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Le Cambodge à l'entrée du 21e siècle

 

C. DES PERSPECTIVES DE RESSOURCES NOUVELLES QUI DOIVENT S'ACCOMPAGNER D'UNE MEILLEURE GOUVERNANCE

1. Une « manne pétrolière » ?

En dehors de ses ressources agricoles, halieutiques et sylvicoles, le Cambodge dispose de peu de ressources naturelles.

La marge de manoeuvre des autorités dans leur stratégie de développement est donc étroite. Elle repose sur le secteur primaire (agriculture, sylviculture et pêche) qui constitue encore un pilier important de l'économie, sur l'industrie textile dont la production a explosé depuis la fin des années 90 et qui emploie 300.000 personnes, enfin sur le tourisme, domaine dans lequel le pays dispose d'atouts incomparables, au premier rang desquels se trouve le site d'Angkor, et qui emploie déjà 1 million de personnes. Plus généralement, le Cambodge peut espérer tirer parti de sa position géographique au centre du bassin du Mékong et de sa géologie caractérisée par l'absence d'obstacles physiques importants aux échanges pour devenir un carrefour régional entre le Vietnam et la Thaïlande.

Selon les experts économiques, un élément nouveau pourrait ouvrir des perspectives au pays dans les prochaines années : le pays devrait devenir à partir de 2011 producteur et exportateur de pétrole et de gaz.

Le Cambodge aurait déjà signé des accords avec onze compagnies étrangères, américaine, chinoise, française, sud-coréenne, etc. pour le forage de puits pétroliers dans les eaux cambodgiennes. Les revenus pétroliers nets de l'Etat, à partir de 2009, pourraient alors atteindre entre 500 millions et 1,7 milliards de dollars par an, à comparer aux recettes budgétaires actuelles de 850 millions de dollars et au PIB de 7 milliards de dollars.

D'ores et déjà, l'expression de « manne pétrolière » est utilisée avec facilité, pour expliquer que le Cambodge se développerait bientôt grâce à une source de richesses inespérée, qu'il sortirait du rang des pays sous-développés et n'aurait plus besoin d'aide au développement. Cette conclusion semble hâtive car non seulement l'aide au développement vise des besoins en matière d'état de droit, de santé, de patrimoine, qui ne seraient pas forcément couverts par ces recettes nouvelles, mais encore parce qu'aucune recette concrète n'a été enregistrée, ni aucun plan de développement annoncé, et que se pose la question de la bonne utilisation des ressources qui seront tirées de l'exploitation pétrolière.

2. La nécessité d'une meilleure gouvernance économique et politique

Les initiatives internationales se multiplient en direction du Cambodge pour que la ressource pétrolière soit correctement gérée pour servir au développement du pays.

A titre d'illustration, peu après la visite de la délégation du groupe d'amitié, un séminaire intitulé «Eviter la malédiction de l'or noir : leçons et défis de pays dépendants du pétrole» s'est tenu à Phnom Penh en présence de membres de la société civile et de représentants des autorités où l'on a présenté le cas de différents pays ayant plus ou moins bien géré leurs revenus pétroliers, comme le Tchad, le Nigéria ou l'Indonésie. La préparation d'un projet de loi assurant une bonne gestion des ressources pétrolières a été évoquée par le gouvernement cambodgien.

Dans ce contexte, le gouvernement français soutient l'initiative pour la transparence dans les industries extractives (EITI) lancée dans le sillage du sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg. Cette initiative a pour ambition d'assurer la transparence, au moyen de contrôles comptables, des flux financiers liés à l'exploitation des ressources pétrolières, gazières et minières. Son mécanisme est simple : encourager la publication, par les Etats, de leurs recettes perçues au titre de l'exploitation de ces ressources naturelles, et, par les entreprises, des paiements effectués aux Etats, puis, dans un deuxième temps, garantir une réconciliation sincère et fidèle de ces données. Aujourd'hui, 23 pays ont adhéré à l'initiative, en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie, mais le Cambodge n'en fait pas encore partie.

Si le gouvernement cambodgien s'est montré désireux d'apprendre des expériences étrangères, le Premier ministre Hun Sen a également témoigné de son agacement devant les initiatives de la société civile visant à « mettre sous contrôle » l'utilisation de ces futures ressources pétrolières.

D'une manière générale, la gestion et l'exploitation des terres et des ressources naturelles du Cambodge sont une question majeure. Des terres domaniales et des ressources naturelles sont concédées à des entreprises privées et à l'armée au nom du développement, mais ces concessions manquent de transparence. L'exploitation abusive de ces ressources a de graves conséquences sur les moyens de subsistance des populations rurales pauvres, qui sont les plus vulnérables. On estime ainsi que le couvert forestier a été réduit de 40 % depuis une vingtaine d'années, un mouvement de défrichage essentiellement au profit de grandes sociétés bénéficiant de concessions économiques, qui menace la survie des populations et la biodiversité au Cambodge.

A titre d'illustration, un groupe australien et une société japonaise auraient signé un accord avec le gouvernement cambodgien pour l'exploitation de produits miniers (bauxite, cuivre et or), sur une surface virtuelle de prospection autorisée qui pourrait s'étendre sur près d'un million d'hectares situés principalement, à l'est du pays, dans les provinces du Mondolkiri et du Rattanakiri, alors que la superficie du pays représente un peu plus de 18 millions d'hectares Les deux compagnies disposeraient d'un droit d'exclusivité pour la future négociation d'un accord concernant l'exploitation minière dans cette zone. Bien que la composante environnementale soit prise en compte dans les projets des deux sociétés, la multiplication des campagnes de prospection pose le problème des éventuels impacts négatifs environnementaux et sociaux, notamment au niveau de la protection de la biodiversité et des minorités ethniques présentes à l'est du pays.

La question de la gestion des ressources pétrolières comme des autres richesses du pays touche le problème de la bonne gouvernance. Le Cambodge est un pays dont le niveau de corruption serait très élevé21(*). Régulièrement, ce sujet est évoqué, notamment par les bailleurs internationaux. A titre d'illustration, en juin 2006, la Banque Mondiale a décidé de suspendre les décaissements pour une partie du projet d'approvisionnement en eau et d'assainissement en milieu provincial et périurbain au Cambodge et pour deux autres projets de développement. De telles mesures n'ont pas touché que le Cambodge et depuis, la Banque Mondiale a repris ses versements en échange d'engagements en faveur d'une transparence accrue. Il n'en reste pas moins qu'une vigilance s'impose afin que l'aide internationale soit consacrée effectivement aux besoins de développement du pays.

* 21 L'Institut économique du Cambodge (EIC) a ainsi rendu publique une étude sur la corruption réalisée auprès de 1200 entreprises en 2006 qui fait apparaître que les taxes informelles prélevées sur les entreprises se sont élevées en moyenne à 2,8 % de leur chiffre d'affaires en 2005, représentant au total 330 millions de dollars, soit 6 % du PNB. L'impact sur le budget de l'Etat est plus important encore puisque la perte de recettes fiscales serait de l'ordre de 400 millions de dollars, soit 65% du budget de l'Etat ou encore 7 % du PNB.