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COMPTES RENDUS DE LA COMMISSION DES AFFAIRES ETRANGERES, DE LA DEFENSE ET DES FORCES ARMEES


Mercredi 14 février 2018

- Présidence de M. Cédric Perrin, vice-président -

La réunion est ouverte à 9 h 35.

Audition conjointe sur les évolutions politiques et diplomatiques de la Turquie

M. Cédric Perrin, président. - Mesdames, nous vous remercions de vous être rendues disponibles pour cette audition.

Je vous prie d'excuser le président Christian Cambon, qui a été retenu aujourd'hui par d'autres obligations.

À l'interface entre l'Europe et le Moyen-Orient, la Turquie est un pivot stratégique, dont la commission suit attentivement les évolutions avec quelques inquiétudes.

La Turquie semble en effet s'éloigner du camp occidental.

Sur le plan intérieur, d'abord, elle connaît un tournant répressif et autoritaire de grande ampleur, avec de nombreuses restrictions aux libertés et une concentration progressive du pouvoir aux mains du chef de l'État.

Peut-être pourrez-vous nous dire quels sont les facteurs qui sous-tendent cette évolution. Comment envisagez-vous l'avenir, dans la perspective des élections qui doivent avoir lieu en Turquie en 2019 ? Y a-t-il des indices d'une aggravation possible de la situation ou, au contraire, des facteurs d'espoir, des leviers d'action susceptibles d'infléchir le pouvoir ?

Sur le plan international, quelques jours après la visite du président Erdoðan à Paris, le 5 janvier dernier, la Turquie a engagé une opération militaire en Syrie avec des objectifs distincts de ceux de ses alliés occidentaux. Il s'agit de protéger sa frontière des forces kurdes syriennes du PYD, qu'elle considère comme une branche du PKK. Peut-être pourrez-vous nous éclairer sur le bien-fondé de cette analyse, sur les objectifs à long terme de la Turquie dans la région, et sur les enjeux de sa relation avec l'Union européenne.

Certains d'entre nous étaient présents à la réunion de l'assemblée parlementaire de l'OTAN en décembre. Nous avons été surpris de l'attitude d'un certain nombre de nos collègues turcs.

Madame Élise Massicard, vous êtes directrice de recherche au CNRS, attachée au Centre de recherches internationales - Sciences Po (CERI). Vous interviendrez plutôt sur la situation intérieure en Turquie.

Madame Dorothée Schmid, vous êtes responsable du programme Turquie contemporaine et Moyen-Orient de l'Institut français des relations internationales (IFRI), et vous interviendrez sur l'environnement régional de la Turquie.

Mme Élise Massicard, directrice de recherche au CNRS, attachée au Centre de recherche internationale - Sciences Po (CERI). - Mesdames les sénatrices, messieurs les sénateurs, merci de m'avoir invitée pour évoquer devant vous la situation de la Turquie. Dans la limite de mes compétences et du temps qui m'est imparti, je vais essayer d'apporter quelques éléments à l'analyse du contexte actuel et aux possibilités d'évolution qui peuvent se dessiner, tout en restant prudente, la situation turque étant de plus en plus difficile à décrypter.

La note d'actualité dont vous avez été destinataires résume bien la situation de manière factuelle.

Je m'attarderai sur la situation des Kurdes, qui est un facteur majeur de tension, ainsi que sur les possibilités d'évolutions de la situation politique intérieure globale, à court et moyen termes.

Je tiens à souligner à quel point la situation des Kurdes est critique et s'est détériorée depuis 2015, de manière continue, plusieurs faisceaux d'événements ayant contribué à cette détérioration.

Le premier faisceau, c'est la reprise des affrontements armés dans le sud-est de la Turquie entre le PKK et l'armée turque depuis l'été 2015, dont le niveau de violence rappelle celui des années 1990. Ces affrontements se déroulent dans les villes, entraînant beaucoup de victimes civiles.

Il existe des zones de couvre-feu, et l'usage de la violence est considéré comme excessif par le Parlement européen. On enregistre par ailleurs un certain nombre de déplacements de populations liés à cette situation sécuritaire critique, bien sûr en prise avec ce qui se passe en Syrie.

Le second faisceau, c'est la répression sévère du mouvement politique kurde légal. Le parti nationaliste kurde a un certain poids politique, notamment dans cette région.

Cette répression se manifeste de plusieurs manières. Tout d'abord, beaucoup de mairies ont été mises sous tutelle, et certains maires élus en 2014 sous cette étiquette ont été incarcérés. Il reste très peu de maires de ce parti en poste. Les mairies sont aujourd'hui pour la plupart gérées par des administrateurs nommés par le pouvoir.

L'immunité parlementaire d'un certain nombre de députés a également été levée. Plusieurs députés de l'opposition ont été traduits en justice, et les deux anciens coprésidents du parti ont été incarcérés.

Troisièmement, la tentative de coup d'État de 2016 et la répression qui a suivi ont particulièrement touché les Kurdes. Même si, officiellement, la principale cible du coup d'État demeure le mouvement de Fethullah Gülen, la répression ne se limite pas à ce mouvement, et s'est notamment portée sur la région du sud-est et sur le mouvement kurde légal. Des purges ont eu lieu dans l'enseignement. Les enseignants des écoles affiliés aux syndicats de gauche pro-kurdes ont été particulièrement touchés.

Beaucoup d'écoles de la région comptent moins d'enseignants, voire plus du tout.

Par ailleurs, certaines associations qui fournissaient une aide alimentaire et humanitaire à ces nombreux déplacés du fait de la reprise des affrontements ont été fermées.

Les moyens de diffusion de l'aide ou le fait de financer des projets ont été en partie bloqués.

Le dernier facteur, plus critique et récent encore, c'est l'opération turque en Syrie, dans la région d'Afrin, qui est dénoncée par la population kurde. Selon certains sondages, même les Kurdes qui ont voté pour l'AKP lors des dernières élections, qui sont nombreux, sont très critiques vis-à-vis de cette opération, qu'ils considèrent comme une offensive anti-kurde qui les vise indirectement.

Cette situation fait donc monter les tensions et renforce le sentiment anti-kurde. C'est une ligne de fracture qui s'approfondit de manière extrêmement nette.

J'en arrive aux possibilités d'évolution et de leviers.

La Turquie connaît une situation d'état d'urgence depuis l'été 2016, Celui-ci a renouvelé pour trois mois en janvier 2018. Peut-on anticiper la levée de l'état d'urgence ? Il me semble qu'il serait assez irréaliste de miser là-dessus, l'intervention militaire à Afrin s'étant accompagnée d'une mobilisation verbale et discursive sur des thèmes nationalistes va-t-en-guerre. Ce n'est pas là un signe de désescalade, pas même en politique intérieure.

Au-delà même de la reconduction de l'état d'urgence, des décrets-lois liés à cette situation continuent à être pris. L'un d'eux, qui date de décembre 2017, assez critique, accorde l'immunité à tous les civils, quelle que soit la nature de leurs actes, dès lors qu'ils agissent dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou pour prévenir une tentative de renversement du gouvernement.

Cette sixième extension de l'état d'urgence a été largement critiquée et considérée par l'opposition, le Parlement européen et d'autres comme abusive, dans la mesure où l'état d'urgence est largement utilisé pour museler les dissidents et va au-delà des mesures légitimes de maintien de l'ordre ou de prévention des menaces contre la sécurité nationale.

Certains craignent que l'état d'urgence soit prolongé jusqu'aux prochaines échéances électorales, qui doivent avoir lieu en 2019, date des premières élections présidentielles sous le régime adopté par la réforme constitutionnelle, et des élections législatives et locales.

Il est tout à fait possible voire probable que l'état d'urgence soit prolongé jusqu'à ce moment, étant donné qu'il a des conséquences sur l'organisation des élections à différents niveaux - possible interdiction de manifestations de l'opposition et nomination du Haut Comité électoral chargé de superviser les élections.

Les élections de 2019 sont-elles susceptibles d'entraîner un changement dans les rapports de force politiques, et dans quelle mesure ? Je suis assez dubitative à ce sujet.

On a à la fois un blocage très clair des dynamiques de politique intérieure, bien qu'un important mécontentement se fasse jour en Turquie. C'est un point qu'il faut souligner.

Il existe des recherches d'alternative politique, avec la création par Meral Ak°ener d'un nouveau parti (le Iyi Parti), qui constitue une scission du parti nationaliste turc, qui a jusqu'à présent largement fait alliance avec le parti au pouvoir, l'AKP.

Ce nouveau parti issu du mécontentement n'est cependant pas assez fort pour proposer une alternative crédible. L'opposition au pouvoir, si elle est très forte en Turquie, est aussi très divisée. On a également d'un côté les kémalistes, de l'autre les nationalistes kurdes, ces derniers cherchant une nouvelle voie. Ce sont des groupes qu'il est très difficile de réunir autour d'une même table.

On a surtout un véritable doute sur la probité des élections de 2019, qui pourraient être anticipées et avoir lieu en 2018, doute qui a commencé à s'exprimer lors du référendum constitutionnel de 2017 entaché de soupçons d'irrégularités.

Il faut également souligner que des mécontentements s'expriment à l'intérieur de l'AKP, ou dans des cercles proches, à l'encontre du président, même si c'est de manière discrète, la liberté d'expression étant aujourd'hui remise en cause.

Certaines personnes, dans les meetings de l'AKP, réclament des emplois, ce qui est totalement nouveau. On voit bien qu'il existe une insatisfaction, même si celle-ci ne trouve pas les moyens de se structurer.

C'est au niveau économique que les choses vont se jouer en matière de dynamique sociale et politique, mais aussi de soutien au pouvoir.

L'AKP, au pouvoir depuis 2002, a profité d'une croissance économique remarquable, qui s'est ralentie ces derniers temps. La majorité des citoyens considère que la situation va en se dégradant, et ceci est assez nouveau.

La situation économique apparaît aujourd'hui, selon les sondages, comme le principal problème exprimé par les citoyens.

Une embellie est intervenue en 2017, mais elle était alimentée par certaines mesures prises par le pouvoir visant à faciliter le crédit, et qui ne sont pas durables.

Les inquiétudes sont liées à la fragilité de l'économie turque en termes d'inflation - celle-ci s'est réinstallée de manière assez durable au-dessus de 10 % -, en termes de chômage, qui a lui aussi franchi la barre des 10 %, voire par rapport au cours de la livre turque, qui se dégrade continuellement depuis un certain temps, avec des conséquences importantes pour les investissements étrangers sur leur rentabilité et leur durabilité.

De ce point de vue, les évaluations des différentes agences concernant la stabilité ont tendance à se dégrader.

Il existe donc de véritables faiblesses économiques, et c'est là que se trouve peut-être un levier important.

C'est au niveau de la dimension européenne que l'on trouve des possibilités d'actions, le Parlement européen ayant demandé non seulement le gel du processus d'adhésion de la Turquie, notamment suite à la situation des droits de l'homme, mais aussi la diminution des aides destinées aux autorités turques au titre de la pré-adhésion, ces aides devant être subordonnées à des améliorations dans le domaine des droits de l'homme.

En 2018, certains fonds de pré-adhésion ont ainsi été réduits de 105 millions d'euros par rapport à la proposition de budget initiale de la Commission européenne. Il s'agit là très clairement de sanctions ou de tentatives de faire levier.

Il faut aussi noter que, depuis la visite du président Erdoðan à Paris et le programme de coalition du nouveau gouvernement allemand, la perspective de l'adhésion est enterrée au moins pour un certain temps. D'autres types de partenariats sont aujourd'hui à l'agenda.

Cela signifie-t-il qu'il n'existe plus de levier sur la situation en Turquie ? Ce n'est pas si simple. Cela fait en effet un moment que la perspective d'adhésion de la Turquie à l'Europe n'est plus crédible.

En revanche, il existe une vraie question au niveau sécuritaire concernant l'accord sur les réfugiés entre l'Union européenne et la Turquie. De ce point de vue, la Turquie désire approfondir certaines formes de coopérations. Elle a à nouveau demandé ces derniers jours la libéralisation du régime des visas, mesure largement attendue par l'opinion publique turque pour pouvoir circuler librement en Europe.

Cette mesure, promise par l'Union européenne, est aujourd'hui bloquée, l'Europe demande que la Turquie remplisse des critères en matière de droits démocratiques, de définition du terrorisme et d'indépendance du secteur judiciaire. Il semble que la Turquie soit disposée à faire certaines concessions de ce point de vue.

C'est peut-être à ce niveau qu'il existe des possibilités de leviers.

Mme Dorothée Schmid, chercheur, responsable du programme Turquie contemporaine et Moyen-Orient de l'Institut français des relations internationales (IFRI). - L'exposé remarquable d'Élise Massicard a soulevé de nombreux points précis, tout en mettant la question kurde au centre de la problématique politique actuelle de la Turquie.

La question kurde ne relève pas uniquement de ce qui se passe en Syrie, mais aussi de ce qui se passe en Turquie, qui compte sur son territoire le plus grand nombre de Kurdes dans la région. C'est de là qu'est parti le problème.

Je me propose de dresser ici une synthèse des relations extérieures de la Turquie et de resituer la Turquie dans son environnement régional.

Lorsque je dois intervenir au sujet de la Turquie, je fais toujours un point méthodologique. Nous avons demandé que cette intervention ne soit pas filmée. Il faut que vous soyez conscients que, pour tous les analystes comme pour tous les journalistes qui travaillent sur la Turquie, les risques de pression sont de plus en plus importants. Les menaces sur les réseaux sociaux sont fréquentes.

Je ne demanderai pas que certains points ne figurent pas au compte rendu, parce que nous sommes là pour nous exprimer et que nous n'aurions pas sans cela accepté de le faire, mais sachez que nous travaillons sous tension. Je pense que vous avez pu vous en rendre compte au moment de la visite de Tayyip Erdoðan à Paris, au moment de cette séquence spectaculaire de la conférence de presse où, aux côtés du président Macron, le président turc a laissé libre cours à sa colère contre un journaliste qui lui posait une question sur les relations extérieures de la Turquie.

Ceci étant dit, il est de plus en plus compliqué de problématiser les ambitions diplomatiques de la Turquie dans son environnement régional, au Moyen-Orient. Élise Massicard a traité la question des relations de la Turquie avec l'Union européenne. Ceci est bien sûr également lié.

On a le sentiment d'un pays dont la diplomatie est plus réactive que prévisible. On a moins de planification que de coups opportunistes successifs et de tentatives de conserver sous contrôle une situation qui se dégrade, aussi bien en Turquie que dans l'environnement régional, les conflits se multipliant au Moyen-Orient.

Pour achever cette introduction, j'ai relevé les points sur lesquels la Turquie a été interpellée ces deux ou trois derniers jours.

Des propos ont été échangés avec Israël, qui a accusé la Turquie de complicité avec le Hamas, dont elle accueillerait sur son territoire des responsables, les laissant organiser leurs activités politiques et militaires.

Au large de Chypre, la Turquie a barré le passage à un navire d'exploration pétrolière italien.

D'autres incidents ont eu lieu cette semaine à l'OTAN, à Bruxelles, lors d'échanges musclés avec la Turquie.

Rex Tillerson, secrétaire d'État américain, en marge d'une conférence à Koweït, a déclaré que l'intervention de la Turquie à Afrin mine les efforts de la coalition contre Daech.

Un incident avec la Grèce a eu lieu hier entre deux patrouilleurs, qui se sont heurtés au large d'un îlot contesté par les deux pays en mer Égée.

En Libye, une réunion politique a abouti à une mise en cause de la Turquie par la faction opposée aux Frères musulmans, qui a accusé la Turquie de soutenir une partie des belligérants et d'oeuvrer contre le processus de réconciliation dans ce pays.

Ceci illustre le niveau de tension qui affecte à l'heure actuelle la définition de la diplomatie turque et son action dans son environnement immédiat - qui compte aussi l'Europe - et un peu au-delà, la Libye faisant partie de la zone d'influence ou d'intervention de la Turquie.

Comment expliquer ce tournant et ces tensions persistantes ? Je souhaite souligner que, d'une part, la politique étrangère de la Turquie a pris un tour de plus en plus nationaliste et d'autre part ce pays souffre d'un syndrome de toute puissance. Je reviendrai ensuite sur les conséquences de cette situation pour les alliances de la Turquie et leur recomposition.

La politique étrangère de la Turquie est de plus en plus nationaliste. Le tournant remonte à plusieurs années, mais cette tendance s'est fortement accentuée après la tentative de coup d'État militaire de l'été 2016. C'est le contexte dans lequel il faut également comprendre l'intervention d'Élise Massicard.

La politique étrangère de la Turquie reflète une sorte d'isolement mental croissant de ce pays qui s'est senti, au moment de cette tentative de coup d'État, abandonné par ses alliés. Le pouvoir, aujourd'hui tout puissant, a ensuite puissamment rappelé à l'ordre les institutions et discipliné le champ politique.

Le régime se sent en fait menacé, fragilisé. Pour dépasser cette fragilité, il fait appel au sentiment nationaliste de façon très large, et gouverne avec une majorité nationaliste ; islamiste d'inspiration, l'AKP au pouvoir s'allie ponctuellement avec le camp de la droite nationaliste. Cela explique que les Kurdes ne fassent plus partie des centres d'intérêt de l'AKP, étant l'un des points de fixation traditionnels des théories du complot en cas de crise interne, lorsqu'il s'agit de dénoncer l'ennemi intérieur, devenu également extérieur en Syrie.

On a donc en Turquie une pression interne extrêmement forte et une montée du nationalisme remarquable, orchestrée par l'AKP de façon très claire, avec des moyens de propagande et de surveillance de plus en plus forts de l'expression de toute forme d'opposition.

J'échange régulièrement avec différents collègues turcs qui ne sont pas forcément pro-AKP. Un certain nombre d'entre eux refuse désormais de s'exprimer, car toute conversation avec l'extérieur est devenue potentiellement dangereuse pour eux.

Quand on évoque la présence de la Turquie dans l'OTAN ou l'opération turque à Afrin, y compris sur des réseaux censés être sécurisés, on expose à une menace directe nos collègues turcs avec lesquels on pouvait travailler sur ces questions de manière tout à fait normale dans le passé, ce qui rend également le travail d'analyse de plus en plus difficile lorsqu'on est hors de Turquie.

Pour comprendre la façon dont la définition des cycles d'intervention de la politique étrangère turque a changé, il faut admettre que cette politique a, depuis une quinzaine d'années, de grandes ambitions diplomatiques et qu'elle s'est redéployée dans son environnement régional, mais aussi au-delà.

Aujourd'hui, un des lieux d'activité diplomatique - pour ne pas dire d'activisme - les plus importants de la Turquie est l'Afrique. C'est le continent d'où viennent les bonnes nouvelles pour la Turquie à l'heure actuelle. Le pays a pratiquement réussi son entreprise de reconquête des gouvernements africains, qui était assez compliquée après la tentative de coup d'État de 2016. Le but était de mettre fin à l'influence du mouvement Gülen en Afrique. Cela a pris beaucoup de temps, mais la Turquie a aujourd'hui beaucoup avancé vers la réalisation de cet objectif.

Les grandes ambitions diplomatiques de la Turquie ont ensuite été malmenées, probablement du fait de deux paramètres majeurs que sont l'éclosion des printemps arabes et le chaos qui s'est ensuivi au Moyen-Orient, qui a énormément compliqué la tâche de la Turquie.

Les tensions avec l'Union européenne ont également mis à mal le projet européen, ainsi qu'Élise Massicard l'a fort bien expliqué.

On a donc aujourd'hui une redéfinition des intérêts extérieurs de la Turquie sur des lignes plus strictement nationalistes, qui peut expliquer les points chauds que je mentionnais en introduction, avec le retour des tensions gréco-turques, un président qui a affirmé il y a quelques mois qu'il considérait le Traité de Lausanne comme caduc, car cet accord était mauvais pour la Turquie. Il ne s'agit donc plus seulement du syndrome de Sèvres, nous entrons tout bonnement dans une zone de révisionnisme historique.

L'autre point de tension est constitué par Chypre, traditionnellement l'un des dossiers de crispation de la politique étrangère turque. Les difficultés entre les Chypriotes turcs et le gouvernement de l'AKP donnent lieu à des déclarations assez martiales de la part de ce dernier. Quant au dossier kurde, troisième point de mobilisation traditionnel pour les nationalistes turcs, il est au coeur de l'imbroglio syrien.

S'agissant du syndrome de toute-puissance, la question est de savoir si la Turquie agit au-dessus de ses moyens dans son environnement régional. Elle a une ambition de puissance très claire dans cette région, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Ceci est-il crédible ? Le test sera-t-il positif au Moyen-Orient ?

Premier constat : la Turquie vit au-dessus de ses moyens. Élise Massicard a parlé de la dégradation de l'économie turque. Nous avons tous été surpris de constater les chiffres mirobolants de croissance que la Turquie a affichés l'année dernière. Il y a deux explications à cela. J'ai énormément de discussions avec des économistes politiques à propos de la Turquie et l'Ifri a récemment travaillé sur la façon dont les agences de notation financières apprécient le risque turc.

La Turquie a toujours énormément eu besoin de financements extérieurs, faute d'épargne et de ressources naturelles. Elle pâtit d'un déficit courant structurel. Aujourd'hui, l'essentiel du financement extérieur de la Turquie est fourni par des capitaux financiers flottants. Il s'agit en effet d'un pays où les capitaux peuvent « entrer » et « sortir » facilement.

Cela signifie que les équilibres extérieurs de la Turquie sont extrêmement fragiles. La croissance est soutenue par des efforts du gouvernement pour accompagner le secteur de la construction et gonfler artificiellement le crédit, ainsi qu'Élise Massicard l'a souligné.

Il est permis aujourd'hui de se poser des questions sur la fiabilité des statistiques de croissance turques, qui affiche au troisième trimestre 2017 une croissance de 8 % ou 9 % (par rapport au même trimestre l'année précédente), dans un contexte où les investissements extérieurs sont moins nombreux, où les débouchés commerciaux se sont réduits d'eux-mêmes d'une part à cause de la crise économique européenne et d'autre part à cause de toutes les difficultés que la Turquie rencontre sur les marchés du Moyen-Orient.

On peut aussi expliquer cette croissance par des transferts qui ne sont pas traçables. La Turquie est un pays qui concentre aujourd'hui une économie de trafics liée à la crise syrienne, mais aussi aux dérivés de la crise au sein du CCG, entre les pays du Golfe. Il est probable qu'il y a eu l'été dernier des transferts massifs d'argent depuis certains pays du Golfe, plus particulièrement le Qatar, que la Turquie a soutenu au moment de la crise avec l'Arabie saoudite.

La crise syrienne soutient également paradoxalement l'économie turque. On a en effet en Turquie entre 3,5 millions et 4 millions de réfugiés syriens qui sont employés à bas prix dans les industries de main-d'oeuvre qui subissait une pression en raison de la hausse des coûts salariaux. Celles-ci enregistrent aujourd'hui une baisse de leurs charges grâce à l'emploi massif et illégal de réfugiés syriens.

Pour évaluer la solidité de la puissance turque, il faut aussi se pencher sur la question des moyens de l'armée et des services de sécurité, ainsi qu'à la réorganisation de l'État après la tentative de coup d'État de 2016, les purges massives dans la police, la magistrature, l'enseignement, la diplomatie ayant indéniablement désorganisé ces différents secteurs, tout en permettant de les placer sous le contrôle direct du président.

D'une certaine façon, on a gagné en efficacité du point de vue de l'organisation politique et administrative. Toutefois, qui est aujourd'hui capable de « faire le job » en Turquie en matière de diplomatie ? À l'heure actuelle, beaucoup d'ambassades turques travaillent en sous-effectifs du fait de la purge qui a affecté leurs personnels civils et militaires. S'agissant de l'armée, le journal Le Monde estimait notamment l'année dernière qu'entre 60 % et 80 % des personnels turcs employés dans les instances de l'OTAN avaient été écartés à la suite de la tentative de coup d'État.

Cela ne signifie pas qu'il n'a pas été possible de les remplacer par des militaires compétents ou capables, mais les administrations travaillent malgré tout dans un climat de peur qui ne facilite pas une interaction stable ni une prise de décision rationnelle à moyen terme.

Pour ce qui est du syndrome de toute-puissance, il est important de comprendre qu'au Moyen-Orient, les questions politiques se structurent essentiellement autour de conflits, soit qu'il s'agisse de guerres civiles, de conflits interétatiques ou de menaces de conflits interétatiques.

Or la Turquie passe ou veut passer - c'est le résultat d'une évolution amorcée par l'ancien ministre des Affaires étrangères turc - du statut de soft power au statut de hard power, la Turquie voulant à nouveau démontrer qu'elle constitue une puissance militaire dans la région.

Les deux derniers tests en date sont constitués par l'opération « Bouclier de l'Euphrate », qui a pris fin au bout de quelques mois l'année dernière en Syrie, et qui n'a pas été un franc succès, ainsi que la démonstration militaire entamée à Afrin contre les forces kurdes syriennes des Unités de protection du peuple (YPG).

Il est très important de comprendre ce nouveau profil militaire de la Turquie. Cela fait des années qu'on capitalisait sur l'idée que la Turquie était une puissance militaire, la deuxième armée de l'OTAN dans la région. Dans les faits, les forces turques n'étaient pas intervenues hors du territoire turc pour des opérations de combats militaires depuis la guerre de Corée et la crise de Chypre en 1974. Une sorte de doute planait ainsi sur la capacité de la Turquie à intervenir au-delà de ses frontières. Du point de vue de l'OTAN, l'opération « Bouclier de l'Euphrate » n'a pas été considérée comme un succès. Afrin constitue donc aujourd'hui pour la Turquie un nouveau test, très important.

La Turquie peut-elle faire la différence au Moyen-Orient ? Ne doit-elle pas être considérée, ainsi que nous l'avions développé lors d'une conférence que nous avons tenue il y a quelques mois à l'IFRI, comme un spoiler ? La Turquie intervient sur différents dossiers en fonction de ses intérêts propres et n'agit pas comme un stabilisateur au Moyen-Orient. Si elle a certes des ambitions de leadership sur la région, celles-ci se manifestent par une vision inspirée par le néo-ottomanisme, étiquette contre laquelle les Turcs ont longtemps protesté, mais qu'ils revendiquent aujourd'hui. Le pays a également des ambitions de leadership religieux, même si elles apparaissent exagérées : la Turquie ne produit pas de théologie, n'a pas réellement de légitimité pour aborder les questions religieuses, mais la façon dont religion et politique interagissent au Moyen-Orient donne à nouveau à la Turquie des points d'entrée, car le régime se réclame de l'Islam.

Je pense notamment à la question de Jérusalem, à propos de laquelle Tayyip Erdoðan s'est posé en leader après le mouvement américain de reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l'État d'Israël. Il a convoqué en urgence à Istanbul un sommet de l'Organisation de la coopération islamique (OCI), dont la Turquie exerce la présidence tournante. Les Saoudiens, qui en sont pourtant les « patrons », ont envoyé des représentants de faible niveau, et c'est le président iranien Rohani qui y a émis un appel à la solidarité musulmane. On est là à front renversé sur des dossiers qui mettent à mal toutes nos tentatives de structuration du Moyen-Orient sur le clivage entre sunnites et chiites et sur la façon dont les luttes de pouvoir s'organisent au sein du sunnisme même.

Conséquence de ces évolutions, la Turquie devient un partenaire de plus en plus difficile pour ses alliés. Cela ne concerne pas seulement les Européens ou les Américains, mais aussi ses autres, nouveaux amis. Cette difficulté provient d'abord de ce qu'on pourrait qualifier d'ambivalence méthodologique de la Turquie dans son approche diplomatique.

La Turquie souhaite depuis un certain nombre d'années parler à tout le monde. Or il est évident qu'au Moyen-Orient, c'est de plus en plus difficile. Cette façon de se poser en médiateur, dans des conflits où la Turquie est en fait juge et partie, ne fonctionne plus.

La crise au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), par exemple, illustre très bien l'échec de ce positionnement méthodologique de la Turquie : au moment où le camp saoudo-émirati-égyptien a décidé de remettre de l'ordre dans les ambitions extérieures du Qatar et de faire savoir que c'était lui qui allait fixer la ligne des évolutions politiques régionales, la Turquie a prétendu se poser en médiateur, alors que le Koweït avait déjà entamé une médiation entre les deux camps au sein de la péninsule arabique. La Turquie de son côté est proche du Qatar. Elle y a récemment ouvert une base militaire, et l'émir du Qatar a été le premier chef d'État étranger à appeler Tayyip Erdoðan pour le féliciter après l'échec de la tentative de coup d'État de 2016. Lorsque les Turcs ont souhaité être reçus par les équipes saoudiennes après le déclenchement de la crise au sein du CCG, ils ont ainsi essuyé un refus durant plusieurs mois. Se présenter en médiateurs ne pouvait fonctionner sur ce dossier à partir du moment où ils étaient considérés comme alignés sur l'un des camps.

La perte de confiance avec les alliés occidentaux est par ailleurs extrêmement claire. Le plus important pour l'avenir seront les relations avec les États-Unis et l'OTAN. Aujourd'hui, dans l'opération menée en Syrie, les Turcs ont menacé de tirer sur des soldats américains s'ils en trouvaient sur leur chemin à Manbij. Les objectifs de l'opération turque en Syrie ne sont pas très clairs. Rex Tillerson a déclaré hier que la Turquie agissait à l'encontre de l'efficacité de la coalition contre Daech en Syrie. Il se rend en Turquie cette semaine. Il va falloir surveiller de près la façon dont les entretiens diplomatiques se poursuivront.

En parallèle, les nouvelles amitiés de la Turquie sont plutôt instables. On parle beaucoup du rapprochement entre la Turquie et la Russie, qui est un paramètre extrêmement important pour comprendre la crise syrienne et, au-delà, les conflits de puissance au Moyen-Orient.

En réalité, on peut considérer que la Turquie n'est pas le partenaire dominant dans la relation avec la Russie, dont elle dépend énormément économiquement. On a établi que l'économie turque est aujourd'hui plutôt faible. On peut expliquer l'intervention turque à Afrin par le fait qu'Ankara a été embarquée par les Russes dans une tentative de stabilisation en Syrie contredisant finalement totalement ses objectifs de départ. La Turquie a fait partie des processus d'Astana et de Sotchi, et une nouvelle rencontre est prévue à Astana entre les ministres des affaires iranien, turc et russe au mois de mars. La Turquie s'est ainsi retrouvée dans le camp pro-Assad, dont elle était l'ennemi déclaré depuis le mois d'août 2011. Il est possible que l'opération turque à Afrin soit destinée à rétablir une forme d'équilibre avec la Russie et poser les limites de ce que la Turquie peut accomplir ou acceptera de faire en Syrie en fonction de ses intérêts nationaux.

J'ai déjà fait allusion aux autres amitiés instables de la Turquie : brouille puis réconciliation spectaculaire avec Israël l'année dernière, nouvelle dégradation de ces échanges, relations avec l'Iran extrêmement ambivalentes. L'Iran est toujours prêt à jouer la carte kurde contre la Turquie et ne tolérera pas que les Turcs agissent trop fortement contre Bachar al-Assad. Or l'armée loyaliste syrienne et les troupes de Bachar al-Assad profèrent en ce moment même des menaces explicites à l'encontre de la présence turque en Syrie.

On peut encore citer, au nombre des amitiés instables de la Turquie, un « flirt » assez poussé avec l'Arabie saoudite il y a quelques années, qui s'est dégradé cette année. Les Émirats arabes unis ont été le premier pays arabe à dénoncer l'intervention turque à Afrin, expliquant qu'on ne pouvait tolérer une présence étrangère dans un pays arabe, considérant que c'était la porte ouverte à toutes les interférences extérieures.

En conclusion, l'opération à Afrin, qui est un « sac de noeuds » sur lequel il faudrait se pencher plus précisément, illustre très bien les différents paramètres que j'ai énumérés dans mon intervention.

M. Cédric Perrin, président. - Merci pour ces deux brillants exposés.

Je m'interroge sur les relations internes au sein de l'AKP. J'ai eu l'occasion, dans une vie antérieure d'effectuer un voyage officiel à Ankara et de rencontrer Melih Gökçek, qui était assez puissant et comptait 23 ans de mandat jusqu'en octobre dernier. Il a démissionné pratiquement sans « broncher ». Comment expliquer que Tayyip Erdoðan se sépare même de ses proches. Comment ceux-ci l'acceptent-ils ?

M. Gilbert Roger. - Je suis personnellement extrêmement mal à l'aise lorsqu'aucun ministre, lors des questions au Gouvernement, ne parvient à employer le mot « Kurdes » dans ses réponses. Dans la patrie des droits de l'homme, cela démontre un certain malaise de l'exécutif, qui affiche une attitude peu claire à propos des Turcs.

Par ailleurs, comment considérez-vous la position des Turcs au Conseil de l'Europe, dont ils sont l'un des membres fondateurs ? Le Conseil de l'Europe semble bien conciliant vis-à-vis de la position turque...

Ma commune de Bondy, en Seine-Saint-Denis, compte une très forte communauté d'origine turque. Or, la situation est extrêmement difficile pour les Turcs alévis : s'ils retournent en Turquie pour les vacances, ils ne sont pas sûrs de revenir. Je suis déjà intervenu trois fois pour aider à la libération de Français d'origine turque alévie, arrêtés sur la route en Bulgarie !

Mme Marie-Françoise Perol-Dumont. - Merci pour cet exposé particulièrement brillant, didactique, mais aussi pour le tableau que vous dressez d'un pays dont la situation ne peut manquer de nous inquiéter.

Vous avez dit que vous ne pensiez pas que les élections de l'année prochaine soient de nature à ouvrir des perspectives d'évolution. Aucune de vous ne nous a fait part de son sentiment à propos de Mme Ak°ener, ancienne ministre de l'Intérieur, dont nous avons le sentiment, d'après ce que nous lisons dans la presse, qu'elle semble être la seule opposition crédible à la présidence de M. Erdoðan.

Issue du parti ultranationaliste, on a le sentiment qu'elle cherche à présent à fédérer dans son nouveau parti toutes les oppositions au régime. Elle a dressé tout récemment dans la presse française, à la faveur d'une interview, un tableau extrêmement critique de la situation sociale, économique et des droits de l'homme dans son pays. On peut penser qu'elle cherche à s'imposer dans les élections à venir.

Pensez-vous qu'elle puisse fédérer l'opposition ? Qu'en est-il du vote kurde ? Elle ne peut exister sans celui-ci. Venant du parti ultranationaliste, on voit mal comment elle peut fédérer les Kurdes.

M. Robert del Picchia. - Je connais la Turquie depuis longtemps. Si je comprends bien, la politique étrangère est brouillonne, la politique intérieure est compliquée, et le rapprochement avec l'Europe poserait de toutes façons des problèmes internes comme l'explique très bien l'ancien président Gül !

Quant à la politique économique, je ne la trouve pas si mauvaise, avec 5 % de taux de croissance cette année...

C'est une économie qui fonctionne de façon différente de la nôtre bien sûr - on sait comment fonctionnent les banques turques -, la compagnie aérienne nationale vole dans le monde entier, Renault a produit à Bursa 1,24 million de voitures l'année dernière, et quatorze hypermarchés Carrefour fonctionnent dans le pays.

Je ne comprends pas très bien : Tayyip Erdoðan mène-t-il ce pays à la ruine et la politique intérieure et étrangère à la faillite, ou bien est-ce un pays avec lequel il faut compter ? Comment faut-il voir la Turquie de demain ?

M. Yannick Vaugrenard. - Merci de cette somme d'informations, qui permet de comprendre avant de se précipiter pour juger.

Vous avez indiqué que la Turquie était « sur la défensive ». Ceci est à prendre en considération, en premier lieu du fait du coup d'État. Par ailleurs, 30 % de la population turque a moins de 30 ans. La jeunesse turque ressent comme une forme d'humiliation le refus permanent d'adhésion à l'Union européenne. On sait que ce n'est pas demain la veille, mais l'idée d'une coopération très renforcée entre l'Europe et la Turquie pourrait, je pense, apaiser le sentiment de l'opinion turque, qu'il faut aussi entendre et comprendre.

Ma question porte sur l'OTAN. Aujourd'hui, la Turquie risque de se rapprocher de la Russie. Est-ce l'intérêt de l'OTAN et de la France ? Poser la question, c'est donner la réponse...

La France a-t-elle la possibilité d'intervenir au sein de l'OTAN, qui est une organisation politico-militaire, par rapport à ce qui se passe en Syrie ? Quel rôle le Gouvernement français peut-il avoir selon vous pour permettre à l'OTAN de jouer un rôle important, indépendamment de celui que peuvent jouer les États-Unis qui, manifestement, ne sont pas en position d'intervenir vis-à-vis de la Turquie ?

M. Gilbert-Luc Devinaz. - Merci pour votre exposé sur une situation complexe.

Je voudrais revenir à notre territoire et à la diaspora turque. Dans la métropole de Lyon, c'est une des communautés immigrées les mieux organisées, assez entrepreneuriale, très active dans le commerce. Il existe de nombreuses associations culturelles et l'endogamie est assez conséquente.

J'aimerais, au vu l'évolution de la Turquie, connaître le poids de cette communauté dans l'organisation de la religion musulmane en France.

Y a-t-il une volonté du pouvoir turc de politiser cette diaspora et de l'inciter à s'investir politiquement au niveau local ?

M. Jean-Pierre Vial. - Une question s'agissant des alliances. Parvient-on à un point de rupture et à une clarification de la situation ? J'ai rencontré hier soir des analystes qui revenaient d'une mission de trois semaines au Nord de la Syrie pour y évaluer la sécurité à la demande des ONG, qui se posent la question de savoir s'il faut rester ou partir.

Ces personnes m'ont entretenu de l'action militaire turque à Afrin, où ils avancent péniblement, la progression étant plus difficile que prévu, et parce qu'on sait que les Turcs ne veulent pas déplorer trop de pertes. On dit qu'ils se seraient fixé un maximum de 200 morts. Un plus grand nombre leur poserait des problèmes sur le plan de la sécurité intérieure. Ils se trouvent face aux Américains, leurs alliés, mais ceux-ci leur font comprendre que Manbij constitue un point limite.

Les Turcs voudraient que les Kurdes abandonnent Manbij. C'est ce qu'ils avaient obtenu il y a un an, lorsque ces derniers avaient repris la ville. Or ils sont aujourd'hui arrivés à un point de friction avec les Américains.

Mes interlocuteurs ne pensaient pas trouver le nord de la Syrie dans cet état : il n'y a plus d'eau, plus de nourriture, la saison s'annonce très difficile, et ils craignent une crise sur le plan de la sécurité, avec le risque d'assister à une confrontation entre Arabes et Kurdes. La population arabe admet de moins en moins la situation, qu'elle reproche aux politiques kurdes. Ceci arrange les Turcs, qui peuvent ainsi avancer et justifier leurs positions.

Les Russes demeurent silencieux. Ne va-t-on pas parvenir à une confrontation entre les Américains et les Russes ? Les Turcs ne vont-ils pas choisir à cette occasion de clarifier leur position?

Mme Élise Massicard. - Tout d'abord, l'AKP a longtemps été un parti attrape-tout et assez diversifié.

L'AKP, ces derniers temps, s'est resserré sur une ligne de plus en plus contrôlée par le président Erdoðan. Les différents sous-groupes proches de l'ancien président Abdullah Gül ou l'ancien premier ministre ont été écartés.

Quant au maire d'Ankara, en poste durant quatre ou cinq mandats, il fait partie des personnalités politiques qui ont été remerciées. Il a été poussé à la démission, mais n'a pas démissionné de son propre chef comme d'autres maires de grandes villes dans lesquelles le vote pour le « non » au référendum constitutionnel de l'an dernier l'a emporté. Ces maires ont été tenus pour responsables des résultats électoraux.

S'il a accepté comme les autres, avec certains remous internes toutefois, c'est parce que, comme les autres, Melih Gökçek doit toute sa carrière politique à l'AKP et aux partis antérieurs.

L'AKP a mis en place une politique de gestion des ressources humaines qui fidélise les personnalités politiques, leur refusant toute ressource politique autonome et ne leur permettant pas de se positionner de façon indépendante. Cela nourrit toutefois des mécontentements et des exclusions qui finissent par devenir assez massives.

S'agissant du Conseil de l'Europe, la Turquie en est un des pays fondateurs et y joue un rôle important. La Turquie est aussi le pays contre lequel il existe le plus de recours devant la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH). Plus de 100 000 requêtes lui ont été adressées concernant les mesures de répression suite à la tentative de coup d'État. La CEDH est aujourd'hui complètement submergée par des demandes auxquelles elle n'a pas la capacité matérielle de répondre.

Le Conseil de l'Europe a demandé la création d'une commission d'enquête sur les pratiques de l'état d'urgence en Turquie. Celle-ci a été mise en place et la CEDH est censée y renvoyer tous ses dossiers.

Toutefois, on peut aujourd'hui s'interroger légitimement sur son fonctionnement et son efficacité, puisqu'elle a reçu plus de 100 000 requêtes et n'a rendu à ce jour des décisions que dans 3 000 affaires, décisions qui ne sont pas publiques.

Par ailleurs, elle est critiquée au motif que la plupart des juges sont nommés par le pouvoir.

On s'interroge sur cette procédure, qui semble de toute évidence ne pas répondre aux standards de la CEDH, et qui va poser à nouveau la question du rôle du Conseil de l'Europe et de la présence de la Turquie au sein de celui-ci.

Quant à Mme Meral Ak°ener, elle est en effet la seule candidate à la présidence aujourd'hui déclarée contre Tayyip Erdoðan. C'est une preuve de courage. Elle a réalisé la scission du parti nationaliste turc et a créé un nouveau parti. Elle cherche à fédérer toutes les oppositions, et se heurte à un certain nombre d'offensives de la part du parti au pouvoir, mais surtout à de véritables blocages.

Autant il existe énormément d'opposition contre un pouvoir de plus en plus autoritaire et contre la personnalité d'Erdoðan, autant ces oppositions sont diversifiées. De ce point de vue, elle se heurte, concernant le vote kurde, à un blocage du parti nationaliste turc, qui a un bilan extrêmement critique par rapport à la question kurde. Elle a donc très peu de chances d'attirer beaucoup de voix kurdes. Elle est également confrontée à un blocage de même nature concernant les Alévis, pratiquement aussi nombreux que les Kurdes en Turquie. Ceux-ci ont beaucoup de choses à reprocher au parti nationaliste turc dans lequel elle a été extrêmement active durant des années.

Je suis assez peu convaincue par le fait qu'elle pourrait rassembler ces différentes oppositions. Cependant, pour l'instant, aucun autre candidat n'émerge.

Enfin, existe-t-il des tentatives de politisation de la diaspora par le pouvoir turc ? Oui, il en existe beaucoup, ainsi que des incitations à s'investir au niveau local, dans les organisations de l'islam de France. Aujourd'hui, le rôle des Turcs dans ces organisations va croissant.

En France, un parti lié à l'AKP a été créé. Il s'est présenté aux dernières élections dans plusieurs circonscriptions. Bien que cela reste un petit parti, il montre une volonté d'organisation et d'investissement dans les instances politiques.

Il existe également, à partir des représentations diplomatiques et consulaires, des formes d'encadrement de la diaspora turque très bien organisées au niveau des cours de religion, de langue turc, avec tous les débats sur l'enseignement de la langue turque dans les établissements français que cela peut comporter, les choses se faisant principalement à partir du réseau consulaire.

L'offensive n'est pas neuve, mais elle a gagné en organisation et en encadrement de la diaspora.

Mme Dorothée Schmid. - Vous avez dressé une description très juste de la communauté turque, à la fois très dynamique économiquement, structurée et endogame. C'était une communauté très clivée politiquement jusqu'à ce que l'AKP la reprenne en main.

Je pense que l'AKP possède deux instruments majeurs pour agir sur la diaspora turque. Le premier est constitué par la Direction des affaires religieuses (Diyanet). Le secrétaire général du Conseil français du culte musulman (CFCM) est turc, et c'est évidemment un canal d'influence qui sera utilisé par la Turquie à l'avenir, mais la Turquie a une faible capacité à fédérer l'islam de France, la majorité des musulmans de ce pays n'étant pas turcs.

Le deuxième instrument réside dans la Direction de la diaspora créée en Turquie il y a quelques années. Elle témoigne de la volonté de faire des communautés turques installées à l'extérieur un véritable instrument d'action extérieure.

Comme l'a dit Élise Massicard, ceci se traduit par un certain nombre de prises de positions ou d'actions concrètes pour entrer dans le paysage politique, au-delà des questions concernant les Turcs et la diaspora, qui a la réputation de ne s'occuper que de questions turques et éventuellement de se mobiliser à propos du génocide arménien, mais peu sur d'autres questions.

La volonté de l'AKP de reprendre en main la diaspora s'est énormément affirmée après la tentative de coup d'État et la répression anti-Gülen. La chasse aux gülenistes a battu son plein dans toute l'Europe. On ne s'en est pas tellement rendu compte en France, où le mouvement Gülen était moins implanté que dans d'autres pays de l'Union européenne, mais cela a été un point très important de clivage et de tensions au sein des diasporas originaires de Turquie, qui comptent aussi beaucoup de Kurdes, ne l'oubliez pas.

Ce sont des points de tension qu'il faudra surveiller à l'avenir. Des menaces très fortes ont été récemment proférées à l'encontre d'une jeune Alévie qui avait exposé son militantisme. Élise Massicard, qui est la grande spécialiste des Alévis, me corrigera : les Alévis commencent à se structurer politiquement, même dans la diaspora française, ce qui n'était pas tellement le cas jusqu'à présent, contrairement à l'Allemagne.

Les clivages identitaires ressurgissent donc de façon différente de ce qu'on a connu dans le passé.

Quant à l'économie turque, elle offre en effet un grand paradoxe, puisqu'elle affiche de bons chiffres, mais inexplicables suivant les fondamentaux économiques.

Vous dites que l'on sait comment fonctionnent les banques turques : je serai ravie que vous me l'expliquiez, car je vous assure que les banquiers ne vont pas tellement voir ce qui se passe dans les bilans des banques turques !

M. Robert del Picchia. - Il existe deux grandes banques turques en France...

Mme Dorothée Schmid. - Mais comment l'ensemble des banques turques fonctionnent-elles ? Que se passe-t-il dans leur bilan ? J'ai abordé le sujet hier soir, lors d'un dîner ayant pour thème le Moyen-Orient, avec des banquiers et des assureurs. On a évoqué la question des créances privées extérieures de la Turquie et la fragilité que cela fait peser sur l'économie turque.

L'économie turque est une économie du court terme qui, jusqu'à présent, fonctionne bien et dont les résultats sont très spectaculaires, avec des mises en scène symboliques, notamment autour des grands travaux. L'aéroport d'Istanbul va ouvrir avec je ne sais combien de mois d'avance, alors qu'on doutait beaucoup de pertinence et de la faisabilité de ce projet. Il y a un véritable paradoxe dans la rapidité de l'exécution des grands travaux, qui démontre à la fois la puissance de la Turquie et la capacité de l'AKP à maintenir la croissance à moyen terme, mais c'est une croissance très fragile.

S'agissant de l'OTAN et des alliances, en préalable, il faut préciser que la Turquie est un partenaire extrêmement important sur tous les dossiers du Moyen-Orient, mais également économiquement. Le but n'est donc pas de dire qu'il faut rompre avec la Turquie. Au contraire, le but est de savoir comment arriver à organiser les relations avec la Turquie pour que celles-ci se déroulent bien.

J'ai travaillé avec une collègue allemande sur un projet d'article qui tourne autour de l'idée d'une initiative franco-allemande pour améliorer les relations avec la Turquie, parallèlement au cadre de négociation avec l'Union européenne, où tout est bloqué.

L'intérêt d'une politique franco-allemande sur cette question vient du fait que l'Allemagne a récemment pris des positions politiques extrêmement fermes dans son dialogue un peu tendu avec la Turquie, la France étant considérée comme peut-être le seul grand pays arrivant au contraire à dialoguer avec la Turquie de manière apaisée. C'était vrai jusqu'à la visite de Tayyip Erdoðan en janvier, qui a démontré que le dialogue pouvait être assez musclé.

L'idée est que la Turquie doit être apaisée, ou à tout le moins amenée à des positions coopératives avec ses alliés, au sein de ces clubs que constituent l'Union européenne et l'OTAN. Est-ce encore facile ? J'ai eu des entretiens avec des diplomates américains il y a quelques semaines, qui m'ont confessé leur grande inquiétude au moment du début de l'opération turque à Afrin. Nous savons, nous, Français, combien il est parfois difficile de travailler avec les Turcs, mais la difficulté sera plus grande encore pour les Américains car beaucoup de questions bilatérales brûlantes restent non réglées - je pense notamment au dossier Gülen.

Personne n'a intérêt à ce que la Turquie sorte de l'OTAN, ni nous, ni bien entendu la Turquie. Elle serait alors isolée, et n'a pas les moyens de maîtriser l'ensemble des dossiers conflictuels sur lesquels elle intervient actuellement.

On repartira donc certainement sur des configurations avec des alliances ponctuelles et négociées. Le but de l'intervention à Afrin est à la fois de tenir les Russes en respect à propos de la question syrienne, en montrant que la Turquie est un acteur potentiellement aussi important que la Russie ou l'Iran dans le dossier syrien, mais aussi de parvenir à une négociation « à l'os » avec les Américains au sujet de la question kurde.

La grande question est de savoir si les Américains vont s'impliquer aux côtés des Kurdes et jusqu'à quel moment. La priorité des Américains en Syrie, c'est de trouver des alliés dans la lutte contre Daech, qui n'est pas totalement achevée. Si les Turcs peuvent proposer un plan de travail alternatif crédible, pour rendre non indispensable la coopération avec les forces démocratiques syriennes (FDS) dans la lutte anti-Daech, il est possible que cela satisfasse les Américains et la coalition.

Le deuxième objectif des Américains en Syrie est de faire en sorte que la Pax Syriana ne passe pas par les Russes, et donc de démontrer qu'ils ont quelque chose à dire sur l'avenir politique et la future solution politique en Syrie, ainsi que sur le fait de savoir si cet avenir sera avec Bachar al-Assad ou non. Ce n'est pas réglé.

Tous les détails que vous nous avez donnés sur la situation à Afrin sont extrêmement justes. Il existe une préoccupation humanitaire très forte exprimée par le Gouvernement français au moment du déclenchement de l'opération turque, et sans cesse répétée depuis.

Afrin est une enclave où beaucoup de réfugiés s'installaient parce qu'elle était relativement apaisée. Or aujourd'hui, il existe une succession de fronts sur la frontière turco-syrienne qui rendent la situation chaque jour plus terrible. La guerre dure depuis plus de six ans, et la situation humanitaire est catastrophique.

Les tensions arabo-kurdes que vous mentionnez sont réelles. On les constatera également en Irak à l'avenir, et on aura probablement des développements arabo-kurdes négatifs, et peut-être aussi des conflits intra-kurdes, en Irak, au cours de l'année 2018.

M. Ronan Le Gleut. - En novembre 2015, un avion russe a été abattu par les Turcs. La situation menaçait de dégénérer entre les deux pays. Pourtant, huit mois après, il semble que ce sont les Russes qui ont prévenu Tayyip Erdoðan de la tentative de putsch et l'ont ainsi sauvé.

Depuis lors, le rapprochement des deux pays a eu des conséquences lourdes pour le camp occidental, que ce soit pour l'OTAN ou pour l'Union européenne. Quelle est à votre avis la stratégie de Vladimir Poutine ? Quel but poursuit-il dans son rapprochement avec Tayyip Erdoðan ? Cette alliance vous semble-t-elle durable ?

Mme Gisèle Jourda. - Merci de cet exposé qui nous permet de mieux cerner la situation très délicate en Turquie. Ma question portera sur les rapports avec l'Europe.

Vous avez dit que le processus d'adhésion était fortement compromis et quasiment enterré. Vous avez parlé de la libéralisation des visas, qui est freinée, et de la baisse des financements européens à la Turquie.

Lorsque nous nous étions rendus en Turquie pour évaluer l'accord entre l'Union européenne et la Turquie au sujet des migrants, des problèmes récurrents étaient apparus. Cette situation peut-elle amener la Turquie à dénoncer cet accord ?

Vous avez également évoqué la question chypriote, qui pourrait constituer une clef de voûte pour amorcer un dialogue ou disposer d'un levier pour amener la Turquie à réévaluer ses décisions en Syrie. Ce week-end, un problème est encore survenu entre la Turquie et Chypre suite aux opérations de forage entreprises par Chypre dans ses propres eaux...

M. Bernard Cazeau. - Comment analysez-vous la posture des États-Unis et de la Russie vis-à-vis de l'intervention turque dans la zone d'Afrin?

M. Jean-Marie Bockel. - Les deux questions que je souhaitais poser concernaient la qualité de nos relations avec la Turquie, que nous devons préserver, et son intérêt à demeurer dans l'OTAN. Vous y avez répondu par anticipation, et je vous en remercie.

Mme Hélène Conway-Mouret. - J'appartiens à l'Institut du Bosphore, qui réunit des membres de la société civile trois fois par an. Nous nous sommes rencontrés la semaine dernière. Il est assez étonnant de constater que nos amis turcs continuent à nous reprocher de n'avoir jamais pris la mesure de l'impact du coup d'État, qui explique aujourd'hui encore l'état d'urgence. Ceci émane de gens qui militent pour l'Etat de droit.

J'aimerais savoir comment vous envisagez l'avenir du président Erdoðan. Il est vrai que la croissance est là, qu'il n'y a pas d'opposition critique et qu'une pression très forte empêche sa montée, ceux qui s'engagent se retrouvant en prison...

M. Ladislas Poniatowski. - On dispose de beaucoup d'informations sur la Turquie. Vos deux interventions, très riches, nous en ont encore fourni. Je ne suis toutefois pas sûr d'être plus éclairé qu'auparavant sur la situation complexe de ce pays.

Je ne poserai qu'une seule question sur l'opération à Afrin et son acceptabilité par l'opinion publique turque. Les Turcs avancent peu et découvrent des combattants redoutables : les Kurdes, qui ont permis de battre Daech ! Ils sont également équipés de missiles qui ont brisé les premiers chars Léopard, et qu'ils ont également envoyés sur certains villages turcs.

L'opinion publique turque commence à savoir ce qui se passe. Les Kurdes sont alimentés par d'autres Kurdes de l'est de la Syrie, et se renforcent dans la guérilla urbaine. Comment l'opinion publique turque réagit-elle ?

Mme Élise Massicard. - La Turquie est-elle susceptible de dénoncer l'accord avec l'Union européenne sur la gestion des migrants ? Je ne le crois pas, car la Turquie voudrait avancer sur ce sujet concernant les contreparties qui lui avaient été proposées en matière de visas, mais aussi d'union douanière.

La Turquie s'est montrée prête à opérer des changements sur certains points de sa loi antiterroriste. Je pense que la Turquie n'est pas dans une démarche où elle pourrait envisager de dénoncer cet accord et prend la mesure du coût de la rupture avec l'Europe. Je pense que les choses se feront en négociant certains points très précis à l'occasion d'un bras de fer.

Concernant l'avenir politique du président Erdoðan, je ne possède pas de boule de cristal. La seule chose que je puisse dire, c'est qu'il est assez probable que les élections n'amènent pas beaucoup de changements de ce point de vue. Cependant, le socle de sa légitimité politique va continuer à se modifier. Tayyip Erdoðan est arrivé au pouvoir dans le cadre d'élections libres, concurrentielles, en acceptant la logique électorale, puis a mené un certain nombre de réformes en acceptant de se plier au jeu électoral durant des années.

Cette logique fonctionne de moins en moins. C'est la raison pour laquelle l'opposition est muselée, qu'on assiste aujourd'hui à toutes ces mesures de répression, sur lesquelles on n'est pas revenues en détail, mais qui sont assez impressionnantes, et que toutes les ressources publiques sont destinées au parti au pouvoir.

Tayyip Erdoðan est aujourd'hui président, sans être spécialement neutre d'un point de vue partisan. On est là face à un glissement très fort de sa légitimité politique. Tous ses discours de mobilisation de la population autour de la guerre et, plus largement, contre les gülenistes et contre toutes les menaces qui pèseraient sur la Turquie, vont dans ce sens.

La question est de savoir dans quelle mesure ce type de légitimation politique est durable et dans quelle mesure les différents leviers internationaux sont susceptibles de la mettre en cause. Je n'ai pas de réponse précise à vous proposer, mais je pense que c'est ainsi qu'il faut réfléchir.

S'agissant de la question de l'opinion publique turque, il faut bien comprendre que les médias ne sont plus libres en Turquie et qu'il existe extrêmement peu de canaux d'information alternatifs. L'opinion turque est largement encadrée par des médias pro-gouvernementaux.

La manière dont la visite du président Erdoðan en France a été répercutée dans la presse turque est édifiante : cette visite est considérée comme un succès. L'opinion publique est captive d'un univers médiatique qui se rétrécit et qui est sous contrôle.

Mme Dorothée Schmid. - Quels sont les buts de Vladimir Poutine vis-à-vis de la Turquie ? Tout se joue autour de la Syrie. Le premier but en Syrie était de neutraliser les Turcs, qui soutenaient des factions anti-Bachar al-Assad.

Comment cela s'est-il fait ? On leur a donné pour mission, à partir des processus de paix d'Astana et de Sotchi, de contrôler les factions rebelles djihadistes.

Le deuxième but évident était d'ennuyer l'OTAN et d'éloigner les Turcs du camp occidental. Une collègue turque me faisait récemment remarquer que si la Turquie sort de l'OTAN, les Russes seront parvenus à leur fin, qui est de détacher totalement la Turquie de l'orbite européenne et occidentale.

Je ne pense pas que Chypre constitue un dossier permettant de parvenir à un compromis aujourd'hui. Repartir sur une logique quasiment militarisée sur la question de la prospection pétrolière à Chypre, en envoyant des bâtiments militaires pour empêcher le passage des navires de prospection européens, est un assez mauvais signe.

Pourquoi les Russes laissent-ils les mains libres aux Turcs à Afrin ? Ce n'est pas extrêmement clair, mais je pense qu'ils n'ont pas tellement le choix. C'est malgré tout une concession qu'ils pouvaient faire. Je ne pense pas que cela arrange tellement les Russes que les Turcs se lancent dans une opération en Syrie.

Avec les États-Unis, tout dépendra de la capacité des Turcs à proposer des solutions alternatives sur la lutte contre Daech. Personne ne tient aux Kurdes en tant que Kurdes parmi les protagonistes qui en ont fait leurs alliés à différents moments.

Aujourd'hui, les Kurdes sont dans une phase de rapprochement avec Bachar al-Assad, et comptent sur lui pour les protéger des Turcs. On est donc dans une perspective de potentiel dérapage syro-turc, mais les derniers incidents très inquiétants qui concernent la crise syrienne sont les incidents syro-israéliens et irano-israéliens.

Hier, les Américains ont aussi annoncé avoir abattu des mercenaires russes du côté de Deir ez-Zor. On a là un autre risque de dérapage à l'est de la Syrie.

Quant à l'Institut du Bosphore, même si vous y rencontrez des « Turcs blancs », qui ne sont pas forcément d'accord avec Tayyip Erdoðan sur tout, il s'agit d'une enceinte où les gens ont une position officielle ou quasi officielle. Même en off, vous n'obtiendrez jamais des points de vue extrêmement critiques sur le gouvernement turc. Certains s'expriment, mais pas comme ils le font en privé, où les choses peuvent être bien plus claires.

Comme le disait Élise Massicard, l'opinion turque est captive du scénario gouvernemental. Tout le monde a intégré le fait que le coup d'État est un traumatisme majeur. La Turquie a connu beaucoup de coups d'État au cours de son histoire. On n'a jamais tiré le bilan de celui de 1980, mais je pense qu'il a marqué l'histoire de la Turquie de manière très forte. Or jamais vous ne pourrez avoir une discussion élaborée sur ce que cela a laissé dans la psyché des Turcs. C'est littéralement un impensé politique et social.

L'opinion est captive de ce que raconte le gouvernement, et utilise le motif du coup d'État pour exprimer son ressentiment vis-à-vis des Européens. En creux, cela signifie qu'ils ont besoin de nous et souhaitent plus d'intérêt de notre part.

Concernant la situation en Syrie, à Afrin : certes, les Turcs avancent avec difficulté, mais les Kurdes n'ont aucune chance. Quand les forces démocratiques syriennes affrontent Daech avec l'aide de la coalition, les frappes aériennes américaines et françaises, elles sont fortes. Mais si les Kurdes sont seuls confrontés à l'armée turque, ils ont peu de chances. Les choses vont certainement beaucoup moins bien se passer pour eux.

Un point très important me semble cependant devoir retenir notre attention : les Kurdes ont gagné la bataille de l'opinion publique internationale. Quand on parle des combattants engagés en Syrie, on ne parle pas seulement des foreign fighters qui vont rejoindre les djihadistes qui combattent aux côtés de l'État islamique (EI) ou anti-Bachar al-Assad : on y trouve aussi de plus en plus de combattants occidentaux qui vont rejoindre le camp kurde.

Il est donc fort possible que l'opération d'Afrin soit un moment symbolique qui permette de nouveaux recrutements. De ce point de vue, nous serons tous concernés, car les gouvernements seront mis en porte-à-faux vis-à-vis de leur opinion publique.

M. Cédric Perrin, président. - Merci beaucoup pour ces deux interventions très utiles, même si elles ne nous ont pas beaucoup rassurés. Nous y avons porté beaucoup d'intérêt et j'espère que nous aurons d'autres occasions d'évoquer l'évolution de la Turquie.

La réunion est close à 11 heures 05.