La réflexion sur la répétition, à travers
l'histoire, d'un phénomène de migration de nos élites,
amène à méditer sur les relations entre les nouvelles
technologies d'information et de communication et les Etats, ou le pouvoir en
général.
La technologie est, à première vue, apatride et ne connaît
pas la notion de frontières.
· Au niveau de ceux qui la maîtrisent tout d'abord ou qui veulent
en profiter pour entreprendre : l'essaimage, dans toute l'Europe, des
imprimeurs allemands à la fin du XVe siècle et au
début du XVIe siècle n'est pas sans rappeler
celui des spécialistes huguenots de l'industrie textile, de
l'orfèvrerie ou de l'horlogerie un siècle plus tard, ou de nos
spécialistes de l'informatique, des télécommunications ou
de l'audiovisuel aujourd'hui.
· Au niveau des contenus, ensuite, l'imprimerie, comme plus tard
Internet, a semblé à ses origines déjouer la censure. Des
circuits se sont organisés pour la distribution des ouvrages interdits.
Il est très difficile aujourd'hui, à l'époque des
satellites de télécommunications et de la
télévision interactive, de faire respecter une règle comme
celle des quotas de diffusion d'oeuvres européennes ou nationales.
Les pouvoirs des gouvernants et ceux des médias peuvent s'affronter,
comme en témoignent certaines campagnes de presse, mais les relations
entre les technologies d'information et de communication et les
différentes autorités sont subtiles et complexes.
Elles paraissent caractérisées par un certain nombre de
dualismes, comme celui déjà étudié, qui voit
coexister une diversification et une convergence des techniques
concernées : depuis l'imprimerie, les nouveaux médias s'adressent
à la fois à l'individu et aux collectivités (on a vu
l'influence du livre sur l'utilisation des différentes langues
européennes et l'émergence d'Etats nation). Aujourd'hui, leur
impact peut être à la fois mondial et local, global ou
spécifique. L'identité des minorités peut s'en trouver
renforcée, les diaspora rassemblées.
En outre, comme le note Régis Debray , l'évolution technique
n'oppose pas seulement les médias à l'Etat, elle modifie aussi
l'équilibre des forces entre anciens et nouveaux moyens de communication
: " chaque medium nouveau - écrit-il - court-circuite la
classe des médiateurs issus du medium précédent "
(ainsi de la remise en cause du pouvoir des prêtres par l'imprimerie
ou de celui des écrivains et des intellectuels par l'audiovisuel...).
Ainsi, les techniques modernes d'information et de communication, comme jadis
l'imprimerie, peuvent cultiver les particularismes aussi bien que tendre
à imposer une culture dominante, sinon une pensée unique
(l'anglais aujourd'hui, comme le latin à la Renaissance, est le langage
véhiculaire qui facilite la communication à travers les
réseaux et la diffusion des produits culturels américains
s'accroît).
La notion de frontière peut resurgir dans le domaine technologique sous
la forme de la création de normes incompatibles. Mais le succès
aujourd'hui, du protocole Internet (TCP/IP) ou du codage binaire
numérique, comme jadis celui des caractères d'imprimerie romains,
substitués à toute une série de caractères
gothiques manuscrits, démontre que le besoin de standardisation des
moyens de communication de l'humanité est plus fort que les
réflexes protectionnistes des industriels.
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* *
L'impression que l'histoire se répète, sur de
nombreux plans, conduit à tempérer les jugements qui pourraient
se fonder sur l'apparent constat d'un renouvellement permanent et
accéléré des techniques d'information et de communication.
Certes, leur évolution s'accélère, mais pas
uniformément. Leur tendance à la diversification, à une
efficience accrue, à une convergence est constante, mais justement, elle
n'est pas nouvelle. Leur capacité à s'adresser à la fois
aux masses et à l'individu, non plus, même si elle est
renforcée par l'interactivité.
Cette dernière aussi, si on n'y réfléchit bien, ne
constitue pas une entière nouveauté.
Elle s'exprimait auparavant sous la forme de courrier des lecteurs, de la
publication de critiques littéraires ou musicales, de la participation
à des jeux radiophoniques ou télévisés. Des
messages pouvaient être échangés par le
télégraphe, le téléphone, puis par la
télécopie... cependant pas simultanément, à
plusieurs, comme aujourd'hui.
Les médias, par ailleurs, - on l'a vu - ont toujours cherché
à se combiner, avec le mariage du texte et de l'illustration, puis de
l'image et du son ; le multimédia parachève aujourd'hui cette
évolution, et l'avènement du numérique a
représenté, de ce point de vue, pour les techniques de
l'information et de communication, quelque chose d'un peu comparable à
la découverte de la greffe en horticulture ou du croisement
d'espèces en biologie : il est devenu ainsi possible d'apporter
l'interactivité à l'audiovisuel, l'image au
téléphone, le multimédia à l'informatique.
Différentes sortes de terminaux offrant tout ou partie de ces
possibilités avec, en prime, l'accès à Internet peuvent
être envisagés (consoles de jeux, télévision,
téléphone ou assistants numériques mobiles enrichis de
fonctionnalités supplémentaires, ordinateurs personnels
simplifiés...).
L'avènement du numérique, du multimédia, de l'interactif,
permis par la compression de données, les progrès de
l'information et la montée en débits constitue ainsi un point
d'orgue (mais pas le dernier accord !) dans une évolution constamment
orientée vers les mêmes objectifs : améliorer les moyens
d'information et de communication à la fois quantitativement (ouverture
à un plus grand nombre de davantage de données sur une plus
grande distance) et qualitativement (un plus beau son, de plus belles images,
des textes plus accessibles, transmis ou échangés
multilatéralement partout, plus facilement).
Multilatéralisation simultanée des échanges (avec les
vidéoconférences ou les forums de discussion ouverts à
tous) et possibilités d'hybridation des divers types de
récepteurs (plus ou moins interactifs) : tels paraissent être, en
définitive, les acquis les plus inédits de la période
récente.
De sorte qu'il est nécessaire à notre pays de participer plus
activement à ce processus global, non seulement en tant
qu'utilisateur des techniques concernées mais aussi en tant que
créateur. Mais, pour ce faire, il est également
nécessaire de méditer les leçons de notre passé et
d'en surmonter les inhibitions séculaires.