Allez au contenu, Allez à la navigation

La grippe A (H1N1)v : Retours sur « la première pandémie du XXIe siècle » (rapport)

29 juillet 2010 : Grippe A - La grippe A (H1N1)v : Retours sur « la première pandémie du XXIe siècle » (rapport) ( rapport de commission d'enquête )
2. La perception plus juste des non-spécialistes

 Dans l'ensemble, on doit constater que ceux qui ont pris la mesure exacte du virus étaient des scientifiques qui n'étaient pas spécialistes de la grippe. Cela correspond à l'argument déjà présenté dans la préface donnée par David A. Hamburg à l'édition publiée du rapport élaboré en 1977 par Richard E. Neustadt et Harvey Fineberg pour le secrétaire d'Etat américain à la santé, Joseph Califano, dans le but d'analyser les raisons de l'échec de la campagne vaccinale de masse mise en place par les autorités américaines en prévision d'une épidémie de grippe A (H1N1)v. Il soulignait en effet qu'« un effort massif de cette sorte, à l'échelle nationale, nécessite de nombreux types de connaissances - en biologie de base, en médecine clinique, en santé publique, en droit, en économie, en psychologie, et dans d'autres domaines encore. Ainsi, il est d'une grande valeur pour les instances de décision de recueillir de l'information et des conseils de la part de nombreuses sources de haute qualité : c'est-à-dire non seulement des scientifiques les plus intéressés, mais aussi de scientifiques désintéressés. Ce dernier groupe comprend des personnes qui peuvent comprendre les questions techniques qui se posent, mais dont les carrières se sont déroulées à quelque distance du problème central. En effet, non seulement elles apportent des informations neuves, mais elles peuvent également soulever des problèmes, remettre en question des a priori, et évoquer de nouvelles perspectives.108(*) » Malgré l'intérêt que les autorités publiques ont porté à ce rapport, cette préconisation forte n'a pas été mise en oeuvre, avec pour résultat la répétition d'erreurs similaires à celles constatées il y a 35 ans.

Proposition n° 10 :
Organiser la prise en compte par les pouvoirs publics de l'opinion
des scientifiques reconnus qui peuvent comprendre
les questions techniques qui se posent, mais dont les carrières se sont déroulées à quelque distance du problème central.

 Les acteurs de terrain, eux, ne se sont pas trompés, et ont mis en place spontanément une réponse plus adaptée à la réalité de la maladie. Les praticiens libéraux ont ainsi encouragé les personnes à risque à se faire vacciner, mais souligné l'inutilité d'une vaccination générale de l'ensemble de la population. De mai à décembre 2009, 70 % des personnes ont consulté un médecin ; 55 à 60 % l'ont interrogé sur l'opportunité de se faire vacciner : 70 % des pédiatres et gynécologues ont recommandé le vaccin, 50 % des autres spécialistes, 43 % seulement des généralistes et 12 % des médecins alternatifs109(*). En revanche, ils ont pris des mesures de prévention contre les complications grippales, en prescrivant largement les vaccins destinés à les prévenir : plus d'un million de vaccins antipneumococciques ont été prescrits entre juin 2009 et mai 2010, soit 800 000 de plus que sur la même période l'année précédente.

Dans l'ensemble, les médecins généralistes, alors qu'ils n'avaient pas été chargés de conduire la vaccination antigrippale, ont fait face à la pandémie en assurant l'essentiel des soins. 900 000 consultations liées à la grippe A (H1N1)v ont eu lieu pendant la période pandémique : il est remarquable que, comme l'a reconnu la ministre de la santé, cela n'ait pas entraîné de surcharge du système hospitalier, alors qu'on estime en général qu'une épidémie génère des désordres dans le système hospitalier à partir de 700 000 consultations supplémentaires en médecine de ville. Les médecins généralistes ont donc particulièrement bien géré la réponse à apporter à la pandémie, et ils ont su rassurer leurs patients, évitant un engorgement du système de soins.

Enfin, ils se sont tenus au courant tant des expériences étrangères que des recherches publiées dans les revues internationales sur le virus pandémique, en particulier grâce aux réseaux Internet. M. Dominique Dupagne en France et M. Juan Gervas en Espagne, tous deux animateurs de réseaux médicaux sur Internet, et qui se sont exprimés très tôt et publiquement sur la nature exacte du virus A (H1N1)v, ont ainsi souligné l'intérêt que présentent, pour l'amélioration des connaissances et des pratiques, la diffusion des nouvelles technologies et la maîtrise des réseaux virtuels : à côté de rumeurs et de désinformations, l'Internet, entre les mains de professionnels, a été un moyen de développer un esprit critique particulièrement utile.

Là encore, le problème réside dans la coupure entre l'expertise publique et le terrain. M. Jean-Claude Bensoussan, médecin généraliste membre du CLCG, a ainsi insisté sur le fait qu'en septembre 2009, le réseau des groupes régionaux d'observation de la grippe (GROG), composé de médecins et de pharmaciens, avait noté que les pathologies respiratoires observées dans la population tenaient, non au virus A (H1N1)v, mais à un rhinovirus, le virus grippal ne s'étant répandu qu'à partir de la fin octobre 2009 : l'InVS avait alors négligé les constatations de ce réseau pour en privilégier d'autres, alors que la spécificité du réseau GROG tient aux prélèvements qu'il réalise, ce que ne fait pas le réseau Sentinelles, qui dépend uniquement du tableau clinique. Malgré l'existence de réseaux dédiés à la remontée des informations depuis le terrain, l'expertise au niveau central est restée prisonnière de ses a priori.

Proposition n° 11 :
Intégrer le plus possible les professionnels de santé de proximité
à la mise en oeuvre de la lutte contre la pandémie.

Les données concernant la virulence du virus A (H1N1)v ont donc fait l'objet d'une interprétation à charge, fondée sur des bases scientifiques incertaines, ce qui fait apparaître le poids des a priori dans les positions des experts même si, bien entendu, il importait de faire la part de l'imprévisibilité du virus. Mais il n'était pas indifférent, pour la détermination de l'action gouvernementale et pour son organisation, qu'il offre, au moins, un certain répit. La volonté de faire face au danger pandémique et la dynamique de groupe ainsi créée ont abouti à écarter de l'analyse les éléments objectifs progressivement accumulés montrant la faible virulence du virus.

Votre commission d'enquête juge particulièrement regrettable la tendance de certains experts à refuser toute remise en cause de leurs analyses : le reproche de « déni de gravité » de la pandémie passée qu'ils adressent à leurs interlocuteurs n'est que le prolongement de l'affirmation de mai à décembre 2009 de la gravité, à venir, du virus.

La question en effet est moins celle du nombre de morts liées au virus A (H1N1)v, la perte de chaque vie humaine étant un drame incommensurable, que celle de l'adaptation des moyens limités dont dispose l'Etat pour assurer la protection de la santé publique dans notre pays. Savoir mesurer le danger que représente un virus est la première mission de l'expertise publique.

Plus qu'à la défense de leurs positions passées, c'est à une réflexion sur les causes de l'inadéquation d'une part importante de leurs analyses en la matière que les experts sont aujourd'hui appelés.


* 108 D. Hamburg, préface à la deuxième édition de Richard E. Neustadt et Harvey Fineberg, The Epidemic that never was, 1983, p. XIII.

* 109 Chiffres communiqués par M. Michel Setbon lors de son audition, à partir d'une étude réalisée en décembre 2009.