Allez au contenu, Allez à la navigation

Recherche Recherche avancée

L'année Victor Hugo au Sénat



Palais du Luxembourg, 15 et 16 novembre 2002

VICTOR HUGO, CHANTRE DES LIBERTÉS

M. le président. La parole est à M. Del Picchia.

M. Robert Del Picchia. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'État, mes chers collègues, « il n'y a de liberté pour personne s'il n'y en' a pas pour celui qui pense autrement ».

Cette phrase de Rosa Luxemburg, qui définit si bien le principe de liberté d'opinion situé au fondement de notre démocratie, Victor Hugo aurait pu la prononcer.

Ce principe, il l'a en effet illustré toute sa vie, dans son oeuvre, dans ses combats politiques et à cette tribune.

Souvent, il a appartenu à la minorité.

En 1849, auditionné par le Conseil d'État lors de la préparation de la loi sur les théâtres, Victor Hugo affirme : « J'ai dans le coeur une certaine indifférence pour les formes politiques et une inexprimable passion pour la liberté. Je viens de vous le dire, la liberté est mon principe, et partout où elle m'apparaît, je plaide ou je lutte pour elle. »

La liberté, donc, est dans son oeuvre.

Hugo garde de son éducation un sens profond du caractère humain de la liberté.

Fils du XVIIIe siècle, il incarne au XIXe la marche des Lumières, une marche de la liberté qui, pour n'avoir pas suivi un chemin rectiligne - il fut tour à tour royaliste, libéral, puis républicain, on le sait -, ne connut cependant jamais de retraite.

Pour lui, parler « des » libertés n'a pas de sens. En 1866, il écrit à Clément Duvernois :

« Égalité, liberté, aspiration et respiration du genre humain. Cela posé, il est étrange d'entendre raisonner sur les libertés accessoires et sur les libertés nécessaires.

« L'un dit : Vous respirerez quand on pourra.

« L'autre dit : Vous respirerez comme on voudra.

« La liberté est. Elle a cela de commun avec Dieu qu'elle exclut le pluriel. »

Il défend d'abord la liberté dans l'art, dans la création. Cette liberté, il l'affirme en 1827 dans Cromwell, dont la préface apparaît comme le manifeste du nouveau théâtre romantique :

« Il serait étrange qu'à cette époque, la liberté, comme la lumière, pénétrât partout, excepté dans ce qu'il y a de plus nativement libre au monde, les choses de la pensée.

Mettons le marteau dans les théories, les poétiques et les systèmes. Jetons bas ce vieux plâtrage qui masque la façade de l'art ! »

Deux ans après cette préface, en 1829, sa pièce Marion de Lorme, qui contient quelques allusions déplaisantes pour la royauté, est frappée par la censure, comme le sera Le roi s'amuse en 1832.

Le 25 février 1830, les cris d'indignation et les ovations ponctuent la première d'Hernani. La pièce porte à son paroxysme l'affrontement des romantiques et des classiques. Elle est traînée dans la boue par la critique, mais le public est conquis : la bataille d'Hernani est gagnée.

Une fois entré en politique, celui qui disait avant son élection vouloir défendre à l'Assemblée « les ouvriers de l'intelligence » ne manque pas à sa promesse. Le 3 avril 1849, quand la question est soulevée par Jules Favre au cours de la discussion budgétaire, il distingue deux censures : la bonne, respectable, efficace, exercée au nom de la décence et de l'honnêteté, est celle qu'exercent « les moeurs publiques », autrement dit la conscience d'auteurs et de spectateurs responsables ; la mauvaise censure, celle contre laquelle il se bat, c'est celle qu'exerce le pouvoir et qui est oppression. Elle ne peut qu'être méprisée et bravée.

Du théâtre - littérature en action -, Hugo choisit de faire le lieu par excellence du combat pour la liberté dans l'art.

Chez lui, la poésie est politique ; on ne peut distinguer les deux.

Dans sa pièce intitulée L 'Épée, parue après sa mort dans le recueil du Théâtre en liberté, l'un de ses personnages dit au peuple :

Ah ! Vous autres,

Vous êtes contents ! Ah ! Vous êtes heureux, vous !

Gais à la chaîne ! Alors ils ont raison, les loups,

D'être maigres, sans feu ni lieu, nus sous la bise,

Mourant de soif sitôt que la rivière est prise,

Las, affamés, errant l'hiver, errant l'été,

Et d'avoir la misère, ayant la liberté !

Désireux de participer à la vie publique, suivant l'exemple du grand Chateaubriand, Victor Hugo voit son souhait satisfait en 1845, lorsqu'il est nommé à la Chambre des pairs.

En février 1848, il regarde l'histoire se faire autour de lui et comprend qu'une nouvelle ère commence.

La République lui apparaîtra peu à peu comme le régime susceptible de permettre au citoyen de se réaliser en tant qu'homme libre.

Plus tard, Victor Hugo deviendra républicain de coeur et adoptera l'idéal de la République de 1848, à laquelle il reconnaît le mérite d'avoir inauguré une conjugaison de la souveraineté du peuple et de la liberté des citoyens.

Si Victor Hugo ne prend pas parti pour les insurgés de Juin, après la fermeture des Ateliers nationaux, il s'oppose aux mesures répressives du général Cavaignac, qui fait interdire onze journaux.

Il s'élève alors en faveur de la liberté de la presse, regrettant en octobre 1848 que l'élaboration de la Constitution n'ait pu bénéficier d'une presse libre. Pour lui, « la liberté de la presse importe à la liberté même de l'Assemblée, elle est même la garantie de sa liberté ».

Hugo s'oppose donc à la censure qui accompagne l'état de siège, à son caractère arbitraire et imprévisible. IL prend la défense d'Émile de Girardin, directeur du journal La Presse, suspendu pendant un mois.

Mais Victor Hugo n'est pas favorable pour autant à l'absence de règles. La censure doit laisser place non pas au vide, mais à la loi, qui seule fixe des règles identiques pour tout le monde et connues de tous : « Les lois doivent être les tutrices et non les geôlières de la liberté. »

Quand le pouvoir souhaite rétablir, par la loi, le cautionnement et le droit de timbre pour les journaux, il affirme dans son grand discours du 9 juillet 1850 que « la souveraineté est l'âme du pays. Elle se manifeste sous deux formes : d'une main, elle écrit, c'est la liberté de la presse ; de l'autre, elle vote, c'est le suffrage universel ». Pour Hugo, la presse est « une formidable locomotive de la pensée universelle ». En comprimer la liberté, c'est aller vers l'explosion.

On comprend aisément qu'il n'y ait pas de droit plus essentiel, pour un homme qui combat l'injustice, l'oppression et l'intolérance avec sa plume, à l'exemple de Voltaire, que celui d'écrire et de publier librement.

Pour Victor Hugo, la laïcité est au fondement de la liberté de l'enseignement. Dans son grand discours du 15 janvier 1850, il déclare que « l'État ne peut être autre chose que laïque ». C'est cette laïcité qui permet aussi «une liberté d'enseignement pour les congrégations religieuses ».

Le discours de Victor Hugo est un discours fondateur pour la libre-pensée en matière d'instruction.

Anticlérical, mais déiste et spiritualiste, Hugo est un libre-penseur à l'époque où cela signifie d'abord un profond attachement à la République.

La portée de son action pour la liberté dans l'enseignement et sa proximité avec les mouvements de libre-pensée sont confirmées à sa mort : soixante et une associations de libre-pensée et cent vingt et une sociétés d'instruction suivent le convoi lors de ses funérailles.

Au fil de ses discours, Hugo devient donc le chantre de la République et des libertés.

Il est personnellement touché quand les mesures autoritaires qui annoncent la fin de la République frappent ses deux fils, incarcérés pour délit de presse.

Le 11 décembre 1851, après avoir tenté d'organiser la résistance au coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, menacé d'arrestation, il prend le chemin de la liberté, qui le conduit en exil à Bruxelles, puis à Jersey en 1852 et Guernesey en 1855.

Homme des exils successifs, Victor Hugo devient, pendant près de vingt ans, un Français de l'étranger. (Sourires.)

Gardant une plume libre, il dévoile pendant son exil des talents de pamphlétaire. Son Napoléon le Petit suit les voies de la contrebande de la Belgique à la France.

En 1859, il pourrait revenir en France. L'amnistie impériale lui est offerte. Il la refuse, n'oubliant pas le péché originel de l'Empire. « Fidèle à l'engagement que j'ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu'au bout l'exil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai. »

Pendant ses années d'exil, son oeuvre - Les Contemplations, La Légende des siècles, Les Misérables - touche une audience à la fois populaire et lettrée. Il combat sur tous les fronts - entreprises coloniales, tentations nationalistes - et met l'idéal de liberté au coeur de chacune de ses luttes.

Quand il rentre à Paris, le 5 septembre 1870, Hugo est devenu le poète national, la conscience républicaine, le héraut de la liberté. La foule l'accueille à la gare du Nord en chantant La Marseillaise et Le Chant du départ.

Élu député de Paris en février 1871, il démissionne un mois plus tard lorsque ses collègues l'empêchent de s'exprimer pour prendre la défense de Garibaldi au moment où l'Assemblée discute de l'invalidation de ce député étranger qui s'est battu pour la France : « Vous avez refusé d'entendre Garibaldi, je constate que vous refusez à mon tour de m'entendre ; et je donne ma démission. »

Après l'avoir défendue en parole, c'est donc par ses actes qu'il revendique la « liberté de la tribune ».

À Bruxelles, pour des raisons familiales, Hugo prêche la voie sacrée de l'asile politique et se dit prêt à accueillir les Communards exilés.

Expulsé de Belgique, il passe au Luxembourg avant de regagner Paris, où il s'emploie à obtenir l'amnistie des Communards.

Élu sénateur de la Seine en janvier 1876, il défend, le 22 mai, la proposition d'amnistie au Sénat, se retrouvant à nouveau en position minoritaire : « Ce que l'amnistie a d'admirable et d'efficace, c'est qu'on y retrouve la solidarité humaine.

C'est plus qu'un acte de souveraineté, c'est un acte de fraternité. »

Le 30 mai 1878, devant des sénateurs et des députés réunis au théâtre de la Gaîté, il rend hommage à la liberté de Voltaire, son modèle, Voltaire qui, comme lui, ne concevait de véritable civilisation que celle qui obéit à l'idéal et non à la force.

Comme il le disait lui-même de Rousseau, Diderot et Voltaire, Victor Hugo a été « un ouvrier du progrès qui a utilement travaillé ».

La République et l'État de liberté dans lesquels nous vivons aujourd'hui lui doivent beaucoup.

N'oublions pas, comme il l'a lui-même montré tout au long de sa vie, que la liberté n'est jamais définitivement acquise, qu'elle est toujours à faire, qu'il faut continuer à avancer.

Pour terminer, permettez-moi de citer une dernière fois Victor Hugo évoquant la démocratie et la liberté dans le chapitre « Les esprits et les masses » de son ouvrage sur William Shakespeare : « La servitude, c'est l'âme aveuglée... Qui n'est pas libre n'est pas homme... La liberté est une prunelle. La liberté est l'organe visuel du progrès. » (Applaudissements sur l'ensemble des travées.)