L'année Victor Hugo au Sénat



Palais du Luxembourg, 15 et 16 novembre 2002

HUGO, L'EXIL ET LE XIXE SIECLE

JACQUES SEEBACHER

Professeur honoraire à l'Université Paris VII et fondateur du Groupe Hugo

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Je souhaite commencer par exprimer la reconnaissance du grand nombre des spécialistes de Victor Hugo de l'Université et d'ailleurs. Nous avons tous été particulièrement émus et nous sommes reconnaissants aux membres de cette assemblée et au personnel de cette maison des magnifiques réalisations qui viennent de se compléter par l'exposition bouleversante et extraordinairement pédagogique sur les déportés de la Commune. Je vous demande aussi la permission d'adopter un ton plus familier que celui qui convient à l'éloquence parlementaire. Je souhaite ainsi soulever quelques points paradoxaux concernant les questions politiques qui intéressent ici les orateurs. Je souhaite donc faire sentir, sinon montrer comment, chez Victor Hugo, il y a des vécus tout à fait inattendus sur ces questions.

La conscience dans l'oeuvre de Victor Hugo

Il y a quelques jours, la chaîne de télévision franco-allemande Arte anticipait sur ce colloque en présentant un reportage fort remarquable sur les exilés de notre temps. Ce reportage nous faisait entendre des témoignages d'exilés ainsi que des reportages sur la vie et l'oeuvre de Victor Hugo. Cependant, il y a toujours un malin génie, si bien qu'un lapsus s'est glissé dans la présentation des avantages de l'exil, exil qui a permis à Victor Hugo de livrer, sans doute, la partie majeure de son oeuvre poétique. En effet, il a été dit que, pendant son exil, Victor Hugo avait écrit Les Châtiments, Les Contemplations, La Légende des siècles et Les Odes et Ballades. Or ce dernier recueil a été publié en 1822, c'est-à-dire lorsque Hugo était encore loin de son exil. Comme la plupart des lapsus, celui-ci a une signification importante parce qu'il décèle peut-être la clé même de la conduite politique de Victor Hugo. En 1822, la préface des Odes affirme que ce livre correspond à deux intentions : l'intention politique et l'intention littéraire. Or l'intention politique est présentée comme la conséquence et non pas la cause de l'intention littéraire car " l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses ". C'est ici le jeune ultra qui parle. Le jeune ultra soumet en effet l'action politique à l'intensité de la recherche poétique. Il assigne pour objet à la poésie la poésie de l'histoire des hommes. C'est tout un humanisme systématique qui se met en place en une seule phrase de la préface de cet ouvrage. Si vous remplacez la formule de l'ultra " les idées monarchiques " par ce qu'elles représentent à cette époque, à savoir la notion de souveraineté, et si vous remplacez " les croyances religieuses " par ce qu'elles représentent pour Victor Hugo, à savoir un système de conscience et de responsabilité, alors vous verrez que le jeune ami de Lamennais se prépare déjà méthodiquement à une évolution qui n'a rien de contradictoire et qui est tout entière contenue dans l'intensité de ce premier mouvement.

La poésie est donc une religion de la conscience. Cette conscience continuera tout au long de sa vie à animer son oeuvre. Elle apparaît surtout à la fin de sa vie, en particulier en 1878. C'est cette année-là qu'il prononce le discours pour le centenaire de la mort de Voltaire lequel discours constitue une contribution extraordinairement provocatrice dans les luttes religieuses, politiques mais aussi sociales de l'époque. En effet, c'est le 30 mai 1878 que ce discours est prononcé dans un théâtre afin de ne pas trop provoquer d'émeutes. À cette époque, le maréchal de Mac Mahon est obligé de se soumettre avant de se démettre. C'est aussi le plein moment pour savoir si la République va tenir ou si l'on risque au contraire une restauration monarchique. Victor Hugo fabrique son texte autour de la notion de responsabilité de la conscience humaine « ouverte et rectifiée ». Il veut apporter au XVIII e siècle le témoignage du XIX e . Avec les débats à venir, nous pourrons, quant à nous, nous demander si nous pouvons apporter le témoignage de notre siècle au XIX e siècle et à l'oeuvre de Victor Hugo.

Il est aussi important de savoir quelles étaient les positions religieuses de Victor Hugo pour comprendre sa poésie, son oeuvre, ses romans, son action politique et en quoi il peut encore servir de référence à tous ces débats sociaux et politiques auxquels vous allez vous livrer. Pour l'essentiel, son Dieu est un Dieu absolument transcendant qu'aucune recherche ne peut identifier ni trouver et qu'aucune religion ne peut prétendre représenter. C'est un Dieu innommable et inaccessible, dont la religion récuse toutes les religions établies.

Pour Victor Hugo, Jésus-Christ est un apôtre sanglant du progrès. Jésus-Christ, incarnation, Dieu fait homme pour la plupart des Chrétiens, apparaît pour Victor Hugo comme un être historique, probablement décisif dans le développement de l'humanité au travers de l'Empire romain. Du coup, Voltaire est récupéré dans cette phase quasiment terminale de l'oeuvre de Victor Hugo car si ce discours a été prononcé le 30 mai, dans les conditions que je viens de vous décrire, c'est dans la nuit du 27 au 28 juin que Victor Hugo a été frappé par l'hémorragie cérébrale qui l'a tenu à l'écart des affaires publiques pendant quelques semaines. Or cette attaque cérébrale est, dit-on, survenue après une grande discussion avec Louis Blanc sur Voltaire et Rousseau. Hugo avait commencé sa carrière par les Odes. Il l'a finie par Voltaire et Rousseau. Il avait aussi commencé sa carrière par Voltaire en publiant en 1824 un recueil de ses lettres. Il avait alors 22 ans. Il y a chez Victor Hugo une connaissance considérable de l'oeuvre de Voltaire. Il connaît sur le bout du doigt Le Siècle de Louis XIV. Il connaît sur le bout du doigt l' Histoire de Charles XII. Et, bien entendu, il connaît Candide. Voltaire à Ferney ou Hugo à Jersey puis à Guernesey, ce ne sont pas simplement des rimes mais des histoires de face-à-face et de gens soit contraints à l'exil, soit ayant choisi la liberté " dans ces trous où se loger contre la persécution ", comme le dit Voltaire. Il y a là un dialogue tout à fait intéressant. Voltaire qui sait parfaitement parler de l'exil dit dans le chapitre 26 de Candide des rois exilés, des rois chassés, des rois déposés qu'ils "passent le carnaval à Venise ". Les systèmes d'opposition et d'accointance, les fils invisibles qui traversent l'identité de chacun de ces rois et chacun de ces pays sont inimaginables. Il faut donc avoir un très bon dictionnaire à côté de soi pour arriver à s'y retrouver. On découvre ici des arrière-fonds, non seulement ironiques, non seulement plaisants, mais aussi des arrière-fonds de type métaphysique et de type social. Qu'est-ce que la misère ?

Qu'est-ce que la prison pour dette ? Je vous laisse donc lire du Voltaire car sa lecture est toujours extraordinairement tonique. Si nous nous dépouillons de ce que nous croyons savoir, elle reste toujours surprenante. Ces rois plus ou moins relâchés de leur prison, plus ou moins évacués de leur pays, pas encore assassinés par leur tsarine sont à Venise pour "passer le carnaval", c'est-à-dire pour faire tout ce que la bonne société faisait au XVIII e siècle : se rencontrer à Venise dans des fêtes à n'en plus finir et se rencontrer avec des masques. Voltaire n'en dit pas un mot. Le lecteur doit savoir et comprendre tout seul. Ces rois à Venise non seulement dépensent leur faible temps de liberté mais outrepassent aussi le caractère carnavalesque de leur situation, les problèmes du pouvoir, les problèmes des luttes entre Turcs et Russes ou entre Anglais et Français. La vie de Victor Hugo s'encadre ainsi dans la vie et l'oeuvre de Voltaire. La réflexion sur l'exil passe donc facilement de l'un à l'autre comme moyen d'accès, non seulement aux réalités historiques, guerrières, politiques de l'exil et des déportations, mais encore comme quelque chose qui passe à l'intérieur de chaque homme et qui interroge son statut.

Ce que c'est que l'exil

Comme M. le Président nous en a dit un mot tout à l'heure, le grand texte, c'est le texte publié comme préface au deuxième volume des Actes et Paroles en 1875, Ce que c'est que l'exil. " Il n'y a pas de bel exil, il n'y a pas de beau pays pour l'exil (...) ". L'exil produit une dissociation entre les différents éléments de la personnalité. L'exilé - Victor Hugo à Jersey - est en effet espionné. On lui envoie des provocateurs, si bien que contre cette attaque se produit exactement le contraire de ce qui devrait se produire : une transformation du pour ou contre, un système newtonien d'action/réaction. C'est la clémence pour le tyran. L'exil est un jugement pour le proscripteur. Ce retournement est tout à fait au coeur de Ce que c'est que l'exil. L'exil est le système qui inverse ce que l'on pourrait attendre ou croire d'un système d'oppression, d'un système d'opposition, d'un système de clans, d'un système de partis. Que peut faire le penseur ? Il doit ne pas penser à ce qu'on lui fait. Les choses ne sont plus à l'extérieur de nous. Elles ne sont plus séparées, elles ne sont plus distinctes. Il faut penser, songer, penser à autre chose. L'exilé devient un autre capable de reconnaître les autres comme autres et les choses comme autre chose que ce à quoi on est habitué de vivre, de penser, de vouloir, d'aimer. L'exil est comme la pierre d'achoppement de la Bible et de l'Évangile. La pierre d'achoppement, c'est la liturgie de la régénération. C'est la pierre d'achoppement qui doit devenir la pierre d'angle de l'édifice. Ce qui vous fait broncher est aussi ce qui vous rendra capable de construire et de faire tenir une politique qui ressemble à quelque chose.

Voilà le travail qui est proposé par ce texte. Ce texte ressemble très curieusement, dans sa structure profonde, dans son ressort intime, au fameux texte Philosophie, commencement d'un livre qui constitue le grand texte métaphysique de Victor Hugo. Ce texte a d'ailleurs été pensé, à un moment donné, comme pouvant servir de préface aux Misérables. C'est le texte de cette religion, c'est-à-dire de la responsabilité qui est fondée essentiellement sur l'idée que nous avons une évidence de sensation, de sentiment et de sens : notre existence. Nous sommes persuadés d'exister et nous ne pouvons pas comprendre et connaître que cette existence a pu commencer un jour ni qu'elle doit finir un autre jour. C'est une évidence existentielle de base. C'est sur ce principe qu'il construit ce Dieu transcendant et inaccessible qu'aucune religion ne peut circonscrire ni même désigner. Il dit de ce Dieu qu'il est le moi de l'infini. Il illustre cette tension poétique, religieuse, politique et psychologique de deux exemples.

Dans le discours pour Voltaire, Victor Hugo rappelle son voyage de Guernesey à Southampton dans le vaisseau du capitaine Harvey, voyage effectué en 1867. Comme la Reine d'Angleterre devait recevoir Napoléon III, tous les matelots de la flotte étaient au garde à vous. Or, comme une dame avait demandé au capitaine Harvey de voir la scène et que le capitaine s'était laissé prier par Victor Hugo, il avait accepté de détourner le navire pour passer devant la grande flotte de la Grande- Bretagne. Les officiers britanniques imaginant que ce navire faisait partie du cortège royal s'étaient alors mis à pousser des hourrahs. Le capitaine avait déclaré que ces hourrahs n'étaient pas pour la Reine mais pour le " Proscrit ". Trois ans plus tard, le capitaine Harvey mourait lors du naufrage de son bateau dans la Manche, exemple d'abnégation, victime du devoir.

Dans Philosophie, commencement d'un livre, nous trouvons l'histoire d'un ancien prêtre devenu athée. Celui-ci va même jusqu'à dire qu'il n'y a aucun intérêt de mourir pour autrui. Pourtant, quelques années plus tard, ce prêtre meurt dans un naufrage dont il s'était échappé après avoir sauvé deux femmes mais sans avoir pu en sauver une autre. Le sacrifice des personnes dans leurs fonctions, dans leur honneur, dans leur conscience, voilà ce qui illustre toute cette action sociologique, religieuse et politique.

De même qu'il faut relire le chapitre 26 de Candide, il n'est pas mauvais de revoir le fameux poème de La Conscience. En règle générale, ce poème est perçu comme un texte psychologique et bien pensant. Cependant, ce Caïn avait été prévu pour Châtiments. Le Caïn visé ici est bien entendu Louis Napoléon Bonaparte. L'ami et associé de Victor Hugo pendant la Seconde République, Émile de Girardin, avait un projet très bien articulé de réforme générale contre la misère. Ayant été enfermé plusieurs jours au secret après les journées de juin 1848, ce dernier avait connu la réalité des prisons. Il avait donc compris qu'il fallait purement et simplement supprimer la prison comme peine. La prison servait de sûreté pour déférer les coupables à la justice. Girardin, dans sa réforme du système pénitentiaire, explique que Caïn - premier meurtrier - n'a pas été tué ni n'a été condamné ni n'a été enfermé par Dieu. Au contraire, il a été voué à se promener éternellement, c'est-à-dire à aller enseigner dans le monde que le meurtre était interdit. Autrement dit, l'exil, c'est ce qui caractérise Caïn : la limite problématique de toute pénalité. Dans La Légende des Siècles, il y a un Caïn sorti des Châtiments qui devient un Caïn de l'aventure humaine, de l'aventure de la faute, de l'aventure du crime et en même temps de l'aventure du néolithique, du bronze et de la musique. C'est de Caïn que sort la race des musiciens. Les coupables et les bandits pourront donc bien un beau jour, si l'on s'occupe d'eux, produire des beautés, des vertus, des consciences car " l'oeil est dans la tombe " et n'est pas prêt d'en sortir.

L'attention à la misère et aux misérables est aussi, en grande partie, l'attention à des misérables tels qu'on ne les connaît pas nous-mêmes : des bandits réels, des fous graves et des gens dépossédés de ce qui devrait être leur raison d'être et leur dignité.

C'est le cas, par exemple, de la moitié de l'humanité - les femmes -. Ainsi, l'exilé se porte sur les problèmes du féminisme et de la féminité lesquels sont extrêmement vivaces à cette époque. Il s'y porte même d'une manière très curieuse dans Les Contemplations (livre VI, poème 15). Voilà ce que dit Victor Hugo dans un quatrain, quatrain que je vous laisse interpréter tant ces quelques phrases restent difficiles à comprendre. Il s'adresse dans ce poème à une sorte de fantôme voilé et voici comment il lui parle :

Toi, n'es-tu pas comme moi-même,

Flambeau dans ce monde âpre et vil,

Âme, c'est-à-dire problème Et femme,

c'est-à-dire exil.

Nous pouvons parfaitement comprendre que la femme vive en exil à cette époque. Nous pouvons comprendre que Victor Hugo se prenne pour un flambeau. Nous pouvons aussi comprendre que chaque âme, c'est-à-dire chaque moi et chaque sentiment, ne puisse être que problématique à moins de sombrer dans la folie ou dans l'absence. Mais comment pourrait-on imaginer que Victor Hugo se sent femme ? Cette question reste irrésolue. La syntaxe de cette strophe n'est pas problématique pour rien.

Le Sénat a voulu consacrer cette journée à l'exil politique. Faut-il penser à l'exil pénal ? En effet, les condamnés quand ils essaient de se sauver deviennent des exilés dans d'autres pays. Faut-il penser à cet exil intérieur auquel je viens de faire référence ? Faut-il penser aux exils historiques ? A-t-on le droit de penser aux exils économiques ? N'est-ce pas une condamnation que de ne pas avoir de travail ? N'est- ce pas une condamnation que de ne pas avoir à manger ? N'est-ce pas être exilé que d'arriver dans un pays où l'on pense trouver de l'emploi ? Ces questions sont des questions d'aujourd'hui et sans doute de toujours. Ce sont des exilés qui ont fait, non seulement distinguer le droit et la loi comme Victor Hugo, ce sont aussi des exilés qui ont construit et réalisé leur programme d'enseignement, de divorce, d'égalité de la femme. Quant à la misère, ce qui pouvait être proposé à cette époque très audacieusement n'est pas encore totalement réalisé maintenant. Malgré les efforts de nos représentants, nous en sommes loin. Il y a eu un bon effet de l'exil. Si les Quakers en Angleterre n'avaient pas été poussés à gagner l'Amérique, alors l'Amérique ne serait pas apparue comme le phare, le bout de la ligne de la liberté telle qu'elle est apparue au XIX e siècle à la suite d'immigrations successives et telle qu'elle nous sert encore de référence comme République de la liberté avec notamment la statue de la liberté qu'un grand hugolien a fondue pour l'ériger dans le port de New York. Hugo se demandait dans la préface de Cromwell, si l'Amérique était vraiment l'avenir. La question posée dans Les Misérables est la suivante : "Faut-il trouver bon Waterloo ?". Nous pourrions dire aujourd'hui, "Faut-il trouver bon l'exil ?". Tous les propos qu'il a tenus dans les dernières années de sa vie sont contre la guerre et contre les guerres.

Nous sommes maintenant au moment où il convient d'apporter notre témoignage au XIX e siècle. Il y a eu au cours du XX e siècle tant de guerres, tant de déportations, tant de massacres. Quel témoignage les héritiers de ces fléaux peuvent-ils porter aujourd'hui ? Vont-ils pouvoir suspendre les conflits dans lesquels nous sommes présents ou arrêter les conflits qui menacent de se déclencher ? Vont-ils pouvoir rendre aux hommes leur pétrole et leurs universités là où ils n'en sont plus maîtres ? Hugo nous laisse en suspens, dans cette urgence.

Première table ronde sur

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