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Risques chimiques au quotidien : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur. Quelle expertise pour notre santé ? Compte-rendu des auditions (tome 2)

 

Pr. CHARLES SULTAN

Site Internet : http ://www.criigen.org

Professeur à la Faculté de médecine de MontpellierChef du Service d'hormonologie au CHU de Montpellier Responsable de l'Unité d'endocrinologie pédiatrique Vice-doyen de la Faculté de médecine de Montpellier

(7 février 2007)

Après avoir évoqué le différend qu'il avait eu avec la direction générale de la Santé au sujet du nombre de malformations néonatales et le fait que le rapport de l'Institut de veille sanitaire (InVS) ainsi que la direction générale de la Santé38(*) avaient conclu notamment que la notoriété du Pr. Charles SULTAN introduisait un biais d'observation dans les conclusions de celui-ci. Le Pr. Charles SULTAN a indiqué qu'en 2001 il avait rédigé un livre, à la demande des Américains, sur les anomalies de différenciation sexuelle non liées à l'environnement. Il a également précisé que son équipe avait publié nombre d'études de niveau international.

Il a ensuite exposé son point de vue sur la pollution environnementale et les maladies endocriniennes de l'enfant, rappelant qu'il fallait toujours distinguer entre les faits établis, les faits sur arguments et les faits non confirmés.

Le Pr. Charles SULTAN a précisé aussi qu'en 2006 une analyse du sang du cordon ombilical menée par des équipes américaines avait montré que 250 substances chimiques s'y trouvent dès la naissance, même si l'industrie phytosanitaire avait allégué en réponse qu'il ne s'agissait que de traces desdites substances. Cependant, vingt ans plus tard, l'organisme de ces bébés n'aura pas manqué d'absorber des grammes, voire des kilos, de ces substances. Toujours est-il que ces études montrent que les nouveau-nés sont contaminés dès la période néonatale et qu'il faudrait donc protéger le foetus contre des milliers de polluants. Une étude très récente sur l'analyse des premières selles du nouveau-né, a également montré que des centaines de substances chimiques s'y trouvent.

Le Pr. Charles SULTAN a également rappelé que la spermatogenèse a diminué d'environ 50 % tandis que les malformations génitales, cryptorchidies et hypospadias augmentaient et qu'il est observé davantage de diminutions de la quantité de spermatozoïdes chez les hommes atteints de malformation génitale.

De là, l'hypothèse que les polluants chimiques (pesticides, fongicides, insecticides, herbicides), soit environ 150.000 substances, pourraient avoir un rôle dans ces évolutions. En outre, des produits nouveaux tels que des peintures, des plastiques, des retardateurs de flammes, des produits d'épuration de l'eau, des cosmétiques et des phtalates complètent tous les jours cette liste.

Le Pr. Charles SULTAN a cité l'exemple de la peinture pour les bateaux qui contient du tributylétain (TBT) qui se retrouve dans l'eau puis dans les crustacés. De même, des phtalates sont présents dans les biberons, les tubulures de réanimation, les petits pots alimentaires pour bébés ou encore les barres de chocolat (en tant que stabilisateurs alimentaires). Au total, il s'agit de 100.000 substances chimiques avec lesquelles l'homme peut être en contact.

De plus, des oestrogènes naturels ou des oestrogènes de synthèse se retrouvent dans l'eau des stations d'épuration.

Tous ces polluants entrent dans le corps par ingestion, inhalation, absorption ou transfert placentaire. Beaucoup de ces polluants sont lipophiles et se retrouvent donc dans le tissu adipeux, le lait humain et le liquide amniotique. Comme l'a montré la revue « Que choisir ? », à l'âge de vingt ans, les traces de produits présents chez le nourrisson sont devenues des grammes dans le corps humain.

Au sujet des perturbateurs endocriniens qui miment l'action des oestrogènes et s'opposent à l'action des androgènes, certains étant à la fois oestrogènes et anti-androgènes, ce qui module l'expression des gènes oestrogéno-dépendants et entrave la différenciation sexuelle foetale, le Pr. SULTAN a signalé que ces xéno-oestrogènes foetaux pouvaient favoriser une cancérogenèse du sein ultérieurement, ce qui pourrait expliquer la multiplication par deux du cancer du sein en quinze ans ; ce que l'OCDE a confirmé dans des travaux publiés même si cela est contesté par certains.

Le Pr. Charles SULTAN a rappelé que les hormones avaient une action sur le génome. Ainsi, le bisphénol-A peut modifier quatorze gènes et a, en outre, un effet mutagène et cancérogène. Quant au distilbène, qui est un médicament xéno-oestrogène et peut être considéré comme un modèle de l'action des pesticides, il peut générer des modifications des gènes jusqu'à vingt ans après son absorption. C'est ainsi que, selon des études américaines, les petites filles dont les mères ont pris du distilbène pendant leur grossesse peuvent présenter un cancer du vagin à l'âge de 20 ans. De plus, vers l'âge de 20 ou 30 ans, ce médicament peut entraîner des troubles psychiatriques gravissimes.

Quant aux perturbateurs endocriniens, cancérogènes mutagènes et reprotoxiques, ils peuvent avoir des conséquences chez l'enfant : malformations génitales, retards de croissance, problèmes pubertaires, obésité.

Au sujet de la différenciation sexuelle, le Pr. Charles SULTAN a estimé que l'augmentation de la prévalence de malformations génitales était reconnue par tous chez le garçon et que lui-même en constatait environ dix cas par an dans son service.

Dans le même sens, les cas d'hypospadias recensés par le registre d'Atlanta (États-Unis d'Amérique) ont été multipliés par deux en cinq ans (de 1980 à 1985) ainsi que l'ont montré les travaux de PAULOZZI (1997, 1999) du CDC d'Atlanta.

Pour le Pr. Charles SULTAN, il résulte de l'analyse des travaux de la littérature que l'environnement augmente le risque de malformations génitales lié aux perturbateurs endocriniens de 1 à 4,5 notamment lorsque les parents sont agriculteurs.

L'équipe du Pr. Charles SULTAN a étudié à Montpellier tous les nouveau-nés d'une maternité tout-venant de type 1 durant dix-huit mois et a constaté que les cas de cryptorchidies y étaient passés de 0,6 à 1,6 % et les cas d'hypospadias de 5/10.000 à 15/10.000, ce qui est dix à cent fois supérieur aux données de la littérature, même si tout cela avait été contesté en 2004 dans le rapport de l'InVS. Au cours de cette étude de cas-témoins, il est apparu que 28 % des nouveau-nés présentant une malformation génitale étaient issus d'une famille d'agriculteurs alors que ce pourcentage n'était que de 14 % chez les enfants tirés au sort. Pour le Pr. Charles SULTAN, la présence de vignobles ou d'agriculture dans une région s'accompagne de la constatation de nouveau-nés malformés. Comme l'a montré l'Association Hhorages, qui rassemble les victimes du distilbène, certains garçons sont féminisés et connaissent des problèmes d'identité sexuelle.

Une comparaison a été effectuée avec la région du Nordeste au Brésil. Cette région pauvre, très agricole, est très imprégnée de DDT. Sur quarante neuf cas étudiés, cinq présentaient des malformations génitales génétiques, ce qui est élevé et, sur les quarante quatre autres cas présentant également des malformations génitales, vingt trois vivaient dans des favelas où le DDT était présent et vingt et un avaient des parents agriculteurs utilisant de nombreux pesticides. Il s'agit-là, pour le moins, d'un faisceau d'arguments. Des publications dans le même sens ont d'ailleurs été effectuées dans Environmental Health.

De leur côté, les Italiens ont évalué le taux de contamination à travers un recoupement avec les commandes de pesticides et ont constaté un parallélisme avec les malformations observées, ce qui vient compléter le faisceau d'arguments.

Une autre étude a montré l'importance du taux de pesticides dans le lait maternel, ce taux étant trois fois supérieur chez ceux sur lesquels on a observé une cryptorchidie.

Le Pr. Charles SULTAN a rappelé qu'il avait publié à Rotterdam une étude sur le distilbène montrant que si, dans une famille où la mère a pris du distilbène pendant toutes les grossesses, il peut exister un garçon sain, en revanche, chez les personnes non exposées on ne constate aucun cas d'hypospadias alors que chez celles exposées, les cas atteignent 4 %. En outre, chez les petits-enfants de ces individus, les cas d'hypospadias peuvent atteindre 8 % du fait de la modification des génomes. Comme cela était indiqué dans un article de la revue Science, au cours de l'été 2006, il y aurait donc un effet transgénérationnel. L'AFSSAPS a d'ailleurs créé un groupe de travail sur les effets du diethylbestrol (DES) sur la deuxième génération, s'interrogeant sur la modification du génome.

Le Pr. Charles SULTAN a ensuite évoqué les malformations génitales chez les animaux, notamment les micropénis des alligators de Floride - le taux de pesticides étant dix à vingt fois supérieur à la moyenne dans les marais de cette région, du fait de l'écoulement des zones d'arrosage des orangers traités avec des pesticides.

Dans le même ordre d'idées, le Pr. Charles SULTAN a mentionné les risques encourus en France par les enfants de producteurs de fruits où des cas de malformations génitales ont été observés. Sait-on, par exemple, que près de vingt trois produits différents sont pulvérisés sur les pêchers ?

Le Pr. Charles SULTAN a précisé qu'une étude expérimentale américaine menée sur le bisphénol A (BPA) au contact de familles de rats a montré des effets sur la puberté précoce et des cas d'hypospadias.

Il a noté aussi que le taux d'incidence du cancer du testicule avait augmenté de 50 % en vingt ans et a mentionné, à cet égard, les travaux de Rémy SLAMA, chercheur à l'INSERM et du Pr. Neils SKAKKEBAEK, de l'Hôpital universitaire de Copenhague.

A propos des impacts des perturbateurs endocriniens sur l'enfant et l'adulte, le Pr. Charles SULTAN a fait part des constatations suivantes :

- chez l'enfant : des effets sur la croissance foetale, sur la différenciation sexuelle chez les garçons, sur le développement psychomoteur et sur la puberté ;

- chez les jeunes filles : croissance de deux bonnets du volume mammaire en dix ans ;

- chez l'adulte : cancer du testicule, baisse de la spermatogenèse, cancer de la prostate et cancer du rein.

Au sujet de l'origine foetale de maladies adultes, le Pr. Charles SULTAN a signalé l'existence de retards de croissance intra utérin ; les mamans contaminées enfantent des nouveau-nés plus petits qui ont des risques de diabète accrus.

En outre, le développement de la glande mammaire est prématuré chez certaines petites filles, ce qui pourrait s'accompagner d'un risque de cancer du sein.

Enfin, la peinture de bateau contenant du TBT se fixe particulièrement dans les tissus adipeux, ce qui pourrait contribuer au développement de l'obésité sans pour autant être le facteur exclusif de l'épidémie d'obésité.

Le Pr. Charles SULTAN a ensuite rappelé l'existence de la publication bisannuelle « Pediatric Clinics of North America » considérée comme la bible des chercheurs et qui a relevé que l'ours polaire se déviriliserait du fait de la présence de DDT dans l'air. Le « Quotidien du Médecin » et la revue « Nature » ont également mentionné la féminisation des crapauds mâle.

Par ailleurs, l'analyse du sang d'étudiants en médecine espagnols y a mis en évidence la présence de pesticides chez la majorité d'entre eux.

Pour le Pr. Charles SULTAN, la question de la protection des enfants à naître dans un milieu où les pesticides se multiplient se pose et, comme le rappelait Jean ROSTAND : « attendre d'en savoir assez pour agir en toute lumière, c'est se condamner à l'inaction ».

Le Pr. Charles SULTAN a insisté sur la nécessité de prendre en compte l'enfant dès le stade foetal et d'engager des actions en ce sens. Il a rappelé que l'évaluation d'un pesticide coûtait environ 1.000 euros.

Par ailleurs, il a signalé qu'un maire du Gard expérimentait actuellement une cantine exclusivement approvisionnée en produits alimentaires biologiques et a précisé que les risques les plus élevés de transmission de pesticides se trouvent chez les enfants de mère exclusivement végétarienne.

Enfin, il a souligné la nécessité de mener des études à la Martinique où des problèmes évidents se posent.

Documents de référence :

- « Environnement et cancer, ce que nous apprend l'épidémiologie », Dr. Bernard ASSELAIN, Institut Curie, 12 décembre 2006

* 38 « Les malformations congénitales du petit garçon en Languedoc-Roussillon. Étude des cryptorchidies et des hypospadias opérés à partir des données de PMSI, de 1998 à 2001 » InVS, juillet 2004.