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Séance du 16 avril 2018 (compte rendu intégral des débats)

M. le président. La parole est à M. Patrick Kanner, pour le groupe socialiste et républicain.

M. Patrick Kanner. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, en avril 2011, il y a sept ans maintenant, commençait ce qu’on appelle le conflit syrien. Déjà, Bachar al-Assad employait la force contre son propre peuple, en tuant des civils lors de manifestations.

En sept ans, au gré de la multiplication des fronts, notamment contre Daech, au gré du secours des alliés russes et iraniens du dictateur syrien, la guerre syrienne a connu de nombreuses époques et évolutions. Mais un élément n’a jamais changé dans ce conflit : Bachar al-Assad continue, mois après mois, massacre après massacre, d’user de la force contre son peuple, contre des civils.

Les chiffres ont été rappelés : en sept ans de conflit, tous les observateurs dénombrent plus de 340 000 morts, dont au moins 100 000 civils et 19 000 enfants – 19 000 enfants ! Le nombre de déplacés est colossal puisque 12 millions de Syriens ont quitté leur lieu de vie habituel, dont près de 5 millions, leur pays. Vous connaissez les conséquences en termes migratoires.

Mais, plus que les chiffres, c’est l’inhumanité de ce conflit qui nous interpelle. L’emploi d’armes chimiques, cette attaque n’ayant pour but que de tuer des civils, des non-combattants, des innocents, a retiré à tout jamais tout honneur à Bachar al-Assad. Comment pourrions-nous accepter de voir mourir, au comble de la souffrance, ces innocents ? Comment ne pas réagir face à ces méthodes de terreur aux portes de l’Europe ?

La France a pris part très tôt, en 2012 et en 2013, aux discussions diplomatiques pour régler ce conflit, mais aussi pour protéger les populations. Les frappes qui ont touché l’arsenal et les moyens de production chimique du régime syrien le 14 avril s’inscrivent pour nous dans la continuité de la position de la France depuis toutes ces années.

La priorité de notre pays reste double : régler le conflit de manière diplomatique et tout mettre en œuvre pour protéger les populations.

En 2013 déjà, en août, après le massacre et l’usage avéré d’armes chimiques par Bachar contre des civils de la Ghouta, le président François Hollande avait exhorté ses alliés à intervenir. À l’époque, malheureusement, le Parlement britannique d’abord, puis le président américain avaient reculé, nous empêchant de frapper, l’unilatéralisme n’ayant jamais été une voie défendue par notre pays. L’Histoire, mes chers collègues, en aurait certainement été modifiée.

La répétition des massacres depuis lors, avec ou sans armes chimiques, notamment en 2017 et ces derniers mois, ont cette fois amené la coalition à intervenir, mettant fin à l’impunité meurtrière du dictateur syrien.

Ces frappes étaient un devoir pour la coalition, un devoir humanitaire, un devoir eu égard au droit international contre l’utilisation d’armes chimiques, un devoir de notre pays, celui des droits de l’homme, d’arrêter un tyran qui extermine son peuple.

En dépit de la protection indéfectible de la Russie et de ses douze veto, les preuves de l’usage de ces armes existent et sont connues du monde entier. Par ces veto répétés, la Russie a mis à bas la résolution 2118 du 27 septembre 2013 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée à l’unanimité, et qui qualifiait déjà à l’époque l’arsenal chimique syrien de « menace contre la paix et la sécurité internationales ».

Le rejet, samedi, par le Conseil de sécurité de l’ONU, de la résolution russe visant à condamner les frappes est d’ailleurs significatif : malgré le blocage russe à l’ONU, la communauté internationale soutient la coalition et son action.

À ceux qui craignaient un isolement français en tenant tête aux Russes ces dernières années ou en frappant la Syrie dans la nuit de vendredi à samedi, le rejet de cette résolution est une réponse : non, mes chers collègues, la France n’est pas isolée, elle dispose d’alliés et de soutiens.

C’est au contraire la Russie qui s’est peu à peu isolée. Oui, c’est elle qui s’est isolée en soutenant coûte que coûte Bachar al-Assad. Notre pays devra donc continuer à tenir une position ferme face aux Russes ces prochains mois pour que le conflit syrien trouve un débouché, avec eux.

Nous soutiendrons le Gouvernement, monsieur le ministre, sur cette ligne de fermeté face aux attaques chimiques. Mais nous considérons que ces frappes ne sont pas la solution définitive, loin de là.

Alors, monsieur le ministre, quelles initiatives permettant le dialogue et la négociation politique allez-vous engager, notamment en coordination avec nos partenaires européens ? Force est de constater que ces frappes montrent une nouvelle fois la nécessité d’une coordination européenne aux niveaux diplomatique et militaire. En l’occurrence, le compte n’y est toujours pas.

Ces frappes sont aussi un message envoyé à ceux qui furent nos alliés dans la lutte contre Daech. Le peuple syrien et certains rebelles syriens ont fait partie de nos alliés contre le terrorisme islamiste ces dernières années. Il y va donc de l’honneur de notre pays, et de ses alliés, de défendre un peuple qui a combattu Daech.

Abandonner ses alliés ne saurait être une position de notre pays. Il en est ainsi du peuple syrien.

Mais je voudrais évoquer solennellement une autre situation.

Notre soutien aux peuples alliés doit s’appliquer également aux Kurdes syriens du Rojava attaqués par la Turquie. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain, du groupe Les Indépendants – République et Territoires et sur des travées du groupe Les Républicains. – M. Hervé Marseille applaudit également.) La prise d’Afrine a déjà particulièrement abîmé l’image de notre pays, qui n’a rien fait pour protéger les Kurdes, notamment des attaques aériennes turques. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain et sur des travées du groupe Les Républicains. – Mme Sylvie Goy-Chavent et M. Loïc Hervé applaudissent également.)

Ce silence a des conséquences puisque les Kurdes disent maintenant vouloir libérer unilatéralement les djihadistes français. Je vous enjoins, monsieur le ministre, de faire en sorte que notre pays réoriente sa position sur le dossier kurde avant que nous ne perdions totalement la confiance et les liens avec ce peuple allié de la France.

Mes chers collègues, les frappes en Syrie étaient donc légitimes, au nom des droits de l’homme, au nom du droit international, au nom du respect de nos alliances. Mais ces frappes ne peuvent pas être une fin. Doit débuter maintenant un processus diplomatique.

Notre pays a écrit, avec ses alliés britanniques et américains, une proposition de résolution qui sera débattue prochainement à l’ONU. Il est en effet indispensable de reprendre la main dans le jeu diplomatique, alors que les Russes ont montré leur isolement.

Il faut aller au bout de ce processus diplomatique pour d’abord désarmer l’arsenal chimique syrien qui aurait résisté aux bombardements. Il faudra aussi poursuivre ce processus pour trouver une issue pacifique au conflit syrien.

Ce processus ne sera pas facile compte tenu des positions ambiguës des États-Unis quant à l’avenir de leur présence dans les dossiers de cette région. Il est donc nécessaire d’investir pleinement le champ diplomatique.

Notre groupe, monsieur le ministre, soutiendra donc également vos initiatives en ce sens. Nous aurons cependant une question majeure : quelle sera la position de notre pays si la voie diplomatique continuait à être bouchée dans les prochains mois du fait des veto russes ? Nous ne demandons pas aujourd’hui une réponse à cette question complexe, mais nous voulons dès maintenant la poser, car le risque d’escalade militaire existe dans cette région poudrière.

En attendant qu’une solution diplomatique soit trouvée, je veux redire ici qu’il est tout à l’honneur de notre pays d’être intervenu contre l’usage répété des armes chimiques en Syrie.

Je veux aussi saluer le soutien des différents partis et groupes politiques qui se sont exprimés ce week-end et encore aujourd’hui. La classe politique se grandit toujours à montrer son unité lorsque notre pays intervient sur la scène internationale, comme lorsqu’il est attaqué.

Nous avons entendu les inquiétudes de certains et les critiques des autres. Je veux leur dire que soutenir l’intervention n’est pas synonyme de béatitude. (M. Bruno Retailleau sourit.) Nous sommes aussi vigilants quant à la suite des événements, nous sommes aussi soucieux qu’aucune surenchère ne naisse de la situation, nous sommes aussi déterminés à ce qu’une solution diplomatique et globale soit trouvée.

Mais cette vigilance n’empêche pas la responsabilité face aux événements et face à l’Histoire, dans laquelle cette guerre syrienne est entrée. La recherche des voies politiques ne doit pas non plus empêcher l’urgence humanitaire de la protection de civils massacrés. Le souci du règlement pacifique ne doit pas pétrifier face aux atrocités inhumaines d’un dictateur. L’indignation ne peut pas se réduire à l’inaction.

Mes chers collègues, un dernier mot, enfin, pour saluer nos forces armées, qui ont encore une fois démontré, par la qualité de leur intervention, la place incontournable de la France dans le concert des nations. Que nos soldats, ceux de la République, soient salués pour leur engagement ! (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain, du groupe La République En Marche et du groupe Les Indépendants – République et Territoires. – Mme Josiane Costes applaudit également.)

M. le président. La parole est à M. Claude Malhuret, pour le groupe Les Indépendants – République et Territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Indépendants – République et Territoires. – MM. Éric Gold et Arnaud de Belenet applaudissent également.)

M. Claude Malhuret. Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le président de la commission des affaires étrangères, mes chers collègues, jeudi dernier, lors des questions d’actualité au Gouvernement, j’interrogeais le Premier ministre sur la réaction de la France au massacre de Douma. Depuis samedi, nous avons la réponse, et en ce qui me concerne, je crois qu’elle est la bonne.

Menée avec un grand professionnalisme et beaucoup de discernement, elle a démontré la capacité des armées françaises à frapper rapidement, précisément et avec efficacité à près de 4 000 kilomètres de notre territoire.

Rapidité, précision, efficacité, mais le mot le plus important est peut-être « autonomie ». Seuls deux pays européens, la France et le Royaume-Uni, sont aujourd’hui capables d’une telle intervention et il est vital, même si nous savons que c’est coûteux, que ces capacités soient maintenues dans l’avenir.

J’entends depuis samedi certaines critiques, en France même, sur l’opportunité de cette intervention. Nous étions habitués à un consensus très général en matière de politique étrangère et de défense. Pas de la part, bien sûr, de l’extrême droite et de l’extrême gauche, unies depuis toujours dans leur amour des dictatures (Oh ! sur les travées du groupe communiste républicain citoyen et écologiste.),…

M. Gérard Longuet. C’est bien vrai !

M. Claude Malhuret. … mais de la part des démocrates. Ce n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui et c’est un peu étonnant. Beaucoup de ceux qui critiquent cette intervention applaudissaient bruyamment en 2011 l’intervention en Libye, et certains d’entre eux critiquaient en 2013 la non-intervention de Hollande et d’Obama en Syrie.

M. Julien Bargeton. Tout à fait !

M. Claude Malhuret. « Il faut souvent changer d’opinion pour être toujours de son parti », disait le cardinal de Retz… (Sourires. – Applaudissements sur les travées du groupe Les Indépendants – République et Territoires et du groupe Union Centriste.)

Je voudrais d’abord répondre aux critiques par une question : quelle était l’alternative ? Ne rien faire, jouer les Ponce Pilate ? Présenter une énième résolution de l’ONU qui se heurterait à un énième veto russe ? Intervenant parmi les derniers, j’ai écouté notre débat avec beaucoup d’attention : j’aurais aimé que ceux qui critiquent ne se bornent pas à condamner, mais nous disent ce qu’il aurait fallu faire, ce qu’ils auraient fait.

Mme Éliane Assassi. Vous n’avez pas bien entendu !

M. Claude Malhuret. Je ne l’ai pas entendu !

On nous dit que nous sommes intervenus sans mandat de l’ONU. Mais les Russes interviennent massivement en Syrie depuis 2015, les Iraniens depuis 2011, les Turcs depuis quelques mois, tous sans aucun mandat. Où était alors la voix de ceux qui nous rappellent aujourd’hui au respect du droit international ?

Et d’abord, qui viole le droit international ? La France et ses alliés, qui se réclament de la résolution 2118 des Nations unies interdisant l’usage des armes chimiques en Syrie, rappelée tout à l’heure par le ministre de l’Europe et des affaires étrangères ? Ou ceux qui mettent veto sur veto à son application, piétinant le papier qu’ils ont signé voilà cinq ans et ne trouvant pour le faire que le piètre mensonge selon lequel l’usage d’armes chimiques n’est pas prouvé ? Les mêmes mensonges qui étaient avancés pour nier l’attentat de Londres il y a un mois.

On nous dit aussi que ces frappes vont affaiblir notre diplomatie et le respect qu’on accorde à la France dans le monde. La meilleure réponse à cet argument est la réunion en urgence samedi du Conseil de sécurité de l’ONU, où la résolution russe condamnant ces frappes n’a trouvé le soutien que de deux pays, deux pays dont chacun connaît le degré de démocratie : la Chine et la Bolivie.

Nous soutenons donc la décision du gouvernement français et de ses alliés.

On me dira que ces frappes ne règlent pas la question de fond de la guerre civile syrienne. C’est une évidence, et ce n’était pas leur but. Mais à défaut de solution, elles délivrent, pour la première fois depuis longtemps, un message. Et ce message est clair : nous défendrons en Syrie nos principes, nos objectifs et nos intérêts.

Nous défendrons d’abord nos principes : l’impunité pour les utilisateurs d’armes chimiques est terminée. Pour les criminels contre l’humanité, le prix à payer va s’élever. Et il pourrait bien devenir un jour un risque personnel, comme pour Ali le chimique en Irak, célèbre pour le gazage des Kurdes en 1988, condamné et exécuté en 2010, ou pour tous les criminels traduits devant la Cour pénale internationale.

Nous défendrons ensuite nos objectifs. Et notre premier objectif, c’est la disparition sans retour du califat, en voie d’extinction en Irak et en Syrie.

Je suis étonné d’entendre certains dire que ces frappes sont une gesticulation sans lendemain. Ils oublient que non seulement il y aura un lendemain, mais qu’il y a un hier.

Ils oublient que nous ne sommes pas présents sur ce terrain depuis samedi, mais que nous y sommes depuis plusieurs années au sein d’une coalition. Que le premier objectif de cette coalition est de vaincre Daech dans ses bases historiques et que cet objectif est en passe d’être atteint. Les frappes de ce week-end ne peuvent que renforcer le sentiment que nous irons jusqu’au bout dans ce combat.

Nous défendrons enfin nos intérêts, et ce n’est pas un gros mot. C’est en ne les défendant pas que nous serions critiquables.

Quels sont ces intérêts ?

Ils consistent à faire comprendre aux alliés d’al-Assad que désormais les lignes rouges ne seront plus virtuelles.

Qu’une menace iranienne ou du Hezbollah sur Israël ou un autre de nos alliés dans la région ne sera pas acceptée.

Qu’une déstabilisation des voisins de la Syrie, Irak ou Jordanie par exemple, ne sera pas tolérée.

Qu’enfin, nous ne voulons plus de massacres des populations civiles qui jettent chaque fois des milliers de nouveaux réfugiés sur les routes au Liban, en Turquie en Jordanie et jusqu’en Europe.

Voilà les trois messages qui ont été envoyés samedi à Bachar al-Assad et à ses alliés.

Il y en a un dernier, plus spécifique, à l’égard de Vladimir Poutine : c’est que malgré tous ses efforts pour les diviser, et peut-être même du fait de ses efforts, les alliés sont restés unis. Ils sont restés unis devant ce crime comme après le scandale du Novitchok à Londres.

Et le prix à payer pour la Russie est désormais très lourd avec, pour la première fois depuis longtemps, la chute du rouble et de la bourse de Moscou.

Enfin, il y a l’essentiel, et l’essentiel, c’est ce sur quoi jusqu’à ce jour nous avons tous échoué. Tous, nos alliés comme nos adversaires. C’est bien sûr du règlement politique de la guerre civile en Syrie que je veux parler.

Je ne parlerai pas des échecs des Syriens eux-mêmes ni de ceux de nos adversaires, nous avons bien assez des nôtres. Les échecs des démocraties dans cette guerre proviennent notamment de leurs erreurs d’analyse.

Ballottées par le flot des images télévisées, noyées sous la tempête permanente des réseaux sociaux, naviguant au gré des émotions de l’opinion, les démocraties ne décident plus sous l’angle de la raison, mais sous la passion des sentiments. Une vidéo peut aujourd’hui déclencher une guerre. Il est normal, consubstantiel même aux démocraties, que le sentiment humanitaire soit une part importante de leurs décisions, et ce fut le cas dans les frappes récentes. Mais il est anormal que dans tant d’autres occasions il soit devenu la seule.

Ces paroles peuvent vous paraître étonnantes de la part d’un ancien président de Médecins sans frontières, mais elles sont au contraire logiques. Après avoir passé des années sur les terrains de conflit, les humanitaires ont compris que la confusion des genres entre humanitaire et politique est néfaste pour les deux.

M. Alain Richard. Très bien !

M. Claude Malhuret. Le politique prend des risques lorsqu’il fait ce que lui enjoint l’humanitaire – ou le philosophe, comme en Libye. Le politique se trompe, à l’inverse, lorsqu’il ne prend pas ses responsabilités et s’en décharge sur les humanitaires : c’est ce qu’on a vu pendant plusieurs années dans les Balkans avant que Clinton n’envoie ses avions et ne convoque à Dayton les protagonistes pour siffler la fin de ce que je n’oserai pas appeler une récréation.

Le politique des pays démocratiques se trompe encore, et ce fut le cas en Syrie, lorsqu’il raisonne en moraliste : le bien d’un côté, le mal de l’autre. Qui peut nous dire aujourd’hui avec le recul que le mal en Syrie n’était que du côté de l’État et le bien du côté de ses adversaires, hélas ! majoritairement djihadistes ?

Enfin, le politique des pays démocratiques se trompe lorsqu’il pense que sa propre histoire est la matrice de l’histoire des autres peuples : le roi tout-puissant ou le dictateur d’un côté, le peuple de l’autre, et que la chute du monarque ou du dictateur va ouvrir l’ère du progrès et de la liberté. Cette erreur explique les espoirs insensés mis dans les printemps arabes et les déceptions tragiques qui en ont résulté. L’histoire de la Syrie, de la Libye, de l’Irak, de l’Égypte et de bien d’autres n’est pas l’histoire de la France de 1789, des États-Unis de 1778 ou de l’Angleterre de la Grande Charte. Ceux qui l’ont cru ont fait payer aux peuples de ces pays un prix très lourd. Et eux-mêmes l’ont payé de lourds revers diplomatiques.

C’est dans ce contexte qu’il va falloir tenter de régler la question essentielle, celle de la transition en Syrie, conformément aux résolutions unanimes de l’ONU.

À ce titre, je salue la déclaration par laquelle le Président de la République a annoncé, dès le lendemain des frappes, que l’urgence est là, et que la France en fera une priorité.

En outre – je le salue également à cet égard –, le Président de la République l’a clairement compris et exprimé : il n’y a pas, en Syrie comme dans tout le Moyen-Orient, le mal d’un côté et le bien de l’autre ; il va donc falloir discuter et négocier en oubliant les préalables et les préconditions. Il est grand temps !

Ce règlement, s’il peut avoir lieu, cette discussion, cette négociation, nous les abordons, d’une certaine manière, en situation de faiblesse, du fait des successions d’erreurs diplomatiques commises en Syrie depuis des années.

Toutefois, nous pouvons également avoir l’espoir que nos interlocuteurs, à la suite de la démonstration des capacités militaires de la coalition, et à condition que cette détermination perdure, comprennent qu’aucune solution n’existera sans un accord général auquel la France et ses alliés doivent être parties prenantes. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Indépendants – République et Territoires, ainsi que sur des travées du groupe La République En Marche, du groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen, du groupe Union Centriste, du groupe Les Républicains et du groupe socialiste et républicain.)

M. le président. La parole est à M. Stéphane Ravier,…

M. David Assouline. Le porte-parole de Bachar al-Assad !

M. le président. … pour la réunion administrative des sénateurs ne figurant sur la liste d’aucun groupe.

M. Stéphane Ravier. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, nos frappes contre le régime syrien constituent une faute majeure (Exclamations sur des travées du groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen et du groupe socialiste et républicain.), comme si nous ne tenions en aucune façon compte des enseignements de l’histoire pourtant récente.

Que nous dit-elle ?

Que les interventions en Irak et en Libye ont été de véritables catastrophes ; qu’elles ont plongé ces pays dans le chaos, favorisant le développement et l’armement de l’hydre islamiste et provoquant des vagues de submersion migratoires sans précédent, par lesquelles nombre de terroristes ont pu pénétrer en Europe et frapper la France.

En matière de politique étrangère, le pragmatisme doit guider notre action, avec pour objectif unique l’intérêt de la France.

Force est de constater que, si le régime autoritaire de Bachar al-Assad peut avoir des politiques contestables, voire critiquables,…

Mme Éliane Assassi. Plus que cela !

M. Stéphane Ravier. … il est, en Syrie et au Moyen-Orient, la seule force capable de s’opposer aux groupes islamistes qui pullulent dans la région.

Il est curieux que le régime de Bachar al-Assad soit le seul à être sévèrement critiqué et puni pour son autoritarisme. (M. David Assouline sexclame.) L’Élysée est moins regardant du côté des régimes du Qatar, du Koweït, des régimes égyptien et saoudien, ou encore du Soudan…

M. François Grosdidier. Parlez-nous du gazage des civils !

M. Stéphane Ravier. Que dire aussi de l’invraisemblable mépris du droit international exprimé par Emmanuel Macron ? Le Président de la République invoque une certaine « légitimité internationale », alors même que Paris, Washington et Londres ont agi en dehors du cadre de l’ONU.

Si « l’exigence morale » est désormais brandie au-dessus du droit international,…

M. François Grosdidier. C’est nouveau chez vous, l’exigence morale !

M. Patrick Kanner. Il y avait bien l’Anschluss… (Sourires sur les travées du groupe socialiste et républicain.)

M. Stéphane Ravier. … ce précédent pourra servir de modèle, de « légitimité » à d’autres pays qui n’hésiteront pas à transformer le Moyen-Orient d’abord, le monde ensuite, en un vaste cimetière.

La France doit avoir une voix indépendante.

Elle a un autre rôle à jouer, loin de celui de valet des États-Unis : le rôle de protecteur des chrétiens d’Orient, auquel Damas contribue.

En l’état, nous n’avons aucune preuve irréfutable quant à cette attaque. Rien ne prouve seulement que le régime syrien en serait l’auteur !

Mes chers collègues, j’appelle votre attention sur le fait que, au début de la guerre civile, 95 % des stocks d’armes chimiques ont été saisis par les groupes rebelles.

Les rebelles eux-mêmes pourraient être à l’origine de cette attaque : leur but serait de retourner l’opinion internationale en leur faveur et de provoquer une répression contre le régime de Damas (Protestations sur plusieurs travées du groupe socialiste et républicain. – M. François Grosdidier sexclame.),…

M. Alain Richard. Propagande de Moscou !

M. Stéphane Ravier. … ce qui les renforcerait ipso facto !

À l’évidence, la prudence s’impose, car en réalité rien n’a été démontré.

Mme Éliane Assassi. Alors, ce n’est pas la peine de délirer !

M. Stéphane Ravier. Il est tout à fait inconséquent de s’engager tête baissée dans des représailles dont les répercussions pourraient être dramatiques, alors même que l’enquête n’a pas encore débuté – d’ailleurs, cette enquête a été refusée par Emmanuel Macron.

M. David Assouline. C’est incroyable d’entendre des choses pareilles !

M. Stéphane Ravier. Il faut choisir notre camp et lutter coûte que coûte, à temps et à contretemps contre les terroristes islamistes.

Or, derrière les opposants au régime de Bachar al-Assad, ces soi-disant « combattants de la liberté », ce sont les islamistes qui sont à la manœuvre. Leur prise du pouvoir à Damas exposerait la France et les Français à de graves dangers.

Au Front national, nous dénonçons cette politique incohérente, et même totalement schizophrène. Nous devons considérer où est la vraie menace : selon toute vraisemblance, elle est plus du côté des rebelles islamistes qu’au sein du régime de Damas ! (M. François Grosdidier sexclame.)

Un sénateur du groupe socialiste et républicain. C’est honteux ! (M. Stéphane Ravier sexclame.)

M. le président. La parole est à M. le président de la commission des affaires étrangères. (Applaudissements sur des travées du groupe Les Républicains. – MM. Loïc Hervé, Jean-Claude Requier et François Patriat, ainsi que Mme Josiane Costes applaudissent également.)

M. Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, le drame que viennent de subir les populations de Douma et la crise internationale que nous vivons sont d’une telle intensité qu’il était nécessaire et urgent d’entendre la voix du Parlement. À ce titre, je remercie nos nombreux collègues, qui, malgré un calendrier constitutionnel étroit, sont présents cet après-midi.

L’utilisation des armes chimiques à l’encontre des populations civiles ne peut en effet rester impunie. Nos armées ont certes brillamment réussi ces frappes, mais rien n’est réglé en Syrie et, pour sa part, l’Europe de la défense ne sort pas indemne de cette opération.

Voilà quelques points que je souhaite développer devant vous, au nom de notre commission.

Fallait-il intervenir ?

Cette question cruciale, c’est celle des preuves. Est-ce bien le régime de Bachar al-Assad qui a commis ces atrocités ?

M. Stéphane Ravier. Bonne question !

M. Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères. Certes, nous savons depuis Alep et Khan Cheikhoun que ce monstrueux personnage n’a jamais hésité à utiliser des armes chimiques contre son peuple, violant ainsi tous ses engagements internationaux.

M. Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères. Nous savons aussi que, dans cet Orient compliqué, toutes les manipulations sont possibles, les ennemis du matin pouvant devenir les adversaires du soir.

M. Stéphane Ravier. Absolument !

M. Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères. Ce qui importe donc, monsieur le ministre, c’est de savoir que ce sont nos services de renseignement et nos experts qui attestent de ces preuves.

Hier, devant nous, et encore tout à l’heure, devant la représentation nationale, vous avez confirmé solennellement votre certitude quant à l’origine de ces massacres et quant à leurs auteurs.

Dès lors, il convenait de réagir.

Tout d’abord, il fallait porter un coup d’arrêt à ces pratiques ignobles et rappeler que l’on ne peut gazer sa population pour mater une rébellion.

Si nos sources sont exactes, les objectifs détruits il y a quatre jours étaient vraisemblablement les mêmes que ceux qui avaient été identifiés en août 2013. Rien n’aurait donc changé depuis, à ceci près que cinq ans ont été perdus (M. David Assouline sexclame.) et que des milliers d’innocents ont payé le prix de notre indécision d’alors !