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Le Népal : deux mois après le séisme du 25 avril 2015

13 janvier 2016 : Le Népal : deux mois après le séisme du 25 avril 2015 ( rapport de groupe interparlementaire d'amitié )

PARTIE I - LE NÉPAL ÉBRANLÉ : CONSÉQUENCES HUMAINES ET POLITIQUES DU SÉISME DU 25 AVRIL 2015

Mme Marie LECOMTE-TILOUINE, Directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), attachée au laboratoire d'Anthropologie Sociale (CNRS/Collège de France/ EHESS)

Le 25 avril 2015, un puissant séisme frappait le Népal en son coeur. La secousse, de magnitude 7,8 sur l'échelle de Richter, dévastait un pays non seulement parmi les plus pauvres du monde2(*), mais aussi plongé dans une crise politique sans issue depuis maintenant presque 20 ans.

Il a semblé important de rendre compte de manière synthétique et collective des conséquences de cette catastrophe majeure, ainsi que des réponses que le gouvernement népalais, la société civile, les organisations étrangères et internationales y ont apportées jusqu'à présent. Les contributions ici réunies n'ont pas l'ambition d'épuiser le sujet, tant le séisme a profondément affecté la vie sociale, culturelle, économique et politique au Népal. Il s'agit plutôt d'en éclairer certains aspects et d'inciter à les approfondir. Dans cette perspective, ce texte d'introduction présente un ensemble de jalons et de repères permettant de suivre et de mesurer l'événement, en particulier dans son contexte historique et politique. Toutefois, cette matière aride n'oblitérera pas les émotions, les interprétations de la causalité du séisme, ni les rumeurs, qui reflètent autant qu'elles les nourrissent les courants animant la société népalaise.

Fig. 1. Samedi 25 avril 2015, à 11 h 56, un séisme de magnitude 7,8 sur l'échelle de Richter frappait le coeur du Népal.

I. L'HISTOIRE DU NÉPAL S'EFFONDRE

La grande secousse sismique du 25 avril a surpris tout le monde, dans cette région où les tremblements de terre restent difficilement prédictibles, même s'ils sont prévisibles, et où le dernier séisme de cet ordre de grandeur avait eu lieu en 1934. La terre a heureusement tremblé au moins mauvais moment, pourrait-on dire : un samedi, jour de congé, alors que les écoles, les bureaux et même de nombreux commerces étaient fermés, et peu avant midi, à une heure où la population est alerte, si ce n'est occupée à l'extérieur des habitations, en particulier dans les zones rurales. Ceci explique le contraste entre un bilan matériel particulièrement lourd et des pertes humaines relativement limitées, en regard de ce dernier, comme nous le verrons plus en détail.

Les premières images du séisme, prises pour certaines en direct, sont celles des temples du palais royal de Katmandou, ou de celui de Patan, s'effondrant comme des châteaux de sable, soulevant d'énormes nuages de poussière. Cet anéantissement soudain des chefs d'oeuvre de la civilisation népalaise était d'autant plus saisissant que le séisme laissait intactes les constructions ordinaires qui les entouraient. En un instant, la demeure des dieux, les palais des rois ainsi que les symboles de la nation s'écroulaient, tandis que la ville moderne subsistait, presque comme si de rien n'était. La stupéfaction était d'autant plus grande que si la menace d'un puissant séisme n'était pas inconnue au Népal, dans les conversations, on n'évoquait alors que le danger que représenteraient les constructions anarchiques en béton ou les tours qui ont récemment envahi la vallée de Katmandou. Personne n'avait imaginé que ces dernières résisteraient dans leur ensemble, tandis que nombre de maisons anciennes ainsi que des centaines de temples et de monuments historiques allaient être réduits à néant.

Fig. 2. Parmi le patrimoine architectural qui a subi de graves destructions, l'ancien bourg de Sankhu. (c)Asian Development Bank.

Avant qu'il ne fût question des victimes et de l'étendue des destructions en milieu rural, un sentiment de la fin d'un monde, si ce n'est de fin du monde, envahit ainsi la capitale, tout comme l'ensemble de la population népalaise ayant accès aux médias. Les témoignages venant des régions rurales disent la même chose, tel ce jeune homme qui commente les éboulements d'un vaste paysage de montagne qu'il est en train de filmer, par ces mots : « samsar dubyo, samsar dubyo », « le monde sombre, le monde sombre ».

L'effondrement de la tour Dharahara a particulièrement affecté les esprits. Plusieurs amis de Katmandou m'écrivirent sitôt la secousse passée : « nous sommes saufs, la maison a tenu, mais la tour Dharahara s'est effondrée », soulignant toute l'importance qu'avait à leurs yeux l'édifice, qui tenait lieu de Tour Eiffel du pays. Symbole de la fierté du Népal et de sa construction comme État-nation sous le Premier Ministre Bhimsen Thapa, au début du XIXe siècle, cette tour haute de 62 mètres surplombait encore la forêt d'immeubles qui a récemment envahi la vallée de Katmandou. Ses ruines firent très vite l'objet d'une sorte de pèlerinage, où les habitants se pressaient pour se faire prendre en photo, et où fut organisée une séance publique de déclamation des émotions en poésie.3(*)

Fig. 3. La tour Dharahara, aussi connue sous le nom de « Bhimsen tower », émergeant
des constructions de la ville de Katmandou. (c)Maharjan photography
.

Comme la tour Dharahara, de nombreux monuments des anciens rois Malla furent anéantis, notamment cet autre important symbole de la nation qu'est le temple Kashtamandap ou « temple de bois »4(*), qui passe pour avoir donné son nom à la ville de Katmandou, la capitale du pays.


Fig. 4. La police déblayant les décombres du temple Kasthamandap. (c)Nepal Police
.

Les grands sanctuaires bouddhistes, comme celui de Swayambhu qui, selon la légende, émergea le premier du lac qui recouvrait autrefois la vallée de Katmandou, furent également endommagés5(*) (pour un bilan des destructions du patrimoine causées par le séisme, voir la contribution de Mme Maïe Kitamura et sur les conséquences du séisme sur le secteur touristique, voir la contribution de Mmes Isabelle Sacareau et Marie Faulon, ci-après).

On apprit enfin que l'épicentre du séisme se situait à l'ouest de Katmandou, dans le district de Gorkha6(*), qui correspond à l'ancien petit royaume d'où Prithvi Narayan Shah et ses successeurs menèrent, à la fin du XVIIIe siècle, une campagne militaire qui aboutit à l'unification d'une cinquantaine de royaumes himalayens indépendants, et à la création du royaume du Népal. Le palais ancestral des rois du Népal, à Gorkha, était aussi endommagé7(*). Le séisme lui-même fut officiellement baptisé du nom de « Gorkha », comme pour donner un sens historique à cet épisode de l'histoire du Népal. Cet épisode semble venir achever en quelque sorte le processus de destruction de l'ancien régime pour l'édification du Nouveau Népal, Nayan Nepal. On notera aussi que le séisme du 25 avril 2015 se révéla être une répétition de celui de 1833, suivant en cela aussi un modèle « historique » (voir la contribution de M. Laurent Bollinger ci-après).8(*)

On pouvait craindre qu'un pays qui avait aboli la monarchie et supprimé l'identité hindoue du royaume pour établir une république laïque, aussi récemment qu'en 2008, sombre dans un schéma explicatif accordant aux forces anciennes un pouvoir de destruction manifesté par le séisme. Ce ne fut pas le cas.

Certes, l'ex-roi Gyanendra fit plusieurs apparitions et fut salué par la foule, mais l'attention était alors toute entière portée aux victimes et aux dégâts, dont on découvrait l'étendue et l'étrange géographie. Le séisme avait resserré l'unité du peuple népalais, unanimement frappé par ce malheur national, qu'il ait été vécu en direct ou à travers les médias. Ce vieil homme suffocant de douleur quand un journaliste étranger lui demande de décrire son village ravagé9(*), les films de montagnes qui s'écroulent rendus plus terrifiants encore par les lamentations de femmes épouvantées que l'on entend sans les voir10(*), les clichés poignants des destructions et des victimes : toutes ces images ont inondé les réseaux sociaux. Elles témoignent de la force des émotions qu'a suscitées le cataclysme et de leur intense circulation au sein de la communauté népalaise. Deux vers qu'un jeune Népalais, Kumar Kancha Rana, a composés et postés sur sa page Facebook après la seconde secousse, le 12 mai 2015, rendent compte, par leur touchante simplicité, de l'immense peine et de l'effroi dans lesquels les népalais ont été plongés.

Bhukampa gayo pheri man târsayo

ankhâbât barbari ansu barsayo

La terre a encore tremblé, effrayant mon âme,

de mes yeux coule un torrent de larmes.

Fig. 5. Villageois de Singla, région de Manaslu, fouillant les décombres de leur habitation.
(c)Asian Development Bank.

Dans la vallée de Katmandou, on vit, sitôt le séisme terminé, la foule se presser vers les ruines et commencer à déblayer les décombres, dans un élan d'entraide qui ne se tarit pas11(*). Des files de citoyens font alors la chaîne pour ôter et empiler les briques, avant que les forces de l'ordre ne puissent se consacrer à cette tâche moins urgente que celles qui les appelaient.

Ces dernières, massivement et rapidement déployées, se chargèrent en effet dans un premier temps des actions difficiles de recherche des victimes, aidées par des équipes internationales, et des travaux de déblaiement de grande ampleur. Elles diffusèrent largement les images de leurs interventions et connurent une popularité sans précédent, en particulier la police armée qui avait laissé de sombres souvenirs de l'époque de la Guerre du peuple (1996-2006). L'opinion publique rendit aussi hommage aux fonctionnaires, notamment à l'administration des districts, pour leur efficacité, mais se montra d'emblée critique envers les hommes politiques dont elle déplorait la lenteur de réaction. Elle reprochait à l'Inde d'avoir envoyé des médias et non des équipes de secours, dans certaines régions sinistrées difficiles d'accès, tandis que les interventions de la Chine, y compris celle de l'Armée de libération du peuple sur le sol népalais, furent, en revanche, saluées.

Fig. 6. Les interventions des forces de l'ordre népalaises soulèvent l'enthousiasme
de la population (c)Nepal Armed police

Parallèlement à ces grands moyens, de très nombreuses initiatives individuelles ou associatives répondaient aux appels à l'aide qui affluèrent bientôt des zones rurales situées à l'Est de Katmandou, dans des régions majoritairement peuplées par l'ethnie Tamang, et les médias parlèrent de l'émergence d'une nouvelle génération à la tête de la société civile. On se rendit progressivement compte que le séisme avait suivi, vers l'Est, la ligne de faille sur laquelle son épicentre était situé, ne faisant que très peu de dégâts à son Ouest, tandis que le Népal oriental, et en particulier le district de Sindhupalchowk, pourtant situé à plusieurs dizaines de kilomètres de l'épicentre, payait un très lourd tribut.

Des équipes de jeunes s'y rendirent en nombre, affrétant des jeeps ou des camions, collectant de l'argent et du matériel, par les moyens du bord, pour y apporter des vivres et des bâches, tandis que les hélicoptères des organisations internationales ou des forces armées se mobilisaient pour atteindre les régions inaccessibles et évacuer les personnes en danger.

A ce double mouvement a répondu une double organisation : la coordination de l'État népalais qui chapeautait les forces armées, les fonctionnaires et les organisations étrangères et internationales d'une part, une plate-forme Internet informelle d'autre part, qui centralisait les demandes des villageois et leurs appels à l'aide sur les réseaux sociaux et permettait aux volontaires d'intervenir là où nécessaire. On assista ainsi à de l'aide d'urgence à deux niveaux, mais dont la coordination réciproque, si elle ne fut pas véritablement conflictuelle, posa quelques problèmes au Gouvernement, comme nous allons le voir (sur l'aide humanitaire, voir la contribution de Mme Sylvie Casiulis ci-après).


* 2 Le PIB par habitant nominal au Népal en 2013 était de 692 US$, un montant 64 fois inférieur à celui de la France (44 099 US$) et 162 fois à celui du Luxembourg (112 473 US$). Source : FMI, http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2014/02/weodata/index.aspx consulté le 30/06/2015.

* 3 Voir: http://www.annapurnapost.com/News.aspx/story/13205 consulté le 12/06/2015.

* 4 Sur l'histoire de ce temple,
voir : http://www.rebuildkasthamandap.com/historic-record/#panchadana consulté le 18/06/2015.

* 5 Vue d'ensemble des dégâts dans la vallée de Katmandou, filmés par un drone : https://twitter.com/SkyNews/status/592681071948517377 consulté le 27/04/2015.

* 6 La localisation exacte de l'épicentre du séisme est l'objet d'une controverse: alors qu'il a été situé dans le district de Lamjung (28.230°N 84.731°E) par l'USGS, qui fait autorité en la matière, le National seismological Center du Nepal l'a déterminé plus à l'est, au niveau du village de Laprak, dans le district de Gorkha.

* 7 Reportage vidéo : http://www.timesnow.tv/Nepal-1st-report-from-Gorkha-Durbar/videoshow/4475709.cms consulté le 27/04/2015.

* 8 Voir également : http://www.bbc.com/news/science-environment-32472310 consulté le 27/04/2015.

* 9 Reportage vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=d7T6R27DsQI consulté le 29/04/2015.

* 10 Reportage vidéo : http://nagrikpost.com/live-footage-of-earthquake-that-took-place-in-sindupalchowk-jalbire/ consulté le 7/05/2015.

* 11 Reportage vidéo : https://www.facebook.com/wickedaashish/videos/754645764652974/?pnref=story consulté le 26/04/2015.