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I. LA VOLONTÉ DE TRANSFORMATION RADICALE DE LA SOCIÉTÉ S'EST TRADUITE PAR UNE MAIMISE DU POUVOIR ISLAMIQUE SUR LA SOCIÉTÉ SOUDANAISE

Le coup d'Etat de 1989 peut apparaître comme une révolution, moins à cause de la rhétorique, assez peu originale, de ses leaders pour légitimer leur prise de pouvoir, qu'à cause de la volonté du régime de conduire d'une main de fer, dans tout le pays, tout un ensemble de transformations. Mais il ne faut pas oublier que ce coup est d'abord l'aboutissement d'une logique militaire, et non d'un mouvement social.

A. LES OBJECTIFS DE LA RÉVOLUTION DE SALUT NATIONAL

1. Un système qui se veut fédéral

Dans le prolongement de la tentative assez poussée de dévolution de pouvoirs aux provinces entreprise par le régime du maréchal Nimeiri à partir de 1980, l'expérience de fédéralisme entreprise par le régime issu du coup d'Etat de 1989 est présentée comme visant à mieux répartir le pouvoir et les richesses, à permettre l'expression de la diversité culturelle du pays, à impulser le développement et à résoudre la question des rapports entre la religion et l'Etat.

La mise en place du projet fédéral devait, selon la " Compréhensive National Strategy 1992-2002 ", se dérouler en deux étapes. Dans une première étape (1993-1994), était prévue la mise en place des différents rouages du système :

Au niveau fédéral, l'Assemblée nationale transitoire, composée de 300 membres nommés et l'exécutif : président de la République et ministères de souveraineté (Défense, Sécurité, Politique étrangère, ministère de la Justice, ministères économiques et de services publics) ;

Au niveau fédéré, trois étages :

- la wilaya (c'est-à-dire l'ex-région devenue Etat fédéré), avec un organe " judiciaire ", en fait pseudo-législatif (le Conseil wilayal), et un organe exécutif (wali et gouvernement wilayal) ;

- la province, avec un gouverneur et un Conseil provincial. Le gouverneur exécute des missions qui lui sont confiées par le pouvoir central, comme la mobilisation populaire, et a un rôle de coordination qui lui est imparti par la loi sur le gouvernement local ;

- le niveau local représente le " point central de la participation populaire au pouvoir " ; il doit " augmenter l'efficacité de la société ainsi que son indépendance à l'égard du pouvoir politique ". Il représente aussi la base du gouvernement local avec des organes tels que les conseils municipaux et les conseils ruraux.

La seconde étape (1995-1999) doit renforcer les structures et les ressource matérielles et humaines :

- au niveau fédéral : déconcentration des activités des ministères, appui aux projets d'envergure nationale, coordination entre les wilayas pour éviter des écarts trop grands et renforcer la cohésion nationale ;

- au niveau wilayal : développement de l'autonomie financière des wilayas, par l'impôt, l'investissement... ;

- au niveau local : développement des recettes par des dotations des wilayas, développement des infrastructures, gestion des marchés agricoles locaux, création d'une banque du développement local à prêts bonifiés.

Le 4e décret constitutionnel du 4 février 1991 a divisé le Soudan en 9 Etats fédérés qui reprennent les contours des anciennes provinces13(*) qui ont eux-mêmes été divisés en 65 provinces.

Puis, en 1994, le 10e décret constitutionnel a accentué le mouvement de redécoupage du pays, en créant 26 Etats (voir carte). Il s'agissait officiellement d'approfondir le processus de décentralisation et de parvenir à une " revitalisation " radicale de la société, grâce à la " choura14(*) " qui nécessite un contact direct avec le peuple.

Chaque Etat est doté d'un budget et d'une personnalité juridique propre. Les nouveaux Etats ont à peu près le même statut et les mêmes attributions que celles accordées aux régions par le Regional Development Act de 1980, c'est-à-dire compétence en matière de planification et de développement, de fiscalité, de commerce, de petite industrie, d'agriculture, d'habitat, de tourisme, d'adduction d'eau, de santé, d'éducation, de gouvernement local, de communications et de transports, de protection de l'environnement.

Outre les recettes fiscales provenant d'un certain nombre de taxes locales (taxes sur les animaux, dîme sur les récoltes, taxes foncières, taxes des terres riveraines du Nil, taxes sur les palmiers...), des subventions fédérales, l'impôt sur les bénéfices des sociétés, les emprunts, les taxes et les amendes locales, et l'autosuffisance, les Etats fédérés bénéficient en principe de la redistribution de 20 % des ressources fédérales.

Les organes dirigeants (gouverneur ou wali, gouverneur-adjoint et ministres) sont tous nommés par le pouvoir central et non élus par le peuple. Ainsi, les responsables des 65 provinces sont pratiquement systématiquement des islamistes. Les ministres de la wilaya et le gouverneur sont responsables devant le Président de la République et devant l'Assemblée fédérée de la wilaya.

Cette absence d'autonomie des instances régionales est un sérieux obstacle à l'édification d'un authentique fédéralisme.

L'Assemblée fédérée de chaque wilaya est chargée de la choura (conseiller l'exécutif) et des fonctions législatives. Les députés sont en nombre égal, élus au niveau de l'Etat, ou promus des échelons inférieurs, provinciaux ou locaux, où se tiennent des conférences censées représenter les " masses ", tandis qu'un reliquat est nommé directement par le chef de l'Etat. Ils s'engagent à travailler sans aucune attache partisane. La durée des législatures est de deux ans et peut être étendue de la même durée par un simple décret républicain, pris par le chef de l'Etat.

2. Un Islam prétendument moderniste et fédérateur

Le discours du pouvoir met l'accent sur une nouvelle identité soudanaise, visant à une intégration nationale informée par l'islam. Ce projet dessine les contours d'une réforme radicale de l'individu par une pratique religieuse rénovée.

Pour Hassan al-Tourabi, l'islam au Soudan n'est pas un mouvement uniquement culturel, c'est aussi un mouvement intellectuel, qui tend à renouveler l'expression des valeurs islamiques pour traiter les problèmes contemporains. Il s'agit d'un islam qui s'affirme moderniste, ouvert à l'économie de marché et cherchant à unifier le pays au delà des différences ethniques, tribales et culturelles. Il se bat contre la corruption politique et pour une certaine moralité mais sans objectif expansionniste. Hassan al-Tourabi se dit partisan d'une " évolution vers l'islam plutôt que d'une révolution pour l'islam ", car selon lui " imposer l'islam par la force, ce n'est pas gagner les coeurs. Il lui faut une évolution sincère et graduelle, basée sur la conviction de la société ". Ce qui n'empêche pas les Musulmans d'utiliser la force pour se défendre.

3. La démocratie populaire participative, mythe ou réalité ?

Il y a dans le régime islamiste soudanais une volonté radicale de transformation qui ne s'applique pas seulement à l'individu mais également à la société politique. Un des acquis de la Révolution de salut national de 1989 est ainsi le système des " congrès populaires " qui sont censés favoriser l'émergence de la véritable démocratie : une démocratie qui ne serait pas biaisée par l'intermédiation de représentants nationaux animés par leur seule ambition et leurs seuls intérêts. L'idée de l'autonomie des masses par rapport à l'Etat cherche à traduire une conception islamique du fonctionnement social, où l'Etat ne serait qu'un " mal nécessaire ", la communauté des croyants devant trouver en elle-même le consensus qui lui permettra d'avancer dans la " quête du bien et le pourchas du mal "15(*).

La lutte pour le pouvoir doit ainsi être remplacée par la mobilisation de tous contre le sous-développement. Cela doit se faire par un système remontant de la base : le peuple est censé s'exprimer dans les conférences populaires, qui ont un rôle politique, prenant des décisions et donnant l'orientation générale de l'Etat. Ces conférences sont ouvertes à tous, au niveau du quartier, du village, du campement ; le débat y est libre, sur tous les problèmes, y compris la politique générale de l'Etat, et sur les affaires politico-administratives locales.

Parallèlement, le pouvoir législatif et exécutif est détenu par des conseils (ou comités) populaires, qui constituent le gouvernement au niveau local, et qui exécutent les décisions prises par les conférences populaires de base. Les Assemblées des Etats fédérés sont elles aussi l'émanation, en deuxième instance, de ces conférences populaires de base.

Quant au Parlement, il est élu par une Conférence nationale formée de délégués promus d'une conférence populaire au niveau des 26 Etats, de représentants des quatre secteurs importants de la société et de quatre autres (la défense et la sécurité, l'administration, la diplomatie et la justice), 10 % étant nommés par le chef de l'Etat.

B. LA MAINMISE DU POUVOIR SUR LA SOCIÉTÉ SOUDANAISE

1. La prise du pouvoir par le Front Islamique National (FNI)

Bien qu'Hassan al-Tourabi rappelle systématiquement à ses interlocuteurs qu'il est retiré de la vie politique et que son ancien parti, le Front Islamique National16(*) (FNI) a été, comme tous les autres partis, dissous en 1989, l'emprise du Front National islamique sur le gouvernement et sur la société soudanaise est avérée.

En effet, si, à l'été 1989, la mise en place d'un Conseil de commandement révolutionnaire (CCR) a laissé croire à un coup d'Etat militaire, la réalité semble plus complexe17(*) : il apparaît qu'en dépit de l'implication de certains secteurs de l'armée dans le nouveau régime, plusieurs responsables du FNI, dirigé à l'époque par Hassan al-Tourabi, aient joué, dès le début, un rôle essentiel, quoique discret, dans le gouvernement.

Discrédité comme tous les partis politiques du fait de sa participation au gouvernement du maréchal Nimeiri (1979-1985), puis à celui de Sadeq el-Mahdi (mai 1988) le FNI ne souhaitait en effet pas prendre le risque d'agir à visage découvert et s'est servi d'une armée plus populaire dont il s'était rapproché les dernières années. Toutefois, en octobre 1993, le démantèlement du CCR a révélé la mainmise du pouvoir islamiste sur l'Etat après que le FNI eut purgé l'armée et ses forces de sécurité et pris le contrôle de l'appareil d'Etat. Dès le coup d'Etat, le FNI avait d'ailleurs créé un Conseil des " quarante " dont Hassan al-Tourabi avait pris la tête et qui détenait la réalité du pouvoir.

Visionnaire, Gérard Prunier écrivait en 1989 : " Si l'on voit le recrutement bourgeois, petit-bourgeois et sous-prolétaire du parti (sociologiquement très semblable à celui des partis fascistes dans l'Europe de l'entre-deux-guerres), il faut s'attendre à un régime autoritaire politiquement, totalitaire idéologiquement et libéral économiquement. Un tel assemblage est-il viable dans un Soudan post bellum ? Nul ne le sait. Mais il semble souvent qu'Hassan al-Tourabi et ses amis désirent avant tout l'exercice du pouvoir et qu'en fait son contenu importe peut-être moins qu'une forme permettant de le symboliser, et peut-être de le pérenniser. "18(*)

2. Le contrôle progressif de la société

Selon Marc Lavergne19(*), la décentralisation instituée par le gouvernement du général el-Bechir a en fait permis, sous couvert de fédéralisme, de " contrôler la population au plus près, tout en multipliant les postes et les prébendes, en donnant satisfaction à des chefs locaux traditionnels, et en favorisant l'émergence de petits centres ruraux, au détriment des capitales régionales remuantes et hostiles à l'ordre nouveau ". Chaque ministre d'Etat fédéré reçoit ainsi une ou deux voitures de fonction, dont une tout terrain japonaise à 30 000 dollars, une maison de fonction...

La redivision de 1994 a en réalité repris, en les accentuant, certaines des initiatives de Nimeiri (kokora) avec la même intention de " diviser pour régner20(*) ".

Pour Marc Lavergne, l'expérience tant du fédéralisme que du gouvernement local " apparaît comme une vaste tentative de camouflage de deux préoccupations contradictoires :

- d'une part, un quadrillage autoritaire du pays, grâce à un maillage fin de relais du haut vers le bas (la mobilisation des masses, mise en oeuvre par un ministère de la planification sociale, longtemps tenu par Ali Osman Taha, le n° 2 du FNI), l'impulsion du haut vers le bas et le doublement de l'administration par la structure clandestine du Front national islamique (...) ;

- d'autre part, la logique ultralibérale du régime, partisan du désengagement de l'Etat de l'économie, même s'il met en avant la justification religieuse de l'autonomie des masses au sein de la Communauté des croyants pour expliquer cette défiance profonde du courant tourabiste à l'égard de l'Etat. On peut parler à cet égard d'un véritable " reaganisme islamique ", qui laisse le champ libre aux affairistes liés au régime, mais a des conséquences dramatiques pour la majorité de la population. "

L'instauration de l'état d'urgence a permis la suspension du régime parlementaire avec toutes les mesures liberticides qui l'accompagnent : suspension de la Constitution, des partis politiques, des syndicats et des libertés fondamentales (presse, droit de réunion et d'association).

Puis, l'armée a été restructurée au lendemain d'une tentative de putsch en 1990. Une cinquantaine de généraux ont été mis à la retraite, la moitié des officiers a été éliminée et ceux considérés comme non fiables ont été envoyés dans le Sud.

Enfin, une milice armée, les Forces de défense populaires, a été institutionnalisée par la loi sur la défense populaire d'octobre 1989. Sur le modèle iranien, elle est composée de 100 000 membres environ mais ne dispose par d'une réelle capacité de combat, à l'exception de quelques unités d'élite. Selon des experts soudanais, l'armée de Khartoum est composée à 80 % de milices fidèles aux islamistes, ce qui limite sensiblement le risque d'un coup d'Etat militaire.

Lorsqu'on critique le caractère fort peu démocratique du régime qu'il inspire, Hassan al-Tourabi, volontiers cynique rappelle que l'islam est une des religions les plus démocratiques qui soit puisqu'à la différence de la religion catholique, où la relation entre Dieu et les hommes est intermédiée, l'Islam n'a pas de clergé, ce qui favorise le dialogue direct de la communauté des croyants avec Dieu et évite la confiscation du pouvoir par les écclésiastes...

3. Un secteur économique islamiste

L'émergence d'un secteur économique islamiste est liée à la rencontre d'une offre et d'une demande21(*). En effet, le boom pétrolier de 1973-1974 fut à l'origine d'une grande disponibilité de pétrodollars à une époque où le Soudan se convertit au libéralisme, après l'échec de l'expérience d'économie dirigée sous le régime de Nimeiri (1971-1976). Un deuxième plan (1977-1983) chercha ainsi à attirer les investisseurs étrangers, et surtout les banques islamistes et les sociétés d'investissement (SII). Les pays producteurs de pétrole voulurent faire du Soudan le " grenier du monde arabe " avec le concours des capitaux arabes et de la technologie occidentale.

A la suite de la politique de Réconciliation nationale menée par Nimeiri en 1977, un grand nombre de Soudanais qui avaient émigré dans les pays du Golfe au cours des années 60 et qui occupaient des postes de cadres dans de nombreuses entreprises ou administrations proche et moyen-orientales, fournirent une base de sympathisants prêts à contribuer financièrement ou à servir d'intermédiaire avec des hommes d'affaires islamistes.

C'est ainsi que virent le jour la Banque islamique Fayçal22(*) (BIF) en 1978, première banque commerciale islamique, suivie en 1983 de la création de la banque islamique El Tadamoun. En 1988, le secteur bancaire comptait 7 banques islamiques. Dans le domaine de l'investissement, la société islamique de développement fut créée en 1983 avec un capital théorique d'un milliard de dollars, dont 40 % devaient être apportés par des Soudanais.

Aujourd'hui, le libéralisme économique est la politique économique officielle des autorités de Khartoum, adoptée lors de la conférence économique de janvier 1990, qui a donné naissance au Code de promotion de l'investissement de 1990. Mais avant même son accession au pouvoir, le FNI avait investi le champ des activités économiques, profitant des nouvelles dispositions bancaires de 1983 pour créer de nouvelles banques islamiques.

En investissant tous les secteurs économiques, et en particulier le secteur financier et commercial, le FNI cherche à substituer à la bourgeoisie traditionnelle une " nouvelle élite économique islamiste ". L'objectif initial est tout à fait louable : il s'agit d'offrir une chance d'ascension sociale aux jeunes diplômés " ne disposant pas de l'entourage social nécessaire pour se lancer seuls dans les affaires ". En outre, il s'agit de prouver que l'économie islamique peut-être une alternative aux expériences capitalistes et socialistes.

Cependant, comme l'écrit Einas Ahmed, " la propension de ces nouveaux acteurs économiques à intervenir par la spéculation financière et immobilière et la recherche de gains rapides au détriment de l'investissement à long terme dans le secteur productif pose la question du rôle du secteur islamique privé dans le développement de l'économie soudanaise ".

En effet, la pratique des banques islamiques et des SSI a eu tendance à se concentrer sur des opérations de spéculation très rentables à très court terme, selon les principes de la murabaha par laquelle la banque achète des marchandises pour le compte du client afin de lui revendre à un prix prédéterminé. Le caractère islamique d'un tel contrat est d'ailleurs douteux car le taux de bénéfice est prédéterminé, ce qui peut l'assimiler à l'intérêt qui est interdit par le droit musulman.

Ces opérations ont été réalisées grâce aux privilèges fiscaux sans équivalent accordés par le gouvernement soudanais. En outre, la nouvelle bourgeoisie favorisée par l'Etat islamiste a accès aux pratiques plus traditionnelles comme l'octroi de marchés captifs garantis par l'Etat.

En contrepartie, le secteur économique islamique subventionne le mouvement islamiste. La bienveillance de l'Etat lui est acquise non seulement en raison des rapports symbiotiques entre l'élite politique et le monde des affaires, mais aussi grâce aux dons sous forme de zakat à certaines organisations non gouvernementales (ONG) et associations, satellites du régime militaro-islamiste. Les unes offrent des emplois à des jeunes désoeuvrés, susceptibles de constituer une clientèle (Fondation pour la jeunesse...), d'autres se placent en parallèle et en concurrence avec les administrations et les institutions nationales (la Fondation pour la paix et l'amitié entre les peuples pour ce qui est de la diplomatie ; la Fondation des martyrs pour l'armée), ou servent de relais aux actions de prosélytisme et de promotion du modèle islamique à l'intérieur comme à l'extérieur du pays (la Da'wa Islamiyya, l'Islamic Africain Relief Agency).

Parallèlement, une politique de discrimination à l'égard de la bourgeoisie traditionnelle et des petits commerçants est pratiquée (une double imposition, les impôts classiques et la zakat), et se traduit par le refus de délivrance des licences d'import/export et la confiscation des biens, notamment au profit des organisations islamiques comme l'Organisation des jeunes du parti. Les grandes familles qui dominaient le marché l'ont quitté et de nouveaux noms liés au FNI sont apparus.

Dans sa pétition ouverte au Président Omar el-Beshir et au Dr Hassan al-Tourabi du 1er février 1997, Abel Alier, ancien vice-président de la République et ancien Président du Haut-Conseil exécutif du Sud, écrit ainsi :

Les petits commerçants du Sud Soudan ont été chassés du marché et ont été remplacés par ceux du gouvernement. Ce groupe de citoyens a maintenant été réduit à la banqueroute, à la misère et à la pauvreté ; quelques membres d'une communauté non négligeable qui, il y a sept ans étaient des commerçants prospères dans le Nord du Soudan, gisent en prison, du fait des impôts exagérés et de pratiques injustes et discriminatoires de la part du gouvernement favorisant certains individus. "

C. EN DÉPIT D'UN DISCOURS TOLÉRANT, LE SORT RÉSERVÉ AUX CHRÉTIENS RESTE AMBIGU

Les statistiques sur la population chrétienne du Soudan varient selon les sources.

Ainsi, selon les chiffres fournis par l'ambassade du Soudan à Paris23(*), les Chrétiens constitueraient 5 % de l'ensemble de la population soudanaise et 17 % de la population du Sud-Soudan (65 % d'animistes et 18 % de Musulmans).

Le Conseil des Eglises du Soudan évalue, quant à lui, à 13 % le pourcentage des Chrétiens dans l'ensemble du pays et à 43,3 % dans le Sud (48,7 % d'Animistes et 8 % de Musulmans).

Outre son soutien présumé au terrorisme et ses pratiques liberticides à l'encontre des opposants politiques, les conversions forcées de non-musulmans à l'islam et les mauvais traitements réservés aux Chrétiens et aux Animistes sont à l'origine de l'exécrable réputation internationale du Soudan. Or, s'il convient de nuancer les accusations portées contre le régime au pouvoir, on constate toutefois un décalage entre un discours officiel emprunt de tolérance et la réalité de la situation des Chrétiens sur le terrain.

1. Un discours tolérant

Il est difficile de croire, en voyant le cheikh Hassan al-Tourabi, soupçonné d'être le maître à penser de la classe dirigeante soudanaise et le fomentateur du coup d'Etat de 1989, que ce sexagénaire souriant, policé et d'allure délicate est le responsable des répressions terribles et des violations des droits de l'homme dont le Soudan est accusé. Docteur en droit et en lettres de l'Université de la Sorbonne, diplôme d'Oxford, ancien ministre de la Justice et des Affaires étrangères, ancien doyen de la faculté de droit de Khartoum, l'actuel Président de l'Assemblée Nationale cherche visiblement à séduire ses interlocuteurs.

Ses propos sont modérés et argumentés. Pour justifier l'interdiction des partis politiques, il invoque la perte d'énergie résultant des alternances : selon lui, les régimes démocratiques remettent en cause, à chaque alternance, le travail de leurs prédécesseurs, et épuisent donc les énergies des pays qui, comme le Soudan, ont pour priorité la sortie du sous-développement.

Il observe cependant que l'Assemblée Nationale soudanaise24(*) possède des représentants de toutes origines ethniques, tribales et confessionnelles : 78 députés sont en effet issus des Etats du Sud, dont 43 Chrétiens (soit 10 % des députés). Il fait valoir que les femmes comptent 21 représentantes sur 400 députés (soit 5 %) et que leur représentation est garantie par un quota de sièges.

On compte par ailleurs un certain nombre de Chrétiens parmi les autorités politiques du pays : ainsi, outre le vice-président de la République et un des deux vice-présidents du Parlement, six ministres et secrétaires d'Etat, quarante-deux ministres fédéraux, quarante membres du Parlement, sept ambassadeurs et quinze préfets sont chrétiens, ce qui contrebalance l'idée couramment répandue d'une islamisation à outrance de la société soudanaise. Le ministre d'Etat aux relations extérieures, Mgr Gabriel Roreig, d'origine dinka, est ainsi cardinal de l'Eglise Episcopalienne soudanaise.

Puisse Hassan al-Tourabi être donc sincère lorsqu'il affirme :

" Nous sommes en faveur de la renaissance de la libre-pensée, modérée et tolérante à l'égard de toutes les confessions. Nous prônons un modèle économique libéral et social. "

2. Une situation contrastée

S'il est vrai que les lois islamiques établies en septembre 1983 constituent un des foyers de tension entre le gouvernement et la rébellion sudiste, il faut toutefois préciser qu'elles ne sont pas la cause directe de la reprise de la guerre civile puisque cette dernière a éclaté en mai 1983, soit cinq mois avant l'établissement des lois islamiques. En outre, Gérard Prunier25(*) observe que ces lois ont été " conçues pour couper l'herbe sous le pied des mouvements islamiques au Soudan ", et relève le " caractère laïquement autoritaire (répression des délits d'opinion, des droits syndicaux, etc.) et fort peu canonique de textes qui seront d'ailleurs utilisés contre les Frères musulmans eux-mêmes dans les derniers jours du régime ".

En outre, il convient de noter que la loi islamique n'est pas appliquée au Sud où vivent également de nombreux Musulmans. En effet, si le système fédéral adopté par le Soudan à l'issue de la Conférence du dialogue national sur la paix qui s'est tenue du 9 septembre au 21 octobre 1989, impose la sharia comme source de leur législation aux états majoritairement peuplés de Musulmans, il laisse aux états à majorité chrétienne ou animiste le choix de leur source de législation.

Le nonce apostolique de Khartoum, Monseigneur Marco Dino Brogi, que la délégation sénatoriale a rencontré, reconnaît lui-même que les Chrétiens sont protégés et que leurs droits sont garantis. Il observe par ailleurs que le discours faisant du régime de Khartoum un Etat oppresseur est exagéré et que si l'arrestation de l'archevêque de Khartoum au mois de mai 1998 était une erreur politique deux jours avant la conférence de paix de Nairobi, elle s'est avérée de très courte durée et dénuée de tout lien avec la fonction religieuse de l'archevêque.

Enfin, les Chrétiens disposent d'écoles privées et les enfants chrétiens qui sont dans les écoles publiques sont dispensés des cours d'éducation islamique. Le gouvernement s'engage à leur fournir des enseignants pour assurer leur éducation chrétienne. Un programme religieux est assuré chaque dimanche (jour ouvrable au Soudan) dans les médias publics pour les Chrétiens qui sont autorisés à s'absenter pour prier. Les fêtes religieuses chrétiennes sont des jours fériés.

Il faut toutefois regretter un certain nombre de pratiques et d'obstructions qui rendent difficile la pratique de la religion chrétienne et maintiennent la communauté non-musulmane du Soudan dans une position d'infériorité par rapport aux musulmans. Ainsi, en dépit des dénégations des autorités soudanaises, il semble que les lieux de culte chrétiens26(*) figurent plus facilement que les lieux de culte musulmans sur les sites destinés à être détruits en vertu de la planification urbaine. Par ailleurs, bien que les autorités centrales de l'Etat accordent parfois l'autorisation de construire des Eglises et de nouveaux lieux de culte, il semble que les instructions ne soient pas respectées par les autorités subalternes, à tel point que l'Eglise ne demande plus de permis de construction.

Par ailleurs, les relations entre les Chrétiens et le régime de Khartoum sont empreintes d'une grande méfiance. La population vit en particulier dans la crainte des forces de sécurité qui ne semblent pas totalement contrôlées par le gouvernement. Il semble enfin qu'il y ait un phénomène d'insubordination chronique de la part des autorités locales.

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