CHAPITRE III : ÉVOLUTIONS RÉCENTES DE LA PRODUCTIVITÉ : L'EUROPE ET LA FRANCE DÉCROCHENT-ELLES ?

Depuis 1970 jusqu'au milieu des années 90, l'Union européenne à 15 (UE à 15) a quasiment rattrapé le niveau de productivité horaire (PIB par heure travaillée) des États-Unis. Certains pays européens (France, Pays-Bas, Belgique,...) l'ont même dépassé.

Ce résultat est cependant trompeur : il ne signifie pas forcément que l'Europe a rejoint le niveau technologique des États-Unis. La productivité du travail y est en effet dopée par une moindre durée du travail et par une moindre mobilisation des travailleurs les moins qualifiés, particulièrement chez les jeunes et les personnes de plus de 55 ans.

Néanmoins, il ne fait aucun doute que l'Europe a connu depuis 1945 un processus de rattrapage technologique qui l'a nettement rapprochée de l'efficacité productive américaine.

Mais il ne fait non plus aucun doute que ce processus s'est ralenti dans les années 80, et surtout qu'il s'est interrompu, et peut être inversé à partir du milieu des années 90.

Quelques données chiffrées peuvent illustrer ce propos : sur la période 1987-1995, le rythme de progression annuelle de la productivité horaire en Europe était de 2,3 %, il est passé à 1,4 % sur la période 1995-2004. Pour les États-Unis, sur les deux mêmes périodes, il est passé de 1,1 % à 2,5 %. Cela signifie que le rapport relatif des croissances de productivité a été multiplié par quatre, en faveur des États-Unis .

Faut-il en déduire que le potentiel de progression des niveaux de vie respectifs de l'Europe et des États-Unis s'en trouve durablement - structurellement - modifié ? Après le rattrapage des États-Unis par l'Europe sur la période 1945-1975, puis la stabilisation de l'écart sur la période 1970-2000, une nouvelle période de creusement des écarts de niveau de vie vient-elle de s'ouvrir ?

La réponse à ces questions dépend de l'explication de la double inflexion des rythmes de productivité - ralentissement en Europe, accélération aux États-Unis - que l'on retient.

Les travaux d'analyse sur cette question se sont multipliés au cours des dernières années. Ils ont considérablement fait progresser la compréhension des déterminants de la productivité dans les économies avancées, mais ils sont complexes et parfois contradictoires .

Dans l'interprétation qui en est proposée ci-après, votre rapporteur s'efforcera de rester fidèle à l'objectif de clarification et de compréhension des phénomènes macroéconomiques qui est celui de votre Délégation, au risque de simplifications parfois excessives.

La première partie du chapitre sera consacrée à une présentation des évolutions intervenues depuis 1995, afin de rappeler la problématique.

La deuxième partie sera consacrée à une tentative d'explication globale , à partir du rôle des Technologies de l'information et de la communication (TIC) dans les processus en cours.

La troisième partie en sera consacrée à une analyse des évolutions sectorielles de la productivité , afin de montrer le rôle généralement attribué à certaines activités de services dans les ruptures observées depuis 10 ans.

La quatrième partie sera consacrée aux évolutions observées en France , afin d'apprécier l'impact des politiques d'enrichissement du contenu en emplois de la croissance sur le ralentissement de la productivité.

La cinquième partie proposera un diagnostic global , à partir de l' analyse des évolutions les plus récentes (depuis 2000), afin d'apprécier la réalité et l' ampleur des ruptures de tendance de la productivité aux États-Unis et en Europe et d'en déduire les questions de politique économique qu'elles soulèvent.

*

I. LA DOUBLE INFLEXION DES RYTHMES DE PRODUCTIVITÉ DEPUIS LES ANNÉES 1990 : RAPPEL DES FAITS

A. LES ÉVOLUTIONS RÉCENTES DE LA PRODUCTIVITÉ DANS LE MONDE

Comme on peut le lire sur le tableau n° 7 ci-dessous, la productivité horaire du travail au cours des années 90 connaît des inflexions marquées et différenciées selon les pays :

Tableau n° 7

TAUX DE CROISSANCE DE LA PRODUCTIVITÉ HORAIRE DU TRAVAIL
1987 - 2004

PIB par heure travaillée

1987-1995

1995-2004

dont 2000-2004

UE-15 (a)

2,3

1,4

1,1

Allemagne

3,1

1,9

1,3

Autriche

2,3

2,4

1,3

Belgique

2,3

1,6

1,3

Danemark

2,1

1,7

1,9

Espagne

2,1

0,0

0,2

Finlande

2,8

2,5

2,2

France

1,9

1,8

1,9

Grèce

0,8

2,7

2,8

Irlande

4,0

4,7

3,5

Italie

2,0

0,4

-0,2

Luxembourg

2,6

2,0

1,2

Pays-Bas

1,6

0,4

0,4

Portugal

2,8

1,4

0,3

Royaume-Uni

2,1

2,0

2,0

Suède

1,4

2,4

2,4

UE-25, élargie (b)

-

1,8

1,6

États-Unis

1,1

2,5

2,9

Japon

2,8

2,1

1,9

Inde (c)

3,7

3,9

3,1

Chine (c)

4,7

6,1

6,8

(a) Se rapporte aux États membres de l'Union européenne jusqu'au 30 avril 2004.
(b) Se rapporte à l'ensemble des membres de l'Union européenne depuis mai 2004
(c) Productivité exprimée en termes de PIB par personne employée.

Sources : TCB/GGDC Total Economy Database, à partir des statistiques de l'OCDE sur les comptes nationaux et la main d'oeuvre.

- aux États-Unis, la productivité horaire accélère à partir de 1995, puis connaît une seconde accélération à partir de 2000.

Votre rapporteur reviendra ci-après sur cette double accélération, qui a été présentée par de nombreux économistes comme la confirmation du caractère « structurel » du regain de productivité américaine, mais qui doit pourtant être regardée avec précaution ;

- dans un grand nombre de pays à l'inverse, la productivité horaire ralentit une nouvelle fois au cours des années 90 - après le ralentissement des années 80 -. Ce ralentissement s'observe dès le début des années 90 pour certains pays (France et Japon en particulier 51 ( * ) ) mais la plupart du temps à partir de 1995. Il est très marqué pour l'ensemble de l'UE à 15 ;

- certains pays ne connaissent pas d'inflexion marquée au cours des années 1990. En Europe, on retrouve notamment dans cette situation : le Royaume-Uni, l'Irlande, la Suède ou la Grèce. Ailleurs, le Canada, l'Australie ou la Nouvelle-Zélande ; c'est-à-dire d'un côté des pays qui poursuivent leur rattrapage (Irlande, Grèce) ou d'un autre côté des pays qui, comme l'ont souligné nombre de travaux, ont conduit des réformes importantes sur les marchés des biens et du travail (Suède, Canada, Royaume-Uni en particulier) ;

- enfin, certains pays émergents (la Chine, en particulier) connaissent une accélération continue , même si le niveau de la productivité y est encore très éloigné de celui des États-Unis (14 % du niveau américain pour la Chine et pour ce qui concerne la productivité par personne employée).

Il en résulte que les États-Unis, qui définissaient déjà la frontière technologique avant les années 1990, sont parmi les pays de l'OCDE celui où la productivité horaire progresse le plus vite 52 ( * ) , creusant ainsi leur avantage par rapport à l'Union européenne.

* 51 Mais on notera aussi que ces pays étaient ceux qui avaient les rythmes de productivité les plus élevés sur la période 1970-1990. Peut-être cela explique-t-il qu'ils « rentrent dans le rang » un peu plus précocement et un peu plus brutalement.

* 52 Hormis la Corée du Sud et la Grèce, en raison de leur situation de rattrapage.

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