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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire : Quelle politique européenne pour le Moyen-Orient ?



Quelle politique européenne pour le Moyen-Orient ?
Clôture

Javier SOLANA MADAGARIA, Ancien Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et secrétaire général du Conseil de l'Union Européenne (UE) et de l'Union de l'Europe Occidentale (UEO) - Merci Monsieur le Président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat, Monsieur le Président de la Fondation Schuman et à vous tous pour avoir organisé ce colloque intéressant sur un dossier fondamental pour l'Europe mais surtout pour le Moyen-Orient et les citoyens de cette région assez proche de notre coeur, assez proche de nous.

Permettez-moi tout d'abord de dire deux mots sur l'évolution de l'Europe. Il y a eu des questions sur le rôle de l'Europe, sur l'histoire de l'Europe. Après le Traité de Rome, il y a eu trois phases dans l'histoire de l'Europe, pour simplifier : tout d'abord, la phase de la réconciliation, une phase de volonté politique, une phase qui, je crois, s'est bien déroulée et qui a réussi avec le marché unique. Je crois qu'après, il y a eu une deuxième phase, c'est la phase de stabilisation du continent - nous appellerons cela l'élargissement de l'Union - mais quel que soit son nom, c'est la phase de stabilisation du continent. Nous avons stabilisé le continent en ouvrant la porte à différents pays, comme la Pologne. C'est une phase de nature volontariste et de nature politique. Mais, mes chers amis, aujourd'hui, nous sommes au début de la troisième phase, celle de la nécessité de l'Europe. Nous ne pouvons pas jouer dans un monde dans lequel le pouvoir va beaucoup changer dans notre partie du monde - les puissances émergentes, le G20, tout ceci va changer complètement la situation du monde. Après la crise, pour exister, l'Europe devrait agir ensemble. Je viens de lire un rapport du Royaume-Uni, très significatif : il nous dit que c'est une fantasy de penser qu'un pays d'Europe peut agir seul dans le monde d'aujourd'hui. Et je suis tout à fait d'accord avec ça. Maintenant, nous avons la nécessité d'agir ensemble et de profiter - si je peux dire, du Traité de Lisbonne, pour faire tous les efforts pour bien le faire appliquer et développer, de la manière la plus rapide possible, dans le texte mais aussi l'esprit. Le Traité de Lisbonne a un esprit et j'aimerais également voir l'esprit appliqué, pas uniquement la lettre.

Je me sens libre aujourd'hui, je représente l'Europe, je suis un citoyen qui aime l'Europe, qui vient d'un pays qui a beaucoup souffert, qui a toujours aimé faire partie de l'Europe. Je viens d'une famille de Salvador de Madariaga, dont les membres étaient réellement des Européens responsables pendant des générations. J'aimerais vous dire clairement, à vous, Européens, et à vous, citoyens du monde qui êtes dans la salle, que nous sommes prêts à donner l'impulsion nécessaire pour construire l'Europe, pas seulement économique mais aussi politique.

J'aimerais dire deux mots, premièrement sur le rapport extraordinaire que vous avez présenté. J'ai eu l'occasion de rencontrer deux ou trois fois le Président de la Commission du Moyen-Orient, dans différents pays et je connais le bon travail qui a été réalisé. Je reprends votre dernière conclusion sur le processus de paix israélo-palestinien. Lors de la Conférence de Madrid, j'étais déjà au gouvernement espagnol. Je participais donc déjà à la Conférence de Madrid qui était le premier pas et qui a ouvert la porte à la Conférence d'Oslo. Je viens donc de loin. Je connais les frustrations des Palestiniens, des Israéliens, des habitants de la région, cela fait donc longtemps que je connais le problème, le manque de solution définitive au processus de paix. Pour moi, l'année 2009 a été une grande frustration car elle avait commencé avec l'espoir que la situation dans le monde, notamment les relations que nous avons créées entre les Etats-Unis et l'Europe permettraient de mettre sur pied un processus conduisant à la paix. Vous savez bien que ça a été un échec. Nous sommes aujourd'hui dans la frustration parce que les efforts réalisés par le Président, par le Sénateur Mitchell avec lequel j'avais travaillé sur ce dossier, après la deuxième intifada, il faut le dire, il faut le rappeler, et pour moi, c'est une frustration de n'avoir pas pu faire bouger les choses pendant la première partie de l'année 2009. Rappelez-vous les trois questions qui étaient posées pour la négociation au début de l'année 2009. D'abord, la question de la négociation sur tous les dossiers, sur tous les paramètres, c'est-à-dire la négociation sur les frontières etc., avec une première demande aux Israéliens, de geler les colonies, demande qui a été faite par nous et par les Palestiniens ou par le monde arabe mais qui a non seulement été acceptée par les Etats-Unis, mais défendue au début. Une deuxième demande, aux pays arabes, de flexibiliser l'application de l'initiative des pays arabes - l'initiative des pays arabes est binaire si je peux dire : de la paix, de la reconnaissance, mais de la reconnaissance pour de la paix. Il fallait voir si nous pouvions trouver une manière de flexibiliser ça. Nous voulions faire accepter des deux côtés que chaque pas, d'un côté ou de l'autre, serait suivi d'un pas de l'autre camp. Cela signifiait ne pas attendre la finalisation de la paix totale pour avoir la reconnaissance totale, mais qui pouvait amener des changements entre les Israéliens et les Arabes, pas par pas. Comme vous le savez, ça a été un échec. Le gel des colonies a été un échec et la réponse des pays arabes, probablement consécutivement à cela, a également été un échec.

Je tire la leçon que je viens de tirer avec les administrations des Etats-Unis, à savoir que l'acceptation des positions israéliennes, c'est la position finale des Etats-Unis. Nous avons entendu le Président Obama dire : « Nous n'accepterons pas la continuation des colonies ». Nous avons entendu Madame Clinton dire « Nous n'accepterons jamais la continuation des colonies » puis, finalement : « Nous acceptons la continuation des colonies ». Finalement, ils n'ont pas eu le courage politique de dire - excusez-moi - « non » et de maintenir la position. Je crois qu'il sera tout à fait fondamental de le faire, le plus tôt possible, dans l'intérêt des Israéliens, des Palestiniens et pour la paix.

Hier, Monsieur Mitchell a présenté des initiatives allant dans le sens de la reprise des contacts bilatéraux entre Israéliens et Palestiniens. Comme vous le savez, les Israéliens sont désormais autant prêts à s'engager que les Palestiniens. Pour les Palestiniens, il est très difficile d'accepter de se réunir alors que les colonies se poursuivent. Il y a une chose que vous n'avez pas mentionnée, à savoir le rapport Goldstone. C'est très important. Parce que, pour les Palestiniens, il a été très difficile de se retrouver seuls, seuls parmi les pays arabes, d'une certaine manière, seuls sans nous. Le pessimisme du Président Abbas est réellement fort. Il sera très difficile des les amener à se réunir à nouveau. Mais il sera peut-être possible de se réunir à un niveau plus bas, à un niveau plus technique, en commençant à organiser des réunions avec les deux parties, moyennant l'engagement du Quartet, c'est-à-dire avec les Etats-Unis et l'Union européenne. Or nous avons des hommes sur le terrain, ce que les Américains n'ont pas en ce moment : il n'y a pas un seul Américain présent sur le terrain, au-delà des ambassades. Nous avons, en-dehors de nos ambassades, des personnes présentes sur le terrain et je crois que nous devons suivre de très près l'évolution sur le terrain à Rafah, en Cisjordanie. Je pense que ce sera possible. Je parle désormais de façon optimiste. Je crois que ce n'est pas impossible.

Laissez-moi dire ce que je pense honnêtement : je crois que si le premier point de la discussion n'est pas la définition des frontières, nous n'aboutirons pas. La discussion et l'accord sur les frontières, c'est tout à fait fondamental, même si l'Etat palestinien n'occupe pas tous les territoires définis par les frontières le lendemain de leur définition. Mais il est tout à fait fondamental d'arriver à un accord sur la frontière, sachant que la base de la frontière est celle de 1967. Nous ne parlons donc que de changements de territoires de 2,5 ou 6 %. Il n'est donc pas impossible d'aboutir à un accord. C'est difficile, mais ce n'est pas impossible. Or si nous réglons ce problème, nous règlerons la question des colonies. Parce que les maisons seront d'un côté de la ligne ou de l'autre côté de la ligne. Il n'y aura pas de colonies. Le premier objectif est de faire l'effort pour parvenir à un accord sur ce point. Ce n'est pas impossible, il faut en avoir la volonté politique ; il faut que les Européens soient d'accord sur ce point - je crois qu'ils le sont - et maintiennent la position pendant toute la durée de la négociation sans reculer. Cela nous permettait d'avancer encore pendant l'année 2009.

Difficultés, parce qu'après le discours de mercredi sur l'état de la nation, la politique étrangère des Etats-Unis va se réduire, l'énergie va se concentrer sur la politique économique. Mais je crois qu'il existe encore une possibilité de faire cela. Je demande à nous tous, responsables politiques et société civile d'Europe, d'essayer de mobiliser nos esprits et nos décisions politiques autour de cette ligne consistant à avancer sur la définition des frontières finales. Comme je viens de le dire, nous avons de l'expérience dans ce domaine. A la fin de la période de paix entre Israël et l'Egypte, je rappelle que la réoccupation par l'Egypte du Sinaï s'est faite pas-à-pas. Nous pouvons faire de même, à la différence que nous n'avons pas l'Etat. Mais si les frontières sont bien définies, je crois que ce sera un grand pas dans la bonne direction et en termes de crédibilité pour les Palestiniens et pour le monde arabe, si nous agissons sérieusement.

D'autres choses ont été soulignées. La question du Hamas. Rappelez-vous que pendant toute l'année 2009, trois choses sont à relever. D'abord, Gaza : sur Gaza, rien n'a été fait. Je me rappelle très bien la première conférence internationale, à Sharm-el-Cheik en janvier 2009, en présence de Madame Clinton. Le Président Sarkozy a présidé la réunion et a fait une déclaration très importante que je voudrais souligner encore une fois aujourd'hui. Il a dit : « Nous essaierons encore une fois mais le moment arrivera où s'il n'y a pas de paix agréée par les parties, il faut que la communauté internationale fasse une proposition de paramètres pour trouver la paix. » C'est la première fois qu'une déclaration de cette nature a été faite en public et je crois que nous ne devons pas oublier cela parce qu'il sera probablement nécessaire de la répéter. Mais suite à la conférence de Sharm-el-Cheik, où une grande quantité d'argent a été promise, rien ne s'est passé. Et Gaza est toujours dans la même situation. C'est tragique. Mais en même temps, il est intéressant de noter qu'il n'y a pas de roquette. Toute la période qui s'étend depuis début 2009 à aujourd'hui n'a pas connu de violence du côté de Gaza. C'est intéressant parce que nous en aurons profité et nous ignorons combien de temps cela durera. Il est important de maintenir cette situation de non violence sur le terrain. La troisième chose importante à mentionner, est le plan Fayyad. C'est vrai que ce dernier ne répond pas à toutes les questions. Mais c'est le premier plan sérieux de construction d'institutions par les Palestiniens seuls, par un groupe de Palestiniens aidés par nous et d'autres pays qui ne font pas partie de l'Union européenne. C'est très intéressant. Je suis un bon ami de Salam Fayyad, je crois que c'est quelqu'un d'extraordinaire qui a fait des choses remarquables et qui, à mon avis, continuera à faire des choses remarquables. Mais, en même temps, la communauté internationale, y compris les pays arabes, ont délégué, d'une certaine manière, à l'Egypte, au Général Souleiman, le soin de mener la négociation intra-palestinienne. Malheureusement, cela s'est traduit par un échec, mais les efforts se poursuivent. La situation a donc été objectivement très positive mais, malheureusement, aucune solution n'a été trouvée. Je vous dirais que je crois que la question du Hamas, que vous avez soulevée, est très importante : il ne pourra pas y avoir de paix tant que la question du Hamas n'aura pas été réglée. Mais la question est : comment et quand régler la question du Hamas ? Je ne crois pas qu'il sera possible d'organiser une négociation de paix avec le Hamas. Jamais Israël ne le fera. Donc je crois que nous devons mener la négociation avec l'Autorité palestinienne d'aujourd'hui, essayer de faire la paix, de gagner du temps et ensuite, de régler la question intra-palestinienne. Je ne crois pas qu'il s'agisse de processus commutatifs. La possibilité de le faire dans l'autre sens sera très réduite, d'une part parce qu'Israël ne le fera pas et d'autre part, parce que le Hamas ne veut pas le faire non plus. Ils ne veulent pas d'un accord final. Ils veulent un accord non définitif et ouvert. Je crois qu'il est important d'avoir cela en tête. Avec le Hamas, on parle, mais la reconnaissance du Hamas représente un prix très important à payer. Je crois qu'on le fera le moment venu. J'espère que mon successeur le fera, que vous le ferez, mais le moment venu. Je crois qu'il s'agit d'une décision très importante qu'il faut prendre au moment approprié.

Sur l'Iran. Vous savez que j'étais responsable de la négociation, non seulement au nom de l'Europe, mais pour représenter les Etats-Unis, la Chine et la Russie. C'est incroyable de penser qu'un Européen pouvant représenter tous les membres permanents du Conseil de Sécurité et l'Union européenne. Malheureusement, encore une fois, il n'y a pas eu de progrès. D'abord, parce que les Américains étaient toujours en-dehors. Ils se sont joints à nous lors de la dernière réunion à Genève, en octobre 2009, avec trois dossiers très importants : premièrement les dossiers nucléaires (Freeze for freeze : geler pour geler ; geler les sanctions et geler le nombre de centrifugeuses) ; deuxièmement, la présence immédiate de Mohamed El-Baradeï pour analyser réellement l'installation découverte en septembre ; troisièmement, très important : le petit réacteur de Téhéran. Plusieurs d'entre vous connaissent très bien le dossier du petit réacteur parce que la France était très engagée dans ce dossier. Nous avons accordé les trois points lors de la réunion de Genève en octobre ; deux jours de référendum et, comme vous le savez, le référendum à Téhéran a été négatif. L'accord qui avait été conclu a été détruit pour des raisons de politique intérieure après les élections.

Nous nous trouvons donc dans cette situation où le mécanisme des prises de décisions à Téhéran est maintenant plus difficile qu'hier. Je crois qu'il faut sérieusement nous interroger sur ce que nous allons faire en 2010. Je ne crois pas que nous pouvons continuer à ne rien faire avec Téhéran. Ce sera très difficile mais je crois que nous devons faire quelque chose et opter pour la voie de la double piste s'il n'y a pas de négociation. New York continue à être le lieu où il faut travailler. Et comment maintenir la Chine ? Comment maintenir la Russie ? Ce sera difficile. Mais il faut faire tous les efforts pour les maintenir. Nous, Européens, devons faire un effort pour arriver à une position européenne commune. Vous savez qu'il n'est pas facile de choisir les types de sanctions. Certains pays pensent clairement que quelques sanctions sur le commerce, notamment sur les exportations, permettraient à la Chine de récupérer les marchés. Téhéran continuerait ainsi à avoir les moyens pour mobiliser l'économie. Donc il faudra une discussion sérieuse sur ce sujet et je crois que 2010 sera le bon moment pour faire cela.

Il y aurait beaucoup à dire sur la Turquie, sur la Syrie, sur la négociation entre Israël et la Syrie, sur le rôle de la Turquie etc. Je crois que, sur ces dossiers-là, des petits pas ont été faits dans la bonne direction : la situation au Liban, le gouvernement sur place au Liban etc. Mais la question fondamentale, à mon avis, c'est le processus israélo-palestinien. Je crois que la seule manière de faire avancer les choses serait que la communauté internationale décide de faire tous les efforts pour définir les frontières de l'Etat palestinien. Ensuite, il faudra négocier comment les appliquer, voir comment le gouvernement palestinien prend la responsabilité de tous les territoires, ce qui devra être défini de manière très claire. Quelles sont les frontières définitives de l'Etat ? Si nous ne définissons pas cela, il sera très difficile de parvenir à un accord et d'être soutenus par le monde arabe.

Merci beaucoup pour m'avoir donné l'opportunité de m'exprimer. Je conclus en disant que je suis frustré - comme plusieurs d'entre vous probablement - mais très optimiste sur l'avenir de l'Europe. En effet, comme je l'ai dit au début, ce n'est désormais pas seulement une question de sentimentalisme, c'est une question de nécessité. Je crois que les leaders de l'Europe auront les idées claires pour faire avancer l'Europe. Je crois qu'en répondant à une question, le Président a dit que, quand nous serons dans des réunions de nature internationale avec huit ou dix représentants de l'Europe, ce sera soit la cacophonie, soit la répétition. S'il y a répétition, les autres se demanderont à quoi sert de répéter la même chose. S'il y a la cacophonie, c'est une tragédie. Il faut donc avoir une seule voix, sans cacophonie, ni répétition. Et s'il faut répéter quelque chose, il s'agira de répéter notre politique tous les jours et de ne pas la changer. Merci beaucoup.

Jean FRANCOIS-PONCET, Sénateur et co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - L'intervention de Monsieur Solana met un terme à notre colloque. Je voudrais le remercier encore une fois d'avoir bien voulu nous rendre visite. Il n'y aura pas de question. Monsieur Solana a parlé ex-cathedra et donc, il n'est pas possible de le questionner et personne n'aura le coeur de répondre à sa place. Que les questions restent en instance pour un prochain colloque ! Je vous souhaite une bonne soirée et une fructueuse méditation sur ce qui a été dit. Vous y trouverez, j'en suis persuadé, matière à réflexion.