Allez au contenu, Allez à la navigation

La France dans le Pacifique : quelle vision pour le 21e siècle? (colloque du 17 janvier 2013)

25 janvier 2013 : La France dans le Pacifique : quelle vision pour le 21e siècle? (colloque du 17 janvier 2013) ( rapport d'information sur colloque )

Vice-amiral (2S) Jean-Louis Vichot, Ancienne Autorité de coordination pour les questions internationales État-major de la marine, ministère de la Défense

Mesdames et messieurs les Ministres,

Mesdames et messieurs les Parlementaires,

Mesdames, messieurs,

Je suis heureux d'avoir l'occasion de parler devant vous d'un sujet qui me tient particulièrement à coeur depuis cinq ans, c'est-à-dire depuis que j'ai découvert le Pacifique dans son ensemble, à partir de la Polynésie française où j'ai eu la chance d'exercer les fonctions de commandant supérieur des forces armées. Je salue au passage mon camarade Olivier Tramond, présent dans la salle, qui était à la même époque commandant supérieur des forces armées en Nouvelle-Calédonie. Nous avons remarquablement travaillé avec une grande efficacité, en particulier pour l'assistance aux populations, lorsqu'un tsunami frappa les îles Tonga et après le passage du cyclone Oli en Polynésie française.

L'outre-mer devient source de richesses pour la France en ce 21ème siècle. Il va aussi lui permettre de créer des emplois. C'est outre-mer que nous allons trouver les ressources minérales, alimentaires, biologiques qui vont nous permettre de développer la recherche et l'industrie en France, outre-mer et en métropole. On a dit de ce siècle qu'il sera maritime. C'est aujourd'hui une certitude. On a dit qu'il est celui du Pacifique. C'est aussi une certitude, puisque trois des cinq premières puissances économiques mondiales sont des puissances asiatiques (la Chine populaire, le Japon et l'Inde). Il ne reste plus, parmi les cinq premières puissances économiques mondiales, que les États-Unis et l'Allemagne comme puissances occidentales et encore, car les États-Unis sont une puissance du Pacifique.

Une autre donnée très importante est l'insécurité du Pacifique. L'actualité fourmille d'illustrations de ce phénomène et ce n'est pas parce que ces faits se déroulent de l'autre côté de la planète qu'ils ne nous concernent pas. 41 % du trafic maritime de biens de consommation à destination de la métropole passe en mer de Chine du Sud. Par conséquent, nos intérêts économiques quotidiens sont directement tributaires de la sécurité de ces eaux. Le Pacifique ne constitue pas seulement une question d'avenir : c'est aussi une question actuelle. À Wallis et Futuna, ont été découverts des encroûtements minéraux d'une rare qualité. En Polynésie française, on espère une forte croissance de la pêche avec le réchauffement climatique. Celui-ci n'apporte pas que des catastrophes puisqu'il va déplacer la ceinture du thon vers le Sud, vers la ZEE de la Polynésie française.

Encore faut-il se donner les moyens de surveiller ces zones et de participer à la sécurité d'ensemble de la région Pacifique. Il existe aujourd'hui (statistiques du ministère des affaires étrangères de 2012) 120 000 citoyens français inscrits dans les consulats d'Asie et d'Océanie, c'est-à-dire davantage que dans l'Afrique francophone. La France est le pays d'Europe où la communauté chinoise est la plus nombreuse (plus de 600 000 personnes). Le monde bouge et les États-Unis d'Amérique ne sont pas les seuls à pivoter.

Le Pacifique constitue un océan immense où nous sommes présents à travers trois communautés et un atoll : la Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna, la Polynésie française et le petit atoll de Clipperton, qui nous a valu bien des discussions avec le Mexique. Ces discussions sont aujourd'hui apaisées et nous avons pu conclure, grâce à la sagesse de nos diplomates, un accord gagnant pour les deux parties.

La Polynésie française possède la plus grande limite maritime de la France, qui nous sépare du Chili. La plus grande frontière terrestre de la France se trouve, elle, en Guyane, et nous sépare du Brésil.

Dans l'océan Pacifique manoeuvrent des marines puissantes, à commencer par la marine des États-Unis. La seule 7ème flotte américaine, qui était basée à Yokosuka au Japon, a la taille de la marine nationale française. La marine chinoise est en pleine expansion. Les Russes n'ont pas non plus dit leur dernier mot dans le Pacifique, bien au contraire. Les Japonais et les Coréens disposent aussi d'une marine dont le tonnage est du même ordre de grandeur que celui de la marine française. Il faut se souvenir que la France est par ailleurs engagée en Corée. Nous sommes toujours membres de la commission d'armistice, dans ce conflit qui n'en finit pas. Cela nous offre des facilités au Japon mais nous oblige dans ces pays.

Nous participons aussi à d'autres accords comme les accords FRANZ avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande qui ont pour but de coordonner les actions de nos pays en matière de secours aux populations dans le Pacifique Sud. Nous participons aussi au Western Pacific Naval Symposium qui réunit chaque année les marines des deux rives du Pacifique. Nos forces armées, dans le Pacifique, ont bien sûr pour rôle de protéger les intérêts de la France. Il s'agit en particulier d'assurer la stabilité du Pacifique Sud.

La carte de la Polynésie française montre que cet immense territoire, qui a la taille de l'Europe, est un territoire maritime. Sa surface terrestre ne représente pourtant que le tiers de celle de la Nouvelle-Calédonie. Lorsque vous êtes aux Marquises, au Nord, c'est comme si vous étiez en Norvège. Lorsque vous êtes à la pointe australe, au Sud, c'est comme si vous étiez à la pointe de la Sicile. À l'est, aux Gambier, vous êtes en Turquie. Lorsque vous êtes à l'Ouest, aux Îles sous le Vent, c'est comme si vous étiez en Irlande. Il faut 33 jours pour aller de métropole en mer de Chine du Sud mais il n'en faut plus que dix ou quinze si l'on part de Tahiti et dix jours si l'on part de Nouméa. Nous parlions des moyens maritimes requis dans une telle région. Il est vrai qu'il y faut des patrouilleurs pour surveiller les zones économiques mais ils doivent être suffisamment gros pour affronter la houle du Pacifique et des frégates sont indispensables. Ces dernières sont les seules à avoir assez d'autonomie et de moyens militaires pour maintenir une présence dans l'ensemble du Pacifique, sur les côtes d'Asie et d'Amérique où vivent de nombreux concitoyens, où nos intérêts sont toujours plus importants.

La zone économique exclusive de la Polynésie française est une étendue si vaste qu'il faut des moyens satellitaires pour l'observer. Il faut aussi des moyens aériens. Nous disposons notamment de Guardians, c'est-à-dire des Falcon 500 améliorés. Ce sont des biréacteurs, car des avions à hélice ne suffisent pas pour un territoire de cette taille. La petite flottille de cinq Guardians qui couvre l'ensemble des zones économiques du Pacifique, à partir de Polynésie française et de Nouvelle-Calédonie, a au maximum deux avions déployés en Polynésie et deux autres en Nouvelle-Calédonie, le cinquième étant en entretien à Papeete. En Polynésie française, nous nous appuyons sur la frégate de surveillance Prairial (lorsqu'elle n'est pas en mission plus loin, à Clipperton ou sur les côtes américaines), le patrouilleur Arago et le remorqueur ravitailleur Revi mais aussi sur les moyens de la douane avec l'Arafenua et de la gendarmerie nationale, en particulier la gendarmerie maritime, avec le patrouilleur Jasmin.

La Nouvelle-Calédonie, qu'on appelle aussi la Grande Terre n'est pas un archipel mais une grande île principale complétée par les Îles Loyauté. Il n'en demeure pas moins qu'il y a là aussi un vaste espace océanique à surveiller, en coopération étroite avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Enfin, Wallis et Futuna se trouve à peu près à mi-distance de ces territoires. Il faut six heures d'avion et autant de jours de mer pour aller de Polynésie en Nouvelle-Calédonie. Contrairement à ce que pensent certains, on ne va pas de Papeete à Nouméa en ferry-boat...

Les conclusions du Livre blanc de 2008 ont préconisé de réduire de moitié les capacités militaires françaises dans le Pacifique, y laissant des forces à peine suffisantes pour exprimer la souveraineté de notre pays sur ces territoires. On considérait en 2008 que les îles du Pacifique étaient suffisamment protégées par les étendues océaniques qui les entouraient, à une nuance près pour la Nouvelle-Calédonie. Celle-ci, qui appartient à « l'arc mélanésien des crises », devait conserver un reliquat de forces militaires plus significatif qu'en Polynésie.

La position de la France évolue grâce aux travaux des parlementaires du Sénat et, je l'espère des membres de la commission du Livre blanc qui ont mieux pris conscience des intérêts de la France dans le Pacifique. Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, l'a évoqué lors de son discours lors du dialogue de Shangri-La, en juin 2012 à Singapour. Il a montré que ce gouvernement avait compris l'importance du Pacifique dans l'économie actuelle de la France. Les remarquables travaux des sénateurs sur la maritimisation du monde ont également contribué à cette prise de conscience. Il reste à préciser les conclusions que le Livre blanc tirera de ses travaux et la façon dont ces documents seront déclinés en termes de moyens, notamment pour les forces armées, afin d'assurer la sécurité et la défense de la zone du Pacifique Sud et, plus généralement des intérêts français dans un océan de plus en plus important pour notre vie quotidienne, en métropole comme outre-mer.