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Séance du 21 novembre 2007 (compte rendu intégral des débats)

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recherche en milieu polaire

Discussion d'une question orale avec débat

(Ordre du jour réservé)

M. le président. L'ordre du jour appelle la discussion de la question orale avec débat n° 5 de M. Christian Gaudin à Mme la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche sur la recherche en milieu polaire, contribution de la science au développement durable.

Cette question est ainsi libellée :

« M. Christian Gaudin interroge Mme la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche sur la prise en compte des enjeux de la recherche en milieu polaire, notamment comme contribution de la science au développement durable, à la suite du rapport de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, l'OPECST, sur la place de la France dans ce domaine.

« Alors que les travaux de l'Office ont mis en lumière l'excellent niveau scientifique et le rôle essentiel de la recherche française dans ces régions pour mettre en évidence et faire prendre conscience des dangers du réchauffement climatique et d'une perte de biodiversité, il lui demande quelle place la stratégie gouvernementale de développement durable accordera à ces recherches fondamentales.

« Le rapport a par ailleurs montré que la France ne prenait pas suffisamment en compte le caractère stratégique de ces régions à la différence des autres grands pays. Notre présence dans l'Arctique est trop faible, les moyens financiers ne sont pas à la hauteur de nos ambitions, la coordination de notre action, particulièrement au niveau interministériel, paraît nettement perfectible, enfin, le besoin se fait sentir d'une véritable stratégie de coopération au niveau européen sur la base du « moteur » franco-germano-italien, mais aussi au niveau mondial avec les États-Unis, la Russie ou la Chine.

« Dans ces conditions, il souhaiterait connaître les mesures que pourrait prochainement prendre le Gouvernement à la suite du rapport et les initiatives qui pourraient être prises par la France dans ce domaine à l'occasion, tant de la présente année polaire internationale 2007-2008, que de sa présidence de l'Union européenne. »

La parole est à M. Christian Gaudin, auteur de la question.

M. Christian Gaudin. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, permettez-moi d'abord de me féliciter de la tenue de ce débat et d'adresser mes remerciements à M. Christian Poncelet, président du Sénat, et à M. Michel Mercier, président du groupe UC-UDF, qui ont soutenu ma proposition de débattre dans notre assemblée des enjeux de la recherche en milieu polaire, alors que se déroule la quatrième année polaire internationale et que notre pays a engagé une grande révision de nos politiques à l'aune du développement durable.

Permettez-moi ensuite de souligner que la formule des questions orales avec débat, qui est propre à la Haute Assemblée, est particulièrement intéressante au moment où M. le Président de la République a souhaité engager une réflexion sur la réforme de nos institutions, et singulièrement sur le renforcement du rôle du Parlement. En effet, ce débat est organisé dans le cadre de l'ordre du jour réservé, qui est réparti entre les groupes politiques. Il est remarquable de noter que le Sénat a décidé d'en consacrer une part significative à des travaux de contrôle du Gouvernement et tout particulièrement de suivi des propositions des rapports parlementaires, soulignant combien notre assemblée - M. le président du Sénat aime à le rappeler - a pour « seconde nature » d'exercer un contrôle approfondi des politiques publiques.

L'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques s'inscrit pleinement dans cette démarche en s'appuyant sur une méthodologie rigoureuse, inspirée des meilleures pratiques internationales. Ainsi, le rapporteur peut recourir, comme dans les comités scientifiques d'évaluation, à la contribution d'experts étrangers. Il peut également organiser des auditions publiques contradictoires ouvertes aux citoyens.

En outre, tout comme la commission des finances de notre assemblée, l'Office est également soucieux des effets de ses travaux. Là aussi, nous inspirant de l'évaluation des travaux scientifiques, nous mesurons l'audience d'un rapport au travers du nombre des citations dans les publications de référence.

L'Office est surtout soucieux du suivi de ses travaux et de la mise en oeuvre de ses préconisations. Dès lors, il apparaît légitime, comme cela a déjà été réalisé pour plusieurs rapports de cette instance, d'interroger le Gouvernement sur les suites qu'il a apportées ou qu'il compte donner aux propositions du rapport sur la place de la France dans les enjeux internationaux de la recherche en milieu polaire, quasiment huit mois jour pour jour après sa présentation.

À cet égard, madame la ministre, je voudrais tout d'abord vous interroger sur la prise en compte, sur le fond, des enjeux de la recherche en milieu polaire comme contribution de la science au développement durable. Puis je souhaiterais que vous nous indiquiez comment le Gouvernement compte mieux prendre en considération le caractère stratégique des régions polaires et de ce qui s'y déroule, notamment en matière scientifique.

Je souhaite souligner combien toute mesure nouvelle en matière de développement durable ne peut se concevoir sans une articulation étroite avec une recherche fondamentale de long terme, tout particulièrement avec la recherche menée dans les milieux polaires.

J'insiste ici sur la recherche en milieu polaire, car ce sont en grande partie les découvertes réalisées aux pôles qui expliquent la prise de conscience d'aujourd'hui.

En effet, le legs est considérable.

D'abord, la découverte de l'affaiblissement de la couche d'ozone a eu lieu en Antarctique en 1987.

Ensuite, la reconstitution du climat sur les 800 000 dernières années, la mise en évidence du réchauffement et la démonstration de la responsabilité de l'homme ont également été réalisées à partir des forages glaciaires effectués au Groenland et en Antarctique.

Enfin, les travaux scientifiques ont pu mesurer précisément l'effet exponentiel d'une hausse de la température. Ainsi, une hausse de seulement 0,3 degré entraîne une diminution de 10 % de certaines populations de manchots.

Mais permettez-moi de mentionner un exemple moins connu pour illustrer la contribution au développement durable de la recherche fondamentale effectuée en milieu polaire et plus spécialement la combinaison des recherches relatives au climat avec celles qui concernent la biodiversité pour mieux comprendre les enjeux d'aujourd'hui.

À I'époque où l'on croyait encore au « bon sauvage », Maupertuis écrivait ceci : « Je préférerais une heure de conversation avec un indigène de la Terra australis incognita plutôt qu'avec le plus grand savant d'Europe. » Je vous propose donc d'en rencontrer un spécimen, en l'occurrence le pétoncle austral. Celui-ci appartient à la même famille que la coquille Saint-Jacques, mollusque bien connu de nos régions et, surtout, de nos assiettes. (Sourires.)

Afin de faciliter la compréhension de mon propos, j'ai obtenu des scientifiques le prêt de deux coquilles de pétoncle austral, que je vous propose d'examiner, monsieur le président, madame la ministre. (MM. les huissiers remettent les coquilles de pétoncle austral à M. le président et à Mme la ministre.) Le pétoncle austral est une espèce rare et ces coquilles constituent un échantillon précieux pour les scientifiques.

Le pétoncle austral fait l'objet de recherches, car tout laisse penser qu'il est susceptible de servir de thermomètre indiquant la température de l'océan austral, et ce sur de très longues durées.

En effet, à l'instar des arbres, dont il est bien connu que l'âge et la croissance peuvent être restitués par comptage et analyse des deux stries annuelles, permettant notamment de distinguer les années en fonction de la température et de l'hygrométrie, la coquille du pétoncle austral est marquée par la création d'une nouvelle strie chaque année. L'espacement entre chaque strie permet de connaître la vitesse plus ou moins grande de la croissance cette année-là. La croissance est évidemment elle-même liée aux conditions générales de vie pendant une année donnée, celles-ci étant intimement liées à l'abondance de la nourriture et à la température plus ou moins élevée.

Mais cette « dendrochronologie » du pétoncle austral n'est pas la seule information qu'est susceptible de nous fournir sa coquille. En effet, comme sa cousine la coquille Saint-Jacques et les foraminifères, qui sont des protozoaires dotés d'une coquille calcaire, il est possible d'en analyser la composition chimique pour reconstituer la température.

La coquille a besoin d'oxygène pour se former. Or, dans l'eau comme dans l'air, l'atome d'oxygène est présent sous deux formes différentes, qui sont deux isotopes, à savoir l'oxygène 16 et l'oxygène 18. Or ces deux isotopes se retrouvent en densité différente en fonction de la température.

Ainsi, en recherchant leur densité respective dans la coquille, il est possible de se servir des isotopes comme d'un véritable thermomètre, ce que l'on appelle communément le « thermomètre isotopique ». Les techniques utilisées sont exactement les mêmes que celles qui sont employées pour reconstituer le climat passé à partir des forages glaciaires ou sédimentaires océaniques.

Dendrochronologie, thermomètre isotopique, la coquille du pétoncle austral n'a pas encore épuisé toutes ses richesses. Il est encore possible, grâce à des analyses chimiques par ablation et spectrométrie de masse à plasma inductif, de mesurer la salinité de l'eau ou de rechercher la présence de certains métaux, études qui seront autant d'indications sur la circulation thermohaline, c'est-à-dire la circulation océanique générale.

Le plus extraordinaire est peut-être encore que les pétoncles existent depuis 30 millions d'années et que ces recherches peuvent également être menées sur des coquillages fossiles. Le champ d'investigation est donc immense.

Ces données sont extrêmement importantes, on l'imagine aisément, notamment pour la reconstitution des variations climatiques du passé, puisqu'elles nous fournissent, avec une précision certainement proche du demi-degré, les courbes annuelles des températures moyennes. On serait susceptible de confirmer ou de préciser un réchauffement ou un refroidissement.

Mais l'intérêt pour le pétoncle austral va bien au-delà ; par exemple, la température, les indications chimiques, la salinité qu'il fournit sont celles de l'océan où il se trouve. Or on sait désormais que le lien entre le pôle Nord et le pôle Sud détermine une grande partie de l'évolution climatique. Ainsi, c'est vraisemblablement l'augmentation de l'insolation dans l'hémisphère Nord, en raison de l'évolution de la position astronomique de la terre, qui est le déclencheur du passage d'une période glaciaire et à une période interglaciaire. Cette évolution se transmet ensuite via la circulation océanique à l'Antarctique.

La circulation thermohaline est donc absolument essentielle non seulement dans la mécanique climatique de long terme, mais aussi à l'occasion d'événements brutaux de réchauffement ou de refroidissement. Dans cette mécanique, les lieux de formation des eaux froides profondes, qui sont le moteur de cette circulation, font l'objet de toutes les attentions. C'est justement là que vit le pétoncle austral !

Toutefois, pour utiliser un thermomètre, il faut le calibrer, c'est-à-dire qu'il faut connaître la façon dont le pétoncle austral grandit, respire et se nourrit, puis établir le rapport le plus étroit possible entre ses conditions générales de vie et sa biologie. La chose est moins aisée qu'on ne pourrait le penser puisqu'il s'agit d'examiner in situ un coquillage qui vit sur le fond marin de l'un des lieux les plus froids et les plus inaccessibles de la planète.

On ne sait d'ailleurs pas si l'étude de l'animal vivant, dans l'objectif d'analyser sa coquille, ne va pas permettre de nouvelles découvertes, comme cela fut le cas lors de l'étude de l'estomac du manchot pour la lutte contre le cancer ou les maladies nosocomiales.

Chaque espèce est un trésor unique dont nous ne mesurons que trop rarement l'importance. La recherche sur la biodiversité est un domaine majeur insuffisamment connu et exploité. On ne mesure pas assez combien, aujourd'hui, il est intimement lié aux recherches sur le climat et, plus généralement, aux sciences de l'univers.

Cet exemple illustre à la fois l'excellence des équipes de recherche française et leur besoin d'être soutenues à un meilleur niveau qu'à l'heure actuelle. Les technologies nécessaires aux études que je viens de mentionner sont du plus haut niveau et donc d'un coût élevé. Ces équipes ne sont pas seules au monde ; elles ont des concurrentes à l'étranger. Pour rester dans le peloton de tête, elles doivent non seulement mener une recherche novatrice, mais également pouvoir s'équiper et recruter selon les standards internationaux.

Je souhaite donc, madame la ministre, savoir comment le Gouvernement prévoit d'articuler ces recherches fondamentales, tout particulièrement celles qui sont menées en milieu polaire, avec la stratégie nationale de développement durable qui est en cours de définition. Une ambition pour le développement durable ne doit-elle pas être, dans le même temps, une ambition pour la recherche ?

Les récents débats ont pu laisser penser que la recherche n'avait pas toute sa place et que l'expertise, à force de se vouloir « indépendante », pourrait même être complètement détachée de la reconnaissance acquise par la publication de travaux scientifiques.

Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, vous vous souvenez certainement de la parabole de l'homme insensé qui bâtit sa maison sur le sable et qui la voit s'effondrer à la première pluie, alors que l'homme sage a bâti sur le roc une maison qui tient bon face aux intempéries. Ne bâtissons pas une stratégie de développement durable sur le sable de la peur de l'avenir et des progrès scientifiques ; bâtissons-la sur le roc d'une recherche de haut niveau.

Dans un second temps, je souhaiterais, madame la ministre, que vous puissiez indiquer au Sénat comment le Gouvernement compte mettre à niveau la présence de notre pays dans les régions polaires.

Au cours de l'élaboration de mon rapport, j'ai été frappé de constater que la plupart de nos partenaires considèrent les recherches en milieu polaire comme « politiques ». Autrement dit, le polaire s'inscrit sur le même plan symbolique que l'espace ou le nucléaire civil. Il est le symbole d'une nation développée atteignant le plus haut niveau scientifique possible. Ces recherches sont les signes d'un certain rang international et les succès en cette matière sont prisés pour le prestige qu'ils apportent.

Ce n'est pas autrement que l'on doit considérer l'installation d'une base américaine permanente au pôle Sud géographique depuis 1957, la récente revendication sous-marine du pôle Nord par la Russie ou l'investissement de plus en plus important consenti par la Chine, qui veut s'installer sur le Dôme A, sommet de l'Antarctique dont on extraira sans doute la glace la plus ancienne, vieille peut-être de 1,2 million d'années.

Ce n'est pas un hasard non plus, si, comme vous n'aurez pas manqué de le remarquer, madame la ministre, puisque vous êtes russophone, le nom de Vostok, qui veut dire « en avant ! », est à la fois celui d'un des navires de Fabian von Bellingshausen, qui découvrit le continent Antarctique en 1820, et celui du programme spatial qui permit à Youri Gagarine d'être le premier homme dans l'espace.

Face à cet enjeu politique et scientifique, je regrette que la France n'ait pas encore pris conscience de ce qui se jouait aux hautes latitudes. Même en comparant notre pays simplement à l'Allemagne et au Royaume-Uni, force est de constater qu'il est le « grand » pays polaire qui dispose des moyens logistiques les plus faibles : il n'a pas de moyens aériens, ni de navire brise-glaces ; la base Dumont-d'Urville a besoin d'une urgente rénovation ; le budget de l'Institut polaire français Paul-Émile-Victor, l'IPEV, est phagocyté par le financement du Marion Dufresne, par ailleurs excellent navire scientifique.

Quand nos partenaires allemands nous proposent de partager un nouveau brise-glace européen, l'Aurora Borealis, pour marquer la présence de l'Europe en Arctique et fortement contribuer à la construction de l'Europe scientifique, nous devons passer notre tour, faute de moyens budgétaires. Ce projet est pourtant conforme à nos ambitions, conforme au partenariat approfondi conclu avec l'Allemagne, conforme à nos intérêts aussi bien scientifiques qu'économiques, compte tenu des richesses minières de l'Arctique.

Le premier aspect que je voulais évoquer est donc clairement budgétaire. Que comptez-vous faire pour permettre à la France d'occuper toute sa place dans ces régions ? Quels moyens supplémentaires pouvez-vous mettre à disposition à cette fin ?

Le second aspect est plus politique. Il s'agit de la dimension européenne et de notre volonté de construire une « Europe polaire », comme nous avons bâti l'Europe spatiale. Notre pays a déjà fait beaucoup, car nous avons édifié deux piliers, l'un au Nord avec l'Allemagne, l'autre au Sud avec l'Italie.

Au Nord, nous avons fusionné notre station de recherche du Svalbard avec la station allemande pour créer une réelle synergie. Mais cette initiative manque toujours de reconnaissance politique. Comme je vous l'ai écrit, madame la ministre, vous marqueriez fortement les esprits en inaugurant officiellement et conjointement avec votre collègue allemande cette station commune non pas pour voir la glace fondre, mais pour signifier la place de la recherche et la dynamique européenne.

Le second pilier de cette dynamique européenne se situe au Sud, grâce à la station franco-italienne Concordia.

Il nous faut prendre conscience que quatre pays seulement appartiennent à l'un des clubs les plus restreints du monde, à savoir celui des pays ayant une station permanente au coeur du continent Antarctique : les États-Unis, la Russie, l'Italie et la France. Ces pays seront rejoints dans quelques années par la Chine.

Notre ambition ne doit-elle pas être, aujourd'hui, de conduire des coopérations croisées entre la France, l'Italie et l'Allemagne, au Nord comme au Sud, et de créer ainsi un véritable « moteur » de l'Europe polaire ? Comme pour l'Europe spatiale, cette dernière sera d'abord intergouvernementale. Elle a besoin de notre impulsion et de la vôtre, madame la ministre, pour exister et se développer. Au moment où, pour nos concitoyens, le projet européen est plus synonyme de réglementation sur le fromage au lait cru, de passage à l'heure d'été ou à l'heure d'hiver ou encore de TVA dans la restauration, n'est-ce pas une formidable opportunité ?

La France va prendre prochainement la présidence de l'Union européenne. Ces six mois sont l'occasion pour notre pays de prendre des initiatives et de lancer de nouveaux chantiers en matière de recherche, comme dans les autres domaines. Je souhaite vivement, madame la ministre, que l'une de ces initiatives soit en faveur de la présence de l'Europe aux pôles. Nos partenaires y sont prêts ; les circonstances le demandent ; les citoyens y adhéreront. Alors, n'attendons plus !

L'examen de nos partenariats européens et internationaux nous renvoie directement à l'organisation administrative de la présence française dans les régions polaires. La question se pose à plusieurs niveaux.

Il s'agit, tout d'abord, de la coordination politique de notre action. Force est de constater que la présence française aux hautes latitudes ne fait pas l'objet d'un pilotage unique au Nord et au Sud. Pourtant, nous y retrouvons les mêmes partenaires ou concurrents. Confier ce rôle à l'Institut polaire français est une option ; créer un poste d'ambassadeur en mission aux régions polaires en est une autre, qui permettrait d'unifier la présence de la France dans les instances s'occupant de l'Arctique et de l'Antarctique.

Au Sud, où se trouve l'essentiel de nos moyens, plusieurs intervenants interagissent : il s'agit principalement des Terres australes et antarctiques françaises, les TAAF, et de l'Institut polaire. La cohabitation est loin d'avoir toujours été simple. Force est de constater que les divergences ont pu être préjudiciables à notre action.

Le rapport a toutefois conduit à deux conclusions importantes. Il ne serait pas pertinent, tout d'abord, de revenir à la subordination de l'IPEV aux TAAF, aussi bien en termes scientifiques, politiques, que du point de vue des coopérations internationales. Cependant - c'est la seconde conclusion -, il serait souhaitable de favoriser une meilleure collaboration en rapprochant les objectifs, tout en séparant mieux les missions et les responsabilités.

Pour ce qui concerne la coordination de l'action scientifique, il est apparu que des progrès pouvaient être accomplis. Organisme de petite dimension et de création encore récente, l'IPEV n'a pas forcément atteint son équilibre. Le rapport a examiné toutes les options possibles de rapprochement, de fusion et, plus généralement, d'évolution. Ma conviction est que la solution d'un IPEV recentré et renforcé est la plus adaptée à nos besoins.

J'ai tout d'abord mis en lumière le risque que font peser le financement et la gestion du Marion Dufresne sur l'objet même de l'IPEV. À partir du moment où ce navire représenterait durablement plus de la moitié du budget, l'IPEV se transformerait progressivement d'institut polaire en institut gestionnaire d'un seul navire océanographique, d'autant que les dotations croissantes du ministère ne parviennent pas complètement à empêcher le phagocytage du budget.

Ce serait évidemment très grave et vous devez, me semble-t-il, madame la ministre, dès aujourd'hui réagir en prenant des décisions replaçant ce navire dans le contexte plus général de la flotte scientifique française et de la gestion des très grands équipements scientifiques, tout en prenant en compte son rôle particulier dans la desserte de souveraineté des terres australes françaises.

Un institut polaire recentré est un premier axe ; un institut polaire renforcé en est un second.

Il faut tout d'abord relever la pertinence du modèle d'agence de moyens, car l'IPEV n'est pas un institut de recherche disposant de ses propres laboratoires. Il a pour mission de mettre à la disposition de l'ensemble de la communauté scientifique nationale les moyens de poursuivre des recherches dans les régions polaires, car il n'y a pas, à proprement parler, de science polaire, mais il y a des recherches conduites en milieu polaire. Aucun laboratoire ne mène de recherches uniquement aux hautes latitudes. Au contraire, tous ceux qui y sont présents sont engagés dans une démarche thématique plus large, dans laquelle prennent place les recherches menées dans ces régions.

À ce titre, je crois que l'astronomie est le meilleur exemple de cette dynamique. L'Antarctique et la station Concordia tout particulièrement font sans doute partie des endroits du monde les plus adaptés pour l'astronomie et sont vraisemblablement supérieurs, sous certains aspects, aux grands télescopes du Chili et au moins complémentaires aux observations spatiales. C'est ainsi que des recherches du plus haut niveau mondial ont lieu actuellement en Antarctique sur les neutrinos stellaires et sur l'origine de l'univers au travers de l'étude du fond cosmologique. Nous avons une formidable carte à jouer, mais nous en sommes encore insuffisamment conscients !

Si l'Institut polaire est susceptible, sans tentation boutiquière, de fournir l'accès aux pôles, il n'est pas doté de tous les moyens nécessaires pour coordonner pleinement la recherche menée dans ces régions. Le rapport souligne, par exemple, qu'il est loin d'être seulement un pourvoyeur de moyens. En réalité, il procède à la sélection des programmes scientifiques. Mais il ne se voit pas reconnaître pleinement une mission de définition et de coordination d'une politique de recherche aux pôles.

Cette observation a une conséquence directe sur la coordination entre ce qui se passe dans les laboratoires en métropole et ce qui se passe sur le terrain. Aux hautes latitudes, en effet, l'Institut polaire fournit les moyens nécessaires, mais en métropole les laboratoires ne bénéficient pas toujours d'une programmation cohérente en termes de budget, de personnel ou d'équipement.

Normalement, en matière de formation à la recherche et de recrutement, l'Institut polaire n'intervient pas. Pourtant, c'est bien lui qui a la possibilité d'envoyer un jeune scientifique en hivernage ou en mission estivale. De même, c'est lui qui finance certains programmes où interviennent des doctorants. Enfin, je soulignais dans mon rapport que son équivalent américain disposait, quant à lui, des moyens financiers de recruter en post-doctorat de jeunes et brillants docteurs français, que l'on retrouve d'ailleurs, par vidéoconférence interposée, à la station pôle Sud !

Mon objectif n'est pas ici de reprendre l'ensemble des conclusions et préconisations du rapport, mais je crois nécessaire de souligner que les difficultés de coordination ont, au final, un impact direct sur notre crédibilité internationale et sur le niveau des recherches que nous sommes susceptibles de mener à bien.

Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je pense que nous devons prendre conscience des enjeux politiques et scientifiques des recherches en milieu polaire. Elles ont apporté et apporteront encore à l'avenir une contribution décisive à nos connaissances des changements climatiques et des risques que représente une perte de biodiversité pour nos sociétés.

Ces recherches ont changé et changeront notre manière de vivre et de voir le monde. Quelle place le Gouvernement leur fera-t-il dans sa stratégie nationale de développement durable ?

Comment comptez-vous prendre en considération les aspects stratégiques et politiques de ce qui se joue aux hautes latitudes ?

Comment comptez-vous permettre à notre pays de se donner les moyens de l'excellence scientifique ?

Quelles réformes entreprendrez-vous pour assurer un pilotage et une coordination efficaces de notre présence dans ces régions ?

Telles sont les questions qui sont devant nous.

Le grand navigateur anglais James Cook, qui fut le premier à franchir le cercle polaire austral et à réaliser une circumnavigation de l'Antarctique, n'avait cependant pas pu atteindre le continent. Il aurait déclaré à son retour : « Si quelqu'un a le courage et la volonté d'apporter une réponse à cette question en allant encore plus loin que moi, je ne lui envierai pas la gloire d'une telle découverte, mais je me permettrai néanmoins d'affirmer que le monde n'en tirera aucun profit. »

Eh bien ! c'est la beauté de la démarche scientifique et de l'aventure humaine que d'avoir montré son erreur !

Le 21 novembre 2005 - il y a donc tout juste deux ans - je rejoignais le grand continent blanc, celui des extrêmes, pour cinq semaines. J'ai vu ce que je viens d'évoquer, et je garde au plus profond de moi-même le regard des treize premiers hivernants que j'ai rencontrés sur la base Concordia. Ils venaient d'y passer neuf mois, totalement coupés du monde, au coeur de l'Antarctique, à quelques centaines de kilomètres de la base Vostok, que j'évoquais tout à l'heure. Ces pionniers, par leur expérience, nous ouvrent aujourd'hui un avenir scientifique de tout premier ordre. (Applaudissements sur les travées de l'UMP.)

M. le président. Je vous remercie, monsieur Gaudin, de ce témoignage tout à fait passionnant.

La parole est à M. Raymond Couderc.

M. Raymond Couderc. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je me réjouis, au nom de notre groupe, de la qualité du débat ouvert aujourd'hui.

Dans l'enceinte du Sénat, le 1er mars dernier, a été solennellement prononcée l'ouverture de la quatrième année polaire internationale.

Les années polaires internationales n'ont pas seulement une valeur symbolique : elles permettent d'engager des actions scientifiques déterminantes. Elles sont nées du constat que l'observation du milieu polaire ne peut se faire efficacement que par le biais d'une coordination internationale.

Ainsi, en 1882, la première année polaire internationale fut consacrée à l'étude du climat et de la géophysique aux pôles. En 1932, la deuxième année polaire internationale permit d'accomplir des progrès dans les domaines de la météorologie, du magnétisme et de l'ionosphère. La troisième édition, en 1958, appelée « année géophysique internationale », impliqua soixante et un pays et fut probablement l'une des plus grandes expériences de coopération internationale dans le domaine scientifique.

Elle rencontra un tel succès qu'elle déboucha sur la signature du traité sur l'Antarctique, en 1959, qui réserve le continent antarctique à la science et aux seules activités pacifiques, dans l'intérêt de l'humanité tout entière.

La recherche en milieu polaire a donc bénéficié de la dynamique impulsée par les trois dernières années polaires internationales. Mais l'année polaire internationale qui vient de s'ouvrir est certainement d'une nature différente des précédentes.

Dorénavant, les travaux menés dans les régions polaires ont un enjeu majeur : comprendre l'actuel réchauffement climatique pour lui trouver des solutions. Les années à venir seront déterminantes pour la lutte contre le réchauffement climatique. Or les régions polaires sont les seules au monde qui peuvent nous raconter de manière précise l'histoire climatique de notre planète.

Les minuscules bulles d'air qui sont enfermées dans les glaces polaires nous racontent quand, comment et pourquoi l'environnement de la Terre a fluctué au fil des siècles et des millénaires. Elles sont les témoins des changements majeurs de climat et de la biodiversité, même s'il faut bien sûr y ajouter les pétoncles. On peut ainsi remonter à près de 850 000 ans dans le passé grâce aux informations contenues dans la glace de l'Antarctique.

Nous avons donc la chance de disposer sous les blanches étendues des pôles d'un patrimoine scientifique exceptionnel. Les forages en Antarctique ont démontré le lien extrêmement fort existant entre la température et deux gaz à effet de serre, le dioxyde de carbone et le méthane. Ils ont montré que les concentrations actuelles de ces deux gaz sont survenues plus brutalement et sont supérieures à celles qui sont constatées dans les phases de réchauffement précédentes, ce qui laisse supposer l'impact de l'action de l'homme.

La recherche climatique dans les régions polaires doit être soutenue et développée, car elle conduira à de nouvelles découvertes importantes.

Les pôles sont également les témoins privilégiés du présent. Les températures moyennes arctiques ont crû près de deux fois plus vite que la moyenne mondiale au cours des cent dernières années. En trente ans, la superficie de la calotte glaciaire arctique a ainsi diminué d'un tiers.

Le pôle Nord subit donc déjà sévèrement les conséquences du réchauffement dans sa biodiversité et dans l'organisation des sociétés humaines qui l'habitent. La glace se faisant moins épaisse, la pêche et la chasse sur la banquise du Groenland ne se pratiquent plus aussi longuement qu'auparavant : deux mois à peine, contre six il y a encore une dizaine d'années.

Les modes de vie des populations autochtones s'en trouvent affectés. Les changements climatiques, en rendant plus accessibles les ressources des sous-sols, risquent de favoriser une course internationale aux richesses énergétiques et minérales dans ces régions, ce qui remettrait en cause les modes de vie et la culture de leurs habitants et entraînerait des conséquences géopolitiques non négligeables.

Aussi était-il important que la quatrième année polaire internationale inscrive pour la première fois dans ses objectifs de recherche l'étude des menaces pesant sur les populations autochtones.

Sur le plan de la biodiversité, plusieurs populations d'animaux ou de mammifères marins font l'objet d'un suivi sur le long terme, afin d'étudier leurs réactions aux variations de leur environnement. Les programmes abordent aussi la question de l'effet de la pollution sur l'écosystème fragile des pôles.

Je suis convaincu que nous devons absolument soutenir ces recherches et que notre implication passée nous y oblige. La France a en effet une très belle et très longue tradition de recherche dans les régions polaires depuis le xviiie siècle. Grâce à ses expéditions scientifiques et à ses explorateurs célèbres, tels que Dumont d'Urville, Charcot, ou, plus récemment, Paul-Émile Victor, la France peut se prévaloir d'une présence privilégiée dans les pôles et notamment au sud, en Antarctique.

La France y dispose de plusieurs bases scientifiques menant une activité d'observatoire mondialement reconnue, aussi bien dans les sciences de la vie que dans les sciences de l'univers. Nous devons nous montrer fiers de cet héritage et fidèles à cette tradition d'exploration.

Car si la présence française dans les terres polaires est l'héritage d'une histoire, elle confère également à notre pays la responsabilité de préserver ces écosystèmes uniques. L'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques a pris sa place dans la préparation de l'année polaire en demandant à notre confrère Christian Gaudin de rendre un rapport sur les enjeux de la recherche aux hautes latitudes.

Je me fonderai sur les propositions de cet excellent rapport pour exprimer, madame la ministre, notre souhait de voir renforcer la position de la France dans ses activités de recherche polaire. Je ne reprendrai pas l'ensemble des propositions qui viennent d'être exposées, mais je soulignerai certains points qui me semblent essentiels.

Tout d'abord, j'insisterai sur la nécessité de développer notre présence en Arctique, tout en maintenant un positionnement fort au sud. En effet, il existe une logique imposant à certains thèmes d'être traités dans les deux pôles et, de plus, certains partenariats demanderaient à être poursuivis au nord. J'ajouterai surtout que les principaux enjeux politiques et économiques liés au changement climatique se situent en Arctique.

Au sud, il faut renforcer notre soutien financier aux équipes de recherche, qui doivent rester au plus haut niveau international alors que la concurrence se fait plus forte. Ce soutien doit notamment prendre en compte les besoins logistiques de nos équipes, car on peut constater une faiblesse de nos bases en matière d'équipements, notamment pour ce qui est des moyens de déplacement et des locaux.

La rénovation de la base Dumont d'Urville devient urgente, et il est globalement nécessaire d'accroître les moyens financiers de l'Institut polaire français Paul-Émile-Victor. Je pense que celui-ci pourrait se voir confier la mission de définir les grands axes de recherche.

J'ai évoqué tout à l'heure l'importance d'une coopération internationale en matière de recherche. Je souhaiterais, madame la ministre, connaître votre point de vue sur le développement d'une coopération au niveau européen, et notamment sur la constitution d'un triangle France-Italie-Allemagne sur les questions polaires.

Au coeur de l'Antarctique, la station Concordia bénéficie de conditions d'observation de l'espace uniques au monde, qui en font potentiellement l'un des meilleurs sites astronomiques sur terre. Il faut donc définir une stratégie de développement lui permettant, dans un premier temps, de démontrer ses capacités, avant de développer un projet de plus grande ampleur. Le rapport de Christian Gaudin souligne la nécessité de réfléchir à sa complémentarité avec la base Dumont d'Urville, située sur la côte. Je souhaiterais savoir quelle est la stratégie envisagée sur ce point.

Je conclurai en soulignant la nécessité de communiquer davantage sur la recherche en milieu polaire. Une meilleure compréhension des phénomènes et de leurs causes doit mener à une réelle prise de conscience du rôle de la recherche, bien sûr, mais aussi et surtout des changements de comportement et de société nécessaires pour relever le véritable défi qui nous est aujourd'hui lancé.

Il faut encourager nos jeunes à entreprendre des études scientifiques. La recherche polaire, qui permet de découvrir un monde fascinant et extrême, est le sujet idéal pour susciter des vocations.

Je souhaite saluer la communauté des chercheurs, explorateurs et scientifiques qui étudient avec passion et rigueur les régions polaires et unissent leurs voix pour nous alerter depuis des années sur les risques que nous courons. Sachons les écouter et pensons aux générations futures en donnant à ces personnes les moyens de poursuivre leurs recherches. (Applaudissements sur les travées de l'UMP et de l'UC-UDF.)