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Productivité et niveau de vie : l' Europe décroche-t-elle ?

 

B. LE DILEMME EUROPÉEN

Sur la période 1970-1990, le rythme de la croissance annuelle moyenne du PIB de l'Union européenne à15 est peu éloigné de celui des États-Unis : 2,7 % contre 3,2 %.

Par contre, la progression annuelle moyenne de l'emploi est beaucoup plus faible dans l'UE-15 : 0,5 % contre 1,9 % aux États-Unis.

Ces évolutions se retrouvent - en sens inverse - dans celles de la productivité (cf. tableau ci-après) : le ralentissement de la productivité aux États-Unis, des années 70 jusqu'au milieu des années 90, est beaucoup plus marqué qu'en Europe et dessine un modèle atypique (notamment par rapport à l'Europe et au Japon) de croissance riche en emploi et d'utilisation extensive du travail23(*).

Tableau n° 2

PIB, PRODUCTIVITÉ ET EMPLOI - TAUX DE CROISSANCE ANNUELS MOYENS
COMPARAISON ÉTATS-UNIS / UNION EUROPÉENNE
1970-1990

En %

PIB

Productivité

Emploi

UE-15

États-Unis

UE-15

États-Unis

UE-15

États-Unis

1971 - 1980

3,0

3,2

2,6

1,2

0,3

2,1

1980 - 1990

2,4

3,2

1,8

1,3

0,7

1,7

Une abondante littérature a été consacrée à l'analyse des spécificités américaines au cours de cette période :

- le recul de l'influence des syndicats et des conventions collectives a pesé sur l'évolution des rémunérations, et la flexibilité du droit du travail américain facilite les ajustements du nombre de salariés par les entreprises en cas de retournement conjoncturel ; ces deux caractéristiques ont conduit les entreprises à ralentir la substitution capital/travail et à ne pas privilégier les combinaisons productives les plus capitalistiques ou économes en travail.

- la tertiarisation de l'économie y a été plus précoce et plus importante qu'en Europe ; le commerce, l'hôtellerie-restauration ou les activités financières ont créé massivement des emplois.

L'histoire européenne sur la période 1970-1990 a été très différente :

- selon l'OCDE, qui a développé cette thèse dans de nombreux rapports, le rythme rapide de l'évolution du coût du travail n'a pas connu en Europe d'inflexion après le premier choc pétrolier, en dépit du fort ralentissement des gains de productivité. Il en est résulté une dégradation de la part des profits de la valeur ajoutée et une hausse des coûts salariaux unitaires qui ont contraint les entreprises à privilégier des combinaisons productives capitalistiques et à « économiser » le travail. Les travailleurs les moins qualifiés ont ainsi été exclus massivement du marché du travail, d'où l'augmentation du chômage. Mais, compte tenu des enchaînements décrits, l'augmentation du chômage est ici de nature essentiellement structurelle.

L'exemple de la France est ainsi considéré comme illustrant le mieux cette évolution jusqu'en 1983 (« tournant de la rigueur-salariale »).

- dans les années 80 toutefois, les politiques macroéconomiques induites par le Système monétaire européen, ou des politiques monétaires anti-inflationnistes dont le calibrage a peut-être été inadapté, ont conduit les économies européennes à évoluer sur un sentier de croissance inférieur à leur potentiel, conduisant à l'augmentation d'un chômage de nature keynésienne.

Tous les pays européens ont cherché à mettre en oeuvre une stratégie d'enrichissement du contenu en emploi de la croissance à partir des années 90, et à emprunter au modèle américain, mais la France est certainement le pays où les dispositifs les plus complets ont été appliqués24(*).

Deux types de dispositifs peuvent être distingués selon leur logique macroéconomique :

- les politiques de réduction du temps de travail (temps partiel et réduction de la durée légale hebdomadaire), qui se traduisent mécaniquement par une baisse de la productivité par tête mais un maintien (voire une hausse), de la productivité horaire, sont mises en oeuvre de telle sorte qu'en théorie, le coût salarial unitaire demeure inchangé. A ce titre, elles sont censées ne pas modifier le chômage structurel - déterminé par le coût du travail - et visent donc à réduire sa composante keynésienne (grâce au « partage » du travail) ;

- les politiques d'allègement des charges pesant sur le travail, ont pour but de diminuer le coût salarial unitaire et donc de freiner la substitution capital/travail. Ceci se traduit par un ralentissement des gains de productivité horaire, qui permet d'abaisser la composante structurelle du chômage.

Mise en oeuvre depuis le milieu des années 90, cette stratégie à double composante a permis un ralentissement de la productivité (elle en explique, en réalité, la moitié, cf. page 91), une forte accélération de l'emploi sur la période de croissance soutenue 1998-2000 et un moindre ralentissement de son évolution sur la période de ralentissement qu'a connue l'Europe, suite à la crise mondiale liée à l'éclatement de la « bulle Internet » en 2001.

Mais cette stratégie délibérée a ses revers : effets négatifs sur la qualité des emplois créés, substitution de travail non qualifié à du travail qualifié, déficit d'innovation dans les processus de production et faible adaptation de la spécialisation internationale aux évolutions de la demande mondiale, forte sensibilité aux fluctuations de la compétitivité-coûts et du taux de change,...

Le rebond de la productivité aux États-Unis à partir de 1995 (cf. chapitre III), le creusement des écarts de croissance potentielle et des niveaux de vie qui en résulte, ont mis l'accent sur les aspects négatifs de la stratégie européenne d'enrichissement du contenu en emploi de la croissance : l'Europe prendrait du retard à cause de la production et de la diffusion insuffisantes des technologies de l'information et de la communication
- TIC - (cf. chapitre III) et de la stagnation de l'effort de recherche et développement.

Dans le même temps, le ralentissement mondial de 2001 a plongé la zone euro dans une atonie durable, au contraire des États-Unis et de la plupart des pays de l'OCDE hors zone euro, contribuant à la persistance du chômage.

La zone euro se trouve ainsi prise dans une double contrainte : accélérer les gains de productivité globaux de l'économie afin de suivre le rythme des États-Unis, mais aussi, incitation à poursuivre des stratégies d'enrichissement du contenu de la croissance en emploi de travailleurs non qualifiés (les plus touchés par le chômage).

Ces deux stratégies, par nature, s'opposent. Cette difficulté pour l'Europe à définir une stratégie cohérente se retrouve dans les débats publics, notamment en France, entre incitations à enrichir le contenu en emploi de la croissance par des dispositifs d'allègement du coût du travail sur les non qualifiés (élargissement de l'assiette des cotisations sociales à la valeur ajoutée) ou sur l'ensemble des salariés (« TVA sociale »), et volonté de développer l'innovation et la spécialisation en faveur des secteurs de haute technologie par les dépenses de recherche-développement ou en faveur de l'enseignement supérieur.

La « Stratégie de Lisbonne » offre une illustration spécifique de ce dilemme européen :

- dans le prolongement du « Rapport SAPIR »25(*), elle met l'accent sur l'innovation, la recherche et l'enseignement supérieur, et sur la relation positive : innovation-productivité-croissance potentielle-niveau de vie ;

- mais, elle met aussi l'accent sur la compétitivité donc sur la maîtrise des coûts salariaux (qui évolueraient donc moins vite que la productivité) qui permettrait à la fois de protéger l'emploi non qualifié et d'améliorer les positions européennes sur les marchés mondiaux.

Cette question sera plus longuement développée par votre rapporteur au quatrième chapitre.

* 23 C'est-à-dire que la production est produite par un grand nombre de travailleurs dont l'intensité productive est faible - ce modèle s'oppose au modèle européen « intensif » qui concentre la production sur un plus faible nombre de travailleurs plus productifs -.

* 24 Cf. page 89. Par ailleurs, le rapport du CAE « Productivité et croissance » décrit également les dispositifs mis en place dans les autres pays européens.

* 25 André SAPIR : « An agenda for a growing Europe », Commission européenne, juillet 2003
(il n'existe pas de version française).