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Prospective du couple franco-allemand

22 juin 2011 : Prospective du couple franco-allemand ( rapport d'information )

B. DES EXPLICATIONS DIFFICILES À CERNER

1. Le rejet de l'explication par les prix à l'exportation laisse subsister quelques interrogations
a) Le rejet de l'explication par les prix à l'exportation

C'est au sein de la zone euro que l'Allemagne a gagné ses parts de marché à l'exportation quand sur ces marchés la France a reculé.

On est ainsi tenté d'attribuer aux divergences des coûts salariaux unitaires entre l'Allemagne et la France, la responsabilité de ce décrochage entre les deux pays.

Pourtant ces divergences qui, on l'a indiqué, peuvent être analysées comme un simple rattrapage, n'auraient pas eu d'incidence sur la position concurrentielle des exportations françaises par rapport à l'Allemagne, au sein de la zone euro, quand on évalue cette position à l'aune des prix des exportations.

En effet, même si les coûts salariaux unitaires des deux pays ont divergé (de même sans doute que les coûts de production) les prix des exportations vers la zone euro des deux pays ont suivi des évolutions parallèles quand on envisage l'ensemble des exportations (biens et services).

Ce constat peut être étendu à l'ensemble des pays de l'OCDE moyennant quelques nuances en toute fin de période.

Il contraste avec la dégradation de la compétitivité-prix d'autres pays de la zone euro (ici l'Italie et l'Espagne).

Compétitivité-prix vis-à-vis d'autres pays de l'OCDE

Source : Ministère de l'économie des finances et de l'industrie

On relève toutefois une légère tendance à la dégradation de la compétitivité prix des exportations françaises en fin de période que l'Allemagne, de son côté, ne subit pas.

De peu d'incidences a priori sur la compétitivité des exportations dans la zone euro, il faut encore vérifier si la divergence des coûts salariaux unitaires de la France et de l'Allemagne a eu plus de conséquences sur la concurrence sur les marchés domestiques nationaux ou sur les marchés extérieurs à la zone euro.

Source : Eurostat CPCI rapport 2008

Pour les prix sur les marchés domestiques, ils ont suivi un rythme d'inflation presque identique, de 12 % entre 2000 et 2007, dans les deux pays.

Sur le marché international, les prix des biens et services proposés ont nettement moins augmenté29(*) que les prix domestiques.

Les prix des produits industriels français ont baissé entre 2000 et 2004, face à une stabilité des prix allemands. Puis ils ont augmenté mais pas davantage que les prix allemands. Ce dernier constat est à relier avec celui précédemment indiqué d'une convergence des prix à l'exportation en zone euro.

Il suggère que, sur les marchés hors zone euro, les exportateurs français ont, en fait, amélioré leur compétitivité-prix par rapport à leurs concurrents allemands, du moins pour les produits industriels.

La discordance entre les prix de production internes et les prix pratiqués sur les marchés extérieurs est particulièrement importante pour les produits français.

Elle témoignerait de l'existence d'un important effort de marge de la part des entreprises destiné à défendre leurs parts du marché mondial.

En comparaison, les exportateurs allemands semblent moins contraints à cet effort.

Le contraste entre les prix domestiques des deux pays et les prix des produits industriels proposés sur les marchés extérieurs aurait dû créer un contexte favorable à une augmentation du taux de pénétration des importations sur les marchés extérieurs des deux pays30(*).

Au total, les études concordent pour estimer qu'il est difficile d'expliquer la divergence des exportations des deux pays par des considérations relatives aux prix des exportations.

b) Quelques interrogations subsistent

Toutefois, ce diagnostic comporte quelques fragilités.

L'identification des prix des exportations est une opération complexe. Elle passe, moins par des observations, que par des estimations qui, de l'avis des statisticiens, ne sont pas sans défaut31(*).

 Il n'apparaît pas en cohérence avec les variations des coûts de production des deux pays. Si, à leur terme, le niveau des coûts salariaux unitaires est à peu près analogue, leur progression a, malgré tout, été très différente dans la période où les évolutions de parts de marché ont divergé. Surtout, le recours à l'externalisation auprès de pays à bas coût de maillons de plus en plus nombreux des chaînes de production allemandes a exercé des effets dont on reconnaît l'impact sur les coûts de production. Il est possible que les exportateurs allemands n'aient pas « passé » ces effets dans leurs prix (préférant améliorer leurs marges). Mais il existe un doute raisonnable, compte tenu des incertitudes sur les prix réels des échanges internationaux.

 Les données relatives aux prix des exportations ne sont pas toujours corrigées des variations du taux de change.

En théorie, la France et l'Allemagne sont exposées de la même manière à d'éventuels effets de change puisqu'elles partagent la même devise. Ainsi, la différence de leurs performances exportatrices ne proviendrait pas de ce facteur32(*). Tout juste pourrait-on observer que les exportations allemandes sont moins sensibles à l'appréciation de l'euro que les exportations françaises.

Cette analyse pourrait ne recouvrir qu'une partie de la réalité dans l'hypothèse où la répartition géographique des exportations respectives des deux pays différerait davantage que ce que les données sur les échanges internationaux réunis par l'appareil statistique ne le montre. Or, en ce domaine, les incertitudes sont fortes. Par ailleurs, les modes de facturation pratiqués ou les couvertures de change pourraient jouer si elles insensibilisaient davantage les uns que les autres aux variations du taux de change. À ce stade, ces effets ne peuvent être démontrés.

Aussi, doit-on voir dans les différences éventuelles des incidences dans l'appréciation de l'euro sur les exportations allemandes et françaises la confirmation que la compétitivité-prix est un facteur plus important pour la France que pour l'Allemagne.

c) Observations

L'absence de décrochage manifeste des prix à l'exportation français par rapport aux prix allemands suggère que les performances exportatrices différenciées des deux pays ne résultent pas des éléments de compétitivité liés au couple coût-prix sous les réserves qu'inspire l'état des données sur ces sujets.

Il serait hasardeux d'en conclure que le rétablissement de la compétitivité-coût des entreprises allemandes n'a pas exercé d'effets sur leurs performances.

Dans le chapitre précédent, on a indiqué que la divergence des coûts salariaux unitaires n'avait pas été jusqu'à instaurer une inversion de la hiérarchie des niveaux de coûts entre la France et l'Allemagne.

Cependant, ces niveaux se sont rapprochés et les coûts salariaux en Allemagne ont, davantage que les coûts salariaux français, convergé vers les coûts des autres pays.

En outre, le recours de plus en plus important à des consommations intermédiaires importées, notamment de pays à faibles salaires, (v. plus loin) a placé les coûts de production allemands sur une trajectoire baissière contrastant avec les tendances plus plates observées en France.

Si les entreprises allemandes n'ont pas répercuté ces inflexions dans les prix de leurs exportations vers la zone euro, de sorte qu'elles en auraient tiré un avantage de compétitivité, cela ne signifie pas qu'elles ont été sans effet sur leurs positions concurrentielles.

En premier lieu, le rétablissement de leurs marges sur exportations a créé un environnement propice à l'exportation qui a pu modifier leur arbitrage entre marché domestique et marchés d'exportation (d'autant que le marché domestique s'est trouvé peu dynamique du fait de la modération des revenus).

En second lieu, la compétitivité-prix ne se déformant plus en défaveur des exportations allemandes, les avantages compétitifs hors-prix (v. plus loin) ont pu jouer un rôle plus grand.

Sur les marchés de la zone euro, la profitabilité des exportations allemandes s'est améliorée par rapport aux exportations françaises. La divergence des coûts salariaux et la convergence des prix à l'exportation indiquent que le taux de marge des exportations allemandes à destination de ces marchés (le profit relativement au chiffre d'affaires résultant des ventes à l'étranger) s'est amélioré par rapport à celui enregistré par les exportateurs français. Le graphique suivant permet d'étendre ce constat à l'ensemble de l'OCDE.

Source : Ministère de l'économie des finances et de l'industrie

Sur les marchés extérieurs à l'OCDE, la profitabilité des exportations allemandes aurait connu une moindre appréciation, les exportateurs effectuant sur ces marchés un effort de marge pour conserver (ou accroître leurs positions). Cet effort aurait pu être favorisé par l'amélioration des profits tirés par les exportateurs allemands de leurs relations commerciales avec les pays développés, avantage dont les exportateurs français n'auraient pu bénéficier compte tenu de la concurrence à laquelle ils ont été exposés sur ces derniers marchés.

Enfin, l'amélioration de la compétitivité-coût de l'Allemagne a pu évidemment influer sur la compétitivité-prix du pays par rapport aux autres concurrents que la France et sur les marchés situés en dehors de la zone euro.

Par ailleurs, le différentiel entre les coûts de production des exportations allemandes et françaises confronté à des évolutions semblables de leurs prix à l'exportation montrent que l'Allemagne a davantage tiré profit de ses exportations sur la période.

Les incertitudes sur les niveaux respectifs des prix d'exportation se doublent d'un problème de comparabilité des données. En volume, les exportations allemandes se sont beaucoup plus développées que les exportations françaises. Il faut envisager que les écarts des trajectoires de coûts entre les deux pays ont pu opérer un effet de sélection ne laissant aux prises que les concurrents français susceptibles de pratiquer des prix analogues à ceux de leurs compétiteurs allemands.

Autrement dit, la signification du parallélisme des prix à l'exportation - qui finalement n'a rien de très remarquable s'agissant de pays dont les entreprises fournissent des biens analogues sur le marché international - n'a sans doute pas la même signification quant au potentiel d'exportations des deux pays.

On doit également observer que les firmes allemandes n'ont pas répercuté sur leurs clients la totalité de l'effort salarial effectué dans le pays. Les exportations leur ont été de plus en plus profitables.

Par ailleurs, par rapport aux exportateurs français, ces évolutions suggèrent que les firmes allemandes disposeraient de marges de manoeuvres pour défendre leurs positions commerciales si nécessaire.


* 29 Ces deux comportements de prix contrastés suggèrent que la concurrence est perçue différemment selon qu'on se présente sur son marché domestique ou sur le marché international. Pour en être tout à fait sûr, il faudrait toutefois contrôler ce résultat en considérant les types de biens échangés qui ne sont pas les mêmes.

* 30 Hypothèse explorée par le rapport 2008 de la Commission permanente de concertation pour l'industrie et vérifiée selon ce dernier rapport.

* 31 Une difficulté, non des moindres, est d'identifier les prix des échanges intragroupes.

* 32 À l'inverse de ce qui se produit pour les importations.