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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire : Quelle politique européenne pour le Moyen-Orient ?



Quelle politique européenne pour le Moyen-Orient ?
Table ronde

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Nous avons la chance d'avoir, pour débattre de ce sujet, Monsieur Jean-Dominique Giuliani, Président de la Fondation Robert Schuman, dont je vous rappelle qu'elle est coorganisatrice, à égalité avec le Sénat, dans la mise en place et le déroulement de notre forum. Après quoi, nous donnerons la parole à Madame Asseburg, qui parlera au nom de l'Allemagne, et à Madame Spencer, qui développera le point de vue britannique. Je me contenterai de les écouter attentivement. La parole est à Jean-Dominique Giuliani.

Jean-Dominique GIULIANI, Président de la Fondation Robert Schuman - Permettez-moi de vous remercier chaleureusement Monsieur le Ministre, de remercier le Président de Rohan et la Commission des Affaires étrangères du Sénat, Madame Cerisier-ben Guiga ainsi que le Président Gérard Larcher d'avoir bien voulu associer la Fondation Robert Schuman à cet important événement. Nous en sommes extrêmement honorés. Nous ne sommes pas des experts du Moyen-Orient, mais des questions européennes, et je mesure la difficulté que vous fixez à notre modeste panel, d'intervenir devant des experts aussi éminents comme vous-même, Monsieur le Ministre, qui avez mis vos talents et votre esprit au service de la rédaction du Traité de Rome, et comme Monsieur Javier Solana qui incarne à nos yeux tous les efforts européens en faveur d'une politique étrangère et de sécurité commune au cours de ces dernières années. J'étais à Bruxelles il y a deux jours et on vous regrette déjà, Monsieur le Secrétaire général, car vous avez eu un travail extrêmement difficile, dans une Europe dont les institutions se transformaient avec notamment le Traité de Lisbonne désormais en vigueur. Enfin, dernière difficulté de notre tâche : la concurrence puisque la Secrétaire d'Etat américaine, Hillary Clinton, prend la parole à l'Ecole militaire, à Paris, pour un discours sur la sécurité en Europe. Une fois de plus, le Sénat a le sens de l'opportunité et est en avance puisque c'est ici qu'on s'occupe du Moyen-Orient et à l'Ecole militaire qu'on parle de sécurité européenne.

Malgré cela, nous avons décidé de ne pas pratiquer la langue de bois et d'avoir un vrai débat. En effet, la question qui se pose est la suivante : une politique européenne au Moyen-Orient, commune, unique, est-elle possible ? Existe-t-elle déjà ? Peut-elle exister ? Quelles en sont les conditions et que pourrait-elle être ? En disant cela devant Monsieur Solana, je ne voudrais pas passer sous silence tout ce qui a déjà été fait et qui est déjà tout à fait considérable.

Jusqu'à présent, le poids de l'Europe dans le règlement des conflits pour la stabilité régionale au Moyen-Orient est demeuré assez limité. Pourtant, l'Union européenne est de plus en plus impliquée au Moyen-Orient. L'Union dépense de plus en plus de moyens financiers dans la région. On a dit qu'elle couvrait l'essentiel des besoins financiers de l'Autorité palestinienne. Le chiffre d'un milliard d'euros rassemble l'ensemble des contributions des Etats-membres et des institutions de l'Union, en faveur de l'Autorité palestinienne. D'ailleurs, on a pu redire que, plutôt qu'un « global player » dont on a besoin, l'Europe demeurait un « global payer » et avait tendance à payer plutôt qu'à agir et à peser sur l'issue politique de la difficile question israélo-palestinienne.

Voisine du Moyen-Orient, l'Europe peut-elle définir ses intérêts d'une manière autonome, en tirer les conséquences dans l'élaboration, la conduite et l'accomplissement d'une politique qui, vraisemblablement, devrait être un peu différente de ce qu'elle a été jusqu'à présent ? Dire que l'Union européenne est partie prenante au Moyen-Orient, dont elle est le voisin le plus immédiat, cela mérite peut-être quelques précisions. Ce qui saute aux yeux des observateurs, c'est cette proximité géographique et culturelle, les liens humains, les échanges économiques qui ne cessent de se renforcer ces dernières années et qui ne sont pas sans effets politiques. L'Europe est de plus en plus interpellée pour être plus présente politiquement. Vous rappeliez, dans votre rapport, que 50 % des approvisionnements pétroliers de l'Union européenne viennent du Moyen-Orient, 27 % des importations des pays du Moyen-Orient viennent de l'Union européenne, 35 % des échanges commerciaux (importations et exportations) d'Israël se font avec l'Union européenne ; l'Iran est le sixième fournisseur de produits énergétiques de l'Union européenne. Les exportations de l'Union européenne vers le Moyen-Orient s'élèvent à 188 milliards de dollars et nos importations européennes à 125 milliards de dollars. Par exemple - peut-être est-ce purement conjoncturel et dû à quelques contrats - j'ai noté, dans les statistiques, que les Emirats Arabes Unis étaient devenus, en 2008, le huitième client de l'Union européenne, à égalité avec l'Inde, devant le Brésil, le Canada et la Corée du Sud. Il y a donc des liens qui ne cessent de se renforcer et qui ont des effets tangibles ayant entraîné l'Union à s'impliquer toujours davantage dans la situation au Moyen-Orient.

En faisant des additions dans le sens où on ne les fait pas toujours, nous avons par exemple noté, à la Fondation, que près de 6 000 soldats européens sont présents à des titres divers dans des opérations de maintien de la paix, d'interposition ou de police au Moyen-Orient : deux opérations en Israël, une opération en Irak. Des accords commerciaux et de partenariat entre l'Union européenne et pratiquement tous les pays de la région ont été signés ou sont en discussion, y compris d'ailleurs avec l'Iran avec lequel un dialogue était engagé. Les questions démographiques comptent beaucoup pour l'Union européenne puisque lorsqu'on met en parallèle la croissance démographique des pays du Moyen-Orient et les problèmes d'immigration de l'Europe, on trouve immédiatement des connexions évidentes. La question de l'islam radical interpelle aussi l'Union européenne. Les relations des 27 Etats membres de l'Union, avec les différents pays de la région sont évidemment tributaires de la résolution des conflits ou des crises. Enfin, la question iranienne, touchant à l'important dossier de non-prolifération est une question spécifique qui n'est pas sans influence sur les réflexions stratégiques de l'Union européenne, notamment en matière nucléaire.

Au Moyen-Orient comme ailleurs, et peut-être plus encore qu'ailleurs, l'Union européenne est face à elle-même. Elle a voulu modifier ses institutions avec le Traité de Lisbonne, en vigueur depuis le 1er décembre, pour accroître sa capacité d'intervention dans le monde, renforcer sa présence sur la scène internationale et les premières applications concrètes du Traité de Lisbonne, à l'aune duquel on pourra juger de l'efficacité de ses dispositions, vont vraisemblablement concerner, de près ou de loin, des sujets en rapport avec la situation au Proche et au Moyen-Orient. Evidemment, les insuffisances d'une politique étrangère commune n'ont cessé, au cours de ces dernières années, d'affaiblir la position de l'Europe au Moyen-Orient. Incontestablement, il n'y a pas toujours unité de vue des diplomaties des Etats membres de l'Union européenne et des divisions fortes apparaissent entre les diplomaties des pays neutres, des pays qui ont des choix plus partisans avec certains acteurs au Moyen-Orient, des pays pour qui le commerce ou les liens économiques sont importants, des visions mondiales de la stabilité dans la région qui ne sont pas partagées unanimement au sein de l'Union européenne. Tout cela n'a pas aidé Monsieur Solana dans sa tâche et n'aidera pas ceux qui seront en charge de la politique étrangère commune au cours des mois qui viennent.

En tant qu'observateur j'ajoute que l'alliance transatlantique - et la manière dont elle a été conçue - n'ont pas facilité l'élaboration d'une politique étrangère européenne véritable, où c'est quelque chose que nous retrouvons sur d'autres théâtres -Russie, Chine. L'Europe peine à définir ses propres intérêts spécifiques. Lorsqu'on a le premier PIB de la planète - c'est aujourd'hui le cas de l'Union européenne avec 22% de la richesse mondiale- on a des intérêts spécifiques. Jean-Claude Casanova a écrit dans Le Monde un article très intéressant affirmant que : « la vulgate du discours transatlantique ressemblait jusqu'ici davantage à un robinet d'eau tiède et cachait la nécessité, pour l'Europe, de définir ses intérêts spécifiques ». Ce jugement s'applique particulièrement à la politique au Moyen-Orient.

Troisième élément, l'Union européenne est la championne du soft power. Lorsqu'on a l'histoire de l'Europe et lorsqu'on a su la surmonter comme nous l'avons fait ces soixante dernières années, on comprend que les rêves impériaux appartiennent désormais au passé et que nous n'ayons plus envie d'y revenir. Néanmoins, le soft power européen fait souvent office de politique étrangère de remplacement et il est peu de dire que l'opinion publique européenne a souvent l'impression qu'au Moyen-Orient, il vaut mieux payer qu'être présent, qu'on se donne ainsi une bonne conscience, celle de répondre à un certain nombre de situations humanitaires. Cela ne fait ni une diplomatie, ni une politique étrangère et ce n'est pas toujours conforme aux stricts intérêts à long terme de l'Union européenne. L'Union est le premier dispensateur de crédits, de subsides et d'aides en tous genres dans la région. Cela fait l'objet d'ailleurs d'un consensus parmi les diplomaties et les populations et elle a développé toute une série de programmes. Mais elle souffre d'une absence de crédibilité de sa politique étrangère, vraisemblablement par absence de crédibilité militaire, faute d'une véritable politique de défense commune.

Nous avons vu, avec l'opération Atalante - une initiative européenne - au large de la Somalie, combien ceci n'est pas une fatalité et combien l'Europe pouvait aussi se mobiliser et répondre à des besoins précis. L'Union européenne est le moteur de cette opération internationale. La Chine a décidé de prendre contact avec la force maritime internationale qui est essentiellement composée de forces européennes, sous commandement d'un amiral britannique, ce qui prouve aussi que les choses évoluent. Même si cette opération est très difficile, elle a obtenu et engrangé des succès. Je rappelle qu'il y a actuellement douze opérations extérieures de la politique étrangère et de sécurité commune. L'Europe est de plus en plus interpellée par le monde.

L'Union est donc en quête d'influence pour compter et peser au Moyen-Orient. Je n'oserais pas parler de la question iranienne avec des lunettes européennes en présence de Monsieur Solana, puisqu'il en est l'un des acteurs, mais juste pour rappeler combien les missions du trio Royaume-Uni, France, Allemagne ont été utiles dans le dispositif diplomatique global. L'Union européenne a prouvé qu'elle était capable de peser, compter, agir dans une question extrêmement délicate, stratégique, globale, qui ne concerne pas seulement la région, mais l'ensemble de la planète.

Vous connaissez les positions de l'Union européenne depuis la déclaration de Venise et la reconnaissance du droit à l'autodétermination des Palestiniens, depuis 1999, le droit à un Etat pour les Palestiniens et les différentes prises de positions récentes : en 2008, condamnation des attentats dans la question israélo-palestinienne, en janvier 2009, condamnation de l'opération à Gaza et en février 2009, condamnation de la colonisation israélienne.

Tout ceci m'inspire une réflexion : l'Union européenne paie plus qu'elle n'agit et lorsqu'elle agit, elle agit davantage aux côtés des victimes ; elle n'agit pas comme un Etat qu'elle n'est pas, qui doit, lui, traiter d'une manière différente. Et c'est là la différence fondamentale entre la position américaine et la position européenne.

A l'aune de tout cela, quelles pourraient être les perspectives ? Y a-t-il un message spécifique européen au Moyen-Orient ? Sur le terrorisme, les Européens laissent entendre qu'il y a une position spécifique et qu'ils n'acceptent pas d'être déshabillés par un scanner au seul motif qu'il y a un risque terroriste dans les aéroports. Cela éclaire la controverse sur la question de « la guerre à la terreur », qui n'est pas un concept accepté par les Européens, et semble d'ailleurs mis de côté par l'administration Obama. Y a-t-il une posture européenne spécifique au Moyen-Orient ? Laquelle ? Et quels sont les moyens qu'elle est prête à y mettre ?

Avant de poser la question du contenu, il faut poser la question des moyens. Dans le conflit israélo-palestinien, l'Europe souhaite manifestement être présente et s'impliquer dans son règlement. Elle apporte des moyens financiers mais est-elle politiquement crédible ? On sent qu'elle est plus appréciée du côté palestinien, et qu'elle semble rejetée en Israël, comme l'a été votre mission où après avoir rencontré les responsables du Hamas, on vous a dit que vous n'auriez pas les contacts souhaités en Israël. Le premier problème pour l'Union européenne est d'être crédible et respectée par les deux parties. Pour l'Union européenne, c'est essentiel. Est-ce que l'Union européenne se pense comme une puissance en constitution ou est-ce qu'elle se pense seulement en grand Zollverein autour de l'euro ? Je crois que l'Europe n'a pas le choix : elle ne peut se penser qu'en puissance, elle doit être crédible et respectée, à la fois des Palestiniens mais aussi des Israéliens.

Je pense ainsi que doivent être apportées quelques révisions dans la politique européenne au Moyen-Orient. Je suis très frappé par l'exemple allemand qui, pour les raisons que l'on sait, s'interdit un certain nombre d'actions au Moyen-Orient. Mais l'Allemagne est désormais présente -dans la force maritime en face du Liban, et dans la résolution de tous les problèmes d'otages. Les services allemands ont la confiance d'Israël et la confiance des Palestiniens et il convient de s'interroger sur cet exemple. Après tout, la Shoah et le génocide contre le peuple juif ont été commis en Europe. Cela donne à l'Union européenne un devoir particulier envers le peuple juif.

L'Union européenne est-elle prête à s'engager militairement, à apporter des garanties dans ce conflit ? On peut en douter et la question est pourtant sur la table, parce qu'elle est indispensable pour la crédibilité de toutes nos prises de position diplomatiques.

L'accession de l'Iran à l'arme nucléaire est un défi pour l'Union parce qu'elle renforcerait l'instabilité régionale, augmenterait les nouveaux conflits potentiels et susciterait la prolifération régionale. J'ajoute un élément purement européen : le traité de non-prolifération nucléaire revient sur le devant de la scène et l'année 2010 doit être l'occasion d'engager une réflexion sur son avenir. Il y a, en Europe, deux puissances nucléaires : le Royaume-Uni et la France. La prolifération nucléaire au Moyen-Orient aurait pour effet d'affaiblir la crédibilité de la dissuasion nucléaire française et de la dissuasion nucléaire britannique qui sont les deux seules qui, jusqu'ici, ont fait des efforts de réduction de leurs forces, anticipant en cela ce que les Russes et les Américains sont en train de conclure : une diminution des arsenaux.

Je ne ferai pas de lien entre présence militaire et dissuasion de deux puissances européennes qui entendent garder leur autonomie. Mais je n'oublie pas que deux présidents de la République française, Messieurs Chirac et Sarkozy, ont prononcé le même discours en disant que les intérêts vitaux de la France étaient liés aux intérêts vitaux de leurs partenaires européens. Cela veut dire que la France garde son autonomie nucléaire mais considère que ses intérêts vitaux sont désormais partagés aussi avec ses partenaires de l'Union européenne. La France vient d'ouvrir une base à Abu Dhabi en face de l'Iran, ses intérêts sont donc revendiqués, non seulement au nom de la France mais aussi au nom d'une posture européenne qui pourrait être partagée.

Enfin, un mot du Yémen. S'il y a un soft power européen efficace, c'est vraiment au Yémen qu'il peut trouver un terrain d'expérimentation avec succès. Le Yémen est un des pays les plus pauvres de la planète, qui n'est pas encore un Etat failli. Il y a un important programme financier au sein de l'Union européenne, qui s'appelle l'instrument de stabilité, doté de moyens conséquents. Les questions migratoires entre la Somalie et le Yémen prennent une ampleur considérable. Nous sommes présents dans la région, nos navires le sont. Il existe des liens éventuels entre la situation au Yémen et le terrorisme international. Cela devrait être une priorité de l'Union européenne et elle devrait s'impliquer davantage au Yémen.

La nouvelle configuration de la politique intérieure américaine ouvre, pour l'Union européenne, des capacités d'initiative. Pour leur mise en oeuvre il faut qu'un groupe d'Etats pionniers se constitue et que ces initiatives puissent être ouvertes à ceux des Etats membres qui souhaitent s'y joindre sans attendre l'application des procédures traditionnelles de l'Union européenne. Le Traité de Lisbonne permet la prise de décisions un peu audacieuses.

En conclusion, et conformément aux travaux menés sur ces sujets à la Fondation Robert Schuman, je crois que l'Union européenne doit apprendre à s'assumer en puissance globale, avec ses forces et ses faiblesses, au Moyen-Orient comme ailleurs, que sa crédibilité est vraiment en cause et qu'elle a les moyens avec un petit peu de courage et, peut-être, un peu en-dehors du cadre habituel des comportements européens, de peser davantage et positivement pour contribuer à la résolution des problèmes évoqués.

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Je remercie le Président Giuliani, qui est un orfèvre en matière européenne et qui nous a très franchement décrit les choses. Il m'arrive de me demander, cher Monsieur Giuliani, si l'unité européenne a beaucoup progressé depuis la déclaration de Venise. Je n'en suis pas persuadé. A l'époque, sans trop de difficultés, nous avions réussi à définir une position commune européenne, il y a eu ensuite la déclaration de Berlin. Je ne sais pas si, par rapport à cette époque, on a fait de grands progrès. Il y a des moments où l'Europe fait du surplace, où elle a beaucoup de mal à dépasser certaines frontières qui permettraient, si on pouvait les dépasser, de faire que l'Europe pèserait plus qu'elle ne pèse aujourd'hui dans le monde.

Je donne la parole à Madame Muriel Asseburg, qui est responsable du département de recherche Moyen-Orient - Afrique, à l'institut allemand des affaires internationales et de sécurité. Madame, vous avez la parole.

Dr Muriel ASSEBURG, Responsable du Département de recherche « Moyen-Orient et Afrique » à l'Institut allemand pour les Affaires internationales et de sécurité (SWP) - Merci beaucoup. Je voudrais souligner que je ne parle pas ici au nom de l'Allemagne - c'est peut-être effectivement une perspective allemande, que je vais vous présenter, mais une perspective universitaire, pas un point de vue officiel que je représente. Je voudrais également dire que j'apprécie beaucoup cette manifestation d'hier et d'aujourd'hui, et j'apprécie que nous allions à ce point dans un grand nombre de détails qui caractérisent la région à ce stade et qui caractérisent aussi les rapports entre l'Europe et la région. J'ai aussi beaucoup apprécié la lecture du rapport et je partage une bonne partie des grands traits de ce rapport. Je voudrais prendre certaines des recommandations proposées par le rapport et dire sur quels points je pourrais éventuellement ne pas être totalement d'accord sur les détails, tout en étant d'accord sur la vision d'ensemble du rapport. Je voudrais commencer en suivant l'une des recommandations du rapport, à savoir qu'il faut regarder la région à travers les liens entre les différents conflits au sein de cette région et des sous-régions qui la composent. Mais, dans le même temps, quand on essaie de traiter les conflits, il faut essayer de les séparer les uns des autres et d'avoir une approche par étape. Je voudrais maintenant me concentrer sur le conflit israélo-arabe plutôt que de prendre l'ensemble des conflits dont nous avons parlé pendant cette conférence.

J'aurai cinq observations principales à faire sur ce point. La première porte sur l'Union européenne : comment peut-elle traiter le problème de manière institutionnel, ce que vous avez qualifié de « cadre » dans vos recommandations. Les quatre autres points concerneront les contenus de cette approche qui, à mon sens, pourraient être modifiés pour que l'action de l'Union européenne soit plus efficace pour le développement de la région et pour permettre aux Européens de passer de la gestion des conflits - ce que nous faisons depuis plus de quinze ans - à la résolution des conflits.

Je commencerai par ce premier point qui concerne le cadre de l'action européenne. Je partage votre pessimisme quant aux évolutions positives devant découler du traité de Lisbonne et du nouveau cadre institutionnel qui a été mis en place. Va-t-il accroître automatiquement l'unité des Européens et leur permettre d'avancer sur certains dossiers de politique étrangère ? Je crois que l'on peut en douter, car les intérêts des Etats membres restent forts et divergents, notamment concernant le Moyen-Orient. Il y a des différences d'intérêts qui persistent et c'est la raison pour laquelle je serais assez favorable à l'idée présentée par le rapport selon laquelle il faut un petit groupe d'Etats membres qui essaie de dégager une politique pour le Moyen-Orient, non seulement en définissant des intérêts communs, mais en élaborant une stratégie pour la mise en oeuvre pratique de ces intérêts. Ce n'est toutefois pas une idée totalement neuve parce qu'on a vu le quintet européen travaillant sur ce type d'approche. On a vu aussi que, jusqu'ici, ça n'avait pas résolu les problèmes. L'architecture mise en place ne surmonte pas les divergences de vues entre les Etats membres et ne contribue pas à susciter la volonté de ces derniers d'aboutir réellement à une position commune, non seulement pour compléter la politique américaine mais aussi pour voir les points de divergence entre les politiques européenne américaines et adopter d'autres types d'action, plutôt que d'essayer de persuader les Américains, comme on l'a vu dans le processus d'Annapolis ou durant la première année de l'administration Obama.

Ma deuxième remarque concerne le contenu de cette approche. Nous avons parlé de l'urgence qu'il y a à renouveler l'engagement international au Moyen-Orient et à parvenir à une résolution du conflit israélo-arabe. Inutile d'y revenir, tout le monde sait pourquoi c'est urgent. Il me semble pour autant que les Européens ont, jusqu'ici, accepté l'idée qu'ils n'avaient pas le pouvoir d'influencer les événements au Moyen-Orient et qu'ils devaient finalement réduire leur rôle à celui de complément de la politique américaine. De même, créer la paix n'a pas été la priorité de leur politique vis-à-vis de la région et je crois que le déroulement de la réunion commune des cabinets allemand et israélien en est l'illustration très claire. L'Allemagne a clairement défini une priorité qui consiste à améliorer les relations avec Israël, sans utiliser cette relation privilégiée avec Israël pour faire avancer le processus de paix. Au contraire, on a peut-être un peu mis de côté le processus de paix pour améliorer les relations de l'Allemagne avec Israël et plus particulièrement avec le gouvernement israélien actuel qui, lui, ne pousse pas à faire avancer le processus de paix.

Donc, il y a cette urgence et il y a cette nécessité, pour les Européens, de voir qu'effectivement, ils peuvent être plus influents dans la zone. Il ne s'agit pas pour moi de dire que les Européens pourraient remplacer les Américains. Cela n'est pas le cas. Les Européens ont leurs propres intérêts à faire avancer le processus de paix et à éviter ce que l'on peut voir poindre à l'horizon actuellement, à savoir que la solution à deux Etats va très vite se retrouver irréalisable et que, finalement, on va déboucher sur la prochaine vague de violence. Quand je parle d'urgence, je ne dis pas pour autant qu'il faut, aujourd'hui, démarrer un processus qui soit une fin en soi. Je suis favorable à toute négociation mais les négociations n'ont aucun sens si elles ne sont pas conduites par un médiateur crédible. Autrement dit, la communauté internationale et, par-dessus tout, les Américains, doivent passer d'une position de facilitateurs de dialogue à un rôle de médiateur du dialogue. Et cela passe par un certain nombre de choses, notamment le fait qu'il faut avoir un projet de ce que doit être le statut final de la région. On connaît les principaux éléments de ce projet, il n'y a aucune raison de perdre du temps à ce stade pour rediscuter ces éléments et ces principes. Mais il faut que ce soient des termes de référence auxquels on peut renvoyer les parties rapidement de façon à pouvoir avancer. Il faut également un mécanisme très clair de suivi des progrès avec des étapes intermédiaires pour les deux parties, dans l'objectif d'aboutir à ce statut finale. Il faut par ailleurs que les démarches entreprises par les Européens en accord avec les Américains définissent des incitations claires à avancer davantage vers la paix et qu'elles soient très dissuasives vis-à-vis de toute tentative de conforter l'occupation des territoires palestiniens ou de toute tentative pouvant conduire à davantage de violence. Je crois que nous, Européens, n'avons pas été suffisants cohérents à l'égard des deux parties, dans notre approche sur ce point. Comme vous l'avez dit, nous avons évolué d'une position très déclaratoire et avons dégagé une ligne assez claire mais nous n'avons pas encore réellement fait suivre nos propos d'actions claires.

Troisième point, parallèlement, et de manière tout aussi urgente, il faut nous attaquer au problème de Gaza et du Hamas. C'est un véritable scandale de voir à quel point les Européens ont négligé le problème gazaoui, comment nous avons mobilisé des sommes énormes pour la reconstruction de Gaza mais qui n'ont pas pu être dépensées en raison du blocus. Cette politique a renforcé le Hamas au lieu de l'affaiblir. Le Hamas a profité du blocus, en taxant le commerce transitant par les tunnels et par l'isolement imposé à la population palestinienne dans la bande de Gaza. On ne pourra pas trouver une solution au blocus et reconstruire Gaza sans faire intervenir le Hamas, qu'on les aime ou pas, ça n'a aucune importance. Nous avons besoin d'eux, nous devons les inclure dans le processus de façon à avancer vers une fin du blocus et à permettre à la vie de renaître à Gaza selon les normes humainement acceptables.

Ce n'est pas que nous ne parlions pas avec le Hamas ; évidemment, nous parlons au Hamas. Et Israël aussi a intérêt à ce que nous parlions au Hamas pour résoudre un certain nombre de problèmes mutuels. Au cours des deux dernières années, de plus en plus de personnalités européennes ont rencontré des représentants du Hamas. Je crois qu'il serait plus utile d'éviter un tel « éparpillement » des rencontres qui conduit à un assouplissement de fait de l'isolement du Hamas. Les rencontres doivent être coordonnées, dans le cadre d'une politique officielle et avec l'objectif de contribuer à la fin du blocus, en disant clairement ce que le Hamas doit faire, selon nous, pour y aboutir. Cela veut aussi dire qu'il faut parler de ce qu'il faut faire pour permettre aux institutions palestiniennes de retrouver leur légitimité politique.

Ceci m'amène à mon quatrième point : la mise en place d'institutions. C'est là une des fiertés des Européens qui, depuis qu'existe l'Autorité palestinienne à Gaza et en Cisjordanie, ont toujours dit qu'ils participaient à l'instauration de l'Etat et des institutions. Or en 2010, aucune des institutions palestiniennes n'a plus la moindre légitimité constitutionnelle, ce qui fait qu'il nous est aujourd'hui très difficile de continuer à faire semblant de mettre en place un Etat démocratique dans les territoires palestiniens. Vous avez entendu parler, hier, du Plan Fayyad et de l'idée consistant à reconstruire peu à peu l'Etat palestinien par la base, établissant ainsi, de facto, une entité qui serait ensuite reconnue par la communauté internationale. Ce Plan Fayyad comporte beaucoup d'idées formidables sur la manière de mettre en place des institutions plus efficaces et la manière d'améliorer les capacités de la gouvernance palestinienne. Mais il manque les réponses à deux questions essentielles, auxquelles il va pourtant falloir s'attaquer si on veut réussir sur ce plan : tout d'abord, comment mettre en place ces institutions sur un territoire où l'Autorité palestinienne n'a pas d'autorité ou de contrôle de facto, c'est-à-dire à Jérusalem-Est, dans la bande de Gaza et dans la zone C de la Cisjordanie ? Nous avons constaté un intérêt du gouvernement israélien à soutenir cette démarche tant que cela n'a pas d'impact sur ses propres intérêts. Ce soutien a aussi déjà été utilisé comme un levier de pression. Ce qui n'a toujours pas été réglé, c'est la façon de traiter le Hamas et là encore, je le répète, on ne peut pas établir des institutions légitimes, démocratiques tant qu'il n'y a pas un processus politique basé sur le droit élémentaire. Le deuxième défi qui n'est pas évoqué dans le plan Fayyad porte sur la manière de traiter avec le Hamas et de faire face à l'absence d'unité palestinienne. Il ne faut pas oublier que le gouvernement Fayyad ne pourra pas construire d'institutions légitimes et démocratiques tant que les institutions politiques n'auront pas de légitimité constitutionnelle.

Ma dernière remarque concerne ce que vous écrivez dans le rapport à propos de la priorité de ces discussions entre Palestiniens et Israéliens. Cela va être la priorité, d'accord, mais on ne peut régler cette question si on ne prend pas en compte la dimension régionale. On a besoin de la dimension régionale pour certains aspects du statut final : la question des réfugiés, la gestion de l'eau ou les garanties de sécurité dans la région. Par ailleurs, si des processus parallèles se mettent en place, par exemple entre Israël et la Syrie, et aboutissent à des solutions, cela aura un impact positif sur la dimension purement israélo-palestinienne du conflit, mais aussi sur les rapports entre Israël et le Liban. Et cela pourrait aussi avoir un impact positif sur les relations entre la Syrie et l'Iran dans le sens où nous voudrions les voir évoluer.

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Vous entendant, je me prenais à regretter que le gouvernement allemand ne suive pas vos conseils, qui me paraissaient fort éclairés. La parole est à la représentante de Chatham House, Mrs Dr Spencer.

Dr Claire SPENCER, Responsable du Département « Afrique du Nord et Moyen-Orient », Chatham House - Avant de démarrer la séance, il me semble que nous avions bien dit clairement que nous souhaitons solliciter vos avis, votre avis également, étant donné que nous sommes tous impliqués dans la politique européenne mais aussi, vu votre présence à cette conférence, dans la région du Moyen-Orient. Nous avons tous un rôle à jouer. Aussi, je serai assez brève et comme ma collègue, je vous présenterai mes excuses car je parlerai anglais. Je veux être très sincère, et si je m'exprime en français, je risque de ne pas pouvoir nuancer mon propos mais je répondrai aux questions en français. Je suis l'une des rares britanniques à maîtriser l'espagnol et le français. C'est en tant qu'analyste et non comme quelqu'un pouvant vaguement expliquer la politique britannique actuelle, et à venir si, comme je le crains, nous avons prochainement un changement de gouvernement. Ainsi, on ne parlera peut-être bientôt plus du rôle de la Grande-Bretagne en Europe mais j'espère que Chatham House peut aller à l'encontre de cela en étant de véritables Européens engagés.

C'est également un privilège d'être ici. Il est indiqué dans mon CV que, par deux fois, j'ai agi en capacité de conseillère spéciale à la Chambre des Lords pour des enquêtes de ce type. Je vous félicite de ce qui est fait dans ce rapport. Je sais que dans ce genre d'enquête, lorsque l'on se déplace sur le terrain et que l'on rencontre des gens, les échanges sont souvent plus francs et plus ouverts. On peut ainsi mieux se rendre compte des grandes transformations sur le terrain que si on ne se déplace pas et on ne rencontre pas les gens.

La dernière commission d'enquête de la Chambre des Lords dans ce domaine portait la politique de l'Union européenne et le rôle de cette dernière dans le processus de paix au Moyen-Orient. Ma première recommandation est qu'il faut trouver des liens directs sur le terrain. Vos conclusions sont très similaires, et celles d'un rapport de la commission des affaires étrangères espagnole le seraient également. Il me semble qu'un forum bilatéral, puis multilatéral, pour renforcer la réflexion du Parlement européen sur les raisons pour lesquelles il faudra changer la politique européenne à l'égard de cette région.

Avant de me rendre ici, je venais de terminer la rédaction d'un chapitre à la demande du directeur de Chatham House. Il s'agissait d'une évaluation de la première année de la présidence de Monsieur Obama, en tant que Président des Etats-Unis, et plus spécifiquement pour ce qui a trait au Moyen-Orient. Il existe six domaines importants qui doivent nous donner matière à réfléchir. Hier, Robert Malley, Mike Singh et d'autres Américains nous ont informés sur le changement du rôle des Etats-Unis. Nous ne devrions pas isoler le rôle de l'Europe au Moyen-Orient ; nous devons le comparer au rôle des Etats-Unis, qui a beaucoup changé, mais au rôle croissant de la Chine, de l'Inde et d'autres États comme la Malaisie. La politique liée à l'énergie a beaucoup changé l'engagement politique des acteurs régionaux, comme en témoigne l'évolution de la politique turque au cours des derniers mois. Les alliances régionales se transforment subtilement mais aussi parfois très brutalement. Et je pense que cela tient beaucoup à ces brèves conclusions. Obama a dû faire face aux conséquences de l'intervention en Irak de 2003, menée par les États-Unis, pour le dire de manière neutre. Cette intervention a radicalement changé la situation des États-Unis au Moyen-Orient. Les Etats-Unis n'en ont peut-être pas bien conscience, même s'ils sont conscients de leurs limites. D'une certaine manière, je ne pense pas qu'ils soient pleinement reconnus dans la politique européenne.

Le premier point porte sur l'expression de « Pax Americana ». Elle s'inscrivait dans une dimension internationale de la première guerre du Golfe jusqu'en 2003, mais dans une dimension régionale lors de l'invasion du Koweït par l'Irak et du retrait forces irakiennes hors du Koweït par la coalition. Les Etats-Unis ont été immédiatement considérés comme un arbitre externe face aux à ceux qui ne respectaient pas les règles au Moyen-Orient. Personne ne pourrait franchir les frontières internationales sans payer un lourd tribut. Toutefois, lorsque cette menace a été mise à exécution, contre l'Irak, les tabous du changement de régime, du franchissement des frontières internationales ou du réalignement des acteurs ont alors disparu. On a vu la dernière réaction des forces saoudiennes qui agissaient certes de manière défensive : ces forces sont désormais actives au Yémen et c'est un précédent dont il faut être conscient et qui, à mon avis, n'aurait pas pu advenir il y a dix ans.

Deuxièmement, les Etats-Unis sont maintenant considérés comme un acteur central dans la région. On l'oublie souvent. On parle toujours du retrait des forces américaines, comme si ce dernier avait déjà eu lieu. Or il n'en n'est rien. Les Etats-Unis sont toujours présents en Irak et ils continueront à l'être, d'une manière ou d'une autre jusqu'en 2011. Si l'on pense à la stabilité future de l'Irak, l'équilibre ne pourra être trouvé qu'après le départ des Etats-Unis. Les Etats-Unis sont donc encore une sorte d'arbitre et d'acteur local. C'est là un point essentiel. Ils sont considérés, au Moyen-Orient, comme un acteur qui limite l'éventail de ce que peuvent faire les États-Unis mais aussi les forces américaines en Irak, mais aussi dans la région. En effet, ils sont un peu embourbés dans cette situation et il faut au moins qu'ils tiennent compte de ce qu'ont vécu leurs forces en Irak avant d'engager toute autre action.

Monsieur Malley, hier soir, s'est concentré je crois sur la manière de diviser la région entre « nous et eux », entre « vous êtes avec nous ou contre nous ». Cela n'a pas été sans conséquence dans la région, ce qui fausse le débat. C'est une division qui a été imposée par l'extérieur mais qui a ensuite coloré toutes les prises de décision et toutes les actions. Au cours des sept dernières années, toute action engagée par un individu a été soit considérée comme un renforcement de sa position vis-à-vis des États-Unis ou comme un renforcement de son ressentiment populaire à l'égard des actions des États-Unis ou d'autres pays dans la région.

Ceci est lié au quatrième point, à savoir que le renforcement de la présence militaire américaine, ou d'autres pays, dans la région, qui nous rappelle la session précédente sur Al-Qaïda, a renforcé le ressentiment anticolonialiste qui affleurait dans la région. Ce sentiment repose sur l'idée que les forces extérieures n'interviennent dans la région que lorsqu'elles veulent obtenir quelque chose, lorsqu'elles souhaitent contrôler les ressources, les personnes. Elles souhaitent en fait empêcher les locaux d'avancer à leur propre rythme et de contrôler leur propre destin. Ce sentiment a été exploité par le djihadisme d'Al-Qaïda mais aussi par l'Iran et par les Syriens, dans une certaine mesure, lorsqu'ils se sont opposés aux Etats-Unis par le biais du Hamas et du Hezbollah. Comme Robert Malley, je crois que c'est un piège : il ne faut plus voir la région de manière manichéenne. On ne peut pas séparer les Syriens de l'Iran. Les Syriens, à juste titre, souhaitent élargir les partenariats possibles dans la région. Bien sûr, on peut les rapprocher de nous mais cela ne les empêchera pas de nouer des relations avec l'Iran, pas plus que les Turcs, peut-être plus discrets actuellement sur leurs relations avec Israël, ne franchiront le pas pour s'allier à l'Iran, aux Russes ou à toute autre alternative. La Turquie maximise ses options de manière très intelligente et cherche à étendre ses intérêts dans la région ; nous devons en tenir compte.

Tout ceci a des conséquences sur l'engagement futur de l'Europe dans la région. Cette situation est aussi la conséquence de ce qui s'est passé en Irak en 2003, ce qui a forcé les acteurs régionaux à résoudre eux-mêmes les divergences régionales. Je parle notamment des pays du Golfe, et notamment de ceux que l'on appelle généralement les Etats modérés : l'Arabie Saoudite, le Qatar - ce qui plaît à certains et en énerve d'autres, l'Egypte qui essaie toujours d'être le médiateur de paix entre le Hamas et le Fatah ainsi que la Turquie. C'est en quelque sorte une réaction à l'effort qui est fait pour limiter les dégâts de l'intervention américaine, mais aussi pour apaiser leurs opinions publiques. En effet, une alliance avec les États-Unis au niveau national n'est pas toujours immédiatement accompagnée du soutien de l'opinion publique. Malheureusement, il n'y a pas de suivi institutionnel : la plupart de ces pays dits modérés ne disposent pas d'administration assez autonome qui permette de pérenniser ces initiatives sur le long terme. Je pense que l'un des succès a toutefois été le lancement de l'Initiative arabe de paix qui n'a malheureusement pas été pleinement utilisée et dont la pérennité pourrait être compromise.

Conséquence finale - je crois que d'autres y ont fait allusion : toutes les questions régionales sont reliées entre elles. On ne peut plus tout cloisonner, comme la question israélo-palestinienne. On ne peut plus l'isoler de nos relations avec l'Iran par exemple en raison de l'importance des acteurs régionaux, étatiques ou non, si l'on en croit Robert Fisk de The Independent qui souligne le regain d'activisme du Hezbollah au Sud-Liban. En effet, les acteurs régionaux participent à la reconstruction des routes au Sud-Liban. Pourquoi ? Parce que ces Etats sont prêts à attaquer Israël si cette dernière décidait d'une frappe contre l'Iran, comme cela a été largement évoqué ces derniers temps. On ne peut donc pas isoler Israël et ses voisins immédiats de la question Israël/Iran et de la manière dont les Iraniens, mais aussi de nombreux acteurs régionaux étatiques ou non, réagiraient.

Ces derniers temps, l'Union européenne n'a pas vraiment été à la hauteur. Je ne dis pas cela à destination de représentants de l'Union européenne ; je pense que ce sont les Etats membres de l'Union européenne qui n'ont pas réussi à faire front uni. Le traité de Lisbonne et le Service européen d'action extérieure le permettront peut-être mais jusque là, nous avons pu constater une recrudescence du bilatéralisme. Il y a des Etats individuels, le Royaume-Uni, la France ou l'Allemagne par exemple, qui ont davantage la capacité à entamer un dialogue bilatéral avec les pays du Moyen-Orient, qui peuvent parfois être soutenus par une coalition de bonnes volontés, notamment par rapport à la politique de la Troïka européenne à l'égard de l'Iran ou encore aux efforts en matière de forces de maintien de la paix, qui sont autant d'initiatives bien venues. Toutefois, ne serait-il pas plus réaliser d'envisager une véritable politique européenne qui serait mise en oeuvre au niveau des 27 Etats membres, notamment si l'on poursuit l'élargissement de l'Union européenne ? La position de l'UE sur une solution à deux Etats au conflit israélo-palestinien a résisté à l'épreuve du temps, malgré l'aberration de certains chefs d'Etat au sein de l'Union européenne, et nous nous y tenons. Mais comment traduire ceci au niveau des 27 Etats membres en une politique pouvant être réellement mise en oeuvre ? Je pense qu'il faut faire une différence entre les positions communes et les actions communes que l'on peut mener.

J'ai déjà mentionné que la région change. Je pense qu'il nous faut une étude stratégique au niveau de l'Union européenne. C'est à la mode en ce moment au Royaume-Uni de faire des rapports stratégiques sur la défense, sur tout, à l'approche des élections. Je pense que l'Union européenne fasse un examen stratégique de la situation du Moyen-Orient pour vérifier que la division de la région selon les termes de l'UE continue à servir les intérêts européens. Il existe en effet plusieurs initiatives : l'Union pour la Méditerranée, le Conseil des pays du Golfe et les divers dialogues qui fonctionnent en parallèle mais sans interaction forte ; on peut citer également les politiques ad hoc à l'égard de l'Iran et de l'Irak. Je reprends ici les idées de Muriel Asseburg et de l'Institut hispanique, notamment Richard Young et ses collègues qui ont écrit des articles enflammés. L'article est publié sur internet et a été présenté lors d'une conférence à Rome en décembre. Il estime qu'il est grand temps que l'Union européenne ait une stratégie conjointe et qu'il n'y ait plus, d'un côté des dialogues du Conseil des pays du Golfe et de l'autre ceux de l'Union de la Méditerranée. Il faut une cohésion de ces initiatives.

J'ai passé une bonne partie des deux dernières années à étudier l'Union pour la Méditerranée. Il est frappant de voir qu'il y a des politiques parallèles qui ne se rejoignent jamais. D'un côté, ces dernières années ont été marquées par une obsession sur la sécurité au niveau de la politique de l'Union européenne. En Afrique du Nord, par exemple, le plus important est d'arrêter le terrorisme et l'immigration, ce qui se reflète dans l'externalisation des chapitres sur la justice et les affaires intérieures dans la région méditerranéenne. C'est précisément dans les domaines publics de la sécurité, du partage de renseignements, et espérons-le aussi de la prévention de l'immigration que la coopération interétatique fonctionne le mieux en Afrique du Nord. En revanche, le projet d'Union pour la Méditerranée, qui ne devait pas obtenir de nouveau financement par le biais du processus de Barcelone qui était le précédent partenariat euro-méditerranée, repose sur le recours au secteur privé pour mettre en oeuvre des projets visant à dépolluer l'ensemble du bassin méditerranéen et à faire des recherches et investir dans l'énergie solaire. Or une entreprise du secteur privé aura-t-elle vraiment envie d'investir dans ce genre de projet, qui concerne après tout environ 54 pays, c'est-à-dire l'ensemble du bassin méditerranéen : les 27 Etats membres de l'Union européenne, les Balkans, l'Autorité palestinienne qui n'est encore qu'un Etat en devenir ? Si j'étais dans le secteur privé, je pense que je serais plus intéressée par un accord bilatéral avec le Maroc. Je ne m'intéresserais pas à la dimension régionale ou aux institutions de Bruxelles. Il est donc urgent de repenser certains de ces modèles.

Je vais désormais mentionner le fond des choses car j'ai déjà beaucoup parlé du processus. Je pense que nous devrions commencer à penser davantage à long terme. Nos politiques ont davantage été des politiques de réaction afin de respecter le court-termisme des cycles électoraux. Je me suis déjà entretenue avec des interlocuteurs israéliens sur le soutien inconditionnel à Israël de la part des gouvernements européens peu soutenus par la gêne de l'opinion publique européenne. Il me semble que ce n'est pas dans l'intérêt à long terme des Etats européens et des leaders menant cette politique, ni dans celui d'Israël. Ce n'est pas non plus dans l'intérêt d'Israël. Je suis fatiguée des débats qui suggèrent que si vous critiquez l'un des camps, qu'il soit israélien ou palestinien, alors vous vous placez forcément d'un côté ou de l'autre. Je soutiens Israël mais en tant qu'analyste qui souhaite promouvoir la paix, le dialogue et le débat, j'aimerais voir les deux Etats s'épanouir. Nous nous faisons des illusions si nous ne tirons pas parti de notre expérience. Les Britanniques et les Français sont d'ailleurs particulièrement coupables. Au cours des 50 dernières années, les Allemands n'étaient pas les seuls impliqués. Nous sommes responsables d'avoir occupé des territoires (je parle de notre passé colonial), d'avoir imposé notre puissance sur des individus, sur des pays qui n'avaient rien demandé. Nous avons résolu ces questions différemment et la France et le Royaume-Uni en portent encore les stigmates. Nous avons dû laisser partir des bouts de colonies, à des moments différents et selon des modalités diverses. Il nous faut expliquer cela aux responsables israélien et engager un dialogue avec l'opinion publique israélienne sur cette expérience historique ; quant aux Palestiniens, nous savons déjà très bien comment ils ont été affectés. Ce qui m'inquiète le plus, c'est la manière dont les Israéliens, leurs valeurs, leur système moral sont affectés. Au début des années quatre-vingts, j'ai travaillé dans un kibboutz et j'ai vu des changements profonds, notamment concernant les divisions internes, en Israël. Il nous revient donc, en tant qu'Européens, d'aider ces pays. Nous avons connu des expériences parallèles, nous avons commis de terribles erreurs ; nous pouvons donc faire preuve d'empathie et la meilleure manière d'aider Israël, c'est de partager beaucoup plus ouvertement notre expérience. Ce n'est pas un point de vue qui fait plaisir à entendre et qui est apprécié de tous, mais il faut s'interroger sur les conséquences à long terme d'une autre solution. Si nous ne sommes pas intimement convaincus que les Israéliens font de véritables efforts, mettre la pression sur les divers gouvernements successifs en Israël pour qu'ils arrêtent la colonisation revient alors à peu près au même que faire pression sur l'Iran pour obtenir l'abandon de l'enrichissement nucléaire. Les deux gouvernements ont en commun de ne pas vouloir se conformer à ce qui leur est demandé, et de ne pas disposer du soutien interne pour faire ce qui leur est demandé au nom de la communauté internationale, à savoir arrêter publiquement cette activité. Ce serait du suicide politique pour eux.

Il nous faut agir plus en coulisses, en entamant un dialogue avec Israël, au risque de ne pas inclure les Palestiniens, les choses ne sont pas très claires de ce côté-là. Nous devons demander aux Israéliens de se poser la question de s'imaginer dans 10 ou 15 ans si le statu quo perdure. Je suis volontairement provocante car je n'ai pas vraiment d'opinion bien définie là-dessus, mais je crains que notre politique actuelle ne fait de bien ni à Israël ni à nous-mêmes.

J'ai déjà parlé de l'Irak. Je ne crois pas que nous verrons une stabilisation en Irak avant 2011, c'est-à-dire le retrait définitif des Américains. Je me demande d'ailleurs si les Américains ne retarderont pas ce retrait en cas de détérioration de la situation en Irak ou si les Européens envisageaient d'accroître leur rôle, qu'il soit militaire ou autre. Il nous faudrait prévoir aussi la situation où les Etats-Unis se retiraient et où la situation en Irak se détériorait.

Je pense qu'il faut considérer le Yémen comme une épreuve, un test. Doit-on intervenir simplement pour des raisons sécuritaires ? Je suis d'accord avec Madame Clinton : cela déterminera également les besoins, économiques notamment, du Yémen. C'est la seule manière dont nous pourrons le stabiliser. Il ne s'agit pas uniquement d'une question de bombardement, d'envoi de forces militaires supplémentaires. Je pense que nous sommes à un croisement. C'est vraiment là, où le soft power peut s'exercer. N'oublions pas qu'il s'agit là de graves questions de hard power, y compris le trafic d'armes entre le Yémen et la Somalie, sans oublier qu'il n'y a pas que les routes navigables qui seront la cible des pirates si la situation au Yémen s'envenime.

La grande question est donc de savoir comment l'Union européenne envisage de faire face à toute une série, non pas de crises, mais de problèmes de succession. Depuis des années, on fait beaucoup de cas des relations personnelles avec les leaders dans ces pays, notamment dans le monde arabe. Mais ces leaders, un jour ou l'autre, ne seront plus là, d'ici cinq à dix ans. Que se passera-t-il alors, étant donné le manque de relations institutionnalisées avec un grand nombre de pays du Moyen-Orient ? Quelle est donc la future stratégie européenne ? Quels seront nos interlocuteurs ? Serons-nous tentés par l'approche adoptée à l'égard de l'Europe de l'Est au moment de l'effondrement du communisme, quand l'Europe de l'Ouest avait préparé le terrain en s'impliquant, en entrant en contact avec les mouvements d'opposition, c'est-à-dire les mouvements démocratiques de ces Etats ? Lorsque les pouvoirs communistes avaient fini par tomber, nous étions déjà prêts à aider les forces d'opposition à arriver au gouvernement et à instaurer la transition démocratique. Nous ne pourrons pas instaurer la démocratie au Moyen-Orient ou dans le monde arabe dans la situation actuelle, s'il n'existe pas de cadre institutionnel permettant de soutenir la transition et si nous continuons à compter sur les relations personnelles. Ce n'est pas dans l'intérêt des pays du Moyen-Orient et ce n'est pas non ce qu'ils souhaitent. Merci.

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Merci. C'était une intervention très intéressante. Je me tourne vers la salle. Y a-t-il des questions ?

Un participant - Le thème exact de l'intervention de cette table ronde était : « quelle politique européenne pour le Moyen-Orient ? » Pensez-vous réellement que l'on puisse avoir une politique européenne sans changer notre mentalité européenne ? Nous l'avons vu exactement dans le cadre de l'intervention des Américains en Irak. Excusez-moi, Madame Spencer, mais les Anglais sont beaucoup plus pro Américains, les Espagnols et les Polonais ont suivi, la France a adopté une autre attitude, l'Allemagne, par son histoire doit être extrêmement prudente et est suivie, dans ce cas, par la Suède et il y a tous les autres nouveaux pays qui pourraient faire quelque chose mais qui n'osent pas. Cela fait donc quatre opinions différentes. Est-ce que vous pensez réellement que nous avons un espoir d'avoir une politique commune, européenne, dans ces pays du Moyen-Orient ? Nous avons actuellement, en Allemagne, un débat au Parlement allemand pour l'envoi de 1 400 soldats supplémentaires en Afghanistan. Chacun d'entre nous n'a pas les mêmes possibilités.

Dr Claire SPENCER, Responsable du Département « Afrique du Nord et Moyen-Orient », Chatham House - Je suis comme vous, je suis assez sceptique. Je ne suis pas convaincue mais nous avons quand même la chance d'avoir, tous les quatre ou cinq ans, des changements de leaders et de leaderships en Europe. Et cela peut facilement évoluer. C'est pour cela que j'ai insisté sur une revue stratégique de là où on en est au Moyen-Orient, pour voir à quel prix. En effet, c'est seulement si on suit la logique des incitations. Je suis très pragmatique. Ceci signifie que nous avons basé notre politique récente sur la peur : on a peur de l'autre, on a peur du terrorisme, on a peur des immigrés illégaux. Alors ça ne suffit pas. Il faut changer la logique en disant qu'on a besoin de l'énergie de cette région, on a besoin d'une main-d'oeuvre, d'une politique beaucoup plus utile qui est menée dans l'intérêt de tout le monde. Si les circuits d'affaires dans tous nos pays changent un peu le discours... Personnellement, j'ai assisté à une conférence très intéressante sur la politique de l'énergie dans cette région la semaine dernière. Les discours sont complètement différents entre les représentants des sociétés d'énergie comme BP, ENI d'Italie etc. et les spécialistes du terrorisme etc. Nous avons des priorités complètement différentes. Je ne dis pas qu'il faut donner la priorité aux milieux d'affaires mais en même temps, on a vraiment des intérêts stratégiques dans tout ce qui est lié au changement de climat, à l'énergie solaire etc. La question est de calibrer les intérêts et d'aller au-delà des idées reçues sur ces problèmes-là.

La région a tellement changé et en Europe, nous n'en sommes pas conscients. Nous pensons qu'il suffit de s'appuyer sur d'anciens amis pour tout changer. Or ça ne change rien.

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Monsieur Giuliani, comment répondez-vous à cette question ?

Jean-Dominique GIULIANI, Président de la Fondation Robert Schuman - C'est pour ça que je me suis permis de répondre à la question de manière préventive au niveau des principes. Je crois que les pays membres de l'Union européenne ont des intérêts communs évidents dans la région mais que les personnes aux affaires, contraintes, forcées par la politique intérieure, des intérêts économiques, immédiats, n'ont pas le courage de franchir le saut entre les intérêts de court terme et les intérêts de long terme. C'est d'ailleurs toute l'histoire de l'Europe de quelque bord qu'on la prenne, l'Europe a progressé parce que, de temps en temps, il y a eu des hommes qui ont enclenché des mécanismes qui ont produit des effets, contre des oppositions farouches des diplomaties nationales, des intérêts nationaux immédiats - l'intérêt des sidérurgistes en 1950 jusqu'à aujourd'hui à certains de nos intérêts industriels. Il faut avoir la rencontre entre des circonstances et des besoins et des hommes ou des femmes de très haute volée, capables de tirer les autres en avant. Je le dis comme je le pense, je crois que c'est tout le problème de l'Union européenne. C'est pour ça que nous sommes plutôt en période de « basses eaux » européennes. Nous gérons l'Europe comme si c'était une action diplomatique, avec tout le respect que j'ai pour les diplomates, alors que cela reste une construction politique, et de la politique au plus haut niveau et au sens le plus élevé. Toute l'histoire de l'Europe - mais le Président François-Poncet est plus compétent que moi pour le dire - s'inscrit comme ça entre la rencontre entre les hommes et les circonstances, y compris le Général De Gaulle qui n'était pas favorable au départ à la méthode communautaire, qui l'a fait changer de direction et puis qui, finalement, l'a intégrée. J'ai lu récemment qu'il se réjouissait du Marché commun, après avoir repris les affaires, parce que cela apprendrait le libéralisme aux patrons français. Ce n'est pas du tout ce qu'on lit dans la presse, ni ce qu'on entend. On entend la voix des responsables politiques. Je pense que, pour une politique étrangère commune, c'est ça, malheureusement, les premiers signes donnés après l'adoption du Traité de Lisbonne ne sont pas les bons, non pas parce que les personnes ne me conviennent pas - je ne me permettrais pas de le dire certainement publiquement, même si parfois, je peux penser et avoir mon avis personnel - mais parce que la motivation des décideurs qui les ont désignés, c'est qu'ils veulent continuer à garder les manettes et que chacun joue son rôle dans son coin. Et ça, je crois que c'est critiquable.

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Ne croyez-vous pas que Monsieur Van Rompuy sera capable de changer tout cela et de façonner, avec le fouet, une politique européenne unie ?

Jean-Dominique GIULIANI, Président de la Fondation Robert Schuman - Il faut lui faire crédit. Il peut très bien se révéler. C'est une tâche éminemment difficile. En revanche, sur Madame Ashton, je serais plus catégorique et négatif.

Georges SACIN, journaliste libanais - J'ai une question bien précise qui concerne la politique européenne vis-à-vis de la région mais pas d'un point de vue théorique. Il y a quelques semaines, les Consuls européens à Jérusalem ont écrit un rapport remarquable, qui est désormais dans le tiroir. Que suggérez-vous pour activer ces propositions des Consuls européens, pour qu'elles soient réalisées sur le terrain ? Ils ont suggéré douze idées, douze propositions qui sont facilement réalisables lorsqu'il y a une volonté politique derrière. Que suggérez-vous, Messieurs, Mesdames ?

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Je vous signale que le destin normal de ce genre de document est précisément de terminer dans un tiroir. Toute personne qui pense autrement est un optimiste invétéré !

Dr Muriel ASSEBURG, Responsable du Département de recherche « Moyen-Orient et Afrique » à l'Institut allemand pour les Affaires internationales et de sécurité (SWP) - Le rapport dont vous parlez fait le bilan des activités de colonisation à Jérusalem-Est, de destructions de maisons dans la partie Est de la ville et de l'absence de progrès des institutions palestiniennes. En fait, ce rapport fait des positions européennes et des politiques internationales la feuille de route. D'une certaine manière, il s'agit d'un retour à la première phase de la feuille de route. Donc, si on veut des institutions palestiniennes à Jérusalem-Est et si on considère que Jérusalem-Est devrait être la capitale de l'Etat palestinien, comme c'était le cas dans les conclusions du Conseil de décembre 2009,alors il faut agir en conséquence et avoir une politique active, ce qui implique de rencontrer, autant que possible, les officiels palestiniens à Jérusalem-Est. Ce serait logique d'insister pour que l'on puisse rencontrer les Palestiniens à Jérusalem-Est. Cela aurait une force de symbole importante.

De la même manière, il faudrait être beaucoup plus cohérent sur la question des implantations. On en a discuté hier un peu plus longuement pour voir comment on pourrait gérer ce dossier-là. Jusqu'ici, la question des implantations a été considérée en Europe comme un problème administratif alors qu'il s'agit d'un problème éminemment politique et c'est en tant que tel qu'il faut le gérer. Pour autant, je dirais que la priorité doit être de faire la paix, et, en revenant à la paix, d'insister sur les termes de référence, à savoir les résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur cette question.

Dr Claire SPENCER, Responsable du Département « Afrique du Nord et Moyen-Orient », Chatham House - Je pense qu'une façon de discuter ce document peut consister à demander aux sénateurs, aux parlementaires, dont le Parlement européen - à Bruxelles, Strasbourg, mais aussi à l'échelle européenne - de poser les questions là-dessus, d'entamer une discussion sur ce sujet. Chez nous, nous avons le système de Prime minister question time. A mon niveau, je vais essayer de téléphoner au bureau de mon député pour demander qu'il pose une question : where is this report ? Où en est ce rapport ? Et entamer un débat là-dessus parce que c'est urgent. Tous ceux qui sont allés à Jérusalem récemment voient comme les tensions montent. Ce n'est pas une histoire que l'on peut laisser de côté pour six mois, un an. C'est très explosif. Ce sont deux mythes de l'histoire qui se confrontent. C'est ça : the front line du conflit se trouve en plein centre de la vieille ville, dans les lieux religieux de la vieille ville de Jérusalem. C'est très sérieux et c'est pour ça qu'il faut pousser la classe politique - et je suis tout à fait d'accord avec Muriel, c'est une question politique, ce n'est pas une question de bureaucratie, de gestion de colonies individuelles. C'est dangereux pour Israël, aussi bien pour les Palestiniens que pour nous.

La dernière fois, je suis allée à Tel-Aviv. A Tel-Aviv, ils ne veulent strictement rien savoir de ce qui se passe à Jérusalem. Ils en ont marre. J'ai presque l'impression qu'ils sont deux sociétés complètement différentes. Ce qui se passe à Tel-Aviv n'a rien à voir avec ce qui se passe à Jérusalem. C'est important parce que quand on parle d'Israël de qui parle-t-on ? C'est une société très divisée.

Général Christian QUESNOT - Ma question s'adressera à Madame Spencer. Elle concerne justement Israël. J'ai assisté à la dernière guerre avec le Hezbollah - ça, c'est un épiphénomène, cela ne me semblait pas important - mais ce qui m'a beaucoup frappé, à l'époque, c'est la débandade israélienne d'Haïfa où toutes les autorités politiques, militaires, civiles se sont repliées, on aurait dit la retraite de 39-45. Il m'a semblé que la nature profonde de l'Etat israélien changeait. Les dernières immigrations russes changent complètement la nature de l'Etat israélien. C'était quand même l'époque où les fils du premier Ministre avaient échappé au service militaire. Vous parlez de Tel-Aviv et vous parlez de Jérusalem. Tel-Aviv, c'est l'hédonisme, c'est chacun pour soi. Il m'a semblé que le fighting spirit qui était derrière l'Etat israélien était devenu déliquescent. Or - je vais peut-être choquer quelqu'un - mais les Israéliens qui n'avaient jamais voulu faire la paix avec les Arabes, parce que, depuis le temps, ça se saurait, ils avaient comme politique de taper tous les quatre, cinq ans sur les Arabes et cela allait continuer dans le temps. C'était des bons tacticiens, c'était des mauvais stratèges. Mais maintenant, compte tenu de ces évolutions, comment pensez-vous que peut évoluer l'état d'esprit des responsables politiques israéliens, quels qu'ils soient ?

Dr Claire SPENCER, Responsable du Département « Afrique du Nord et Moyen-Orient », Chatham House - C'est une question très compliquée. J'insiste sur le fait que je ne suis pas là pour critiquer Israël en tant que tel quel. Je constate les divisions internes et de là, je déduis que le rôle européen doit se responsabiliser un peu plus pour expliquer et aider les Israéliens de bonne volonté, ceux qui cherchent la paix - et ils sont toujours majoritaires selon tous les sondages. Il y en a certains qui préfèrent un Etat qui soit complètement israélien, Juif, de la Cisjordanie jusqu'à la mer. Il faut expliquer que ce n'est pas réaliste. Mais je crois que c'est l'engagement avec la société israélienne. Au lieu d'imposer des pré-conditions, d'imposer des limites, parce que ça n'a jamais marché avec les Israéliens. Il faut leur parler dans les termes de leur intérêt à long terme. Ces intérêts, c'est le débat. « Nous, nous sommes là dans l'esprit de servir vos intérêts en tant qu'Etat sur le long terme. » Mais si on critique toujours ceux qui font etc. Je ne suis pas israélienne, mais je suis très contente de voir que ce sont des Israéliens qui sont arrivés les premiers à Haïti. Ils ont fait un travail fabuleux. Ils savaient s'organiser, ils étaient sur place très vite. Il faut encourager cela, car cela montre le côté humanitaire des Israéliens que, malheureusement, et je crois que cela vient de la situation, que nous, en tant que Britanniques... parce que ma mère a passé son enfance en Inde, et j'ai beaucoup discuté avec elle : que faisiez-vous en Inde à l'époque coloniale ? Elle m'a dit en anglais : « it wasn't all bad » tout n'était pas mauvais, et on est partis en 1947, on a bien compris la situation avec Gandhi. Elle était jeune à l'époque et c'est son père qui a décidé. De même, c'était un peu plus difficile, mais côté France - Algérie, finalement, on est partis, on a compris. Alors, c'est dans cet esprit-là qu'on doit parler aux Israéliens de l'évolution historique de l'Etat israélien. C'est un Etat très jeune. Alors, je ne suis pas prête à critiquer les dimensions internes que l'immigration accélérerait etc. Cela a changé, c'est vrai, cela a changé la nature d'Israël, mais c'est là qu'il faut s'engager. Ceci n'est pas réservé seulement aux leaders politiques.

Je constate que tous les leaders politiques israéliens ont continué la politique de l'occupation et de la colonisation de la Cisjordanie. Les politiques ne changeront pas cela. C'est la société israélienne qui dira que ceci n'est pas dans son intérêt. C'est la société civile, avec laquelle il faut s'engager.

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Vous m'avez fait plaisir en comparant la politique anglaise en Inde à la politique française en Algérie.

Dr Claire SPENCER, Responsable du Département « Afrique du Nord et Moyen-Orient », Chatham House - Seulement la politique de principe. C'était la même.

Philippe MIGNAVAL - L'Europe est un géant économique et un nain politique. Elle n'existe pas. Monsieur Giuliani a emprunté les mots très exacts et très probants pour dire que c'était une question de volonté et de courage. Le mot « courage », vous l'avez utilisé à plusieurs reprises. Je crois qu'il est très intéressant et très important. Mais en fait, nous avons bien voulu cette situation, puisque nous avons transformé l'Europe en une vaste zone de libre-échange élargie. La question est la suivante : pouvons-nous, dans une Europe à 27, qui fonctionne sur la base du consensus, c'est-à-dire dans laquelle les décisions politiques sont automatiquement bloquées, avoir une réelle possibilité d'avancer ? Est-ce réaliste ? Est-ce courageux ? Ou existe-t-il des solutions alternatives et, en particulier, ne pourrait-on envisager d'avancer avec un groupe plus restreint de pays, sur des objectifs véritablement politiques pour avoir une Europe puissante ?

Jean-Dominique GIULIANI, Président de la Fondation Robert Schuman - « Quand je m'examine, je m'inquiète, quand je me compare, je me rassure », disait Platon. Je crois que j'ai été sans concession ; il ne faut pas être trop sévère : l'Union européenne n'est pas un nain politique. Elle n'a pas le poids politique de son économie. Cela, c'est vrai. Mais, il y a 70 000 soldats européens sur des terrains d'opérations extérieures aujourd'hui, donc deuxième force dans le monde après les Etats-Unis. Ce que nous avons réalisé avec les désormais 501 millions d'habitants européens, c'est le premier marché du monde ; il fallait passer par là parce que si on avait posé, d'emblée, après la seconde guerre mondiale, la question des souverainetés, on a vu combien c'était difficile, controversé, la réponse était non. Mais il faudrait peut-être demander au Président François-Poncet qui est plus au fait que moi de la manière dont cela s'est produit. Le résultat obtenu en cinquante ans est inespéré : il était inespéré de rompre avec 600 ans de conflits -une période de 600 ans pendant lesquels la France a été en conflit au moins une fois tous les trente ans avec un de ses voisins ou une puissance européenne. C'est fini pour très, très longtemps et pratiquement pour toujours. C'est quand même une réussite unique dans l'histoire de l'humanité et une réussite économique. Quand on voit les photos de l'après-guerre et quand on regarde les statistiques, jamais on n'aurait pu imaginer que l'Europe se rétablisse. Evidemment, je partage totalement votre impatience, mais il faut être conscient que nous avons deux mille ans d'histoire sous les pieds, avec des histoires et des identités, des mémoires collectives qui ne sont pas toujours l'histoire mais qui sont l'interprétation collective de l'histoire et des mémoires individuelles qui sont encore marquées par les conflits - il y a encore des survivants des grands conflits européens.

Cette impatience, je la partage avec la Fondation Schuman comme un moteur de l'idéal européen. Je disais que nous sommes plutôt dans une période de « basses eaux » parce que l'Europe a grandi, l'Europe est en crise, il y a une crise économique mondiale et il y a peut-être un manque de grands leaders passionnés par la chose européenne. Mais c'était un rêve et c'est devenu une réalité, c'est une réalité. Et dans le monde aujourd'hui, il n'y a pas un conflit, une catastrophe naturelle, sans que l'Europe soit sollicitée, que ce soit en Indonésie, en Afrique, en Amérique du Sud, à Haïti, nous sommes désormais partie prenante, pas comme nous sommes habitués à l'être, nous, Français, Britanniques, c'est-à-dire avec une vision mondiale, parfois un peu nostalgique de notre empire mais en tout cas la deuxième diplomatie du monde en ce qui concerne la France, donc efficace. Donc, l'Europe ne ressemble pas à ce à quoi nous sommes habitués. Il faut tout mettre en oeuvre pour le devenir. Ce qui est sûr, c'est que les institutions de Lisbonne - et pas seulement de Lisbonne - permettent, de plus en plus, de décider, non pas à l'unanimité, mais avec des procédures de majorité. Et la démarche reste la même depuis 1950 : c'est en partageant nos intérêts, comme il faut le faire sur le terrain pour résoudre les problèmes, que nous convaincrons, que nous arriverons à avoir, non pas un consensus, mais un accord, pour que certains aillent plus vite que d'autres. Faut-il des groupes pionniers ? Oui, personnellement, je le dis, sur des sujets aussi stratégiques et globaux que le nucléaire ou le Moyen-Orient, je pense que les pays qui ont une diplomatie mondiale au sein de l'Union ont une responsabilité particulière et qu'ils peuvent à trois ou quatre, faire un certain nombre de choses, ce qu'ils font. Il faut toujours laisser la porte ouverte aux autres Etats membres, y compris les plus petits, qui veulent se joindre à une initiative. Mais il est clair que pour parler de nucléaire au Conseil de Sécurité ou avec l'Iran, on ne peut pas le faire à 27.

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Quand vous regardez l'histoire de l'intégration européenne depuis le 9 mai 1950, vous identifiez des plages de temps où l'Europe n'a pas progressé. Vous n'en n'identifiez pas où elle a reculé. Pourquoi ? Parce que l'intégration européenne n'a jamais reculé. Elle a stagné ou progressé, souvent timidement, trop timidement et les Européens, tels que moi ou Monsieur Giuliani, nous déplorons le rythme bien trop lent à notre gré. Le Traité de Lisbonne est un grand pas en avant. Quels en seront les résultats ? Nous n'en savons rien. Une politique étrangère européenne finira-t-elle par émerger ? Les Etats n'ont pas renoncé à leurs droits souverains en matière de politique étrangère. On pourrait assister à une cacophonie. Mais enfin, on a quand même beaucoup progressé.

C'est l'heure de la conclusion, du feu d'artifice final ! Avec le docteur Javier Solana, le grand artificier de l'Europe, qui a piloté la politique étrangère européenne avec autant de diplomatie que d'autorité. C'est à lui qu'il revient de mettre le point final à notre colloque dont je me félicite de constater qu'il a été attractif et que tant d'entre vous y ont assisté du début jusqu'à la fin.