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Séance du 21 octobre 2009 (compte rendu intégral des débats)

compte rendu intégral

Présidence de M. Jean-Claude Gaudin

vice-président

Secrétaires :

M. Philippe Nachbar,

M. Bernard Saugey.

M. le président. La séance est ouverte.

(La séance est ouverte à quatorze heures trente-cinq.)

1

Procès-verbal

M. le président. Le compte rendu analytique de la précédente séance a été distribué.

Il n’y a pas d’observation ?…

Le procès-verbal est adopté sous les réserves d’usage.

2

Candidature à un organisme extraparlementaire

M. le président. Mes chers collègues, je vous rappelle que M. le Premier ministre a demandé à la Haute Assemblée de bien vouloir procéder à la désignation du sénateur appelé à siéger au sein du conseil d’administration de l’Institut national de l’audiovisuel.

La commission de la culture, de l’éducation et de la communication a fait connaître qu’elle propose la candidature de M. Jean-Pierre Leleux pour siéger au sein de cet organisme extraparlementaire.

Cette candidature a été affichée et sera ratifiée, conformément à l’article 9 du règlement, s’il n’y a pas d’opposition à l’expiration du délai d’une heure.

3

Dépôt de rapports du Gouvernement

M. le président. M. le président du Sénat a reçu de M. le Premier ministre le rapport sur l’évolution de la fiscalité agricole établi en application de l’article 138 de la loi n° 2008-1425 du 27 décembre 2008 de finances pour 2009 ainsi que le rapport sur la situation financière des organismes complémentaires assurant une couverture santé, établi en application de l’article L. 862-7 du code de la sécurité sociale.

Acte est donné du dépôt de ces rapports.

Le premier sera transmis à la commission de l’économie, du développement durable et de l’aménagement du territoire et le second à la commission des affaires sociales. Ils seront disponibles au bureau de la distribution.

4

Débat sur la réforme du lycée

M. le président. L’ordre du jour appelle le débat sur la réforme du lycée.

La parole est à M. le président de la commission.

M. Jacques Legendre, président de la commission de la culture, de l'éducation et de la communication. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, dès le mois de février dernier, j’avais demandé en conférence des présidents l’inscription à l’ordre du jour de nos travaux, dans le cadre des semaines sénatoriales de contrôle de l’action du Gouvernement et d’évaluation des politiques publiques, d’un débat consacré à la réforme des lycées, qui était au cœur de la réflexion de la commission depuis deux ans, grâce à la mise en place d’une mission d’information portant sur la diversité sociale et l’égalité des chances dans la composition des classes préparatoires aux grandes écoles et la création d’un groupe de travail sur la réforme du baccalauréat.

Ce débat programmé le 12 juin 2009 avait été repoussé à votre demande, monsieur le ministre, car cette date coïncidait avec votre prise de fonctions.

Nous aurions pu, à l’époque, réagir aux propositions formulées par M. Richard Descoings, qui s’était vu confier par le Président de la République une mission sur la réforme du lycée. En effet, nous aurions souhaité présenter nos orientations avant que le Président de la République ne trace les grandes lignes de sa réforme. Mais le calendrier parlementaire n’a pas rendu cette démarche possible. Il se trouve d’ailleurs que le Président de la République a présenté, la semaine dernière, les grandes lignes de la réforme du lycée général et technologique, vous confiant, monsieur le ministre, le soin d’en détailler les modalités et d’en régler la mécanique afin que, dès la rentrée 2010, le premier volet concernant la classe de seconde soit achevé. Même si la messe est dite, j’ai le sentiment qu’il n’est pas encore trop tard pour vous livrer nos réflexions.

Cette réforme prolonge la rénovation de la voie professionnelle qui est pleinement engagée depuis la rentrée 2009. Je tiens à vous assurer, monsieur le ministre, de mon entier soutien à la refonte du baccalauréat professionnel en trois ans, mais, j’y insiste, cette réforme doit être assortie d’une possible reprise d’études pour les bacheliers professionnels dans le cadre de la formation continue.

Alors que la réforme sera essentiellement menée par voie règlementaire, conformément à la nature des mesures qui doivent être prises, la commission de la culture, de l’éducation et de la communication estime néanmoins nécessaire de vous exposer quelques pistes de réforme, qui reposent sur un diagnostic partagé, et ce d’autant qu’une délégation s’est rendue, au mois de septembre dernier, en Finlande pour y analyser les causes du succès de l’enseignement secondaire, succès révélés dans les enquêtes PISA menées par les experts de l’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques, que la commission a entendus la semaine passée.

Une orientation plus fluide, construite dans la durée, par choix et non par défaut, un accompagnement personnalisé des élèves, une plus grande ouverture des établissements sur le monde contemporain, telles sont les lignes de force du projet tracé par le Président de la République à l’issue d’une longue concertation avec l’ensemble des parties prenantes. Lycéens et étudiants, parents d’élèves, enseignants et personnels administratifs, représentants du monde socio-économique ont tous eu l’occasion de s’exprimer, et je ne doute pas, monsieur le ministre, que vous les entendrez de nouveau tout au long de la mise en œuvre de la réforme.

Il ne conviendrait pas, mes chers collègues, de céder à l’impression que le lycée est en perdition, alors qu’il parvient, malgré ses défauts et ses lacunes, à amener les deux tiers d’une classe d’âge au baccalauréat. N’oublions pas qu’un quart d’entre eux seulement parvenait à ce niveau en 1980 ! L’élévation des qualifications est un fait indiscutable. Elle doit beaucoup à la création des voies technologiques et professionnelles, dont les succès doivent être salués parce que celles-ci peuvent, elles aussi, constituer des voies d’excellence pour nos enfants.

Dès lors, la question qui se pose à nous est plutôt de savoir comment le lycée peut aller encore mieux. Comment peut-il offrir à tous un parcours de réussite et d’épanouissement ? Et, surtout, il nous faut répondre à cette question qui nous obsède tous : que faire pour ces 130 000 jeunes qui, chaque année, quittent le système scolaire sans diplôme et sans qualification ?

M. Jean-Claude Carle. Très bien !

M. Jacques Legendre, président de la commission de la culture. Mes chers collègues, permettez-moi de revenir sur les propositions contenues dans mon rapport d’information sur le baccalauréat que j’avais alors présentées à la commission, car elles participent de la même conception des réformes à mener que celle qui a été exprimée par le Président de la République. Elles pourront donc contribuer utilement à la réflexion que vous conduisez, monsieur le ministre.

Les faiblesses du lycée sont bien connues : celui-ci souffre conjointement d’une orientation des élèves par défaut et par l’échec, d’une hiérarchisation des voies, puis des filières, au profit de la voie générale et de la filière S, et d’une insuffisante préparation de l’entrée dans l’enseignement supérieur. Ces constats suffisent à établir qu’une réforme du lycée nécessite parallèlement une réflexion sur le collège et sur l’université, ainsi que sur les établissements d’enseignement supérieur, afin de donner aux élèves la possibilité de construire progressivement un projet professionnel et un projet de vie.

C’est pourquoi la commission de la culture, de l’éducation et de la communication avait demandé que soit mise en place une véritable préparation à l’orientation dès le collège. L’instauration d’un parcours de découverte des métiers et des formations à partir de la classe de cinquième et l’option d’une découverte professionnelle en classe de troisième constituent des premiers pas intéressants. Il faudrait sans doute aller plus loin encore en prévoyant que la scolarité de tout collégien permette à celui-ci d’aborder les trois dimensions des études générales, technologiques et professionnelles.

En outre, les enseignements de détermination prévus en classe de seconde ont été détournés de leur sens ; ils servent de fait aux élèves à se pré-orienter, avec le consentement tacite du système éducatif.

Pour redonner tout son sens au choix opéré par les élèves en fin de seconde, il faut adopter une nouvelle logique en leur faisant découvrir l’ensemble des champs disciplinaires qu’ils pourront approfondir au lycée en choisissant telle ou telle série. Il conviendrait notamment de consacrer explicitement une séquence de découverte aux seules études technologiques, afin de respecter leur spécificité.

La hiérarchisation des filières en première et en terminale du lycée général se traduit par le succès massif de la section S et l’assèchement de la section L, alors que la section ES semble avoir trouvé son point d’équilibre.

Cette répartition des effectifs ne traduit pas une appétence particulière des élèves pour les études scientifiques. Elle reflète, au contraire, la conviction des familles et des étudiants que la série S ne ferme aucune porte et permet de suivre des cours aussi bien en IUT, en khâgne ou dans une école de commerce. Ce phénomène démontre que la grande majorité des lycéens souhaitent désormais suivre une formation aussi ouverte que possible. C’est pourquoi nous proposons un tronc commun pour les trois séries, qui serait complété par un jeu d’options.

Le noyau commun comprendrait le français, la philosophie, les mathématiques, une langue vivante et l’histoire-géographie, et pourrait aussi valoir pour les voies technologiques et professionnelles, à charge pour les enseignants d’adopter les méthodes pédagogiques adaptées à chacune d’entre elles.

Le choix des options serait encadré afin d’assurer un équilibre entre les trois groupes majeurs que sont les études littéraires, les sciences économiques et sociales et les disciplines scientifiques. Il serait ainsi possible de permettre une certaine différenciation des parcours des élèves sans laisser libre cours à la reconstitution brutale – j’allais même dire « bête et brutale » – de filières hiérarchisées.

Le baccalauréat n’est pas seulement le couronnement de la scolarité secondaire. Comme je viens de le rappeler, il ouvre également les portes de l’enseignement supérieur et de la vie active et, à ce titre, il doit y préparer convenablement.

À cette fin, le cycle terminal pourrait être réorganisé en distinguant l’année de première, tournée vers l’acquisition de connaissances, qui pourrait être sanctionnée par une première série d’épreuves du baccalauréat, et l’année de terminale, qui aurait pour vocation principale d’initier les élèves aux méthodes ayant cours dans l’enseignement supérieur en développant leurs capacités d’autonomie, de réflexion et d’argumentation. Ce serait donc avant tout une année de maturation préparant au supérieur, durant laquelle une place plus importante pourrait être laissée au travail personnel ainsi qu’au travail de groupe.

Une fois le baccalauréat acquis, encore faut-il pouvoir, lorsqu’on le souhaite, s’inscrire dans une filière de l’enseignement supérieur qui correspond à son profil. Il est important, à cet égard, d’accueillir dans le supérieur court, IUT ou STS, tous les bacheliers technologiques et professionnels qui en ont la possibilité et qui en font la demande.

Pour ce faire, deux possibilités peuvent être envisagées : d’une part, la reconnaissance d’un droit d’inscription prioritaire en STS et dans certaines filières des IUT aux bacheliers professionnels et technologiques ; d’autre part, le développement de dispositifs financiers incitatifs indexant une partie des dotations de ces filières sur la proportion de bacheliers technologiques et professionnels qu’elles accueillent. Le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche a mis en place un tel système pour développer l’accueil des bacheliers technologiques en IUT. Il pourrait être renforcé et étendu aux STS.

Je vous ai retracé brièvement les préconisations de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication pour une réorganisation du parcours d’étude du collège à l’entrée dans le supérieur.

Permettez-moi de m’attarder maintenant sur deux points sur lesquels le président de la République a insisté dans son allocution du 13 octobre et qui me tiennent particulièrement à cœur : l’apprentissage des langues et l’accès à la culture au lycée.

Il me semble important de ne pas réduire l’apprentissage des langues étrangères à un simple vecteur d’insertion et de réussite professionnelle. Il doit aussi être le pivot d’une politique ambitieuse de la diversité culturelle permettant l’épanouissement et l’enrichissement des individualités dans le dialogue réciproque.

J’ajouterai qu’en apprenant une langue étrangère on approfondit, par la même occasion, la connaissance de sa propre langue maternelle et l’on en discerne mieux les nuances et les articulations.

Il convient toutefois de veiller à ce que la promotion des langues étrangères ne se résume pas aux seuls efforts en faveur de l’anglais. C’est un fait que 98 % des 5,2 millions d’élèves du secondaire apprennent l’anglais. Il est impératif qu’il leur soit bien enseigné, en mettant l’accent sur la compétence orale ; c’est en effet nécessaire.

Mais il faut aussi valoriser des langues telles que l’allemand, le portugais, le russe, le chinois ou l’arabe, dont les effectifs varient de 18 000 à 6 000 étudiants seulement sur le secondaire.

Monsieur le ministre, il n’est pas superflu de proposer à certains de nos élèves dont les familles étaient arabophones la possibilité d’apprendre l’arabe dans l’école de la République. Il ne faut pas se contenter de dire qu’il n’y a pas de demande. Elle est présente et il est même paradoxal de constater, alors qu’il n’est pas demandé à l’école de satisfaire cette demande, que les élèves concernés trouvent en dehors du circuit officiel l’occasion d’apprendre cette langue, avec toutes les dérives que l’on peut craindre !

Ces langues offrent des perspectives insoupçonnées des élèves et des familles : elles permettent de distinguer des profils et d’ouvrir des opportunités nouvelles dans les pays émergeants ; elles sont aussi un moyen, pour des jeunes d’origine étrangère, de renouer positivement avec leur identité culturelle, tout en s’intégrant à la communauté nationale qu’ils enrichiront par la diffusion en retour de leur héritage.

Le président de la République a également mis l’accent sur l’élargissement de l’accès à la culture dans les lycées.

La création de vidéoclubs présentant les grands films du patrimoine, la diffusion audiovisuelle des grands événements et la mise en place d’un référent culturel dans les établissements ont été évoquées. Ce sont-là des voies intéressantes pour rapprocher les jeunes de la culture, en mettant à profit les technologies et les médias dont ils sont le plus familiers.

Mais j’aimerais profiter de l’occasion qui m’est donnée pour exprimer mes interrogations sur l’opportunité de supprimer les épreuves de culture générale dans les concours administratifs de catégorie C et B.

Cette suppression envisagée me paraît en dissonance avec l’objectif de diffusion plus large de la culture dans les lycées. Ce n’est pas un débat neuf, mais on ne peut pas faire disparaître une épreuve de culture, même au nom de l’équité.

Ces remarques ne manifestent aucune défiance devant la réforme du lycée que doit mener le Gouvernement. Monsieur le ministre, la commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat saura se montrer un partenaire attentif et constructif, dont les propositions pourront vous aider à affiner votre projet. Nous souhaitons poursuivre avec vous un débat dont nous savons qu’il est essentiel pour l’avenir de notre jeunesse et de notre pays. (Applaudissements sur les travées de lUMP et de lUnion centriste, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)

M. le président. La parole est à M. Jean-Claude Carle, au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication.

M. Jean-Claude Carle, au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication. Monsieur le ministre, mes chers collègues, permettez-moi une entrée en matière inhabituelle.

Je souhaite vous présenter un vieux récit plein de sagesse. Il est dû à Tchouang-tseu, l’un des plus brillants et des plus influents esprits de la Chine antique. Il s’agit de la rencontre d’un dignitaire impérial versé dans les lettres et les choses de l’esprit, et d’un simple artisan. Le dignitaire s’émerveille de la perfection des œuvres taillées dans le bois par l’artisan et de l’aisance avec laquelle il manie le ciseau et le burin. Il interroge alors l’artisan pour connaître sa méthode, sa recette, son secret.

L’artisan lui répond avec des paroles admirables : « Je ne trouve pas les mots pour expliquer mon art. C’est ma main qui sait. C’est ma main qui sent s’il faut frapper avec force ou avec douceur. C’est ma main qui trouve la solution et mon esprit qui l’approuve après coup. »

M. Nicolas About. C’est du Raffarin ! (Sourires.)

M. Jean-Claude Carle, au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication. Mes chers collègues, ces paroles sont d’une actualité remarquable, alors que, trop souvent encore, l’intelligence du geste est méprisée au profit d’une compréhension théorique, intellectualisée et formelle.

J’ai toujours eu la conviction, et je sais que vous la partagez, monsieur le ministre, qu’il fallait à tout prix refuser la hiérarchisation des formes d’intelligence. Et si la philosophie chinoise ne vous convainc pas, mes chers collègues, je vous renvoie aux enquêtes PISA menées par l’OCDE, dont la commission de la culture, de l’éducation et de la communication a auditionné un représentant.

Ces enquêtes internationales menées pour mesurer les connaissances et les compétences des jeunes à l’âge de quinze ans ont montré que les élèves français ressentaient une angoisse profonde devant les mathématiques. On ne retrouve cette peur nulle part ailleurs. Les élèves français et leurs familles savent qu’ils seront sélectionnés essentiellement sur cette base. Une faiblesse en mathématiques et le lycée général vous est fermé, la filière S a fortiori bien sûr.

Les mêmes enquêtes PISA montrent, en revanche, que les élèves français éprouvent un plaisir bien réel lorsqu’ils étudient les sciences expérimentales, qu’ils peuvent réaliser des expériences, reproduire des montages, retrouver par induction les lois des phénomènes naturels. C’est ce goût et ces compétences latentes qu’il faut apprendre à développer et à valoriser.

Permettez-moi de vous rappeler, chers collègues, que la grande réforme du lycée en 1902 avait déjà conduit à rénover l’enseignement de la physique pour réduire la place de la modélisation mathématique au profit de l’analyse d’expériences réalisées devant les élèves. Il semble que nous ayons encore à progresser dans cette voie.

Il ne s’agit en aucune manière de dénigrer l’abstraction, la déduction, la théorisation ; il s’agit de reconnaître aussi la valeur de l’induction, de l’observation, de l’application pratique, au lycée général et technologique comme au lycée professionnel.

Nous devons donner à chaque jeune l’opportunité de développer pleinement ses facultés, sans l’obliger à se conformer à un modèle unilatéral. Tout enfant porte en lui des qualités et des potentialités qui doivent être encouragées.

Nous devons faire confiance à nos jeunes et les accompagner vigoureusement dans la construction d’un parcours scolaire et professionnel dans lequel ils réussiront, parce qu’ils s’y sentiront bien. C’est la voie qu’a clairement indiquée le président de la République ; c’est la voie que vous suivrez, je n’en doute pas, monsieur le ministre.

Le Sénat s’est déjà engagé en ce sens lors de la discussion du projet de loi relatif à l’orientation et la formation professionnelle tout au long de la vie, en prévoyant la mise en place d’un livret de compétences. Ce livret contiendra des informations sur toutes les activités des jeunes, qu’elles soient sportives, associatives ou culturelles. Les jeunes ne seront plus uniquement jugés sur leurs résultats scolaires ; ils pourront valoriser des engagements et des projets personnels.

La première étape de la revalorisation de l’intelligence pratique, que j’appelle de mes vœux, est déjà bien engagée : je veux, bien sûr, parler de la rénovation de la voie professionnelle, qui montre, à bien des égards, le chemin pour la réforme du lycée général et technologique.

Bien sûr, une réforme des structures et des enseignements ne parviendra pas, du jour au lendemain, à modifier les représentations sociales négatives ancrées depuis longtemps dans l’esprit des familles. Mais la pompe est amorcée et la dynamique est lancée.

La réforme de la voie professionnelle généralisée à la rentrée 2009 permettra l’obtention d’un baccalauréat professionnel en trois ans et non plus quatre ans. Cet alignement de la durée des études sur celle des études qui conduisent aux baccalauréats technologique et général est le signe tangible de l’égale dignité de toutes les voies de formation.

M. Alain Gournac. Très bien !

M. Jean-Claude Carle, au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication. Parallèlement, la position du CAP comme première voie d’insertion professionnelle est renforcée. Le BEP n’est pas supprimé, mais il devient une certification intermédiaire obtenue à la fin de la classe de seconde professionnelle. L’articulation nouvelle des diplômes me semble de nature à favoriser l’accession des jeunes à des niveaux de qualification plus élevés qu’aujourd’hui.

Un point crucial de la réforme de la voie professionnelle réside dans l’accompagnement personnalisé, qui permettra à la fois de soutenir les élèves les plus en difficulté, de pousser plus loin les meilleurs et de sécuriser ceux qui, ponctuellement, connaissent une faiblesse.

Le Président de la République a annoncé un dispositif similaire pour le lycée général et technologique : deux heures hebdomadaires d’accompagnement seraient dispensées à chaque jeune, sans alourdissement des emplois du temps. Cette mesure me semble de nature à sécuriser les parcours scolaires.

Dans sa mise en œuvre concrète, elle ne portera toutefois ses fruits que si une large autonomie est laissée aux chefs d’établissement et aux équipes éducatives pour définir les modalités d’encadrement et d’enseignement. Il faut impérativement éviter une gestion administrative et uniforme du dispositif, sous peine de le vider de son sens.

Plus généralement, ainsi que le révèle encore une fois l’analyse des enquêtes PISA, les pays dont les systèmes scolaires sont à la fois les plus performants pédagogiquement et les plus équitables socialement sont des pays qui accordent une grande autonomie aux établissements.

Il me semble qu’à l’instar des Pays-Bas, de la Nouvelle-Zélande et du Québec nous pourrions réfléchir aux moyens d’accroître l’autonomie des établissements en augmentant la part des dotations horaires laissées à leur appréciation.

Ainsi que l’a rappelé le président Legendre dans son intervention, quelles que soient les réformes de structure et d’organisation du lycée qui seront entreprises, elles ne parviendront pas à diminuer les sorties sans qualification du système scolaire si la question de l’orientation n’est pas prise à bras-le-corps.

Une bonne orientation, c’est d’abord une bonne information. Or, aujourd’hui, l’information est réservée à ceux qui savent et à ceux qui ont, à ceux dont les parents ont déjà emprunté les mêmes voies ou qui sont assez aisés pour recourir aux services de structures privées.

À l’occasion de l’examen du projet de loi relatif à l’orientation et la formation professionnelle tout au long de la vie, que j’avais l’honneur de rapporter, nous avons tenu à agir immédiatement pour changer la donne. Il fallait donner une nouvelle cohérence à la politique d’information et d’orientation éclatée en une vingtaine de réseaux indépendants. Chacun d’entre eux fait bien son travail, mais il le fait seul, isolé, sans nouer de véritable partenariat.

C’est pourquoi nous avons renforcé le rôle du délégué interministériel à l’orientation, qui sera désormais placé auprès du Premier ministre. Il aura pour tâche de proposer les priorités de la politique nationale d’information et d’orientation scolaire et professionnelle, d’établir des normes de qualité pour le service public d’information et d’orientation, et d’évaluer les politiques menées sur les plans national et régional.

En outre, le Délégué à l’information et à l’orientation présentera au Premier ministre, avant le 1er juillet 2010, un plan de coordination de l’action des opérateurs sous tutelle de l’État en matière d’information et d’orientation. Il examine les conditions de réalisation du rapprochement, sous la tutelle du Premier ministre, de l’ONISEP, qui dépend de l’éducation nationale, de Centre INFFO, piloté par le ministère de l’emploi, et du CIDJ, placé sous la responsabilité du haut-commissaire à la jeunesse.

Sont ainsi jetées les bases du service territorialisé d’orientation que le président de la République a présenté, le 29 septembre dernier, dans son discours d’Avignon consacré à la politique de la jeunesse.

La commission spéciale du Sénat a également souhaité agir sur la formation initiale des conseillers d’orientation-psychologues, laquelle devra davantage prendre en compte la connaissance des filières, des qualifications et des métiers. L’élargissement de la qualification de ces personnels ne pourra que renforcer l’utilité de leur rôle auprès des élèves et des familles.

L’orientation ne se limite pas, bien entendu, aux classes de troisième et de seconde. Nous devons accorder une attention spécifique à la charnière entre le lycée et l’enseignement supérieur. Chaque année, 80 000 jeunes environ échouent en premier cycle de l’université et sortent sans diplôme de l’enseignement supérieur, alors qu’ils ne disposent bien souvent d’aucune qualification du travail.

Il faut redire que, si tous les baccalauréats ouvrent les portes de l’enseignement supérieur, tous n’offrent pas les mêmes chances de succès dans toutes les filières du supérieur. Il convient donc que les lycéens, notamment dans les filières professionnelles et technologiques, mesurent bien les difficultés qu’ils sont susceptibles de rencontrer au cours de leurs études.

Le dispositif d’orientation active mis en place depuis peu dans les universités répond en partie à ce problème. Toutefois, il ne suffit pas de dire à un lycéen que son profil, selon les statistiques, l’expose presque à coup sûr à l’échec. Il faut aussi prendre le temps de le rencontrer et de lui proposer une autre orientation, proche de celle qu’il souhaitait à l’origine, mais plus en accord avec son parcours antérieur. Ainsi, un entretien personnalisé devrait obligatoirement être proposé à tous les bacheliers risquant de rencontrer des difficultés dans la filière qu’ils souhaitent intégrer en priorité.

En complément du développement de l’orientation active et personnalisée, il serait utile que les universités fassent connaître, à titre indicatif, les connaissances et compétences qu’elles estiment nécessaires pour réussir dans telle ou telle de leurs filières. Les élèves seraient alors guidés dans leur choix par les informations ainsi fournies, ce qui ne pourrait qu’accroître leur chance de réussite.

Monsieur le ministre, ce grand chantier de l’orientation ne relève pas de votre seule responsabilité. Il nécessite un dialogue et une collaboration étroite non seulement avec vos collègues chargés de l’enseignement supérieur, de l’emploi et de la jeunesse, mais aussi avec les élus locaux, régionaux notamment. Croyez bien que la commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat saura appuyer vos efforts en ce domaine, comme elle l’a fait au moment de la rénovation du lycée, afin de lui assurer plus d’autonomie et plus d’ouverture sur la société.

Pour conclure mon propos, je reviendrai sur quelques chiffres : pour 30 % des enfants d’ouvriers, le diplôme le plus élevé est un CAP ou un BEP, alors que cette proportion est de 5 % seulement pour les enfants de cadres, d’enseignants ou de professions libérales ; 90 % des enfants de cadres et d’enseignants, mais moins de 50 % des enfants d’ouvriers obtiennent le baccalauréat ; il y a dix fois moins d’enfants d’ouvriers ou d’agriculteurs dans les classes préparatoires aux grandes écoles que d’enfants de cadres, d’enseignants ou de professions libérales. Nous ne pouvons accepter plus longtemps une telle situation.

Monsieur le ministre, mes chers collègues, souvenons-nous des paroles de Socrate, selon qui le savoir est la seule chose qui augmente lorsqu’on la partage. Dans notre société où il est la clef première de la réussite, notre devoir est de créer les conditions d’un meilleur accès au savoir et de l’élargissement de sa diffusion. Or, monsieur le ministre, votre réforme du lycée y contribue. C’est la raison pour laquelle nous la soutenons et saluons votre détermination, qui n’a d’égal que celle de M. le président de la commission. (Applaudissements sur les travées de lUMP et de lUnion centriste, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)