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L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

B. CONFORTER LES CONDITIONS POLITIQUES DU DÉCOLLAGE ÉCONOMIQUE

1. Défragmenter le continent, renforcer l'intégration régionale

Barthélémy Boganda, père de l'indépendance centrafricaine, connu pour ses desseins panafricains, disait que « les poussières d'États ne peuvent rien contre les grands ensembles qui se construisent ». L'intégration africaine était, dans les années 1960, l'un des plus grands projets des pays africains.

Ce devait être la réponse de l'Afrique aux grands ensembles qui se construisaient. Ce qu'on appelle les pères de l'indépendance, les Senghor, les Houphouët, les Modibo Keita, les Kwame Nkrumah rêvaient, en fondant l'organisation africaine en mai 1963, d'un continent uni, d'une Afrique qui parle d'une même voix, d'une organisation qui devait à la fois assurer la paix et le respect des frontières héritées de la période coloniale, garantir la souveraineté des États et la non-ingérence dans les affaires intérieures.

Des idées louables qui devaient obtenir l'adhésion de la trentaine de chefs d'État réunis à Addis-Abeba pour créer la charte de l'0rganisation de l'unité africaine (OUA). L'unité africaine, quelle belle idée ! Tout le continent en a été séduit, il l'est encore. 50 ans après, elle est encore dans tous les esprits, dans tous les discours.

Mais où en est l'intégration du continent africain, quel progrès dans l'unité du continent ? Malgré la transformation de l'Union africaine en 2004, le chantier avance lentement. Mais il avance. Il constitue un défi majeur d'abord pour traiter des sujets qui doivent recevoir une réponse au niveau régional ou continental, ensuite pour défendre les intérêts de l'Afrique face à ses partenaires, qu'il s'agisse des négociations climatiques ou commerciales, des enjeux de sécurité ou de sa représentation au sein des instances multilatérales.

D'un point de vue institutionnel, l'anniversaire des 50 ans de l`Union Africaine a permis de faire un bilan contrasté mais positif d'une organisation jeune et ambitieuse.

L'Union Africaine est en effet une organisation particulièrement jeune : si l'OUA/UA a fêté le 25 mai 2013 son cinquantenaire, l'UA en tant que telle n'a que 10 ans et ses institutions actuelles ont été mises en place en 2003 au Sommet de Maputo.

Quand on connaît l'extrême diversité culturelle et ethnique de l'Afrique, les très fortes inégalités qui parcourent un continent aussi vaste, on peut se demander si le panafricanisme n'est pas un projet démesuré.

On peut se demander si les pères de l'indépendance n'avaient pas surévalué leur capacité à unir un continent aussi vaste, aussi divers, où les États si récents sont encore en construction.

L'institution compte 54 États-membres, soit deux fois plus que l'Union européenne, répartis sur 970 millions de km2, peuplés de près d'un milliard d'habitants et parcourus par une grande diversité régionale (huit Communautés économiques régionales (CER) reconnues, toutes préexistantes à l'UA, dont la doyenne, la CEDEAO, fondée en 1975. Et pourtant, l'Union africaine est parvenue à s'affirmer comme un partenaire incontournable sur les questions de paix et de sécurité en Afrique.

Son ambition est contrariée par son manque de moyens et son extrême dépendance financière à l'égard des partenaires, en particulier l'Union européenne. Son articulation avec les Nations unies et les communautés économiques régionales africaines, tout en s'améliorant, reste source de friction.

Parallèlement, depuis vingt ans, les progrès de la mondialisation, l'intégration des marchés des biens et services, et les télécommunications ont cependant beaucoup fait pour l'unité du continent. Cette intégration par le bas a sans doute fait plus de progrès que la construction politique du continent.

Aujourd'hui, cette unification du continent bute sur le cadre des États à un moment même où nombre de questions se posent à un niveau régional ou continental.

Nous l'avons vu dans le domaine militaire, mais c'est particulièrement frappant dans le domaine commercial.

D'emblée, Fatima Haram Acyl, commissaire tchadienne au Commerce et Industrie de l'Union africaine, nous a déclaré que « la croissance africaine est bridée par la fragmentation du continent. L'Afrique compte plus d'États que tout autre continent. Ses marchés étroits, fragmentés, n'offrent pas d'économies d'échelle. Les échanges intra-africains sont peu développés, avec seulement 12 % du commerce total du continent ».

Pour M. Patrick Guillaumont, président de la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (FERDI), responsable du rapport d'évaluation des gains attendus de l'intégration économique régionale dans les pays africains de la Zone franc, rendu par la Ferdi en octobre 2012 aux ministres de la Zone franc, les bénéfices que l'on peut attendre de l'intégration régionale en termes d'accroissement des échanges et de sécurité sont nombreux et pourraient se traduire par deux ou trois points de croissance supplémentaires.

Or aujourd'hui, cette fragmentation des marchés, qui tient tout autant à l'absence d'infrastructures qu'au maintien de barrières douanières et administratives, freine l'expansion du commerce et de l'investissement à l'échelle continentale.

Si le record de la traversée du continent du Nord au Sud, établi en 1963 par Eric Jackson et Ken Chambers en Ford Cortina, a tenu jusque dans les années 2000 c'est que les grands espaces coloniaux ont laissé place à un continent fragmenté où l'absence d'infrastructures et les tracasseries bureaucratiques aux frontières nuisent plus que jamais à la fluidité des échanges, à telle enseigne que les Africains regardent la construction européenne avec envie et souhaitent pouvoir bénéficier de notre savoir-faire dans la construction d'un espace commun.

Hors Zone franc, l'action des multiples organisations régionales couvrant le continent (Communauté de l'Afrique de l'Est (CAE), Marché commun de l'Afrique de l'Est et de l'Afrique Australe (COMESA), Communauté du développement de l'Afrique australe (SADC)), est freinée par des chevauchements de compétences mal coordonnées. Ces initiatives ne disposent généralement que de peu de moyens juridiques et financiers, alors que la volonté d'intégration de leurs Etats-membres fait souvent défaut.

L'intégration fiscale et commerciale reste également à développer pour compenser les effets négatifs des barrières structurelles qui freinent l'investissement en Afrique (en particulier le coût élevé des facteurs, l'incertitude juridique et l'absence de protection des droits de propriété). En matière de cadre juridique des affaires, l'Organisation pour l'Harmonisation du Droit des affaires en Afrique (OHADA) regroupe pour le moment un nombre insuffisant de pays, avec seulement 17 pays membres, situés principalement en Zone Franc. Seule celle-ci et ses deux ensembles sous-régionaux que sont l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) offrent le cadre d'une certaine intégration économique régionale, incarnée par une monnaie unique - le franc CFA.

Un rapport de la Banque mondiale publié en avril 2012 s'intitulait : « La défragmentation de l'Afrique. Approfondissement de l'intégration du commerce régional et des services ». II pointe les obstacles au développement du commerce intra-régional et, notamment l'importance des coûts de transaction, des entraves non tarifaires.

Pour les autorités de la Banque mondiale, il n'est pas étonnant que le commerce avec des pays en dehors du continent soit plus développé que le commerce intra-régional.

Et en effet, la part dans les importations du commerce intra-régional est de 5 % pour la COMESA, de 10 % pour la CEDEAO et de 8 % pour l'UMEAO, contre 20 % pour I'ANASE, 35 % pour I'ALENA et 60 % pour l'UE.

La part du commerce international des pays africains qui s'effectue avec un autre pays africain n'est que de 12 %.

Selon le dernier rapport Doing Business, certaines interfaces sont de véritables goulets d'étranglement (Kinshasa-Brazzaville). Un des indicateurs de ces obstacles à l'échange est ce qu'il est convenu de qualifier de « temps d'attente à la frontière », qui se calcule sur la base du nombre de documents douaniers multiplié par le nombre de signatures requises et le temps de franchissement des postes frontières. Il est de 35 jours à l'export en Afrique sub-saharienne et de 41 jours à l'importation, contre 10 jours en moyenne dans les pays développés, avec un coût double de celui enregistré en Asie de l'Est et dans les pays de l'OCDE.

Ces contraintes pèsent particulièrement sur les pays enclavés qui dépendent du bon fonctionnement des grands corridors internationaux, qui assurent environ 70 % de leur commerce international. 40 % des Africains vivent dans des pays enclavés. Ces pays figurent parmi les économies les moins performantes au monde, et il existe entre eux et leurs voisins côtiers un retard de développement considérable.

Un quart des retards observés le long des grands corridors serait dû aux carences des infrastructures, le reste tenant aux obstacles non tarifaires et à l'insuffisance des mesures de facilitation du commerce.

Comme nous l'a dit l'ambassadeur Tebogo SEOKOLO, directeur Europe, du ministère des affaires étrangères en Afrique du Sud, « les frontières sont plus bureaucratiques que physiques, le problème tient plus aux douanes qu'aux routes ».

Voilà pourquoi la promotion de l'intégration économique de l'Afrique, en vue de créer des marchés plus vastes et plus attrayants, de relier les pays enclavés, notamment les États fragiles, aux marchés internationaux et d'appuyer le commerce intra-africain, doit être une priorité des années à venir.