétendre faire ici le compte exhaustif, à supposer d'ailleurs que cela fut possible. Pour la suite de notre démonstration, on retiendra néanmoins, de manière très schématique, deux séries de mutations consécutives à l'invention de l'imprimerie.

Sont en effet corollaires du passage à l'écrit :

-- l'esprit analytique, les structures logiques, la distanciation critique, ainsi que certaines formes éthiques de comportement, en particulier l'individualisme ;

-- mais également la possibilité de conserver le savoir et de le substituer à la tradition orale, pré-rationnelle, fort empreinte de croyances et de superstitions.

Il importe de retenir ces deux facteurs dans la mesure où l'articulation de cette rationalité et de ces structures nouvelles s'inscrit par ailleurs dans un contexte historique, économique et politique en tout point favorable au développement de l'imprimerie.

III. UN CONTEXTE FAVORABLE

Faut-il le rappeler : le succès de l'imprimerie a été foudroyant. Etait-il pour autant inéluctable ? Rien n'est moins sûr. L'exemple de la Chine, qui avait également mis au point les techniques d'imprimerie, viendra confirmer à l'envi que la découverte de Gutenberg a profité en Europe d'un exceptionnel concours de circonstances.

A) UN PRODIGIEUX SUCCÈS

Selon l'ouvrage désormais classique de Febvre et Martin, l'imprimerie constitue d'abord un prodigieux succès. À la fin du XVe siècle, autrement dit cinquante ans à peine après l'impression du premier livre, on compte déjà 35 000 éditions, qui représentent au bas mot 15 à 20 millions d'exemplaires.

B) UNE RÉVOLUTION TECHNIQUE

Le triomphe de l'imprimerie s'explique également par la conjonction d'un ensemble de découvertes techniques, qui répondaient à l'attente d'un public avide et nombreux, d'une part, et qui, d'autre part, étaient susceptibles d'être exploitées par des entrepreneurs qu'un marché ouvert et fluide ne pouvait que motiver.

On retiendra néanmoins, en ce qui concerne la mise au point des techniques d'impression :

-- le rôle des caractères métalliques mobiles, fondus dans une matrice en creux, préalablement entaillée par un poinçon à tête dure, et, de ce fait, reproductibles à volonté.

Il s'agit là d'un aboutissement des progrès qu'avaient enregistrés les techniques de l'orfèvrerie (et, du reste, on peut se souvenir que Johannes Gensfleisch, bientôt connu sous le nom de Gutenberg, appartenait à la corporation des orfèvres de Nuremberg). Mais il était alors techniquement impossible d'utiliser ces caractères typographiques pour imprimer sur du parchemin, matière insuffisamment lisse pour supporter les nouveaux procédés, eux aussi fondamentaux, d'encrage et de presse.

-- Raison pour laquelle, acheté par les croisés aux Arabes, qui en tenaient le secret des Chinois, un autre matériau a joué un rôle crucial : le papier. Selon Régis Debray, " la révolution du livre est due, au fond, au papier plus qu'au plomb. C'est son couplage avec l'utilisation du papier de chiffon qui a donné au procédé de reproduction son essor fulgurant [...]. Même s'il n'a pas d'inventeur nominal, c'est lui le véritable multiplicateur de puissance ".

Par ailleurs, comme le rappelle Paul Chalus, préfacier de l'ouvrage de Febvre et Martin, " la vaste imagerie, surtout religieuse, qui s'était développée au XIVème et XVe siècle, n'a pas été pour peu de chose dans l'extension prise par l'industrie papetière. Celle-ci fut ainsi conduite au niveau où elle autorisait l'imprimerie ".

Ainsi l'imprimerie n'est-elle pas le résultat d'une seule technique mais d'un ensemble de techniques (orfèvrerie, papeterie, presse, encrage, etc.), parvenues de concert à maturité et agencées de façon décisive par Gutenberg et par ses associés.

Cependant, cette invention majeure n'était pas nécessairement voué au succès. Et à ce titre, l'exemple de la Chine se révèle particulièrement révélateur.

C) UN CONTRE-EXEMPLE : LA CHINE

Qu'une technique subisse des destins différents selon les cultures, voilà qui nous étonne à première vue. Ne vivons-nous pas à l'heure d'une mondialisation généralisée des techniques ? d'une certaine standardisation des modes de vie ? Il faut pourtant rappeler avec Philippe Breton et Serge Proulx que " l'existence de procédé technique n'est en rien une condition suffisante de son développement social [...]. Il lui faut des conditions sociales, culturelles et économiques propres ".

De fait, et contrairement à ce qui s'est passé en Occident, l'imprimerie s'est révélée être, en Chine, un puissant facteur de continuité et de d'immobilisme politique. En effet, elle a non seulement renforcé la diffusion des grands textes de la tradition classique, mais elle a également permis d'élargir le cercle de recrutement des mandarins.

Pourtant, les grandes étapes qui auraient pu conduire la Chine vers la conception d'une imprimerie moderne avaient été franchies assez tôt. Entre le Ier et le IIIe siècle, le papier est inventé. Au VIIIe siècle, la xylographie, procédé à base de planches en bois gravées en relief, est mise au point. Dès le XIe siècle, enfin, le principe de l'impression à caractères mobiles, en glaise ou en bois, est découvert.

Autant dire, toujours selon Breton et Proulx, que, pour développer l'imprimerie dans l'Empire du Milieu il aurait fallu " un appel de la société chinoise auquel son système de valeurs, élitistes et traditionaliste, ne la prédisposait pas ".

D) L'IMPRIMERIE EN EUROPE

Tel ne fut pas le cas en Europe.

De fait, l'impression y a d'emblée rencontré des lecteurs nombreux et motivés, d'une part, et, d'autre part, des entrepreneurs capables de fabriquer et de commercialiser leurs produits. En d'autres termes, le livre s'affirme dès le départ comme un outil de communication. Cette nouvelle fonction, qui a amplement contribué à son succès, lui a été attribuée par le vaste mouvement intellectuel contemporain de l'imprimerie. Ce courant d'idées, qui devait conduire à la Renaissance, a indéniablement été favorisé par le livre, même s'il lui était de peu antérieur. Ainsi le livre a-t-il été conjointement porteur d'idées nouvelles et porté par elles.

Autre facteur capital : il a de surcroît bénéficié, à ses débuts du moins, de la foi et de la piété traditionnelles qui marquaient en profondeur le Moyen Âge. Autrement dit, contre toute attente, ainsi que le note Régis Debray, " l'imprimerie n'a pas commencé par produire la culture humaniste mais par démultiplier l'ancienne ". D'ailleurs, observe de son côté Jacques Attali, aucune autre innovation ne sera mieux accueillie par l'Eglise.

De fait, l'un des premiers effets de l'imprimerie fut de multiplier de manière exponentielle les ouvrages de piété populaire, dont le nombre dépassait de loin celui des grands textes théologiques (classiques médiévaux et oeuvres des Pères de l'église), et cela à une époque où la majorité des lecteurs étaient des clercs. Au total, 45 % environ des incunables, autrement dit des livres publiés avant 1500, revêtaient un caractère religieux (bible, bréviaires, missels, textes mystiques, sermons, ouvrages de piété, etc.).

Rien d'étonnant, dans ces conditions, que les membres du clergé aient souvent été à l'origine de l'installation d'imprimeries dans les villes qui n'en possédaient pas.

Le nouveau procédé de reproduction d'ouvrages aura donc pour résultat d'opérer une sélection parmi les précédents manuscrits, prolongeant et amplifiant le succès des uns, plongeant les autres dans l'oubli. Mais, si près de 80 % des livres publiés sont écrits en latin, " ceux qui rencontrent le plus grand succès demeurent à coup sûr ceux qui avaient connu au Moyen Âge la plus grande vogue ». Il s'agit donc bien, au moins dans un premier temps, des textes les plus traditionnels, les plus classiques des classiques latins.

En d'autres termes, rien de vraiment novateur ni de vraiment subversif dans la majorité des premiers textes publiés.

Qu'en conclure, sinon que si on en était resté là, l'imprimerie ne serait devenue, à terme, qu'un instrument servant à perpétuer la scolastique médiévale, de même que la xylographie chinoise n'avait contribué qu'à conforter l'idéologie confucéenne et le système du mandarinat ?

E) IMPRIMERIE, RÉFORME ET HUMANISME

Cependant, peu à peu, vont se développer conjointement, en particulier à partir de l'Italie, le souci de pratiquer un latin de meilleure qualité, mais aussi l'exigence de prendre connaissance des textes originaux, et enfin une curiosité pour l'Antiquité -- toutes choses contribuant, d'une part, à exhumer certains auteurs, et d'autre part, à redécouvrir la langue hellénique.

Devenant de plus en plus accessible à tous ceux qui savent lire, le livre, en se développant, va ainsi bénéficier du courant humaniste, puis de l'essor des idées protestantes, tout en favorisant en retour leur propagation.

En d'autres termes, une véritable et profonde complicité, fondée sur une communauté d'intérêts, se crée donc entre l'imprimerie et les idées nouvelles. Cette complicité va également être stimulée par le succès d'oeuvres contemporaines (celles d'Érasme, par exemple) ainsi que par le recours accru aux langues nationales (qu'il s'agisse d'oeuvres originales ou de traductions). Ainsi, tout en restant prépondérante, la part des livres religieux régresse, tandis que s'accroît la part des textes de l'antiquité, des écrivains contemporains (les oeuvres d'Érasme sont tirées à des centaines de milliers d'exemplaires) et d'une littérature écrite en langue vulgaire, destinée au peuple (éphémérides, almanachs, recettes, etc.). Au total, Febvre et Martin situent entre 150 et 200 millions le nombre, probablement bien inférieur à la réalité, des exemplaires imprimés au XVIe siècle.

Il s'agit véritablement d'une progression fulgurante, qui inaugure de façon spectaculaire l'ère des médias de masse ainsi que l'avènement d'une société où l'information et le savoir sont désormais diffusés à une très large échelle.

Mais, à l'évidence, tout cela n'aurait sans doute pas été possible sans l'existence d'entrepreneurs motivés et d'un marché économique où pouvaient s'ajuster l'offre et la demande.

F) L'IMPRIMERIE DANS SON CONTEXTE ÉCONOMIQUE

De fait, les défis techniques et commerciaux ont été relevés dans un contexte économique en tout point favorable.

" Qu'on songe, comme nous invitent à la faire Febvre et Martin, à toutes les difficultés que posait l'organisation d'une industrie nouvelle, créée de toutes pièces, et la formation d'un réseau commercial destiné à écouler les livres reproduits désormais en série ".

" Dès la décennie 1460-1470, poursuivent-ils, l'imprimerie commence à se répandre, le commerce du livre s'organise : en Allemagne d'abord, pays de mines où existent des cités opulentes dans lesquelles on sait travailler les métaux, où les riches marchands, capables de financer la création d'ateliers sont nombreux ".

En effet, les imprimeurs allemands vont ensuite essaimer en Italie, en France et dans d'autres pays européens où se créent des ateliers typographiques. Si Venise reste, à la fin du XVe siècle, au premier rang de cette industrie naissante, deux villes françaises la suivent de peu : Paris d'abord, Lyon ensuite. Ce classement se maintient pendant le XVe siècle, période qui voit l'industrie du livre constituer progressivement une grande industrie, dominée par de puissants capitalistes, et devenir l'objet d'un grand commerce international.

La France figure ainsi parmi les pionniers de l'imprimerie.

Ainsi le livre est-il tout à la fois un outil intellectuel, un moyen de communication et une marchandise commerciale. De sorte qu'il faut accréditer la thèse de Febvre et de Martin selon laquelle " dès l'origine, les imprimeurs et les libraires travaillent essentiellement dans un but lucratif ".

En effet, contrairement à la situation chinoise, il existe en Occident "un système de valeurs à base mercantile capable de s'harmoniser avec la recherche systématique d'un accroissement des performances des systèmes techniques ". Et à cet égard, il convient de rappeler que les techniques bancaires et commerciales prennent leur essor au cours de la même période.

Ainsi, l'invention de Gutenberg s'inscrit dans une perspective lucrative. Elle mobilise des compétences financières autant que techniques, et ses acteurs sont aussi bien des banquiers que des papetiers, des marchands de manuscrits que des financiers.

Autre facteur contribuant à l'extension de l'imprimerie et à la circulation des livres : le développement des villes.

Sur un plan géographique, la diffusion s'effectue en effet à partir des villes de l'axe rhénan qui relient la France, les Etats allemands et la Suisse, au Sud ; à la Hollande et à l'Angleterre, au Nord.

La nécessité de rentabiliser les coûts élevés de l'édition conduit, d'autre part, à intensifier la promotion du livre dans toute l'Europe, son caractère portable lui ouvrant par ailleurs les grandes voies européennes de transport et de communication physiques.

Bref, le livre est ainsi intrinsèquement lié, dès ses origines, au mercantilisme et à la Renaissance : il en a bénéficié comme il les a avantagés. Il leur doit ses doubles caractéristiques d'outil de communication et de marchandise. Mais, réciproquement, il a favorisé leur pénétration dans les mentalités.

G) QUE PEUT-ON DEDUIRE DE CES DIVERSES OBSERVATIONS :

À titre de conclusion provisoire, on soulignera donc avec Chalus le fait que " si le succès de l'imprimerie fut en fin de compte, un aspect de celui de l'humanisme, à son tour, le livre a agi sur les conditions morales et sociales ". Car l'imprimeur était souvent aussi un humaniste et le libraire, un philosophe.

De sorte que les activités liées à l'esprit et celles liées à l'économie, loin de s'opposer, s'articulaient au contraire.

" La philosophie [en 1492] naît du marchand. La science naît du commerce " (J. Attali).

Autre manière de dire, cette fois avec Breton et Proulx, que la naissance de l'imprimerie s'explique essentiellement par " la convergence du mouvement de Renaissance et de l'esprit mercantile ". Car " l'innovation que fut le livre imprimé a elle-même été soutenue et rendue possible, par les multiples bouleversements sociaux et intellectuels que l'Europe a connus à partir du XVe siècle ".

En définitive, le prodigieux succès de l'imprimerie résulte donc d'une série d'interactions conjuguant des effets :

n d'évolutions techniques, économiques, intellectuelles et religieuses ;

n d'initiatives humaines émanant aussi bien de techniciens que de marchands, d'auteurs que de lecteurs ;

n d'un concours de circonstances particulièrement propices, combinant une extraordinaire soif de connaissances et de renouveau spirituel, et un contexte social rendu favorable par le repeuplement urbain, par le développement commercial de l'Europe ainsi que par la relative unité culturelle d'un continent dont les élites communiquent entre elles par le latin.

Restent, bien entendu, les différentes facettes du livre, presque contradictoires, qui ont contribué à l'imposer et à en faire tout à la fois : un objet standardisé, mais personnel ; un moyen d'expression, un outil de communication, une marchandise, mais aussi une oeuvre de l'esprit ; un produit consommable intellectuellement mais, en même temps, non fongible matériellement ; un instrument de diffusion de textes modernes comme d'oeuvres classiques.

Dans ces conditions, rien d'étonnant que les effets d'un instrument aussi polyvalent aient si profondément marqué la civilisation qui s'élaborait -- et qu'il contribuait à élaborer.

IV. DE PROFONDES CONSEQUENCES

Les effets de l'imprimerie sont considérables, multiples et complexes, qu'on les étudie à court ou à long terme ; qu'on se place sur le plan culturel ou religieux, social ou politique, voire politique ou économique.

A) HUMANISME ET DIFFUSION DU SAVOIR

Les conséquences les plus évidentes parmi celles induites par les nouvelles techniques tiennent à leur pouvoir d'amplification, de diffusion et de propagation de l'écrit, et cela dans une civilisation médiévale, encore fortement imprégnée de traditions orales.

À court terme, il va en résulter une diversification considérable des documents et des ouvrages à la disposition des lettrés.

À plus long terme, l'alphabétisation va contribuer à faciliter l'accès de tous -- du moins d'un nombre croissant -- à l'information et au savoir.

Sur un plan technique, la typographie modifie aussi en profondeur le rapport du lecteur à la chose écrite. De sorte que le travail intellectuel, tout comme la relation nouée entre l'auteur et le lecteur, vont s'en trouver radicalement transformés.

On assiste donc à l'accélération, à l'intensification et à l'extension de la pénétration de l'écrit dans la société, à commencer par la sphère restreinte des lettrés.

Si des données suffisamment fiables et complètes nous manquent, qui permettraient d'évaluer la proportion de la population sachant lire au moment de l'apparition de l'imprimerie, il est cependant évident que, dès cette époque, une demande importante d'ouvrages se manifeste..

Certains perfectionnements techniques permettent d'accélérer la cadence des copistes, et les manuscrits les plus recherchés (livres d'heures ou de piété, ouvrages d'enseignements élémentaires, etc.) sont recopiés par centaines dans certains ateliers.

Dans le même temps, les étudiants, qui constituent avec les clercs et les enseignants la majorité des liseurs, se comptent par milliers dans des universités comme celle de Paris ou celle de Cologne. Plus tard s'y adjoindront les gens de robe, dont les bibliothèques, à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, deviendront plus nombreuses que celles des ecclésiastiques.

Ainsi, les tirages qu'atteignent relativement vite les ouvrages imprimés (20 millions d'exemplaires à la fin du XVe siècle ; 150 à 200 millions au XVIe siècle) témoignent d'un appétit de lecture et d'une avidité intellectuelle incontestables.

D'autre part, l'alphabétisation -- très inégale, comme on le verra plus loin, entre les pays catholiques du Sud et les pays réformés du Nord -- ne fera qu'accentuer cette demande et, partant, l'influence du livre.

Bref, comme le remarquent Febvre et Martin, il est indéniable que la découverte de l'imprimerie peut d'emblée être tenue " pour une étape vers l'apparition d'une civilisation de masse et de standardisation ", même si, au premier abord, " la culture du temps ou plus précisément son orientation n'en paraît guère changée ". Si bien qu' " à l'origine, les contemporains de Gutenberg purent peut-être ne voir dans la reproduction mécanique des textes, qu'une innovation technique commode, utile surtout pour la multiplication des textes les plus courants ".

" Mais bientôt, poursuivent les mêmes auteurs, se révélèrent les possibilités qu'offrait le nouveau procédé et ses effets bouleversants. Car, très vite, l'imprimerie rendant les textes plus largement accessibles, leur assura une force de pénétration bien plus puissante que celle des manuscrits ".

Force de pénétration, donc, liée à un effet démultiplicateur qui va bénéficier au courant humaniste, certes antérieur à l'imprimerie, mais dont il devient, en quelque sorte, inséparable.

Pour être plus précis, le triomphe de l'esprit humaniste, à l'évidence indissociable de celui de l'imprimerie, se manifeste par la quantité croissante de textes antiques publiés, qui s'insèrent dans une production totale explosant littéralement au XVIe siècle.

Aux effets de la diffusion croissante des auteurs classiques latins, fort prisés au XVe siècle, vont s'ajouter, au siècle suivant, ceux de la redécouverte d'auteurs moins connus, bientôt suivie par la vogue de l'hellénisme suscitée par les citations, en langue grecque, de certains auteurs latins, ainsi que par les contacts avec la Grèce. Des traductions en langue vulgaire se multiplient, tandis que certains ouvrages contemporains rencontrent une très large audience (Rabelais, bien entendu, Budé mais aussi Érasme, dont les Adages et les Colloques sont tirés, avant leur mise à l'index, à des centaines de milliers d'exemplaires).

En d'autres termes, ainsi que l'écrivent Breton et Proulx, " le livre qui avait servi jusque là à diffuser la culture médiévale allait devenir l'outil privilégié d'une redécouverte de l'Antiquité ".

B) IMPRIMERIE ET RÉFORME : L'ALLIANCE SACRÉE

Mais la Renaissance ne réside pas seulement dans cette recherche érudite, qui ne semble orientée que vers le passé. Elle constitue aussi et surtout un véritable courant intellectuel, moderne et novateur. Ainsi n'est-ce pas seulement à travers le goût de l'Antiquité que l'humanisme va favoriser les progrès de l'imprimerie, mais davantage par son système de valeur au sein duquel le livre est érigé en vecteur essentiel de la communication.

Liée dès son origine aux progrès de l'humanisme, qu'elle va en retour favoriser, l'imprimerie va se retrouver ensuite mise au service d'une cause religieuse : la Réforme.

Cependant, sur ce point, on prendra garde de ne pas se laisser prendre au piège de déterminismes naïfs, tout comme on résistera à la tentation d'établir une lecture historique fondée sur des causalités simplistes.

En d'autres termes, tout nous engage à faire nôtre la restriction formulée par Febvre et Martin : " Nous n'avons pas évidemment la ridicule prétention de montrer que la Réforme est fille de l'imprimerie : mais le livre, témoin des convictions, soutien dans les discussions, instrument de ralliement des hésitants, joue, au XVIe siècle, dans le développement du protestantisme, un rôle essentiel ".

Le 31 octobre 1517, en effet, les 95 thèses de Luther sont publiées en latin. Elles marquent les débuts de la Réforme. Et " pour la première fois se déclenche ce que nous appellerions aujourd'hui une campagne de presse. Du même coup se révèlent les possibilités que confèrent l'imprimerie à ceux qui veulent atteindre et soulever l'opinion ".

Pour le résumer d'une phrase, " toute une littérature d'information se constitue, ancêtre de notre actuel journal (1(*)) ".

De fait, dans un contexte culturel marqué par un déclin relatif de l'audience des livres humanistes (et notamment ceux d'Érasme), " Luther fait la fortune de ses imprimeurs ". Au total, Febvre et Martin estiment que " la diffusion des écrits de Luther dépasse sans doute le million d'exemplaires dans la première moitié du XVe siècle ", de sorte que " pour la première fois s'est constituée alors une littérature de masse, destinée à tous et accessible à tous ".

Dans le même temps, s'affirme en Europe, avec la propagation des textes de Luther, qui se joue de la censure, le caractère international du commerce du livre. Ainsi, Calvin, à l'instar de Luther, saura se servir de la presse pour diffuser des dogmes nouveaux, tandis que Genève deviendra, à la fin de la première partie du XVIe siècle, une capitale européenne de l'imprimerie.

Le livre apparaît donc comme un multiplicateur d'écrits, dont la force de pénétration procède du caractère massif de son pouvoir de diffusion. Rien d'étonnant, dès lors, qu'il soit tout naturellement enclin à favoriser la propagation des idées nouvelles et, en retour, à s'en nourrir.

Mais la révolution du livre n'a pas seulement été d'ordre quantitatif. Elle était aussi -- et surtout, sommes-nous tenté d'ajouter -- d'ordre qualitatif, ce qui n'a fait, bien entendu, que renforcer son succès.

C) DE LA NOUVEAUTÉ DES TECHNIQUES À LA MODERNITÉ DES USAGES

Ces évolutions qualitatives découlent en partie des caractéristiques matérielles même du livre. Mais elles résultent également de l'impact des idées de l'époque concernant ses usages.

Autrement dit, il y a donc tout à la fois une influence du livre sur l'élaboration des idées et des idées sur l'utilisation du livre.

Incidence, tout d'abord, des particularités matérielles de ce support : son caractère portable en fait un objet personnel, contribuant à développer l'individualisme et à créer une complicité particulière entre le lecteur et des auteurs jusqu'alors souvent anonymes ou associés.

Du fait qu'il est virtuellement reproductible à l'infini, le livre n'échappe pas, ensuite, à une relative banalisation, qui favorise par contrecoup une certaine désacralisation de son contenu et qui favorise, par conséquent, l'oeuvre de laïcisation vers laquelle tend, de son côté, l'humanisme.

Mais l'imprimerie permet également une diversification des tirages, qui crée des exigences intellectuelles, autant qu'elle permet de satisfaire celles qui lui préexistent (ainsi de l'accès aux versions originales, dépouillées de tout commentaire, ou de la lecture d'auteurs oubliés ou contemporains).

Enfin, parce qu'il est le produit d'un ensemble de techniques nouvelles, le livre suscite une curiosité des lecteurs pour tout ce qui concerne les questions techniques, voire technologiques, encourageant de ce fait les approches empiriques et utilitaristes.

Mais autant que ses caractéristiques matérielles et techniques, les courants de pensée de l'époque influent sur l'utilisation du livre, et cela d'autant plus que l'éveil et l'avidité intellectuels des lecteurs, comme leur niveau d'exigence, sont très développés.

Ainsi font-ils du livre, tout à la fois :

-- un vecteur de communication, orienté vers la propagation des idées et au service des échanges intellectuels ;

-- un outil pédagogique, propice à la diffusion du savoir (parmi les plus gros tirages de l'époque, on compte en effet nombre d'ouvrages didactiques : compilations médiévales, grammaires grecque et latine, traités de mnémotechnie, etc.) ;

-- un amplificateur culturel, qui accroît les connaissances disponibles et facilite, en même temps que leur diffusion, leur conservation ;

-- un agent d'émancipation, enfin, par rapport au discours de la scolastique, contribuant à dissocier la foi de la raison, à affaiblir l'emprise linguistique du latin sur les langues nationales, et à substituer à une approche théologique des connaissances une nouvelle anthropologie fondée sur les valeurs humanistes.

De l'ensemble des conséquences qui en résulte, il est impossible de faire la synthèse exhaustive.

On retiendra cependant que se développent alors : l'esprit critique, l'usage d'une rationalité davantage empirique, ainsi qu'un lien nouveau établi entre le goût de l'autonomie, d'une part, et l'aspiration à la liberté individuelle, de l'autre -- lien inédit qui s'ébauche au moment où se déclenchent certains mouvements collectifs de grande ampleur aboutissant à la constitution de nouvelles religions et à la redéfinition des États-nations.

Ne peut-on aller jusqu'à dire que ces évolutions annoncent la philosophie des Lumières et la remise en cause généralisée des absolutismes politiques ?

D) D'UN MONDE CLOS À UN MONDE INFINI : LES CONSÉQUENCES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L'IMPRIMERIE

Pour les évaluer, on peut recourir à la terminologie élaborée par Mac Luhan et affirmer, avec lui, qu'un abîme sépare l'homme typographique de l'homme scribal. La mémoire " était encore au Moyen Âge le pivot de la culture scribale " ; la publication avait lieu sous forme de manuscrit et, par conséquent, cette culture ne pouvait pas avoir d'auteurs ni de publics comme ceux crées par l'imprimerie.

Ainsi, les multiples influences de la typographie sur le langage amènent l'universitaire canadien à proclamer qu'" avec Gutenberg, l'Europe est entré dans la phase technologique du progrès ", en ce sens que " la portativité du livre, comme celle de la peinture de chevalet, a beaucoup contribué au culte de l'individualisme ".

Et Mac Luhan de conclure : " l'imprimé a crée l'uniformité nationale et le centralisme gouvernemental, mais aussi l'opposition au gouvernement en tant que tel ".

S'il s'avère toujours problématique, en histoire, de recourir au concept de progrès, rien n'interdit, cependant, de reprendre la thèse de Mac Luhan selon laquelle l'imprimé a provoqué un changement profond dans la pensée, en faisant de la recherche de la certitude, obtenue au moyen du doute méthodique cartésien, l'objet premier du savoir.

Et, pour étayer cette thèse, on empruntera à Régis Debray certaines de ses analyses. Selon lui, " rigueur déductive ", " fermeté des principes ", " solidité morale " et " cohérence logique " constituent les traits archaïques de l'homo typographicus, lesquels tendent aujourd'hui à s'effacer devant l'impératif de la vitesse de transmission des informations. Les valeurs de la " logosphère " (que définit le règne de l'écriture) s'opposent alors à celles de la " graphosphère " (où domine l'imprimerie). La publication, mode privilégié de la seconde, se substitue à la prédication, vecteur dominant de la première ; l'héroïsme à la sainteté ; et la loi à la foi.

De leur côté, Breton et Proulx insistent sur le rôle que la Renaissance va faire jouer au livre dans le domaine de la communication : " Le livre se révéla être un objet au service de la communication, qui se communiquait bien lui-même. Une grande partie de sa force est sans doute venue de ce redoublement ". en outre, " l'une des grandes innovations intellectuelles de la Renaissance fut de faire de l'idée" elle-même un objet de communication, voire une information ". De sorte que l'intellectuel passe du statut de commentateur de textes sacrés à celui, laïque et critique, de découvreur d'idées.

Dès lors, comme le souligne Frances Yates, les vastes constructions mentales qui permettaient de disposer les faits afin de les conserver présents en mémoire, s'avèrent brusquement frappées d'obsolescence. En effet, les procédures intellectuelles se révèlent désormais moins orientées vers la reproduction d'un savoir passé, que tournées vers l'exercice de l'esprit critique.

Autant dire que la réflexion humaine s'affirme moins strictement conservatrice. Et Breton et Proulx d'ajouter : " Les bibliothèques, les conférences et les échanges [...] vont constituer une véritable université informelle, délocalisée [...], ne vivant que de la circulation effective des idées, et, du coup, de leur constant enrichissement ".

Ne peut-on aller jusqu'à dire que Thomas More et Érasme, citoyens du monde, intellectuels ouverts au échanges, membres de réseaux informels, préfigurent l'homme de communication moderne ?

Accessoirement, Breton et Proulx insistent sur le rôle des livres techniques (1(*)), formidables amplificateurs des valeurs qui avaient si massivement contribué à la naissance de l'imprimerie, à savoir le réalisme, l'utilitarisme et l'empirisme.

Par sa forme même, le livre va ainsi favoriser les techniques et les sciences descriptives, qui trouvent en lui un support idoine à leur diffusion massive.

Gardons-nous cependant de croire que ces profondes évolutions se sont imposées du jour au lendemain. À cet égard, Régis Debray fait remarquer avec pertinence qu'il aura fallu une longue période de maturation (au total, près d'un siècle) pour qu'une nouvelle morale intellectuelle naisse, qui consacre les usages de cette nouvelle technique de communication.

Cependant, ces évolutions, tout comme leurs conséquences ramifiées, étaient irréversibles : " Gutenberg inaugure l'âge des discours de la méthode. De la calligraphie à la typographie, il n'y a pas seulement passage quantitatif de l'artisanat à l'industrie, mais qualitatif, d'un monde clos à un monde infini ".

Et Debray d'ajouter : " Toute copie manuscrite tenait peu ou prou de l'exégèse ". La composition, en rendant irrémédiable la moindre faute de composition, " instaure, en filigrane, un code du bien penser stipulant l'exigence de la preuve, la principe de non-contradiction [...] : les règles de politesse de la Raison ". Ce qui le conduit à proposer cette définition de l'esprit rationnel et critique " qui ne consiste pas à critiquer l'autorité par principe mais à vouloir l'établir sur des principes ".

Mais notre analyse, aussi sommaire soit-elle, serait incomplète si on ne mentionnait pas l'ultime conséquence épistémologique induite par la livre : la laïcisation de la pensée.

Dans un des chapitres de son ouvrage 1492, intitulé " L'éveil de la liberté ", Jacques Attali en propose l'interprétation suivante :

" En rendant possible la circulation des textes philosophiques, le livre accélère la critique religieuse [...]. La diffusion des livres de messe à bon marché [...] fait perdre de son prestige au prédicateur [...]. Le temps laïc est venu. La réflexion philosophique se sépare alors de la dévotion religieuse, la seconde relevant de l'ineffable et de la grâce, la première de la conscience et de la raison (2(*))".

Reconnaissons-le avec Breton et Proulx : " La tentation est grande, ici comme ailleurs, de voir dans la technique la cause du changement social ". Mais, comme l'illustre l'exemple de la Chine, il est nécessaire de répéter que " l'existence du procédé technique n'est en rien une condition suffisante à son développement social. Il lui faut non seulement des conditions sociales, culturelles et économiques propices, mais il semble en plus que ces conditions multiples jouent un rôle non négligeable dans le processus d'invention lui-même ".

Étape décisive et changement irréversible, conclut Attali : " le pouvoir vient du savoir ". La modernité -- notre modernité -- est en marche.

" Plus qu'aucune autre pratique, la lecture va désormais bouleverser la pensée du temps ".

" Et la pensée va aider à l'explosion de l'économie ".

Reconnaissons-le avec Breton et Proulx : " La tentation est grande, ici comme ailleurs, de voir dans la technique la cause du changement social ". Mais, comme l'illustre l'exemple de la Chine, il est nécessaire de répéter que " l'existence du procédé technique n'est en rien une condition suffisante à son développement social. Il lui faut non seulement des conditions sociales, culturelles et économiques propices, mais il semble en plus que ces conditions multiples jouent un rôle non négligeable dans le processus d'invention lui-même ".

De sorte qu'en guise de synthèse, il convient de s'accorder sur un point : " Le livre imprimé, support de nouvelles pratiques d'échanges intellectuels, préfigurant des formes modernes de communication sociale, a été véritablement au point de convergence des nouvelles techniques, du développement de l'esprit mercantile et de la mise en mouvement des idées avancées par les humanistes ".

Il n'était donc pas indifférent de se pencher sur ce passé qui a tant contribué à modeler notre avenir.

" L'avenir vient de loin ", pour reprendre une formule de Jean-Noël Jeanneney.

Aujourd'hui encore, nous subissons les influences de ce lointain passé. À nous d'en tirer des leçons pour construire, dès à présent, notre futur.

Premier véritable média de masse et précurseur de la société de l'information, le livre a permis la diffusion du savoir, nouveau fondement du pouvoir. Il a contribué au triomphe d'idéaux modernes, qu'ils soient individuels, comme la liberté, ou collectifs, comme la nation. Il a favorisé, enfin, le mouvement religieux de la Réforme, dont les valeurs, nous le verrons, ont profondément marqué l'Europe.

En ce sens, tout a en effet commencé avec Gutenberg.

Mais, pour autant, aucun nouveau médium ne surgit du néant. De sorte que nous faisons nôtre cette remarque de Régis Debray : " Chaque innovation ampute et ajoute, les comptabilités varient avec les partis pris philosophiques, un seul point sûr : pas d'additions sans restes ".

Autant dire qu'un certain nombre de questions se posent maintenant, auxquelles il nous faudra répondre.

La typographie s'appuie sur l'alphabet et sur l'écriture : a-t-elle aujourd'hui été détrônée par l'image qui semble imposer le règne sans partage de ce que Debray appelle la " vidéosphère " ? Ou bien faut-il admettre, avec Umberto Eco, que " grâce à l'informatique, nous sommes revenus à l'époque de l'écriture " ?

L'histoire bégaye-t-elle ? Procède-t-elle par cycles, en se retournant sur elle-même ?

Quoi qu'il en soit, l'exemple de l'imprimerie prouve s'il en était besoin que l'instauration d'un nouveau médium suppose à la fois une offre de nouvelles techniques et de nouveaux contenus, mais aussi une demande correspondante.

Une chose est sûre : la technique est aujourd'hui au rendez-vous. Mais la richesse des contenus et l'avidité intellectuelle des utilisateurs sont-elles en mesure de supporter la comparaison avec celles qui se manifestaient au cours de la Renaissance ?

Pour formuler autrement la question : comment, aujourd'hui, mieux articuler les évolutions techniques et les nécessaires évolutions qu'elles impliquent aussi bien dans le registre des comportements sociaux que dans celui des habitudes intellectuelles ?

V. LA REFORME ET LA « DIVERGENCE » :

A) DES APPROCHES DIFFERENTES ENTRE LE NORD ET LE SUD DE L'EUROPE

Autant faire preuve d'une certaine humilité : de même que les liens de l'imprimerie avec l'humanisme, ou la réforme, on ne saurait résumer les relations entre la réforme et le développement économique en une simple filiation.

En ce qui concerne les effets de l'imprimerie, l'écheveau des causes et des conséquences s'avère, on l'a vu, particulièrement complexe. S'agissant des conséquences de la réforme, les choses sont encore plus complexes. Tout un faisceau de facteurs agissent de concert, qu'ils soient géographiques, historiques, humains, structurels ou circonstanciels, individuels ou collectifs. Et, de surcroît, on ne saurait assez souligner ce fait. La part du seul élément confessionnel est particulièrement difficile à évaluer.

Devant un tel enchevêtrement d'explications possibles, se prêtant, ici plus que jamais, à de féroces controverses, mieux vaut s'en tenir, comme le font avec pertinence Alain Peyrefitte et Pierre Chaunu, à des rapprochements aussi incontestables que possible.

Selon Alain Peyrefitte : « en rapprochant systématiquement la carte religieuse de l'Europe et les cartes des phénomènes économiques, sociaux et culturels, on constate qu'elles se recouvrent à peu près exactement ; et qu'en termes statistiques, ces recouvrements sont significatifs ».

Pierre Chaunu, de son côté, corrobore cette analyse : « On pourrait parler... d'une corrélation positive entre l'histoire de la chrétienté protestante et dynamique économique, d'une part ; corrélation négative, d'autre part, entre la ligne de la chrétienté catholique et les schémas éprouvés d'une histoire dynamique et quantitative de moins en moins économique et de plus en plus totale ». Et plus loin : « On ne peut guère, présentement, que constater l'accord. Il est grossier, vrai dans ses grandes lignes seulement, mais il se place en dehors de toute polémique possible ».

Pourtant, Alain Peyrefitte affirme par ailleurs que « les corrélations... restent trop isolées pour ne pas prêter à contestation... » et que « le lien entre la confession religieuse et le comportement économique reste sujet à caution ».

Pourquoi ? Parce que l'on manque d'études suffisamment systématiques. Chaunu incline, en effet, à penser, d'une part, que « le concept de mentalité économique reste encore à construire » et que, d'autre part, la fécondité de l'analyse de la longue imprégnation religieuse des sociétés européennes « a été sans doute largement sous-estimée ».

« Ce n'est pas seulement au XVIe siècle et au XVIIe siècle - ose-t-il affirmer - que la géographie religieuse est pertinente. C'est encore le cas à la fin du XXe siècle ». Il faudra, en effet, s'en souvenir. Comme il faudra avoir sans cesse présent à l'esprit ceci : « Ce critère religieux hérité du XVIe siècle demeure un discriminant topique ».

B) L'INFLUENCE DU FACTEUR CONFESSIONNEL
SUR LE DEVELOPPEMENT EST DIFFICILE A METTRE EN EVIDENCE

Dans « La société de confiance », essai consacré aux origines et à la nature du développement, Alain Peyrefitte joue sur le terme « divergence » pour évoquer, à la fois, ce que d'autres ont préféré désigner par le terme de décollage économique, et le fossé qui s'est creusé, en la matière, à partir du XVIIe siècle, entre les pays protestants du Nord et les pays catholiques du Sud.

A la traditionnelle métaphore aéronautique qui se réfère à la résultante des forces de pression qui s'exercent sur l'aile d'un avion, l'académicien substitue une image empruntée à la physique nucléaire : celle de l'enclenchement de réactions en chaîne au sein d'une pile atomique, image qui lui semble mieux rendre compte de la combinaison complexe de causes et de conditions en question.

Cette complexité explique qu'« il est temps d'en finir avec une explication mécanique, en termes de causalité pure et simple : protestant, donc économiquement avancé ; catholique, donc économiquement retardé. Cette alternative est une caricature, à laquelle il nous faut substituer des traits réels ».

C'est ainsi une erreur, à ses yeux « que de vouloir aligner, comme des facteurs homogènes, confession religieuse et comportement économique ».

Cependant ce serait une erreur que de dénier à la foi religieuse tout rôle d'influence dans l'activité économique.

« Le facteur confessionnel peut entrer en ligne de compte dans l'appréciation de la distorsion économique et culturelle dont la chrétienté d'Europe occidentale constitue une remarquable occurrence. D'ailleurs, le recoupement des zones dynamiques avec la culture réformée, celui des zones ankylosées avec le maintien du catholicisme et surtout avec son durcissement lors de la " Contre-Réforme " peuvent-ils être le fruit du seul hasard ? ».

Il n'en demeure pas moins, comme le souligne Pierre Chaunu, que cette coïncidence n'est que « grossière » (voir plus haut) et souffre d'assez nombreuses exceptions (la forte alphabétisation des Alpes catholiques germaniques, par exemple ; ou celle, à un degré moindre, de la France du Nord de la Loire ; ou encore le caractère relativement tardif du décollage industriel de l'Allemagne, etc...).

Une certaine correspondance donc, peut être mise en évidence, mais elle reste difficile à analyser.

C) LES AFFINITES DU PROTESTANTISME

« Les sociétés qui sont entrées en Réforme n'en sont pas sorties. Ce sont elles aussi qui sont entrées les premières en développement », écrit Alain Peyrefitte, résumant les conclusions de Pierre Chaunu.

Ce dernier observe en effet que « ce qui a été fait n'a jamais été défait. Tout s'est joué de 1520 à 1550. Une fois marquées, les frontières entre Réforme et Contre-Réforme n'oscilleront plus ».

« Ordonnons - poursuit-il - les pays et les régions par ordre de date d'entrée, suivant les classifications aujourd'hui classiques de W. W. Rostow dans les étapes du décollage et de la croissance soutenue. Nous retrouvons toujours en tête, à plus de 80 %, des pays en majorité protestants ou à culture dominante protestante, et, aux places en flèche, de tradition calviniste ».

Comme l'a montré Fernand Braudel, l'Europe bascule sur elle-même, vers 1600, au bénéfice du Nord. Mis à part un bref intermède génois, Anvers, Amsterdam puis Londres vont supplanter Venise, et s'affirmer comme les principaux centres économiques et commerciaux, consacrant de ce fait le déclin de la Méditerranée.

Les annexes de La société de confiance confirment sur certains points cette constatation globale, qu'il s'agisse de l'évolution des rendements céréaliers, dans des conditions géographiques comparables, du franchissement du seuil de densité de 40 habitants au kilomètre carré, du niveau des taux d'intérêt, etc.

Mais l'explication de cette divergence demeure délicate, comme en témoignent la discordance des interprétations avancées, les exceptions à la règle générale constatées, ainsi que la diversité des facteurs autres que confessionnels ou indirectement liés à la religion, comme l'émigration, susceptibles d'être pris en considération.

La variété, enfin, des expressions du mouvement de la réforme, en dehors des deux principaux courants, luthérien et calviniste - plus différents qu'opposés, selon Chaunu - ne facilite pas la tâche.

Ces divisions du protestantisme jouent un rôle important dans les analyses développées par Max Weber dans Ethique protestante et esprit du capitalisme, les premieres à être entièrement consacrées à ce sujet.

Avant Weber, Marx s'était contenté, comme le rappelle Alain Peyrefitte, d'opposer incidemment une mentalité catholique, orientée, par le salut et par les oeuvres, vers le concret (donc vers les espèces monétaires métalliques, en or ou argent) à un esprit protestant que le salut par la foi prédisposait à faire confiance aux systèmes fondés sur la monnaie fiduciaire et sur le crédit.

Rejetant le déterminisme énoncé par Marx, Weber considère qu'un « arrière plan d'idées » a préexisté à l'apparition du capitalisme. L'esprit capitaliste, antérieur à l'instauration des infrastructures correspondantes, aurait été favorisé par la morale protestante. Et la réforme aurait ainsi offert au capitalisme une idéologie d'élection :

- en contribuant, d'une part, à un progrès de la rationalité des comportements (par rapport à l'influence des religions traditionnelles) ;

- et, d'autre part, en consacrant, d'un point de vue moral, les activités temporelles.

Mais, et c'est là où la diversité du protestantisme intervient, la mentalité capitaliste se serait affirmée par réaction à l'intégrisme calviniste et l'importance primordiale attachée aux activités terrestres découlerait en particulier du Luthéranisme.

En outre, Weber estime que c'est l'esprit de religiosité ascétique, propre au puritanisme, qui aurait donné naissance au rationalisme économique.

Aux explications weberiennes, Alain Peyrefitte reproche, entre autres, leur manque de simplicité.

De fait, les paradoxes qui l'émaillent sont nombreux :

- le fatalisme devrait être ainsi la conséquence logique de la prédestination alors que c'est l'inverse qui se produit, d'un point de vue psychologique : pourquoi ?

Parce que les oeuvres, si elles n'ont plus un rôle de justification, comme dans le catholicisme, n'en conservent pas moins un caractère probatoire (preuve de l'élection divine) ainsi qu'une signification de louange et d'action de grâce.

Quant à l'ascétisme puritain, il aboutit au rationalisme par souci d'éviter tout gaspillage de biens matériels et de temps (notamment pour éviter d'entrer en tentation, l'oisiveté étant - comme chacun sait - la mère de tous les vices). Pour Weber, le cloître a été la première entreprise économique rationnelle d'Occident.

Paradoxe donc : on voit ainsi une religion opposée à la richesse (le puritanisme) être considérée, comme un des fondements psychosociologiques du capitalisme.

Cependant, il faut le reconnaître : l'approche weberienne a au moins le mérite d'éviter tout simplisme : l'auteur se défend ainsi d'établir une causalité unilatérale entre éthique religieuse et activité économique et rappelle la « complexité innombrable des facteurs » et « l'énorme enchevêtrement d'influences réciproques » en jeu.

Du reste, il n'invoque, la sociologie religieuse que pour expliquer le capitalisme originel, considérant la question du facteur religieux comme n'étant plus, à son époque, d'actualité.

Alain Peyrefitte reproche à Weber, outre la sophistication déjà évoquée, de ses explications, de ne pas insister suffisamment sur l'importance de la « vertu de confiance » en tant que ressort du capitalisme. Il observe aussi que si le philosophe allemand se livre à beaucoup de comparaisons entre religions protestantes, il en effectue peu, en revanche, entre le protestantisme dans son ensemble et le catholicisme de la Contre-Réforme.

Ce n'est que dans un ouvrage postérieur Economie et société que Weber accordera toute l'importance qui - selon Peyrefitte - lui revient, en mettant en lumière l'émancipation individuelle fondamentale que provoque la Réforme, et qui aboutit à reconnaître à chacun la capacité de conduire sa vie comme il l'entend.

Mais plutôt que des effets du protestantisme, la confiance et l'autonomie intellectuelle apparaissent davantage comme des valeurs communes à l'éthique réformée et à l'esprit de capitalisme.

Ces vertus, Peyrefitte en attribue le mérite surtout au calvinisme, voyant en Calvin l'auteur d'une distinction libératrice entre le spirituel et le temporel, la religion et l'argent. Formé à l'école de la vie économique et juridique avant de se consacrer à la prédication de la réforme, il serait le premier à avoir interprété la Bible en affirmant que la loi divine n'interdit pas l'usure (« Dieu n'a pas défendu tout gain ») et que la loi naturelle le permet. Son attitude reste néanmoins ambivalente, conciliant condamnation morale de principe et pragmatisme, à la recherche d'un juste milieu entre prohibition et abus. De sorte, la règle morale conserve ainsi son exigence tout en se conciliant avec l'ordre de l'économie. Evolution capitale : le tabou de l'église catholique sur le prêt de l'argent (qui supportait cependant certains accommodements) se trouve par là-même levé.

Plus généralement, - soutient Alain Peyrefitte - soutient que le calvinisme « libère l'homme de l'angoisse des décrets divins en appelant au dépassement de soi sur terre ».

Pourtant, la confrontation, de ce point de vue, avec certaines analyses de Pierre Chaunu ont de quoi susciter quelque perplexité.

Le luthéranisme s'accompagne ainsi, selon Chaunu, d'une plus grande liberté à l'égard de l'écriture. Ne favorise-t-il pas dès lors davantage l'autonomie de l'individu et son esprit critique.

Mais comment s'expliquer alors, la relative infériorité des performances économiques des pays luthériens ?

Le calvinisme s'avère, en comparaison, plus dogmatique, rigoureux et organisé. « Le calvinisme - écrit Chaunu - ne peut rester dans la ligne de maximale orthodoxie réalisée par Calvin sans la lourde carcasse ecclésiastique par lui conçue ».

Ailleurs, il affirme que « toute théologie fidèle à la Réforme est nécessairement impérialiste, puisqu'elle a regard sur tout ce qu'éclaire la Parole de Dieu, la totalité en fait de la pensée et de la connaissance ». Dès lors, ne risque-t-il pas d'en résulter certaines inhibitions, un peu analogues à celles parfois imputées à l'Eglise catholique ?

En outre, - selon Chaunu - c'est à tort que l'« on a cru que le libéralisme sortait de la Réforme et, plus paradoxalement encore, qu'il était l'avenir de la Réforme ».

De fait, les arminiens, libéraux avant la lettre, furent écrasés, aux Pays-Bas, par les calvinistes orthodoxes de la maison d'Orange. Le sort de Michel Servet, brûlé vif à Genève, pour avoir remis en cause le dogme de la trinité, montre, par ailleurs, le souci de Calvin « d'empêcher la Réforme de faire mûrir son fruit le plus dangereux, la libre pensée ».

« Le courant libéral, poursuit l'historien et théologien protestant français, n'appartient pas à la Réforme. Il est aux sources du rationalisme ».

« Le protestantisme en majesté du XVIIIe siècle exclut l'apostasie libérale ».

De plus, l'humanisme d'inspiration chrétienne prélibéral est étranger à la Réforme : « rien de plus antihumaniste que le christianisme sans compromission tel que Luther (qui rompra d'ailleurs avec Erasme) l'entend avec Saint-Paul ».

« Dans la confusion entretenue par le paradoxal protestantisme libéral c'est en réalité, le siècle des Lumières de la Raison qui pointe ».

Deux rationalismes vont ainsi coexister, précise Chaunu : un rationalisme d'élite, plus radical, prémarxiste, dans les pays catholiques et, dans les pays protestants, un rationalisme de masse, coloré de moralisme et de religiosité, issu d'un humanisme d'inspiration chrétienne et de l'arminianisme.

Pour Chaunu, le protestantisme libéral constitue ainsi la forme la plus ambiguë, donc la plus pernicieuse, de l'apostasie et « la résistance du protestantisme aux hérésies issues d'elle, mais qui lui sont opposées, s'inscrit dans un combat entre la pensée chrétienne et la mise en place dès la fin du XVIIe siècle des rationalismes de masse du XVIIIe siècle ».

Par ailleurs, la floraison sectaire de la Révolution anglaise et ses prolongements aux Etats-Unis procèdent - selon lui - d'un calvinisme mal entendu.

Quelle est, dans ces conditions, la part exacte du protestantisme dans le développement économique, social et culturel des différents pays occidentaux, par rapport à celle d'autres facteurs ?

Il convient, pour tenter de répondre à cette difficile question, de revenir tout d'abord sur le rôle du facteur confessionnel et sur ses relations avec d'autres attitudes mentales.

En premier lieu, même si le rigorisme et le dogmatisme des courants majoritaires, calvinistes et luthériens, paraissent constituer, sous certains aspects, un retour en arrière par rapport à l'humanisme de la Renaissance, ils n'en représentent pas moins un progrès par rapport au catholicisme, du strict point de vue de l'impact de l'éthique religieuse sur l'activité économique.

De ce point de vue, la levée du tabou sur le prêt de l'argent, en particulier, est incontestablement positive.

D'autre part, même si le protestantisme, essentiellement théocentrique, ne se confond pas avec le rationalisme, il y a une part de vérité dans le lien établi par Weber entre rationalité et réforme. En effet, la rigueur logique de la doctrine calviniste de la parole de Dieu, « splendide construction de l'esprit » (Chaunu) contraste avec l'ésotérisme de la scolastique décadente du haut Moyen Age.

L'émigration illustre l'influence conjointe de facteurs psychiques autres que strictement confessionnels sur le développement économique.

Plusieurs auteurs, cités par Alain Peyrefitte, soulignent ainsi le rôle joué par les migrants dans le développement de certains pays protestants : « Ni la Hollande, ni l'Ecosse, ni le Palatinat ne produisirent eux-mêmes leurs propres entrepreneurs » - note ainsi Trevor Roper - qui apparaissaient donc comme « plus émigrés que calvinistes ».

Le développement de l'Angleterre, note par ailleurs Peyrefitte, a bénéficié du concours d'écossais presbytériens.

Quant aux conséquences de l'émigration des Huguenots français, elles seront étudiées plus loin dans ce chapitre.

Or, quelles que soient leur confession ou leurs origines, la condition des immigrés leur confère un dynamisme particulier et les conduit à donner le meilleur d'eux-mêmes dans leurs activités (les catholiques venant s'installer à Amsterdam depuis la Flandre du Sud, ou ayant rejoint plus tard les Etats-Unis, n'échappent pas à cette règle, même s'il est vrai qu'elle concerne, pour des raisons historiques, en très grande majorité des protestants).

Pour Emile G. Léonard, éminent historien du protestantisme, la réforme est d'abord invention, novation, rupture avec le passé. Elle s'accomplit pleinement dans le non-conformisme des dernières années du XVIe siècle et du XVIIe siècle. N'était-elle pas, dans ces conditions, en quelque sorte prédisposée à rencontrer l'adhésion de ce que l'Europe pouvait compter d'individus inventifs et entreprenants ?

De fait, selon une étude britannique citée par Alain Peyrefitte, les protestants « non-conformistes » (presbytériens ou dissidents) auraient fourni plus de 46 % des innovateurs industriels d'Angleterre alors qu'ils ne représentaient que 7 % de sa population.

Sans doute des facteurs variés, non exclusivement confessionnels, se conjuguent-ils pour expliquer les différentes mentalités des divers peuples européens : dynamisme, tolérance, esprit commerçant des Hollandais, pragmatisme et opiniâtreté des Anglais, application sérieuse au travail des Allemands, etc.

Sans doute aussi les mentalités subissent-elles l'influence de données géographiques ou sont-elles marquées par des événements historiques particuliers.

Il en résulte une série d'interactions qui contribuent à expliquer également la divergence entre pays du Nord et du Sud de l'Europe.

Ces autres déterminants possibles sont mentionnés, de façon très objective, par Alain Peyrefitte, dans son ouvrage précité, même s'il estime personnellement que « le ressort du développement réside en définitive dans la confiance accordée à l'initiative personnelle, à la liberté exploratrice et inventive (liées pour lui au protestantisme...) ».

Sans cette confiance fondamentale, le développement né « là et alors » aurait pu apparaître ailleurs et à un autre moment, avant ou après.

Mais, reconnaît-il, « la catalyse s'est effectuée... par un mélange indébrouillable des circonstances et des permanences, de l'histoire et de l'anthropologie... sous l'effet de conjonctures où l'événement a d'ailleurs sa vaste part ».

Permanences et anthropologie : Peyrefitte rappelle les principes de la fameuse « théorie des climats » de Montesquieu, plus subtile et nuancée que les présentations simplifiées qui en sont parfois faites. Ainsi, l'invocation du « climat » a trait non seulement à l'environnement physique mais aussi à la logique interne de chaque type d'organisation humaine. Selon les sociétés, les mêmes causes n'ont pas toujours les mêmes effets. Plus une nation est développée, plus les causes morales l'emportent sur les causes physiques. Il n'y a donc de déterminisme climatologique que pour ceux qui ne parviennent pas à acquérir l'autonomie morale caractéristique du développement.

Sir William Temple, ambassadeur d'Angleterre à La Haye au XVIIIe siècle, cité également par Peyrefitte, fait appel à la notion intéressante de « désavantage initial », que l'on pourrait aussi appeler « contrainte stimulante », pour expliquer la réussite économique hollandaise (terres rares et inondables, forte densité de population...). Le même type d'argument pourrait être invoqué en ce qui concerne l'insularité de l'Angleterre.

Cependant, ce qui semble, en l'occurrence, avoir joué en faveur de ce pays, paraît, au contraire, en avoir désavantagé d'autres comme l'Irlande ou la Corse, preuve que l'explication ne se suffit pas à elle-même.

Pour Braudel, cité mais en même temps récusé par Alain Peyrefitte, l'économique précède le social, qui devance, à son tour, le mental.

Selon lui, le centre de gravité des activités européennes s'est déplacé du Sud au Nord de l'Europe pour des raisons économiques qui n'ont rien de psychique ou de confessionnel et ne touchent pas à la nature du capitalisme.

« Tout capitalisme - écrit-il - est à la mesure, en premier lieu, des économies qui lui sont sous-jacentes ».

Cependant, l'économique ne se comprend pour lui qu'en liaison avec les autres « ensembles » (le politique, le culturel et le social) avec lesquels « il y a action, interaction ». Et Braudel de résumer sa pensée : « Le capitalisme est forcément une réalité de l'ordre social ».

Braudel soutient ainsi la thèse selon laquelle « il y a des conditions sociales à la poussée et à la réussite du capitalisme. Celui-ci exige une certaine tranquillité de l'ordre social, ainsi qu'une certaine neutralité, ou faiblesse, ou complaisance de l'État. Et, en Occident même, il y a des degrés à cette complaisance : c'est pour des raisons largement sociales et incrustées dans son passé que la France a toujours été un pays moins favorable au capitalisme que, disons, l'Angleterre ».

Pour l'académicien, la thèse de Max Weber apparentant le capitalisme originel au puritanisme, est « manifestement fausse ».

« Les pays du Nord - fait-il valoir - n'ont fait que prendre la place occupée longtemps et brillamment avant eux par les vieux centres capitalistes de la Méditerranée. Ils n'ont rien inventé, ni dans la technique, ni dans le maniement des affaires... »

« Ce qui est en jeu, chaque fois, c'est le déplacement du centre de gravité de l'économie mondiale, pour des raisons économiques, et qui ne touchent pas à la nature propre ou secrète du capitalisme ».

« A la faveur de la montée nouvelle de l'Atlantique, il y a élargissement de l'économie en général, des échanges, du stock monétaire et, là encore, c'est le progrès vif de l'économie de marché qui, fidèle au rendez-vous d'Amsterdam, portera sur son dos les constructions amplifiées du capitalisme ».

Peyrefitte reproche à Braudel de faire trop de géographie et trop peu d'histoire, et surtout une histoire sans acteurs.

Pourtant ce dernier fait appel à des circonstances d'ordre événementiel pour expliquer le triomphe des Nordiques qui, selon lui « n'aurait pas tenu à une meilleure conception des affaires ni au jeu naturel de la concurrence industrielle, ni au fait de leur passage à la Réforme ».

Ils n'auraient pas, selon lui, construit leur première fortune grâce aux compagnies des Indes et à l'exploration des océans, mais à partir d'un véritable pillage de la Méditerranée dont ils auraient copié les meilleurs produits et qu'ils auraient inondé de marchandises à bas prix. En d'autres termes, « Leur politique a été simplement de prendre la place des anciens gagnants, la violence étant de la partie ».

Ces hasards de la guerre, Chaunu leur accorde, de son côté, une certaine importance, en rappelant par exemple les troubles de l'époque des origines du luthéranisme (révolte des chevaliers et des paysans), puis l'écrasement militaire de ses adeptes par la Maison de Habsbourg, de 1620 à 1630, avant le redressement final et inespéré de l'Allemagne protestante dont les intérêts triomphèrent en 1648 aux traités de Westphalie.

Pierre Chaunu évoque aussi, par ailleurs, l'épisode qui a permis de sauver de l'effondrement les Pays-Bas en 1629 (à savoir l'arrivée des 80 tonnes d'argent prises à la flotte de la Nouvelle Espagne).

De sorte que, selon lui, il convient d'accréditer la thèse selon laquelle « La géographie de la Réformation incorpore aussi, à vue humaine, une large part d'accidentel ».

Car y introduire la dimension conjoncturelle, « c'est tout simplement accepter l'histoire dans sa large complexité ».

Mais la notion de conjoncture ne doit pas demeurer exclusivement économique : « elle est tout aussi bien dans une histoire globale, la preuve tangible de l'action du psychisme sur le monde extérieur. La conjoncture économique elle-même est, en fait, conjoncturelle dans la mesure où elle est humaine... ».

*

* *

Devant une telle complexité et un tel enchevêtrement de causes et des conséquences susceptibles d'interférer, de se conjuguer ou de s'influencer, il convient, là encore, de s'en tenir à des évidences fortes.

La corrélation la plus incontestable et la plus vigoureuse existant entre la Réforme et le développement des sociétés a trait, sans nul doute, à l'alphabétisation.

Le graphique ci-après, extrait de l'annexe consacrée à « L'école en divergence » de l'ouvrage précité d'Alain Peyrefitte, est d'une éloquence qui rend presque tout commentaire superflu (3(*)).













Coller le graphique "alphabétisme..."











Les théologies protestantes sont des théologies de la parole de Dieu dont l'interprétation repose à la fois sur une inspiration historique et sur la voix intérieure divine qui s'adresse à chaque fidèle en particulier. L'adhésion aux religions réformées suppose par conséquent la lecture et la compréhension individuelles des textes de la Bible.

Le succès de la Réforme doit beaucoup, on l'a vu, à l'imprimerie. Celle-ci le lui a ensuite bien rendu.

L'une des contributions les plus manifestes des pays réformés à un développement économique de plus en plus fondé sur la diffusion du savoir réside ainsi dans l'effort d'alphabétisation.

Dans leur « Histoire des médias de Diderot à Internet » Frédéric Barbier et Catherine Bertho-Lavenir insistent sur le rapport étroit et précis qui se noue dans les colonies anglaises d'Amérique « entre la majorité de la population et le monde du livre et de l'imprimerie ». En nouvelle Angleterre, où l'enseignement est obligatoire, 95 % des habitants sont alphabétisés à la fin du XVIIIe siècle. Aux Etats-Unis - observent les mêmes auteurs - l'enseignement bénéficie à la fois de la place privilégiée qui lui est réservée dans l'éthique du protestantisme (religion de 99 % de la population en 1774), de son rôle favorisant l'intégration et l'ascension sociale des immigrés, et de l'inexistence des cloisonnements sociaux européens (liés à l'aristocratie...).

Faut-il y voir les prémices de l'actuelle prédominance américaine pour tout ce qui touche à la société de l'information ?

La deuxième corrélation, signalée en début de cette partie de chapitre, entre réforme et développement, est plus difficile à expliquer.

Il y a certes un recoupement entre les zones où ont lieu respectivement les échanges commerciaux (axe rhénan, villes de foire, grands ports et centres commerciaux), la diffusion de l'imprimerie, l'adoption des religions réformées et celles où seront ensuite réalisées les meilleures performances économiques.

L'esprit mercantile, facteur primordial du développement est antérieur à la réforme. Il s'est d'abord épanoui en terre catholique (l'Italie du Nord), bénéficiant, semble-t-il, d'une certaine tolérance de la part de l'Eglise, malgré la fermeté de ses positions de principe sur les questions d'argent.

L'autonomie intellectuelle et les idées libérales, sur lesquelles Peyrefitte insiste à juste titre ne sont-elles pas surtout issues de l'humanisme et de la Renaissance, qui précèdent, eux-aussi, l'apparition du protestantisme, (même si certains amalgames, dont Chaunu souligne l'hétérodoxie, se sont ensuite produits) ?

N'était-il pas assez logique, dès lors, comme le fait observer Braudel, que la Méditerranée ne soit plus qu'un espace secondaire, du fait des Grandes Découvertes et de l'essor des échanges transatlantiques ?

A la vérité, il semble y avoir eu ce qu'Alain Peyrefitte appelle des « affinités électives » entre le protestantisme et le développement économique, soit une prédisposition des personnes les plus entreprenantes et habitant les zones les plus commerçantes à adopter la religion réformée. Le facteur confessionnel cependant, interfère, se conjugue, interagit avec d'autres facteurs, d'ordre géographique, historique ou psychique. De plus, il y a, par ailleurs, des exceptions.

La contre-réforme, enfin, peut contribuer à expliquer en même temps que les considérations avancées par Braudel, le déclin relatif de l'Europe du Sud en général, de la Méditerranée et de l'Italie du Nord en particulier.

Toutes ces considérations ne font que confirmer l'importance du rôle des hommes et de leur mentalité -qui l'emportent en définitive sur les déterminismes (ou, du moins, les infléchissent) dans le développement des sociétés.

D) LE RAIDISSEMENT DE LA CONTRE-RÉFORME

L'influence confessionnelle sur le développement social est - on l'a vu - particulièrement difficile à isoler de celle d'autres déterminants et à mettre en évidence.

Il en va ainsi pour l'impact inhibiteur de la contre-réforme sur les pays catholique du Sud comme pour ce qui concerne les effets stimulants du protestantisme sur les pays du Nord.

Toutefois, la relative unité doctrinale du catholicisme, qui contraste avec la diversité des églises et des sectes protestantes, rend la tâche peut-être un peu moins difficile dans l'appréciation de la situation des pays du Sud.

Se considérant comme dépositaire exclusive du message évangélique, gardienne de son orthodoxie et de son intégrité, responsable de sa transmission, dans la fidélité à la tradition de l'enseignement des pères de l'Eglise, et garante de l'unité des chrétiens, l'institution catholique sort très ébranlée des guerres de Religion. « Jusque là -observent Febvre et Martin- l'Eglise avait connu bien d'autres hérésies et en avait -en occident du moins- toujours triomphé ».

L'imprimerie -on l'a vu- a sans doute contribué à ce qu'il en aille autrement du protestantisme.

Il va s'en suivre un raidissement que traduisent les conclusions du Concile de Trente, en 1563.

« Le catholicisme d'après Luther et Calvin n'est pas le même qu'avant » - souligne Alain Peyrefitte - qui estime par ailleurs que « rien ne destinait l'Eglise catholique au durcissement de la contre-réforme ».

En mettant Erasme à l'index, après avoir failli le nommer cardinal, l'Eglise a fait manquer de peu à la chrétienté occidentale l'occasion d'une émancipation en douceur et d'un passage, librement choisi, à la modernité intellectuelle.

Il faudra attendre le vingtième siècle, et l'encyclique quadragesimoanno de 1931, pour que soient progressivement levées des inhibitions pluriséculaires ayant trait notamment à l'argent, aux oeuvres et à l'initiative individuelle.

Avant la réforme, le tabou catholique de principe sur le prêt d'argent s'était accompagné de tolérances ponctuelles et n'avait pas empêché, par exemple, le développement en Italie du Nord, des techniques bancaires, ni la prospérité, fondée sur le commerce, de Venise.

Certes, des conceptions quelque peu archaïques de la vie économique prévalaient encore souvent à l'époque, les activités concernées étant considérées comme un jeu à somme nulle, et l'argent, non comme un outil, mais comme un bien consommable stérile, tout cela sans que soit perçu le rôle fondamental du crédit.

Mais, comme le souligne très justement Alain Peyrefitte, « la doctrine de l'Eglise en matière de commerce n'a inhibé que ceux dont la mentalité économique était vulnérable ».

En effet, l'ingéniosité des acteurs de la vie économique leur servait à contourner la lettre des préceptes de l'Eglise. Et, de toute façon, Saint-Thomas, dans ses écrits, s'était toujours placé dans un univers où la liberté du commerce demeurait la règle. Il admettait le prêt sur gage, l'usufruit... Saint-Antonin, quant à lui, reconnaîtra plus tard le principe du paiement d'un intérêt raisonnable (l'usure demeurant condamnée) en compensation du gain que l'investissement de la somme prêtée aurait pu procurer. Ainsi, dès le XIVe siècle, la scolastique s'était ingéniée à rendre possible le prêt à intérêt.

Mais les guerres de religion vont entraîner un durcissement de la prohibition de l'usure qui culmine, en France, avec l'ordonnance de Blois (1579), mettant fin à la distinction médiévale entre usures excessives et modérées. Confirmées en 1629, certaines dispositions de ce texte qui s'appliquait même aux intérêts de retard, demeureront en vigueur jusqu'en 1789.

La question, à la vérité, ne se situe pas au centre des débats du Concile de Trente qui vont porter plutôt sur le caractère des oeuvres et le renforcement de l'autorité hiérarchique ecclésiastique. Mais l'inhibition susceptible d'en résulter est de nature à affecter l'esprit d'initiative individuelle, en général plus que les conditions précises d'exercice des activités temporelles. Il s'agit donc d'effets psychiques indirects. S'il ne faut en exagérer la portée, la rigueur des positions doctrinales de l'Eglise se conciliant avec la miséricorde manifestée aux fidèles dans les confessionnaux (4(*)), il convient, de ne pas non plus la sous-estimer.

La théologie protestante, selon Chaunu, « a regard sur la totalité de la pensée et de la connaissance » et Calvin a mis en place, aux dires du même auteur, « une lourde carcasse ecclésiastique » pour défendre l'orthodoxie telle qu'il la concevait. Mais la Réforme distingue plus clairement le temporel du spirituel, fait moins appel à la soumission hiérarchique des fidèles et des clercs et leur laisse par conséquent une liberté d'interprétation plus grande de la parole de Dieu qui favorise ainsi l'autonomie intellectuelle. « Les protestants - résume Peyrefitte - veulent une puissance ecclésiastique bornée à l'Ecriture et par elle ».

L'Eglise catholique, pour sa part, a toujours considéré qu'il relevait de sa mission de porter un jugement sur les activités terrestres dans la mesure où le salut des âmes et le témoignage du message évangélique étaient concernés. De là à revendiquer un droit à diriger spirituellement la société dans son ensemble, il n'y a qu'un pas qu'Alain Peyrefitte estime avoir été franchi par Rome, dans sa longue condamnation de la modernité économique.

Pour en revenir au Concile de Trente, il consacre, selon Peyrefitte :

- le monopole ecclésiastique sur l'interprétation de l'écriture et la parole de Dieu ;

- la soumission, qui l'accompagne, à une hiérarchie intangible, instituée par Dieu et dont le rejet entraîne l'anathème ;

- la justification, enfin, d'une inquiétude du salut, recherché à travers les « oeuvres ».

Il en résulte, selon l'auteur de la Société de confiance, une spiritualité marquée par la défiance de soi.

L'espoir d'une récompense par les oeuvres paralyse - d'après lui - l'activité économique, la sphère des activités humaines devant, pour que son exercice soit le plus efficace possible, être abandonnée à ses propres lois.

Et de fait, la piété catholique qui repose sur l'inquiétude du salut, s'oppose à la confiance protestante, comme la valeur « méritoire » des oeuvres des premiers au caractère « probatoire » de celles des seconds.

Pourtant, la confiance en Dieu jouait pourtant un rôle important dans la doctrine de Saint-Thomas, faisant dire à Peyrefitte qu'« il fallait la sacrifier à la soumission, à l'époque de Trente ». Ce qui n'enlève rien, par ailleurs, aux résultats positifs de ce concile sur le plan religieux (redressement des abus à l'origine du mouvement protestant, regain de foi, progrès de l'instruction religieuse et des oeuvres charitables...)

Tout cela nous engage à nous poser une série de questions : quels ont été les effets de la contre-réforme sur le développement de l'Europe catholique du Sud ? Ont-ils été uniquement négatifs et symétriques de ceux, positifs, de la Réforme ?

Là encore, la réponse ne peut être que nuancée et circonspecte.

Cependant, il convient de prendre en considération des facteurs autres que religieux, qui font dès lors apparaître des exceptions amenant à conclure que les conséquences de la réaction catholique n'ont pas toutes été nécessairement néfastes.

Influence de facteurs non confessionnels tout d'abord : « Il ne s'agit en aucun cas - écrit Alain Peyrefitte - de faire grief à Rome des résistances au progrès ou des retards de développement qu'ont connus les nations latines : elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles-mêmes ».

Certains épisodes déplorables (l'Inquisition espagnole ou la révocation de l'Edit de Nantes) peuvent inspirer le même type de réflexion. Ils se sont produits davantage « parce que l'esprit public l'exigeait », comme le note Alain Peyrefitte à propos de la situation ibérique- qu'à l'initiative de l'Eglise. Pierre Chaunu s'étonne même, quant à lui, de la date « anormalement tardive » de la révocation de l'Edit de Nantes, due à la reconnaissance gardée par Louis XIV « au milieu d'un corps social déchaîné », envers la communauté protestante, en raison de son loyalisme à l'époque de la Fronde.

« La flétrissure, d'autre part, du prêt à intérêt n'est pas née de l'autorité des théologiens rigides, ils n'ont que contribué à étendre cette opinion largement répandue ».

D'où, là encore, une série de questions :

- Certains traits de la mentalité espagnole soulignés par Alain Peyrefitte (sens de l'honneur exacerbé, arrogance, mépris des activités manuelles et marchandes, oisiveté des élites...) proviennent-ils de l'héritage catholique ou de celui du passé particulier de l'Espagne, de son caractère méditerranéen, de ses contacts avec le monde arabe ?

- Les pays méditerranéens, jadis occupés par les romains et ensuite envahis par les barbares, n'ont-ils pas gardé la nostalgie d'un Etat fort ?

- Le caractère hiérarchique et organisé de l'église lui vient-il d'un goût inné pour la bureaucratie (l'esprit bureaucratique provenant - selon Marx - d'un esprit foncièrement jésuitique et théologique) ou du souci de préserver son unité et du modèle de l'empire romain (les diocèses correspondant, par exemple, à d'anciennes circonscriptions administratives latines) ?

- La France, fille aînée de l'église, selon l'expression qui avait cours, a-t-elle hérité de Rome le colbertisme et la maniaquerie réglementaire qui la caractérise ou bien faut-il en chercher la cause en partie ailleurs ?

- D'un point de vue historique et géographique, notre pays présente plus d'une singularité : à la fois continental et marin atlantique et méditerranéen, aux confins du Sud et du Nord, ethniquement et culturellement varié, doit-il à sa diversité la précocité de son unité nationale et son caractère centralisé ? L'avance de sa cohésion explique-t-elle celle, jusqu'au XVIIIe siècle, de sa démographie, par rapport aux autres pays européens ?

Face à ces différentes questions, on s'en tiendra donc à quelques éléments incontestables : l'Etatisme français, peu propice au capitalisme, comme le souligne Braudel, est, en vérité, une tradition nationale séculaire qui n'est pas imputable, loin s'en faut, au seul catholicisme. Comment expliquer, sinon, le contre exemple de la soeur latine italienne ?

Comme en ce qui concerne l'influence de la Réforme, on retrouve donc, s'agissant de mesurer celle du mouvement opposé, la nécessité de prendre en compte une multitude d'autres facteurs.

- Ainsi, on l'a vu, le déplacement du Sud vers le Nord de l'Europe, du centre de gravité économique ne s'explique pas pour Braudel, par des raisons religieuses.

Les efforts présumés inhibiteurs de la contre-réforme ont relativement épargné Venise et n'ont pas empêché vers 1550-1560, pendant le Concile de Trente, un intermède génois, noté par Braudel, aboutissant à une redistribution, au détriment d'Anvers, du trafic du métal blanc originaire des colonies espagnoles d'Amérique.

Le clivage Nord-Sud rencontre par ailleurs certaines exceptions, notamment dans les « frontières de catholicité » comme les Alpes germaniques et l'Est de la France, où les taux d'alphabétisation sont plus élevés (du fait d'une émulation avec les populations protestantes ou bien d'une cohabitation dans des espaces dynamiques de communication ?) on ne tranchera pas.

Les catholiques, d'origine méridionale, forment la partie la plus riche de la population d'Amsterdam au début du XVIIe siècle, note par ailleurs Trevor-Roper, et ils sont par ailleurs les inspirateurs de l'organisation du système bancaire puis de la bourse du grand port hollandais.

Encore une fois, le cas de la France est particulier : au XVIIIe siècle, c'est un pays relativement prospère (qui l'aurait sans doute été davantage encore sans l'émigration des Huguenots), démographiquement avancé, qui tend à rattraper son retard industriel par rapport à l'Angleterre, mais qui se laisse finalement distancer par elle sur le plan technique, (bien que demeurant relativement évolué, à cet égard, par rapport aux autres pays d'Europe continentale).

S'agissant de l'alphabétisation, et pour s'en tenir au critère du pourcentage des mariés pouvant signer les registres de leur nom, on peut rappeler que la France avait presque rejoint l'Angleterre à la fin du XVIIIe siècle.

La contre-réforme n'a-t-elle eu que des effets négatifs ? On peut objecter le fait que le progrès de l'instruction religieuse chez les populations catholiques, dont témoignent les efforts des jésuites et le renouveau de l'édition catholique à partir de 1570, n'a peut-être bénéficié qu'à une élite. Il n'en a pas moins été réel, contribuant à relever le niveau général d'éducation dans les Etats considérés.

Autre argument : le développement de l'action des institutions charitables n'a-t-il pas évité l'aggravation de certaines crises économiques, structurelles ou conjoncturelles, aux effets déjà trop cruels ?

Keynes, enfin, estime que la prohibition de l'usure a pu contribuer au maintien de niveaux de taux d'intérêt suffisamment faibles pour inciter à investir.

Aussi préjudiciable qu'il ait pu être au développement de l'économie, le mépris de l'argent a souvent constitué au départ, la contrepartie de valeurs respectables (générosité, esprit de sacrifice, sens de la solidarité).

De même, on peut expliquer ce que Peyrefitte appelle « l'obsession de la dérogeance » par le souci des aristocrates de ne pas ajouter à leurs privilèges (justifiés par « l'impôt du sang » ou l'achat de charges) l'exercice de fonctions rémunérées au détriment de personnes n'ayant pas droit aux mêmes faveurs.

Leur appréciation de la belle ouvrage et leur mode de vie souvent campagnard à l'exception, de la noblesse de cour qui se constitue à partir du règne de Louis XIV rendaient par ailleurs peu probable un quelconque mépris de leur part pour les métiers liés à l'artisanat ou à la terre.

Il n'en demeure pas moins regrettable que ce système de valeurs, concevable à l'origine, soit resté figé alors qu'il devenait archaïque et que l'exemplarité des élites jouant un rôle capital, l'humanisme marchand n'ait pas pénétré, comme en Angleterre, à quelques exceptions près, l'esprit de l'honnête homme français.

*

* *

Au décollage des pays protestants correspond donc, indéniablement, un déclin, une stagnation, en tout cas un moindre développement des pays catholiques. A cela, de multiples raisons s'offrent à l'analyse parmi lesquelles le facteur religieux, qui intervient, certes, mais dans une mesure pour le moins difficile à évaluer.

Des différences surgissent dans chaque camp avec, en ce qui concerne les pays de la Réforme, un retard relatif de l'Allemagne continentale par rapport aux puissances maritimes et coloniales que sont les Pays-Bas et l'Angleterre.

Du côté catholique, l'Espagne subit le recul le plus marqué et la France apparaît comme le pays le plus avancé.

Ces écarts montrent à l'envi qu'il n'y a pas de déterminisme absolu d'ordre confessionnel en matière économique.

Mais concernant notre pays, ses problèmes de développement semblent à l'évidence liés, à un rôle excessif de l'État et des corporations dans l'économie.

L'origine en est peut-être indirectement religieuse, et c'est à bon droit qu'on évoque une intériorisation de certains préceptes de l'église catholique. Mais on ne saurait soutenir qu'elle résulte d'une influence directe et transitive des encycliques pontificales ou des conclusions du Concile de Trente.

Mais peut-être le colbertisme et le corporatisme constituent-ils le moyen de pallier une certaine carence d'initiative privée, en partie imputable au catholicisme ? Ils ne font en tout cas qu'entretenir cette déficience sans y remédier et pour des résultats, somme toute, peu probants.

Sur ce point, bien entendu, les avis divergent.

Trevor-Roper ne voit rien qui tienne à la confession dans les « restrictions corporatives ». En revanche, Alain Peyrefitte pense que « les habitudes et les talents de la bureaucratie civile (dans les pays catholiques) trouvent leur origine dans une imitation de la bureaucratie cléricale » (y compris en ce qui concerne les corporations liées aux structures des confréries). Ce mimétisme inclut, selon lui « une attitude peu propice au milieu commercial » et, plus généralement, un désintérêt de la vie économique.

Quoi qu'il en soit, Alain Peyrefitte a une nouvelle fois raison d'insister sur l'importance primordiale des facteurs humains dans le développement économique et sur la persistance, parfois inconsciente, dans ce domaine, d'idées et de comportements hérités du passé.

Peut-être subissons-nous encore aujourd'hui les conséquences d'erreurs passées, telles que la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, manifestation d'intolérance et de rejet qui conduisit à l'exode des Huguenots ?

E) LA FUITE DES HUGUENOTS

Pour Trevor-Roper, on l'a vu, l'esprit d'entreprise est davantage lié à la propension à émigrer qu'à la religion calviniste.

A condition que la société d'accueil soit ouverte, tolérante et stimulante - note Alain Peyrefitte - « La migration crée une dynamique de rupture ; elle libère ».

Car, « Par elle-même la situation du migrant le contraint à déployer son pouvoir d'adaptation, à valoriser ses talents, ses ressources mentales, son courage... Le migrant est un entrepreneur obligé, un innovateur qui doit justifier sa nouvelle place au soleil ».

Cependant, pour le pays d'accueil, l'essentiel réside dans la composante qualitative de l'émigration. L'émigrant qualifié est ainsi « un vecteur de développement technique », et cela d'autant plus que son effort d'intégration renforce son aptitude à propager ses connaissances.

« Au total parce que l'émigration est une innovation géographique et que l'innovation est une émigration mentale, les migrations qui, à partir des guerres de religion, ont parcouru l'Europe du XVIe siècle au XVIIIe siècle ont fourni un appoint décisif au renouvellement des pays d'accueil ».

En outre, l'émigration, qui, historiquement concernait presque quasi exclusivement des protestants, a permis aux calvinistes de s'affranchir de ce que les dogmes de leur religion pouvaient avoir, eux aussi, d'inhibiteur.

« Retrempé dans l'émigration - observe Peyrefitte - le calvinisme n'est plus une société close. Par gré ou par force, il devient individualiste, plus porteur encore d'innovation, d'adaptation, d'effort, que le protestantisme dont il est issu ».

A l'enrichissement, dans certaines conditions, du pays d'accueil des émigrés, ne devrait-il pas logiquement correspondre un appauvrissement de leur pays d'origine ?

C'est la question que suscite l'examen du cas des Huguenots français.

Malgré son apparente simplicité, elle réussit pourtant à diviser, elle aussi, les historiens.

Warren C. Scovielle, le premier, a ainsi réfuté la thèse fort répandue selon laquelle la fuite des Huguenots aurait porté un coup fatal au développement économique français. D'autres lui ont emboîté le pas pour dénoncer ce qu'ils estimaient « n'être finalement qu'un mythe aussi persistant qu'ancien ».

A cet égard, Pierre Chaunu développe même un point de vue paradoxal en estimant que le protestantisme français a été sauvé in extremis par la révocation de l'Edit de Nantes. « On peut se demander, en effet, - écrit-il - ce qui en aurait subsisté si la politique d'étouffement des années 1679-1682 avait été poursuivie méthodiquement ».

Ces objections inspirent à Alain Peyrefitte une certaine prudence : il se fonde sur l'évidence selon laquelle « vu de la France, le dommage de la Révocation n'est pas énorme, mais vu de l'étranger, l'apport du Refuge est immense ».

En somme, si « la France n'a sans doute pas perdu autant que ses voisins ont gagné », il n'en demeure pas moins que la politique de Louis XIV a abouti à mettre le dynamisme huguenot au service de l'étranger.

L'impact de la Révocation est d'autant plus difficile à mesurer avec précision que l'événement n'inaugure pas les persécutions qui suivent (reprises par Richelieu en 1624 et accentuées sous Louis XIV de 1679 à 1682) et que d'autre part, il est précédé et suivi de diverses crises conjoncturelles (famines, disettes, hivers rigoureux ; crise, plus longue, des années 1680-1690).

Succédant donc à cinquante années de brimade, la Révocation témoigne -selon Peyrefitte- du triomphe dans notre pays d'un esprit d'intolérance, synonyme de fermeture à l'innovation et de refus de la compétition. De sorte qu'« il n'y aurait pas, entre la Révocation et le déclin économique et social de 1680-1690, une relations immédiate de cause à effet, mais une relation différée, de crise durable à symptôme soudain ».

L'exil est interdit aux protestants, sanctionné (par l'annulation des ventes des biens des émigrants) et sa dénonciation récompensée.

Bien qu'il s'agisse donc d'un acte de rébellion, 12 % environ des réformés français prendront le chemin de l'exode. Il ne s'agit certes que d'une faible partie (moins de 1 %) de la population du royaume mais cette fraction s'avère nettement plus importante parmi ses élites.

Les effets du refuge vus de France sont inégaux : le trafic du port de La Rochelle est évidemment touché ainsi que certains secteurs manufacturiers (beaucoup de libraires et d'imprimeurs protestants français avaient déjà pris, au XVIe siècle, le chemin de la Suisse ou de la Hollande) ; à son tour, la papeterie est affectée, l'imprimerie française étant soumise à un régime corporatiste de numerus clausus ; la chapellerie souffre aussi.

Mais c'est surtout à l'aune du succès des Huguenots à l'étranger que la perte représentée par leur départ pour la France peut être estimée. Ainsi, ils contribuent au développement de la soierie, des toiles de lin, de la tapisserie, du papier et de l'horlogerie en Grande-Bretagne et en Irlande et jouent - selon François Crouzet - un rôle décisif dans la révolution financière anglaise en participant notamment, à la naissance de la Banque d'Angleterre.

A Francfort, ils sont fortement représentés dans les secteurs avancés (industrie textile, médecine). Ils auraient, selon un témoin de l'époque, cité par Rudolf von Thadden, hâté d'un demi siècle les progrès économiques de la Prusse. A tout le moins, ils ont contribué à reconstruire l'économie des Allemagnes, ruinée par la guerre de trente ans.

Bon nombre se sont réfugiés en Hollande où ils ont facilement trouvé leur place.

On les retrouve jusqu'en Amérique où ils fondent notamment, New Rochelle, près de New York.

Ainsi donc la France, incapable de peupler et de développer ses propres colonies, s'est privée, au profit de l'étranger, d'une partie appréciable des éléments les plus dynamiques de sa population, et cela par son manque d'ouverture d'esprit.

F) DE FÂCHEUSES RÉMINISCENCES

Autant l'admettre : l'influence, plus ou moins consciente, d'idées ou d'attitudes passées continue à peser sur nos comportements.

C'est ce qu'Alain Peyrefitte appelle la « rémanence de la divergence ».

Pour preuve, la répartition géographique actuelle du développement continue à reproduire la carte religieuse du XVIe siècle et la fracture entre l'Europe de la Réforme et de la contre-réforme à diviser les sociétés de notre continent.

Et toujours, selon Peyrefitte, les différences entre l'Europe et l'Amérique y trouvent, en grande partie, leur origine. Soulignant ainsi « l'extraordinaire rémanence de la distorsion religieuse, il constate que la géographie du développement correspond à une géographie des comportements fondés sur la confiance, libérée dans certaines contrées par la Réforme, inhibée dans d'autres par la Contre-Réforme ».

Il est vrai que l'Eglise catholique, qui « vit à l'échelle des millénaires » a mis plusieurs siècles à reconnaître une valeur positive à la modernité ainsi qu'aux principes de l'économie de marché. « Il lui fallait - écrit-il - du temps pour séparer le bon grain et la liberté créatrice de l'ivraie de la liberté corruptrice ».

Même l'encyclique « sociale » Rerum novarum persistait à condamner (en 1891!) l'innovation, jugée responsable des maux qui accablaient les ouvriers, et prêchait au contraire la résignation, recommandant à l'homme de prendre en patience sa condition, dans l'attente que son travail trouve dans l'au-delà son ultime signification.

Mais quelle était la portée réelle des positions de l'Église dans une société de plus en plus sécularisée, sinon déchristianisée, où l'Église allait perdre progressivement l'essentiel de ses pouvoirs temporels ?

Quelle influence pouvait encore exercer l'Église dans une France de tradition gallicane, soumise aux lois de séparation de l'Église et de l'Etat ?

Une chose est sûre : le centralisme, le dirigisme et le corporatisme ont la vie dure dans notre pays, témoignant de l'imprégnation persistante des mentalités par des conceptions économiques archaïques.

La querelle des 35 heures, dans laquelle certains considèrent le travail comme un gâteau à partager plus que comme le résultat d'une dynamique de créations d'emplois, en est une illustration. En France, plus qu'ailleurs, les élites, qui ont le culte de la hiérarchie, demeurent attirées par la fonction publique ou par l'industrie étatique.

Bien que quatrième exportateur mondial, notre pays éprouve des difficultés à conquérir de nouveaux marchés et à commercialiser de nouveaux produits. Dans l'économie et la recherche, le poids du secteur public, demeure plus important chez nous que chez nos concurrents.

Si on ne peut y voir qu'une influence très indirecte et très ancienne de l'Eglise, cela témoigne, en tout cas, de la persistance d'un « mal français » dont les racines plongent fort avant dans notre histoire.

Alain Peyrefitte les a magistralement analysés dans son ouvrage, montrant que les problèmes avaient pourtant souvent été perçus, à travers les différentes époques par nos dirigeants ou leurs contemporains, mais sans qu'ils puissent pour autant infléchir le cours des choses de façon suffisamment significatives.

1. Concernant le commerce

Louis XI essaie ainsi, sans succès, de court-circuiter l'axe Savoie-Genève-Bourgogne-Pays-Bas. Il préconise la suppression des péages ou octrois intérieurs, tente d'autoriser les aristocrates et les gens d'église à faire du commerce et affranchit de nombreuses villes. Il tente enfin, comme vont le faire plus tard les Britanniques avec le Navigation Act, d'assurer à la flotte marchande française un monopole de desserte du territoire national.

Richelieu suggère qu'il faut « donner prix au trafic et rang au marchand ».

Colbert, lui-même, ne reconnaissait-il pas que « la liberté est l'âme du commerce » et que « tout ce qui tend à restreindre la liberté et le nombre des marchands ne vaut rien ». ?

Mais l'État demeure omniprésent, y compris dans les tentatives de promotion des activités concernées.

La campagne française des Indes créée par Colbert en 1663 n'est, selon Peyrefitte, qu'un « ersatz étatique des compagnies de négociants de type anglais et hollandais ». Quant à la nouvelle France, après que la liberté générale du commerce y fut supprimée en 1672, il ne lui reste que deux activités essentielles - selon son gouverneur de l'époque - : « la conversion des âmes et la chasse des castors ».

« Dans sa finalité, le mercantilisme français est ordonné à l'État même si les moyens qu'il prescrit sont propres à développer l'industrie et le commerce ».

En Angleterre et en Hollande, en revanche, l'État garantit le commerce mais ne le gère ni ne le gêne. Et Peyrefitte de conclure : « Le commerce y est l'affaire des commerçants ».

2. Concernant l'industrie

« L'Angleterre s'était débarrassée du système corporatif. Colbert veut, au contraire, débarrasser la France de tout ce qui n'est pas incorporé au système des jurandes ».

C'est ainsi dans le domaine manufacturier que l'obsession réglementaire française s'oppose le plus nettement à la libéralisation progressive britannique.

L'instruction pour la teinture des laines ne comprend pas moins de 317 articles. Quant aux 150 règlements, des soieries à la quincaillerie, tous aussi détaillés, ils constituent ensemble une véritable encyclopédie des arts et métiers.

Certes, l'Etat veut ainsi garantir le bien, mais ce perfectionnisme dirigiste « fige, selon Peyrefitte, les forces vives de l'innovation dans un carcan étatique ».

Selon des considérations, anonymes, sur le commerce, publiées en 1758 et citées par Alain Peyrefitte : « le vice caché, le mal intérieur à l'administration et à la législation économique, ce sont les monopoles, qu'ils soient détenus par les compagnies, les maîtrises ou les jurandes ».

« Laissez-les faire, voilà le grand, l'unique principe » disait Turgot, qui tentera, vainement, d'abroger le corporatisme.

Depuis la divergence qui a suivi la Réforme, bien des pays catholiques, comme la France (dont le PIB dépasse désormais celui de la Grande-Bretagne), l'Italie du Nord ou l'Espagne, (depuis son entrée dans le marché commun) ont effectué un certain rattrapage (malgré l'Eglise ou à cause de son aggiornamento ?).

Mais si l'on regarde l'évolution récente de la croissance et du taux de chômage britanniques (ou hollandais), n'a-t-on pas l'impression que l'histoire se répète ?

N'en va-t-il pas de même pour l'entrée dans la société de l'information comme on se le demandera plus loin ?

Qui pourrait affirmer avec certitude que le principe de Turgot cité plus haut (« laissez-les faire... ») n'est plus d'actualité ou que notre pays est débarrassé à jamais du dirigisme, du corporatisme, de la peur de la libre-concurrence ?

Que l'origine en soit ou non religieuse, la persistance, dans les esprits, de conceptions économiques archaïques traduit, encore une fois, l'importance du rôle des facteurs psychiques dans le développement.

G) POURQUOI TANT INSISTER SUR LE PASSE ?

Parce que le passé a de l'avenir ; que ses leçons demeurent actuelles, et singulièrement dans le domaine de la société de l'information ; et, enfin, parce que notre histoire continue à influencer notre présent, surtout à travers nos mentalités.

Or, le psychisme est, en définitive, ce qui permet de transformer un handicap en stimulation, de muer le fatalisme en volonté de relever victorieusement des défis ; bref, de faire en sorte, pour reprendre un mot de Montesquieu, que « les causes morales l'emportent sur les causes physiques ».

L'exemple de l'imprimerie démontre à l'envi que le succès d'un nouveau média suppose la rencontre simultanée d'une offre de techniques et de contenus et d'une demande reposant sur l'éducation et la volonté de communiquer.

L'esprit d'entreprise, dont la confiance constitue le ressort fondamental, est ce qui permet cet ajustement.

L'exemple des pays réformés nous a prouvé, par ailleurs, que la diffusion du savoir, par l'instruction, est un facteur important, lui aussi, non seulement de la réussite des nouvelles techniques mais surtout, plus généralement, du développement des sociétés (or, comment n'en pas convenir, la croissance est, de nos jours, ce qui nous importe le plus ?).

Enfin, pour qu'un media s'impose, il doit trouver un système de valeurs qui lui corresponde.

Notre entrée dans la société d'information nécessite que nous sachions nous inspirer des leçons du passé ; que nous développions en nous-mêmes, comme à la Renaissance ou dans les sociétés réformées, le goût de la communication et de l'échange intellectuel, la volonté d'instruire et la soif de savoir, et l'esprit d'entreprise, enfin, qui permet aux techniques nouvelles de satisfaire ces besoins.

Il nous faut ainsi lever nos inhibitions mentales, héritées de notre histoire, qu'elles soient directement ou non, en tout ou partie, d'origine religieuse, pour nous adapter aux valeurs de cette nouvelle société.

Ces valeurs sont fondées sur la confiance qui suppose la prise d'initiatives innovantes ainsi qu'une ouverture d'esprit propice à l'échange d'informations et au partage du savoir.

Or, la société française souffre à la fois, paradoxalement de trop de centralisme et d'un excès de cloisonnements (hiérarchiques notamment) qui tendent à paralyser les initiatives et à freiner la communication.

A bien des égards et notamment, par la crainte que lui inspire les effets des techniques nouvelles, la France apparaît encore comme une « société bloquée », (Michel Crozier) ou comme une « société de défiance », (Alain Peyrefitte).

Notre passé troublé (par les guerres, les invasions, les révolutions de toutes sortes) et nos divisions, sociales et culturelles, au moins autant que religieuses, en sont probablement la cause, en même temps qu'un certain archaïsme de notre mentalité économique.

Notre entrée dans la société de l'information exige de nous un effort initial, en un sens décisif pour surmonter ces blocages. Mais, n'en doutons pas, elle peut en retour contribuer à accélérer cette évolution, une fois que nous nous y serons engagés.

* (1) En effet, beaucoup des affiches et des placards imprimés qui prolifèrent donnent des informations concernant l'actualité. « Nul doute, selon Febvre et Martin, que l'imprimerie n'ait joué ainsi un rôle dans le soulèvement des paysans allemands de 1524-1525 (lesquels, ayant entendu Luther prêcher la liberté, avaient poussé son message à ses limites extrêmes en se révoltant) ». « Voyez Luther, remarque Régis Debray. Ce moine, en 1517, est comme un archer habitué à décocher des flèches et qui sent tout à coup au creux de l'épaule le recul d'un fusil de guerre ».Et Debray de conclure : « Le semeur de mots voit se lever une armée d'adeptes ». Et plus loin : « En conférant à la pensée une puissance incomparable de pénétration, l'imprimerie dote brusquement les hommes de l'écrit d'une surpuissance sans précédent ».

* (1) Et Breton et Proulx de citer Bertrand Gilles pour qui la Renaissance se caractérise par une nouvelle attirance des hommes pour le monde matériel (dont témoigne, de manière emblématique, Léonard de Vinci). En d'autres termes, tout un ensemble d'attitudes mentales se trouvent ainsi orientées vers l'aspect concret du réel.

* (2) Et Attali de citer Pic de la Mirandole proclamant, dans son Discours sur la dignité humaine, que l'homme a le droit et le devoir de comprendre le monde, et qu'il se réalise, en tant que créature divine, par le savoir, étant désormais libre de son destin et maître potentiel du monde (et non plus, comme le pensait son maître, Marsile Ficin, l'instrument de la volonté divine).

* (3) Certaines nuances s'imposent cependant. Il faut noter :

- les exceptions, déjà mentionnées, des régions germaniques des Alpes catholique ;

- le cas de la France qui avait presque rattrapé son retard sur l'Angleterre à la fin du XVIIIè siècle et que l'effort d'instruction de la IIIè République va placer en tête des pays européens, en 1890, en ce qui concerne le taux d'encadrement des populations par les maîtres d'école primaire.

(Source : « L'école en divergence » - annexe 2 de « La société de confiance » d'Alain Peyrefitte)

* (4) Plus tard au XIXe siècle, Pie VIII demandera que ne soient pas inquiétés les confesseurs qui absolvent ceux qui prêtent à intérêt !