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Les perspectives du retour au plein emploi

 

CHAPITRE I

STRUCTURE DU NON-EMPLOI FRANÇAIS

I. QUELLE EST LA NATURE DU CHÔMAGE FRANÇAIS ?

A. ESTIMATION DU CHÔMAGE STRUCTUREL

Le chômage structurel, ou chômage d'équilibre, correspond au chômage qui ne peut pas être expliqué par une insuffisance de l'activité économique.

Il est composé du chômage frictionnel (constitué de personnes recherchant un emploi pendant une courte période), du chômage classique (constitué de personnes inemployables aux salaires en vigueur) et du chômage volontaire (constitué de personnes préférant être au chômage plutôt que de prendre un emploi).

Le chômage suscité par une insuffisance de l'activité économique est dit conjoncturel, ou keynésien.

· L'évaluation du chômage structurel est un enjeu essentiel pour la politique de l'emploi. En effet, si ce taux est inférieur au taux de chômage effectif, la croissance du PIB peut suffire à le réduire, ce qui ne semble pas être le cas dans la situation inverse.

Pourtant, selon certains économistes, une évaluation précise serait délicate, voire impossible. Ainsi, M. Edmond MALINVAUD, professeur honoraire au Collège de France, a pu écrire récemment : « Je crois que les tentatives pour savoir si le taux de chômage structurel français est aujourd'hui de 10 % ou de 5 % sont vaines » 7(*).

· Jusqu'à ces dernières années, lorsque le taux de chômage se rapprochait à la baisse de celui du chômage structurel, la croissance des salaires augmentait et des tensions inflationnistes apparaissaient. Il semblait donc possible d'évaluer le taux de chômage structurel de manière indirecte, par l'intermédiaire du taux de chômage non accélérateur d'inflation (Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment, ou NAIRU), évalué de manière économétrique 8(*). En effet, comme le taux de chômage ne peut pas être durablement inférieur au taux de chômage non inflationniste (une telle situation suscitant une spirale prix-salaires ramenant le chômage à son taux non inflationniste), ce dernier pouvait être assimilé à celui du chômage structurel.

Cependant, l'exemple des Etats-Unis, où le taux de chômage est passé de 7,4 % en 1992 à 4 % en l'an 2000 sans susciter d'accélération de l'inflation, conduit à s'interroger sur la pertinence de cette approche 9(*). De même, en France, la rapide diminution du chômage n'a pas suscité jusqu'à présent d'augmentation de la croissance des salaires horaires par travailleur.

· Ainsi, il pourrait sembler utile d'utiliser des méthodes plus directes, reposant sur l'observation de la situation du marché du travail, afin d'estimer si une économie est proche de son taux de chômage structurel. Elles ne permettent cependant pas actuellement de répondre à cette question dans le cas de la France.

1) Evaluation du chômage conjoncturel par l'intermédiaire du chômage non inflationniste (NAIRU)

Deux méthodes aboutissant à des estimations incertaines

Votre Rapporteur estime nécessaire de souligner que les différentes méthodes d'estimation du taux de chômage non inflationniste conduisent à des résultats incertains.

Ø L'approche par la courbe de Phillips

Tout d'abord, il est possible d'établir, pour le passé, une relation entre taux de chômage et croissance des salaires, et de supposer que cette relation demeurera inchangée dans les années à venir. Les économistes appellent une telle relation « courbe de Phillips », du nom de l'économiste qui en 1958 a établi un tel lien pour l'économie britannique.

Cette relation vient du fait que quand le chômage est faible les entreprises doivent accorder des salaires plus élevés pour attirer et retenir les travailleurs, qui sont d'autant plus exigeants en matière salariale.

Ce lien entre taux de chômage et croissance des salaires peut être mis en évidence dans le cas de la France 10(*), comme le montre le graphique ci-après.

Source : Insee.

On observe que depuis le milieu des années quatre-vingt la courbe s'est « déplacée vers le bas » (un taux de chômage donné correspond à un taux de croissance des salaires plus faible) et « aplatie » (une diminution du taux de chômage correspond à une plus faible augmentation du taux de croissance des salaires).

Cette courbe ne permet pas, à elle seule, de déterminer le taux actuel de chômage non inflationniste (bien qu'elle indique une accélération des salaires en 1990, ce qui suggère que ce taux était alors de l'ordre de 9 %) 11(*). Pour évaluer celui-ci, il faut recourir à l'économétrie.

· Selon l'approche traditionnelle utilisant la courbe de Phillips, le taux de chômage non inflationniste serait de 9,5 % pour la période 1978-1999 (selon l'OFCE),12(*) ou 8 % en l'an 2000 (selon la Caisse des dépôts et consignations) 13(*).

La méthode du taux de chômage non inflationniste variable au cours du temps, ou « time-varying NAIRU » consiste à réestimer le taux de chômage non inflationniste de période en période. Les deux principales études réalisées selon cette méthodologie évaluent le taux de chômage non inflationniste en 1999 à 10 % (Banque de France) 14(*) et 9,5 % (OCDE) 15(*).

· L'approche par la courbe de Phillips présente comme inconvénient de ne pas prendre directement en compte les divers facteurs intervenant dans la formation des salaires (salaire minimum, cotisations sociales, syndicalisation...).

Ainsi, si elle semble pouvoir convenablement expliquer le passé, elle n'est peut-être pas très fiable pour évaluer le taux de chômage non inflationniste actuel.

Ø L'approche par la négociation salariale 16(*)

Dans ces conditions, certains économistes estiment préférable d'évaluer le taux de chômage non inflationniste en prenant en compte les divers phénomènes entrant en jeu dans la détermination des salaires, c'est-à-dire non seulement le taux de chômage, mais aussi d'autres facteurs, en particulier institutionnels.

· Cette approche, dite de « négociation salariale », prend en compte le cadre microéconomique de la détermination des salaires.

Elle considère que le niveau des salaires17(*) est le résultat de deux grands mécanismes : les revendications salariales, qui dépendent notamment des cotisations sociales, du salaire minimum et de l'influence des syndicats, et la volonté de l'employeur de préserver ses marges.

Le taux de chômage non inflationniste dépend à son tour de l'écart entre la croissance des salaires et celle de la productivité du travail (c'est-à-dire de la croissance de la production par travailleur). Cette dernière peut diminuer à cause, notamment, d'une augmentation des taux d'intérêt suscitant de moindres investissements.

· Ainsi, contrairement à ce qui est le cas avec l'approche par la courbe de Phillips, le taux de chômage non inflationniste augmente durablement si le niveau des prélèvements fiscaux ou sociaux sur les salariés ou les entreprises s'accroît ou si les taux d'intérêt augmentent alors que les salariés mettent du temps à revoir à la baisse leurs revendications.

L'approche par la négociation salariale permet donc de prendre en compte certains effets de la politique économique (contrairement à celle par la courbe de Phillips).

· Pourtant, l'approche par la négociation salariale présente des limites non négligeables.

Tout d'abord, les facteurs pris en considération sont difficiles à quantifier (comment évaluer le pouvoir de négociation des syndicats ?) ou ont évolué de manière analogue, et sont donc corrélés entre eux (comme les cotisations sociales et le salaire minimum).

Ensuite, des facteurs qui ne sont généralement pas pris en compte entrent en jeu, en particulier en ce qui concerne la détermination des salaires : politique de certains employeurs consistant à accorder des salaires élevés afin de motiver leurs salariés (théorie dite du « salaire d'efficience »), volonté des salariés de bénéficier des gains de productivité, structure démographique de la main-d'oeuvre, etc.

· Ainsi, la fiabilité des études réalisées sur la France avec cette méthode peut, elle aussi, sembler incertaine. Il en existe deux principales.

Selon une étude publiée en 1996 par la Direction de la Prévision18(*), le taux de chômage non inflationniste serait passé de 3,1 % en 1974 à 10 % à la fin de 1995, ce qui s'expliquerait essentiellement par l'augmentation du taux d'intérêt réel19(*), celle-ci suscitant un moindre investissement et donc une moindre croissance de la productivité du travail (c'est-à-dire de la production par travailleur). Cependant, il semble difficile d'évaluer la durée d'ajustement des revendications salariales à ce phénomène, et donc l'impact effectif sur le taux de chômage non inflationniste.

Selon un document de travail du CSERC (Conseil supérieur de l'emploi, des revenus et des coûts) datant de 199920(*), le taux de chômage non inflationniste aurait connu une évolution proche de celle du taux de chômage total (soit 12 % en 1996). Ce résultat va à l'encontre de la thèse communément admise, selon laquelle le taux de chômage total se serait élevé de plusieurs points au-dessus du taux de chômage non inflationniste dans la première moitié des années 1990. On peut le trouver d'autant plus intéressant, mais aussi s'interroger sur sa pertinence.

Ainsi, quelle que soit la méthode retenue, la plupart des estimations aboutissent à un taux de chômage d'équilibre compris entre 8 % et 10%, comme l'indique le tableau récapitulatif ci-après.

Principales estimation du taux de chômage non inflationniste

en France

 

Méthode

Résultat

 
 

Période prise en compte

taux de chômage non inflationniste (en %)

Caisse des dépôts et consignations (2000)

Courbe de Phillips

2000

8

OFCE (2000)

 

1978-1999

9,5

Banque de France (2000)

TV-NAIRU

1999

10

OCDE (2000)

(taux variable dans le temps)

 

9,5

Direction de la Prévision (1997)

WS-PS (négociation salariale)

2000

8,5

CSERC (1999)

 

1996

12

 

Sources indiquées dans le texte.

Au total, il semble donc difficile d'évaluer le taux de chômage non inflationniste.

* 7 Commentaire au rapport Plein emploi de M. Jean Pisani-FERRY (décembre 2000). C'est votre Rapporteur qui souligne.

* 8 C'est-à-dire en utilisant des équations, reposant sur certains présupposés théoriques, dont les paramètres sont ensuite estimés pour décrire au mieux les évolutions constatées.

* 9 Selon certains économistes, des tensions sur le marché du travail pourraient ne pas susciter d'augmentation de la croissance des salaires, du fait d'une pression des actionnaires pour une rentabilité forte ou d'un sentiment d'insécurité sur le marché de l'emploi.

* 10 En Allemagne et au Royaume-Uni, la variation du chômage joue un rôle important. Dans ce dernier pays, il semble même qu'elle soit la seule à infléchir la croissance du salaire (de sorte que, selon l'OFCE, il ne serait pas possible de parler d'un taux de chômage non inflationniste dans ce pays).

* 11 L'augmentation de la croissance des salaires horaires en l'an 2000 s'explique par la réduction du temps de travail.

* 12 Valérie CHAUVIN, Gaël DUPONT, Eric HEYER, Xavier TIMBEAU, « L'Etat pare-chocs », Revue de l'OFCE, n°75, octobre 2000.

*

13 Patrick ARTUS, Moncef KAABI, « A quel niveau se situe le NAIRU en France ?», Flash, CDC Marchés, n°2000-28, février 2000.

* 14 Delphine IRAC, « Estimation of a time varying NAIRU for France », Notes d'études et de recherche, juillet 2000.

* 15 RICHARDSON et alii, « Concept, policy-use and measurement of structural unemployment : estimating a time varying NAIRU across 21 OECD countries », OECD Working Paper, 2000.

* 16 Cette méthode est également appelée « Wage-setting / Price-setting » (ce que l'on pourrait traduire par « fixation des salaires-fixation des prix »), ou « WS-PS ».

* 17 On rappelle que l'approche par la courbe de Phillips prend en compte la croissance des salaires.

* 18 Jean-Philippe COTIS et alii, « Le chômage d'équilibre en France : une évaluation », Revue économique, volume 49, n° 9.

* 19 L'augmentation de 6,9 points du taux de chômage non inflationniste de 1974 à 1995 s'expliquerait pour 2,6 points par le coin fiscalo-social (c'est-à-dire l'écart entre le coût du travail pour l'employeur et le revenu perçu par le salarié) et pour 4,3 points par le taux d'intérêt réel.

* 20 Yannick L'HORTY, Christophe RAULT, «Les causes du chômage en France : une réestimation du modèle WS-PS », Document de travail du CSERC, 1999.