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C. « LA FRANCOPHONIE SERA SUBVERSIVE ET IMAGINATIVE OU NE SERA PAS »45(*) : UNE NOUVELLE DYNAMIQUE POUR LES OPÉRATEURS FRANCOPHONES

« Pour exister réellement, la francophonie se doit de surplomber le souvenir »46(*).

Élargie à des populations dont les attaches historiques et affectives à la France sont moins fortes que celles de ses membres fondateurs, l'Organisation francophone se doit d'être inventive pour animer le « désir du français ».

La motivation fondatrice -nostalgie d'un passé rayonnant et attachement affectif et culturel des populations sorties de la décolonisation- ne peut plus servir de ciment à la grande communauté francophone. Loin des replis nostalgiques, une nouvelle dynamique doit être trouvée, afin de régénérer les ressorts du partage de la langue et des valeurs qu'elles véhiculent.

Les nouvelles technologies de l'information, notamment, sont une chance pour la francophonie.

En effet, alors que l'espace francophone géographique, réparti sur l'ensemble de la planète, ne constitue pas un espace cohérent et ignore non seulement tous les francophones des pays non francophones, mais aussi nombre de « poches » francophones dont les pays n'ont pas adhéré à la francophonie institutionnelle, « dans l'espace numérique, la francophonie peut proposer à tout francophone, où qu'il soit, les mêmes moyens de communication et d'information »47(*).

Il revient à ses promoteurs d'en faire une chance au service de leurs ambitions.

1. Non pas impératrice, mais médiatrice

a) La francophonie ne peut répondre à toutes les demandes

« La francophonie ne peut pas intervenir sur tous les fronts. Elle doit impérativement faire des choix afin d'agir dans les domaines où son expérience et son savoir-faire ainsi que ses capacités réelles peuvent faire la différence et apporter des progrès décisifs grâce à une masse critique suffisante ».48(*)

Les lacunes du réseau scolaire des pays en développement offrent un exemple des limites de l'organisation francophone.

Aujourd'hui, le volet éducatif de la francophonie, basé sur un réseau dense et reconnu d'établissements primaires et secondaires, placés pour la plupart sous l'égide de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE), achoppe encore trop souvent, dans un certain nombre de pays en développement, sur un taux de scolarisation très bas, particulièrement dans certains pays d'Afrique noire.

Au Congo, par exemple, alors que les chiffres officiels affichent un taux de scolarisation de 20 %, en réalité, seuls 7 à 8 % des jeunes en âge d'être scolarisés se rendent réellement dans les établissements.

S'il n'entre pas dans les missions des opérateurs francophones de financer ou de soutenir des campagnes de scolarisation, en revanche, cette situation constitue un obstacle majeur à la diffusion et au maintien de l'emploi du français, particulièrement dans ces pays historiquement enclins à utiliser le français comme la langue d'usage dans leurs relations avec les administrations.

Bien entendu, la France pourrait décider de consacrer des fonds à cette action via, par exemple, la mise en place d'un crédit lié, géré par l'OIF. C'est ce qui a été fait, face à l'abandon progressif de la prise en charge des frais de scolarité des élèves francophones tiers (par exemple un Ivoirien au Congo) par l'OIF. Le Fonds d'aide à la scolarisation des enfants francophones (FASEF) -crédité d'1,2 million d'euros-, a été mis en place : géré aujourd'hui par l'AIF et versé à l'agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE), il va bientôt disparaître pour être remplacé par un versement direct de la France à l'AEFE.

Votre rapporteur considère que cette solution n'est pas satisfaisante.

La francophonie ne doit pas être cantonnée à un rôle de bailleur de fonds. Il serait préférable de l'envisager comme un instrument de soutien juridique et technique auprès des gouvernements membres de l'OIF.

Le chef du service des affaires francophones du ministère des affaires étrangères auditionné, nous a confortés dans cette voie. Considérant que l'OIF n'avait ni les moyens ni la vocation de financer le réseau scolaire dans les pays d'Afrique noire, il a envisagé la possibilité d'apporter un soutien aux gouvernements dans l'élaboration des dossiers leur permettant d'être éligibles au programme « Education pour tous » financé par l'Union européenne.

b) La valeur ajoutée du réseau francophone : un soutien à l'élaboration de projets

Fort de 151 centres culturels, répartis dans 91 pays et de 1 098 établissements appartenant à l'Alliance française, situés dans 138 pays, auxquels il faut ajouter 68 établissements annexes qui ne bénéficient pas de l'autonomie financière ainsi que 4 centres culturels franco-étrangers créés dans le cadre d'accords de coopération entre la France et les pays où ils sont implantés (Guinée-Conakry, Mozambique, Namibie et Niger), le réseau culturel français à l'étranger offre à la France un puissant bras armé pour soutenir sa politique culturelle extérieure.

Ces institutions se sont toutes engagées, depuis plusieurs années, dans des projets de partenariat avec les entreprises et les associations locales, dont l'objet principal est d'offrir une assistance technique ou juridique.

Les institutions oeuvrant à la francophonie ont également entrepris des actions de soutien à l'obtention de projets.

Ainsi, la délégation aux relations internationales et à la coopération (DRIC), relevant du ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, a été chargée de mettre en place les compétences nécessaires pour permettre aux centres de formation et aux centres universitaires de se placer sur les appels d'offres internationaux. Cette voie nous paraît être une des valeurs ajoutées de l'organisation francophone, par rapport aux autres organisations internationales.

En faisant du partenariat un des principes directeurs de la mise en oeuvre du Cadre stratégique décennal adopté à Ouagadougou, le 27 novembre 2004, les chefs d'Etat et de gouvernement ayant le français en partage se sont engagés sur cette voie. Il faut s'en féliciter.

2. La francophonie passe par l'emploi

Nombre de nos interlocuteurs ont souligné l'intérêt de lier l'apprentissage du français à l'acquisition d'une compétence professionnelle ou à l'obtention d'un débouché dans le circuit économique.

En effet, « quel intérêt un jeune Ouzbek a-t-il d'apprendre le français s'il ne trouve pas un débouché professionnel dans une entreprise française ou dans une entreprise locale en relation avec les pays francophones ? »49(*).

Cette interrogation vaut pour la majorité des pays qui n'ont pas d'attache historique avec la France et pour qui l'usage du français ne repose ni sur un héritage du passé -langue des élites, par exemple, comme dans certains pays d'Afrique- ni sur des liens culturels forts.

Dès lors la perspective d'accéder à un emploi constitue une forte incitation à « créer le désir du français » et, en contrepartie, renforce l'implantation de la francophonie dans des pays dont l'attachement à la France n'est pas évident.

a) Le rôle de l'Agence universitaire de la francophonie (AUF) : privilégier les formations professionnalisantes

Convaincue que l'investissement du réseau économique local est indispensable à la consolidation de la francophonie, la rectrice de l'AUF a fait part de l'attention que portaient les directeurs des différents bureaux régionaux de l'Agence au retour dans leur pays d'origine des étudiants et chercheurs ayant bénéficié d'une bourse dans un établissement étranger, partenaire de l'AUF.

Ainsi, les programmes mis en oeuvre par l'Agence intègrent-ils toujours une dimension économique, tant dans la sélection des étudiants que dans le choix des filières.

D'une part, les bourses de formation initiale, qui permettent aux étudiants de suivre tout ou partie de leur cursus au niveau du DEA, DESS ou équivalent dans un pays autre que leur pays d'origine, sont accordées aux étudiants qui s'inscrivent dans des champs disciplinaires en relation avec les priorités du pays d'origine en termes de développement.

D'autre part, l'AUF a mis en place des bourses de stage professionnel, destinées aux étudiants en fin de 2nd ou 3e cycles, afin de faciliter l'insertion professionnelle des boursiers et de les rapprocher de l'entreprise dans le cadre d'un stage professionnel.

Par ailleurs, à travers sa politique d'implantation de campus numériques et de centres d'accès à l'information, l'AUF encourage l'hébergement d'incubateurs de jeunes entreprises issues des universités, afin d'éviter l'exode des compétences.

Les entreprises doivent prendre conscience de l'intérêt que représente, pour leur activité économique, leur insertion dans la francophonie.

Pour une entreprise établie à l'étranger, accueillir des étudiants francophones et soutenir la diffusion et l'emploi du français, c'est faciliter sa propre implantation, disposer de relais susceptibles de comprendre les nuances de sa culture et de son mode de production, et renforcer la cohésion de son personnel.

Ainsi, l'entreprise Renault, qui a racheté le premier constructeur automobile roumain, soutient financièrement l'apprentissage du français par ses employés roumains et encourage ses cadres français à apprendre le roumain. La même politique a été mise en oeuvre au Japon, après le rachat de la firme Nissan. Pour M. Yves Tavernier, « le dialogue devient plus riche et ne se trouve pas limité par l'usage d'un idiome »50(*).

Si cet exemple est encourageant, force est de constater qu'il n'est pas représentatif de l'attitude de l'ensemble des entreprises expatriées. A l'instar du rapporteur du « Plaidoyer pour le réseau culturel français à l'étranger »51(*), votre rapporteur estime qu'une meilleure implication des entreprises dans la politique culturelle extérieure doit constituer une priorité.

b) Les entreprises et la francophonie

Il faut tout d'abord noter que, si les entreprises ne sont pas totalement absentes de la francophonie, leur mobilisation est récente et encore limitée.

Cette limitation est soit géographique -en janvier 1987, le ministère de la coopération organisait les rencontres à Libreville entres chefs d'entreprise, décideurs et détenteurs de capitaux français et africains-, soit circonscrite à des forums -la même année, était créée une organisation internationale non gouvernementale, le Forum francophone des affaires.

Constitué aujourd'hui de 66 comités nationaux qui réunissent les acteurs économiques de chaque pays ou communauté francophone, et, depuis 1993, de groupes régionaux dont le rôle est de promouvoir, soutenir et développer les échanges commerciaux, industriels et technologiques entre les entreprises francophones, le Forum Francophone des Affaires (FFA) entend offrir une alternative et apporter la preuve, par son engagement et son action, que l'éviction du français dans la vie économique n'est pas une fatalité et que l'affirmation de l'identité francophone, y compris dans le monde des affaires, est une richesse à préserver dans un monde pluriel.

L'action du Forum Francophone des Affaires s'appuie sur l'animation de communautés d'acteurs économiques dans tous les pays francophones et sur les structures qu'il a créées telles que la Fondation Internationale Francophone Finance Assurance Banque, la Fédération francophone des chambres de commerce et d'industrie, le Groupement du patronat francophone, qui ensemble, concourent à la réalisation de programmes de formation et à l'accompagnement de jeunes diplômés vers le monde du travail.

Il est en effet essentiel que la conception française de la gestion, soutenue par la pratique de la langue française, puisse continuer à se diffuser. Dans cette optique, le Forum Francophone des Affaires favorise l'accès de jeunes étudiants aux formations supérieures de bon niveau, suivies de stages. Le Forum Francophone des Affaires a mis en place un programme de stages en entreprises pour jeunes diplômés qui leur permet, en fin de cursus, d'être accueillis en entreprise pour une expérience préprofessionnelle. De retour dans leurs pays d'origine, ils deviennent des cadres formés aux méthodes françaises, capables de transférer les compétences acquises ou des collaborateurs recherchés d'entreprises françaises ou internationales.

Dans le même esprit, pour soutenir l'enseignement en français des disciplines de gestion, le Forum Francophone des Affaires a noué des liens avec les universités pour encourager le développement de formations en français dans divers pays, en coordination avec les milieux économiques locaux. Le Forum Francophone des Affaires par cette action de formation académique d'une part et d'autre part, de préparation professionnelle par sa politique de stages, démontre qu'il y a place pour le français dans la vie économique, que les nouvelles générations peuvent y trouver intérêt et perspectives d'avenir, malgré la prééminence des modèles anglo-américains.

Le Forum Francophone des Affaires a associé à sa démarche les organisations professionnelles par secteurs d'activité et par métiers : l'Union francophone des électriciens, l'Association du notariat francophone, les Villes francophones de congrès pour n'en citer que quelques unes. Il en est de même de l'Union internationale de la presse francophone (UPF), qui regroupe quelque 3 000 journalistes, vecteurs essentiels d'influence, dotée de moyens de fonctionnement dérisoires, et avec laquelle néanmoins le FFA promeut la diffusion de l'information économique en français. Les professionnels d'une même branche d'activité trouvent bénéfice à échanger avec leurs pairs, en particulier sur les évolutions de leurs métiers et sur leurs pratiques professionnelles. Ces rapprochements permettent de faire émerger des visions communes et de défendre, si nécessaire, des conceptions d'inspiration française, notamment en matière de normes ou de référentiels de métiers.

Par ailleurs, le Forum Francophone des Affaires concourt à la valorisation du français, langue économique et de travail, par les manifestations qu'il organise chaque année. Il décerne le Prix de la francophonie économique qui récompense l'initiative d'entreprises travaillant en français et, plus largement, valorise la communauté francophone des affaires. En 2003, ce prix a été remis par le Président de la République Jacques Chirac à deux dirigeants d'entreprises francophones qui se sont illustrés non seulement par les performances de leurs sociétés mais aussi par leur engagement en faveur du français. La prochaine édition verra le roi du Maroc, Sa Majesté Mohamed VI remettre ce prix et permettra de nouveau de distinguer des dirigeants qui ont à coeur de montrer que succès économique et francophonie peuvent se conjuguer.

Le Forum Francophone des Affaires tient chaque année les Assises de la francophonie économique, reconnues comme un « Davos francophone »-, à l'initiative de Stève Gentili, président de la BRED-Groupe Banque Populaire. Cette manifestation réunit autour d'un demi-millier de chefs d'entreprises, des personnalités des mondes politique et économique ainsi que des experts.

En 2004, le FFA a ainsi réuni, pour la première fois, les ministres francophones de l'agriculture -plus de trente cinq ministres étaient présents- qui sous la présidence effective du ministre de l'agriculture M. Hervé Gaymard ont traité des préférences tarifaires et du développement des zones rurales. M. François Loos, ministre délégué au commerce extérieur, a évoqué avec les ministres de l'agriculture des questions relevant de son champ d'intervention.

Il réunira les ministres francophones de la santé. A un tel niveau de responsabilité, ces réunions permettent de forger une approche commune sur des sujets de fond et d'envisager des synergies stratégiques pour les métiers.

Déjà en avril 1999, la conférence de Monaco avait réuni les ministres francophones de l'économie qui avaient préconisé des actions concrètes parmi lesquelles la création d'un observatoire économique. Celui-ci a été animé par le FFA pour mettre à la disposition d'un vaste public, en français, les indicateurs économiques relatifs au monde francophone ainsi que des études et des notes de conjoncture.

Plus généralement, votre rapporteur pense que des mesures volontaristes seraient utiles, qui pourraient prendre la forme de partenariats passés avec les entreprises, liant ces dernières à :

- d'une part, la mission diplomatique et ses services de coopération et commerciaux. Ces derniers mènent régulièrement des actions favorisant l'implantation et le développement des entreprises françaises. En échange, ces entreprises pourraient financer des actions en faveur de la diffusion de la culture française et de la francophonie, comme par exemple des formations en français offertes à leurs cadres étrangers ;

- d'autre part, les centres culturels et les Alliances françaises. Comme le recommandait M. Yves Dauge dans son rapport sur les centres culturels français à l'étranger, « la revalorisation du réseau culturel passe par le développement du partenariat tous azimuts ». Aussi préconisait-il le renforcement des collaborations entre le réseau et les entreprises françaises implantées localement. Il n'est bien sûr pas question de demander aux entreprises de passer de la recherche du profit à la générosité gratuite en faveur du développement des beaux-arts, mais bien de répondre à leur intérêt.

Les dispositions fiscales visant à encourager le mécénat étant soumises aux aléas politiques des différents pays d'accueil, la mise en place d'une fondation française créée spécifiquement pour financer ces opérations serait, pour votre rapporteur, un levier efficace d'incitation au développement de ces partenariats.

c) Une fondation France Entreprises ?

Etudiant au cas par cas l'état de la francophonie dans divers pays du monde, l'auteur du rapport sur les moyens et structures de diffusion de la francophonie en appelait-il au nécessaire appui des opérateurs privés.

Prenant l'exemple de la République tchèque, et « compte tenu de la baisse régulière des moyens publics », cet Etat constituerait, selon lui, « un bon exemple de pays où le recours aux entreprises françaises en soutien de l'action culturelle et de coopération pourrait être utile, et ce d'autant plus qu'un mécénat, encore limité, existe d'ores et déjà ».

A l'heure où la France a adopté une réforme destinée à améliorer le statut des fondations, en particulier, par un allègement de la fiscalité qui pèse sur ces organismes, il serait temps de prendre exemple sur les pays étrangers, notamment l'Allemagne, les Pays-Bas ou le Japon, pays dans lesquels l'action culturelle extérieure peut être relayée par des partenaires privés rassemblés dans une fondation.

En France, comme le déplorait M. Yves Tavernier, « de grandes entreprises pratiquent un mécénat individuel et ciblé, mais il n'existe pas une grande fondation qui à l'image des grandes fondations anglo-saxonnes ou germaniques, rassemblerait un grand nombre de donateurs privés, et disposerait de moyens puissants ».

Votre rapporteur considère que sa mise en place en faveur de la francophonie et de la diffusion de la culture française dans le monde serait un instrument incomparable de notoriété et d'influence pour le monde des affaires français.

3. L'avenir, c'est le numérique

Interrogé par M. Patrick Bloche en 1998, M. Olivier Brogos, webmestre de la bibliothèque municipale de Lisieux, considérait que « la francophonie [...] n'a été longtemps qu'un mot avec une signification plutôt vague » et que « c'est par le réseau Internet que ce mot est devenu une réalité ».

Si l'espace numérique rapproche en effet tous les francophones du monde, où qu'ils soient, dans un même espace « virtuel » partagé, encore faut-il que cet espace soit alimenté en permanence d'informations riches, véhicule d'un message susceptible d'intéresser des individus vivant dans des espaces et des contextes fondamentalement différents.

« Comment reconnaître la différence tout en affirmant l'égalité fondamentale de tous ? Comment à la fois maintenir l'unité et faire leur place aux particularismes ? »52(*), voilà l'enjeu de la francophonie numérique.

Si l'on ne peut que se féliciter du succès des médias francophones (TV5 et Radio France International, notamment), qui, grâce au subtil équilibre entre tradition française de l'universalité et choc de la diversité, ont conquis un public mondial, on ne peut que constater la faible place du français sur Internet.

Ainsi, malgré sa progression récente, la place du français y est encore seulement de 5 % des langues utilisées par les internautes, devancée par l'anglais, le japonais, l'allemand, l'espagnol et le chinois, dans les proportions suivantes :

PLACE DES LANGUES SUR INTERNET
(en %)
(par ordre décroissant)
53(*)

 

2001-2002

Anglais

51

Japonais

8

Allemand

7

Espagnol

7

Chinois

6

Français

5

Pourtant, deux évolutions sont encourageantes pour considérer la toile mondiale comme une chance pour la diversité culturelle et linguistique :

- tout d'abord les Etats-Unis, qui représentaient il y a cinq ans plus de la moitié des internautes, ont perdu en 2004 leur position dominante, (puisqu'ils ne sont plus que 30 %) au profit de l'Asie et de l'Europe ;

- d'autre part, les internautes dans leur grande majorité ont choisi de naviguer désormais dans leur langue maternelle, plutôt qu'en anglais.

Ces deux éléments ne peuvent jouer qu'en faveur de la francophonie, à condition que les sites francophones soient nombreux sur la toile et de qualité comparable aux sites construits en anglais.

Aussi, la présence de la France dans l'espace numérique sera avant tout celle de ses contenus et de ses services. C'est aujourd'hui pour notre pays le défi le plus important, car « il n'y a pas encore suffisamment de contenus français sur l'Internet »54(*).

a) L'enjeu de la francophonie numérique, c'est la bataille du contenu

Si le numérique dilue la concurrence entre les langues pour privilégier les stratégies d'information et de communication les plus efficaces, en contrepartie, on ne choisira le français que si les contenus qu'il véhicule le méritent.

C'est la raison pour laquelle la bataille de la présence française sur la toile mondiale ne peut se résumer à la course à la production de sites Web francophones. « Il ne suffit pas d'être présent, encore faut-il avoir quelque chose à dire ».55(*)

Le rapport de M. Patrick Bloche contenait un certain nombre de recommandations visant à améliorer la présence des sites français sur Internet.

On peut d'ores et déjà noter un certain nombre d'avancées.

Ainsi, le ministère de la culture a t-il élaboré un portail culturel en français, accessible sur http://www.culture.fr, offrant un agenda des évènements culturels en France, des portails thématiques et régionaux avec des sélections des sites et un moteur de recherche par mots-clés.

De même, un trimestriel en ligne, édité par l'Association pour la diffusion de la pensée française, permet à tout internaute de suivre l'actualité des évènements organisés ou soutenus par les établissements culturels à l'étranger.

Le site de l'Agence EduFrance (http://www.edufrance.fr/), accessible en 16 langues, met à la disposition des internautes tous les programmes, tous les services et tous les contacts nécessaires pour accéder à l'enseignement supérieur français, et préparer un séjour linguistique en France et à l'étranger.

Ces sites offrent une vitrine réussie de ce que M. Patrick Bloche appelle l'offre gratuite d'intérêt général en ligne, déclinée en offre culturelle, nécessaire à l'éducation, ou nécessaire aux évènements internationaux.

Aujourd'hui, un certain nombre de recommandations restent d'actualité.

Ainsi, n'a toujours pas été mise en place sur l'Internet, en mode texte, une base des grands textes français et des outils performants pour les manipuler, qui serait une grande avancée pour le rayonnement de notre patrimoine littéraire.

L'idée de concevoir un grand site plurilingue de la littérature française, en partenariat avec l'UNESCO, semble également devoir être approfondie.

En ce qui concerne l'éducation, la mise en ligne gratuite des contenus nécessaires aux cursus scolaires jusqu'à la terminale pourrait servir de support à de nombreux enfants francophones des pays sous-développés, pour endiguer un taux de scolarisation souvent très bas.

S'agissant de cette dernière proposition, le ministère de l'éducation devrait, en tout état de cause, agir en collaboration avec les éditeurs privés et publics, qu'il soutient ou à qui il passe des commandes, l'important étant de veiller à la gratuité de sa mise à disposition.

b) La bataille de la francophonie numérique passe par les partenariats public-privé

La France a su définir des modèles économiques qui, instaurant des coopérations entre le public et le privé, permettent de mener à bien des actions d'intérêt général, par exemple, pour les monuments historiques. Si l'Etat avait dû prendre en charge la restauration et l'entretien de l'ensemble du patrimoine architectural français, notre pays aurait perdu une part importante de sa mémoire et de son attrait touristique. Il en aurait été de même si la sauvegarde de ce patrimoine avait été confiée au seul secteur privé.

Comme M. Patrick Bloche, votre rapporteur considère qu'il est souhaitable d'imaginer aujourd'hui pour les contenus numérisés des coopérations nouvelles entre le secteur public et le secteur privé. Ce partenariat pourrait être basé sur les mêmes principes que ceux qui prévalent dans le domaine des monuments historiques, à savoir :

- un premier principe « d'inventaire » ou de « catalogue », qui détermine le degré d'intérêt des projets et les répertorie ;

- un deuxième principe de soutien financier de l'Etat, pour l'ensemble du projet ou à coût partagé, soutien qui peut, selon les cas, être complété par des aides de collectivités territoriales ;

- un troisième principe de maintenance et d'ouverture obligatoire au public, selon des règles fixées à l'avance, dans le respect de la propriété.

En effet, de nombreux acteurs privés (maisons d'édition, association culturelle, galeries...) ont mis en place des sites Internet, dont certains s'inscrivent dans les objectifs de la politique culturelle française.

Il faut, pour chaque projet, se poser la question de savoir ce qui mérite d'être numérisé, et ce qui est d'intérêt général.

La définition d'un « label » d'intérêt général culturel pourrait utilement être défini, de façon souple et décentralisée, et contribuerait à la valorisation et au développement de l'offre marchande de contenus et de services sur l'Internet.

Pour que cette offre se développe efficacement, il s'agit aujourd'hui d'améliorer l'interface entre l'Etat et les porteurs de projets.

Comment obtenir un soutien public à un projet lié aux technologies de l'information ? À qui s'adresser ?

Des pistes ont été dressées par M. Patrick Bloche consistant notamment à mettre en ligne, sur un site Internet du ministère de la culture et de la communication, les informations relatives à l'ensemble des aides françaises et européennes.

C'est une mission de service public que l'Etat doit prendre en charge indépendamment des initiatives privées qui pourraient voir le jour.

Il serait aussi souhaitable que le ministère de la culture et de la communication élabore un dossier standardisé de demande de soutien à un projet multimédia en ligne ou hors ligne.

Ce dossier unique offrirait de nombreux avantages : les porteurs de projets pourraient le retirer dans plusieurs administrations différentes, voire auprès de structures associatives ou professionnelles (les chambres de commerce, par exemple). Il serait bien évidemment disponible en ligne. Accompagné d'une notice explicative, il éclaircirait les critères de sélection des projets.

Enfin, le ministère de la culture et de la communication pourrait faire circuler les dossiers lui-même entre les différents services, évitant les navettes entre les différents ministères.

* 45 M. Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire général des Nations Unies, lors du sommet de Cotonou, le 3 décembre 1995.

* 46 M. Jean-Claude Guédon, dans « Penser la différence différemment », contribution à l'ouvrage collectif : « Quelle francophonie pour le XXIe siècle ? » (1997)

* 47 M. Patrick Bloche, dans : « Le désir de France, la présence internationale de la France dans la francophonie et dans la société de l'information », rendu au Premier ministre en 1999.

* 48 « Une vision de la francophonie à l'horizon 2014 », cadre stratégique adopté par les chefs d'Etat et de gouvernements ayant le français en partage, réunis au Sommet de Ouagadougou, le 26 et 27 novembre 2004.

* 49 Rapport d'information sur les moyens et les structures de la francophonie déposé par M. Yves Tavernier au nom de la commission des finances, de l'économie générale et du plan de l'Assemblée nationale (2000-2001).

* 50 Rapport d'information sur les moyens et les structures de diffusion de la francophonie, précité.

* 51 Rapport d'information de M. Yves Dauge, n° 2924, précité.

* 52 M. Stéloi Farandjis, Secrétaire général du Haut Conseil de la francophonie (1998).

* 53 Géopolitique de la francophonie. Un nouveau souffle ?, publié à la Documentation française en Août 2004

* 54 M. Patrick Bloche, dans : « Le désir de France », précité.

* 55 M. Patrick Bloche, dans : « Le désir de France, la présence internationale de la France dans la francophonie et dans la société de l'information », rendu au Premier ministre en 1999.

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