SÉANCE DE QUESTIONS RÉPONSES

Jean-François MAYET, sénateur de l'Indre

Les intervenants que nous venons d'entendre peuvent-ils nous indiquer s'ils ont pris l'exemple d'un modèle de site préexistant ? Sont-ils au contraire les inventeurs de leur activité ?

Olivier AIZAC, directeur général de Leboncoin

Leboncoin vient du nord de l'Europe. Il s'agit en effet d'un concept lancé en Suède à la fin des années quatre-vingt-dix qui y a rencontré un fort succès. Du fait de ce succès, l'actionnaire principal a décidé de décliner le concept en France avec une équipe locale. J'ai ainsi été recruté pour adapter un concept suédois à la réalité du marché français. Aujourd'hui, l'intégralité des problématiques de Leboncoin sont gérées en France. Il s'agit d'une marque locale, avec des équipes de développement informatique locales, des équipes commerciales locales, des équipes administratives locales. Pour information, le concept est aujourd'hui présent dans plus de trente-cinq pays en Europe, en Amérique latine et en Asie.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Qui détient votre capital en majorité ?

Olivier AIZAC, directeur général de Leboncoin

Un actionnaire unique, le groupe médias Chipstead , le détient à 100 %.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

C'est pourquoi vous en êtes le directeur général.

Olivier AIZAC, directeur général de Leboncoin

Je suis effectivement salarié de Leboncoin .

Paulin DEMENTHON, président et fondateur de Drivy

Notre site, de son côté, est issu d'une idée personnelle. Il existait déjà, évidemment, des sites de location pour tous types d'objets, y compris des voitures. Je pense que nous pouvons toujours trouver des antécédents. En revanche, nous avons été les premiers dans notre domaine spécifique même si, aujourd'hui, il existe une trentaine de sites similaires dans le monde.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Qui est le détenteur de votre capital ?

Paulin DEMENTHON, président et fondateur de Drivy

Le capital appartient à moi-même, à mes employés et aux fonds d'investissements qui ont cru en nous.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Qu'en est-il de Showroomprive ?

Thierry PETIT, cofondateur et directeur général de Showroomprive

Le métier de la vente privée existe depuis environ vingt-cinq ans dans le commerce traditionnel. Il a été digitalisé pour la première fois par Ventesprivees , qui reste le leader du marché. Mes associés exerçaient ce métier depuis vingt ans dans le commerce traditionnel. L'évolution a consisté à digitaliser ce métier.

Lara ROUYRÈS, membre du Conseil national du numérique

Le Conseil national du numérique, de son côté, est, je crois, une invention française, et c'est bien dommage qu'il reste une de nos spécificités car nous recherchons des alter ego dans d'autres pays. Pour ce qui concerne ma société actuelle, Selectionis , c'est une création originale.

Patrick WAELBROECK, maître de conférences à Télécom Paris Tech

La chaire à l'Institut Mines-Télécom est également la première en France. Nous sommes à la pointe des questions relatives au Big data et aux données personnelles, qui feront débat dans les cinq à dix prochaines années.

Yvon COLLIN, sénateur de Tarn-et-Garonne

La commission des finances se penche de façon régulière sur la fiscalité du numérique, qui apparaît comme une nouvelle richesse un peu furtive. Le législateur a le souci d'élargir une assiette de l'impôt dont une partie lui échappe du fait de l'apparition de nouvelles formes de commerce. Pouvez-vous nous indiquer la manière dont vous êtes fiscalisés ? Comment ressentez-vous la fiscalité qui vous est appliquée ?

Thierry PETIT, cofondateur et directeur général de Showroomprive

Nous sommes très fortement, trop fortement fiscalisés.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Vous êtes davantage fiscalisés que Google...

Yvon COLLIN, sénateur de Tarn-et-Garonne

Google est vraiment furtif !

Thierry PETIT, cofondateur et directeur général de Showroomprive

La position de Google résulte uniquement du fait que l'Europe ne s'est pas construite d'un point de vue fiscal. Si nous étions américains, nous agirions de même. Nous nous installerions au Luxembourg pour bénéficier de montages rendus possibles par la loi. Je trouve pour ma part qu'il y a beaucoup d'hypocrisie à incriminer Amazon ou Google. La difficulté réelle vient de notre incapacité à créer une Europe harmonisée fiscalement, ce qui crée des situations stupides. Les acteurs français, notamment, sont contraints de payer un niveau d'impôts considérable. Nous sommes pénalisés. Des taxes, des lois qui n'ont pas de signification viennent s'ajouter sans cesse. La vraie difficulté dans le commerce électronique vient de l'absence d'harmonisation en Europe.

Je suis président d'une commission au sein d'une association qui agit pour le commerce électronique. J'interviens beaucoup auprès du commissaire Michel Barnier pour favoriser le commerce électronique en Europe. Ce secteur est pourtant très performant et mature mais la difficulté est principalement fiscale. Elle rend impossible tout développement. La mécanique de la fiscalité est selon moi à revoir à l'échelle de l'Europe. Nous évoluons dans un monde qui laisse subsister des absurdités dont profitent certains acteurs non européens tout en respectant les lois. Ils tirent avantage du système, ce n'est pas un jugement de valeur, c'est une réalité. Il nous appartient, plutôt que de les incriminer, de trouver des solutions favorables au développement des acteurs européens. Aussi longtemps que nous n'aurons pas créé une Europe harmonisée fiscalement, nous n'y parviendrons pas. Michel Barnier a récemment affirmé que la TVA unique serait mise en place dans trois ou quatre ans. Or l'économie d'Internet évolue extrêmement rapidement, on dit qu'une année de vie classique équivaut à sept années de vie pour l'économie numérique ! Que fera Internet d'une loi qui sera publiée dans quatre ans ? Ce délai est trop long, surtout dans un secteur qui bouge sans cesse. Les vitesses sont trop différentes. Malheureusement, les économies anglo-saxonnes sont plus réactives, mieux financées, plus intelligentes, mieux préparées. Nous pouvons bien sûr critiquer les acteurs qui savent profiter du système mais il serait plus judicieux de nous inscrire dans un contexte favorisant l'expansion et le développement.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Vous avez raison d'évoquer cet aspect des choses. Il y a quelques années, nous avions produit, à la commission des finances du Sénat, un rapport sur les difficultés d'harmonisation des politiques monétaires et fiscales et sur la nécessité de revenir sur le sujet. Nous sommes donc d'accord avec vous.

Olivier AIZAC, directeur général de Leboncoin

Le débat porte effectivement sur l'harmonisation fiscale. La situation actuelle provoque en effet des distorsions de concurrence. L'ensemble des acteurs sont actuellement en phase d'investissement. Une distorsion de concurrence qui porte sur plusieurs points de marge désavantage fortement les acteurs qui n'en bénéficient pas. Les quatre années nécessaires pour publier une loi représentent un délai beaucoup trop long pour des entreprises qui perdent progressivement leur trésorerie.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Showroomprive a-t-il des concurrents en France qui bénéficient de conditions plus avantageuses ?

Thierry PETIT, cofondateur et directeur général de Showroomprive

Je ne suis pas convaincu que notre métier consiste à optimiser fiscalement notre activité et à passer des heures avec des avocats pour réfléchir au montage le mieux adapté. Nous devons nous focaliser sur les affaires. J'ai simplement un reproche à adresser aux pouvoirs publics, à l'aune de notre propre expérience. Nous avons créé sept cents emplois en quatre ans et demi. Cette année, nous paierons 6 millions d'euros d'impôts sur le résultat, ce qui signifie que nous apportons des éléments positifs à notre économie. Parallèlement, nous avons subi dans l'année deux contrôles fiscaux et trois contrôles sociaux. Certes, l'activité doit être régulée. Néanmoins, nous avons perdu une multitude d'heures en contrôles et ça peut vraiment donner envie de quitter la France. Nous prenons des risques. Nous passons des nuits à travailler et à créer des emplois. Nous avons envie de davantage de simplicité. Je le répète : je suis convaincu que la régulation est nécessaire. Pour autant, la multiplication des contrôles sous le prétexte qu'une affaire fonctionne nous laisse penser que notre rôle consiste simplement à permettre à l'État de récupérer de l'argent. Depuis un an et demi, l'État cherche davantage encore d'argent par l'impôt tandis que nous sommes déjà extrêmement taxés. Il devrait plutôt nous féliciter d'avoir recruté sept cents personnes et nous proposer son aide pour recruter davantage encore. Malheureusement, cette position n'est pas d'actualité.

Ce pays est formidable. Il dispose notamment de nombreux ingénieurs de qualité. Le marché est prometteur. Nous devons simplement décider de marcher sur les pieds et non sur la tête. Or, c'est aux politiques qu'il appartient de nous aider à marcher sur les pieds.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Qu'en est-il de Drivy ?

Paulin DEMENTHON, président et fondateur de Drivy

Nous ne payons pas encore d'impôts sur les bénéfices. Quand nous serons bénéficiaires, nous paierons nos impôts en France.

Dans notre cas, en revanche, la question se pose des impôts sur les particuliers qui louent leur voiture. Sur ce point, le syndicat des loueurs professionnels a convaincu le député Charles de Courson de présenter un amendement au projet de loi de finances pour 2014. Nous souhaiterions pour notre part que l'approche de l'économie collaborative soit plus nuancée. Des mots extrêmement durs ont en effet été utilisés contre notre activité dans les rapports de l'Assemblée nationale. Il était question d'économie grise ou d'économie noire... Il serait plus légitime de distinguer l'immense majorité des pratiques d'échanges entre particuliers, qui sont du partage de frais. Une voiture coûte en effet 6 000 euros chaque année. Une personne qui gagne 1 000 euros chaque mois, grâce à la location de son véhicule, peut ainsi en partager l'usage et les frais. En temps de crise, cette pratique peut se révéler extrêmement appréciable.

Les loueurs professionnels voulaient, de leur côté, faire payer la TVA et une taxe sur les bénéfices aux particuliers, tandis qu'il n'existe ni valeur ajoutée ni bénéfice. Notre site conseille d'ailleurs aux propriétaires de déclarer les sommes au titre des bénéfices industriels et commerciaux et de se renseigner auprès de l'administration fiscale. Par comparaison, l'Angleterre, par exemple, a défini des seuils dans la location d'appartements avant de décider une taxe. Le sujet est extrêmement important. En lisant certains articles dans la presse, en effet, les particuliers peuvent être découragés et choisir de ne pas partager leurs biens. L'enjeu, pour nous, est considérable.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Je crois que Leboncoin ne connaît pas cette difficulté d'une fiscalité imposée aux consommateurs.

Olivier AIZAC, directeur général de Leboncoin

La loi française est extrêmement claire sur le sujet. Dès lors qu'un particulier n'achète pas dans le but de revendre ou de faire commerce, il n'y a pas commerce. Le particulier n'est pas commerçant. Il n'y a pas lieu par conséquent d'appliquer une quelconque fiscalité.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

La fiscalité s'applique si le particulier agit de la sorte de manière habituelle.

Olivier AIZAC, directeur général de Leboncoin

Absolument. La logique d'habitude doit venir s'ajouter à la logique d'acheter pour revendre ou pour louer. Les loueurs de Drivy sont des personnes qui ont un usage personnel de leur voiture. Ils la louent à l'occasion à d'autres particuliers. Le débat est déjà tranché dans la loi française.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

D'une certaine manière, ils vendent un service d'occasion. Il n'y a pas lieu d'imposer une fiscalité. Le neuf et l'occasion sont traités de façon différente.

Yannick VAUGRENARD, sénateur de la Loire-Atlantique

Pour ma part, je trouve extrêmement rafraichissantes l'ensemble des interventions précédentes. Nous y sentons du dynamisme, du volontarisme, une envie d'aller de l'avant. Vous avez notamment raison de réclamer une harmonisation fiscale en Europe. Nous nous sommes attaqués à ce sujet il y a plusieurs années déjà. Au-delà de l'Europe, nous pouvons même rêver d'une harmonisation fiscale au niveau international.

Simplement, chacun raisonne dans le prisme de l'activité dans laquelle il évolue. Vous constatez cependant que nous traversons une situation économique et financière délicate. Des secteurs sont en pleine expansion tandis que d'autres, en grande difficulté, nécessitent d'être soutenus. Je ne parle pas des secteurs condamnés à disparaître mais des personnes qui en vivent. Cette situation suppose un minimum de solidarité.

Par ailleurs, je trouve enrichissante votre volonté de créer et d'inventer. Pour autant, cette dynamique n'est pas née subitement. Nous avons tous bénéficié d'un système de formation extrêmement performant, d'un niveau de santé et de sécurité sociale très élevé dans notre pays, niveau de santé qui fait que nous sommes les hommes et les femmes qui vivons le plus longtemps sur notre continent. Cette situation est rendue possible également par la fiscalité et la solidarité nationale.

Je souhaite en outre revenir sur deux ou trois points. Je suis convaincu, comme vous, que les progrès technologiques que nous constatons aujourd'hui ne peuvent et ne doivent pas être stoppés. J'y vois le sens du progrès technologique. Il ne s'agit pas pour autant du « sens de l'Histoire » de manière exclusive que vous avez évoqué tout à l'heure. Le sens de l'Histoire réside également dans la maîtrise du progrès technique et technologique par les hommes qui favorisent ce progrès et par l'ensemble de la société. Prenons l'exemple des évolutions de consommation par rapport au commerce électronique. Elles peuvent entraîner des achats compulsifs. C'est pourquoi nous examinerons aujourd'hui même, en séance publique au Sénat, les conclusions de la commission mixte paritaire sur les nouveaux droits des consommateurs. S'agissant de l'achat spécifique à Internet, le délai de rétractation passera de sept à quatorze jours en raison précisément des possibles achats compulsifs. L'adaptabilité à un comportement nouveau est, en l'occurrence, indispensable. La protection du consommateur doit être prise en considération par rapport aux évolutions techniques et technologiques.

Je souhaite à présent vous poser quelques questions.

Comment, selon vous, est-il possible de se prémunir contre les attaques électroniques, en particulier pour le paiement ? Notre pays est-il bien armé dans le domaine ?

L'évolution du commerce électronique entraîne-t-elle une modification de la relation entre le fournisseur et le client par rapport au service après-vente ?

Enfin, je remarque que, souvent, les sites Internet incarnent une forme de système D généralisé mais efficace. Ils peuvent ainsi entraîner des achats supplémentaires. Pour être optimistes, nous pourrions considérer que les Français seraient moins incités à économiser et donc à dépenser davantage par une forme de consommation supplémentaire. Cet aspect d'activité économique n'est pas inintéressant.

Patrick WAELBROECK, maître de conférences à Télécom Paris Tech

Les achats compulsifs représentent un véritable risque. Grâce au Big data , de plus en plus d'entreprises testent des modèles d'économie comportementale. Les périodes de faiblesse des consommateurs sont étudiées afin de détecter grâce à des algorithmes le moment idéal pour leur adresser une offre commerciale. Nous parlons également de publicités personnalisées. Le visage d'un proche, celui de votre mère par exemple, sera utilisé pour vous convaincre d'acheter. Le fait de connaître de mieux en mieux les habitudes de consommation des consommateurs représente donc un danger réel. Il existe un risque de voir fortement augmenter le nombre d'achats compulsifs dans les toutes prochaines années à des prix ciblés. Les prix, en effet, ne seront pas nécessairement les plus favorables pour chaque consommateur, dès lors que leur pouvoir d'achat sera connu.

Concernant les attaques électroniques, je remarque que la question de la sécurité informatique est une question de sécurité dans un écosystème. Plusieurs personnes collaborent à l'élaboration de la transaction. Il s'agit en quelque sorte d'un bien public. Les personnes auront tendance à sous-investir, laissant la responsabilité à une autre personne de sécuriser le système. En définitive, cependant, personne ne sécurise le système. Nous pouvons néanmoins facilement résoudre ce risque par la loi et par des relations contractuelles strictes où les intervenants seraient contraints de garantir un minimum de sécurité dans l'écosystème auquel ils participent.

Enfin, à propos des achats supplémentaires, la difficulté réside aujourd'hui dans la nécessité de trouver l'offre qui vous correspond. En 2011, j'ai réalisé une étude pour l'Hadopi 5 ( * ) sur le partage de la valeur dans le secteur de la musique numérique. Quatorze millions de titres étaient alors disponibles sur les plateformes, contre plus de vingt millions aujourd'hui. Or, à l'époque, seuls quatre millions étaient consommés : sur l'assiette complète du commerce électronique possible, un tiers seulement était consommé. J'y vois l'aspect positif du Big data . Si nous parvenons, avec de meilleurs outils de recommandation, de meilleurs ciblages, à faire en sorte que les dix millions de titres délaissés trouvent un consommateur, nous « relancerons la machine ». La difficulté ne vient pas en effet du fait que le consommateur n'a pas envie d'acheter mais du fait qu'il ignore l'existence d'un produit.

Olivier AIZAC, directeur général de Leboncoin

Je ne partage pas ce point de vue. Le métier d'une entreprise consiste en effet à construire une marque et une relation de confiance avec le consommateur. Si le consommateur n'a plus confiance dans la marque, la marque et l'entreprise meurent. La sécurité, pour tout acteur de l'Internet, constitue ainsi une préoccupation du quotidien. Imaginons qu'un consommateur ait le sentiment de se faire escroquer dès lors qu'il vient consulter Leboncoin , je ne serais pas devant vous pour vous raconter l'histoire d'un site qui réalise la septième audience de France et a grandi de 25 % au cours des douze derniers mois. La confiance des consommateurs dans notre marque est essentielle pour la survie de notre entreprise.

D'une manière identique, si les principes que nous pouvons développer pour proposer des publicités plus pertinentes donnent le sentiment au consommateur d'être attaqué dans un moment de faiblesse, il craquerait peut-être mais pour se rendre compte ensuite qu'il a été escroqué. Cette vision ne serait pas une vision de long terme favorable à la pérennité d'une marque et d'une entreprise.

En réalité, la logique de marché prévaut. Si un concurrent propose un produit plus efficace, plus sûr, en respectant davantage le consommateur, le consommateur se tournera vers ce concurrent. Ma préoccupation au quotidien consiste à faire en sorte que mes utilisateurs aient une expérience aussi parfaite que possible sur mon site. J'y travaille à chaque instant. Cent soixante-dix personnes travaillent par exemple sur la qualité des annonces. Il s'agit du premier investissement de la société. Nous investissons davantage dans la qualité que dans la publicité. Ce point est essentiel. En effet, l'industrie est jeune. Elle doit encore faire ses preuves auprès du grand public. Nous devons être irréprochables, notamment parce qu'il existe des alternatives. Si nous n'apportons pas une valeur ajoutée, la croissance, l'activité et la pérennité de l'entreprise ne seront pas au rendez-vous.

Thierry PETIT, cofondateur et directeur général de Showroomprive

Je suis d'accord avec Olivier Aizac. Je tiens à préciser également que le passage du délai de rétractation de sept à quatorze jours ne tient pas à la prise en compte d'éventuels achats compulsifs. Il résulte de la nécessité d'une harmonisation au niveau de l'Union européenne, avec la réglementation allemande notamment.

En outre, le fait d'estimer que le commerce électronique provoque davantage d'achats compulsifs consiste à considérer le consommateur comme une personne incapable. Autour de la table, nous sommes tous d'accord pour affirmer que, lorsque nous ne sommes pas satisfaits d'un site, nous passons à un autre. Telle est la force d'Internet. Nous n'avons jamais été aussi libres que dans ce monde ouvert. Chaque consommateur peut également donner son avis. Le consommateur est entièrement maître de son achat. Il achète en toute connaissance de cause. Je ne crois pas que l'on puisse aujourd'hui forcer l'achat en e-commerce.

La question de savoir comment utiliser les données pour proposer un produit mieux adapté au consommateur constitue, selon moi, un progrès. Je rêve pour ma part d'un réfrigérateur qui analyserait les codes-barres pour commander à ma place les produits manquants ou me proposer un produit analogue à celui que j'aime. Je considère qu'il s'agit d'un progrès, pas d'une incitation à la consommation. Considérer cet aspect comme un possible achat compulsif est, à mon sens, synonyme de peur du progrès. Je le répète : si vous vendez de mauvais produits aux consommateurs ou si vous les forcez à acheter, votre société ne grandira pas. Dans le cas contraire, s'il était possible de berner en permanence le consommateur, il serait facile de grandir.

Yannick VAUGRENARD, sénateur de la Loire-Atlantique

Il arrive cependant que des consommateurs soient plus vulnérables que d'autres. Tel est le cas par exemple dans le démarchage téléphonique auprès de personnes âgées à certaines heures de la journée. La société a besoin d'initiative mais également de protection.

Thierry PETIT, cofondateur et directeur général de Showroomprive

Je suis d'accord avec vous. Néanmoins, cet aspect existait déjà dans le commerce traditionnel. Le e-commerce ne produit pas plus ou moins de fraudes.

Yannick VAUGRENARD, sénateur de la Loire-Atlantique

Il me semble néanmoins que la probabilité d'un achat compulsif est plus grande chez une personne vulnérable seule devant son ordinateur face à un très grand nombre de produits proposés que chez celle qui doit prendre la décision de se rendre chez le commerçant. Il s'agit d'une évidence. L'ensemble des études comportementales le démontrent.

Pour le reste, je pense qu'il est nécessaire de mettre en place un délai de rétractation d'une semaine supplémentaire pour éviter les achats compulsifs. Si cette décision permet une harmonisation au niveau européen, je m'en félicite. L'important, cependant, reste de construire une société qui protège les plus vulnérables.

Thierry PETIT, cofondateur et directeur général de Showroomprive

Je suis d'accord. Simplement, parfois, le fantasme de la fraude sur Internet prévaut. Or la fraude n'y est pas plus répandue que dans le monde réel. Au contraire, sur Internet, vous disposez notamment d'avis de consommateurs par milliers pour apprécier le sérieux d'un site, ce qui n'est pas le cas en commerce traditionnel.

Vous avez également soulevé la nécessité de gérer le passé. À ce titre, la France concentre ses efforts sur l'industrie. Certes, il est indispensable de reclasser les personnes impactées par les restructurations industrielles mais le site de Florange a par exemple été sur-financé tandis que les secteurs de demain, le Big data , les services, sont appelés de leur côté à créer de l'emploi. À force de trop travailler sur les économies du passé, nous oublions de libérer les forces vives, les énergies et les financements des économies futures qui créeront des emplois dans dix à quinze ans.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Nous n'avons pas encore parlé des grandes surfaces. Voilà trois ans, il m'était apparu qu'elles avaient perdu des parts de marché dans certains domaines. Certes, elles avaient réagi en créant le drive , mais celui-ci concerne essentiellement les produits alimentaires. Qu'en pensez-vous ?

Par ailleurs, je pensais auparavant que le commerce électronique se développerait grâce aux jeunes tandis que les personnes âgées seraient une résistance. Il me semble que j'ai eu tort. Je vois en effet aujourd'hui autour de moi de nombreuses personnes âgées utiliser le commerce par Internet. Y a-t-il un âge pour le e-commerce ?

Paulin DEMENTHON, président et fondateur de Drivy

De nombreux retraités louent leur voiture.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

C'est un point intéressant à souligner. Auriez-vous d'autres éléments d'information du même ordre pour contrarier les idées que j'avais il y a trois ans ?

Je souhaite que nous parlions également des nouvelles techniques d'approche du commerce électronique. Pouvez-vous par exemple nous parler du showrooming 6 ( * ) ?

Concernant la formation de vos personnels, quelles sont les difficultés particulières que vous rencontrez pour recruter et/ou former dans un domaine en perpétuelle évolution ?

Enfin, j'ai une dernière question. Comment imaginez-vous le commerce électronique dans dix ans ?

Thierry PETIT, cofondateur et directeur général de Showroomprive

Les acteurs de la grande distribution sont effectivement davantage présents qu'ils ne l'ont été. Pour autant, dans le commerce traditionnel, le chiffre d'affaires d'un simple hypermarché peut atteindre 200 ou 250 millions d'euros. Or un chiffre d'affaires de 250 millions d'euros dans le commerce électronique ne concerne que six ou sept sites en France. La grande distribution n'a donc simplement pas encore pris la décision d'investir dans le commerce électronique. Je ne m'inquiète pas cependant pour les acteurs de la grande distribution. Quand ils décideront d'augmenter leurs investissements, ils se replaceront parmi les grands acteurs du secteur.

Concernant l'âge des consommateurs, nous observons à la fois que le public est de plus en plus jeune et que les seniors maîtrisent mieux les nouvelles technologies, notamment parce qu'elles sont plus simples d'utilisation par exemple sur les tablettes. En outre, les seniors ont du pouvoir d'achat et du temps. Les seniors se tournent vers Internet également pour des raisons pratiques. Il est en effet plus simple de se faire livrer une télévision ou un canapé à domicile plutôt que d'aller l'acheter soi-même. Enfin, Internet permet des économies à une certaine population de retraités qui rencontrent de vraies difficultés de pouvoir d'achat. Les économies collaboratives sont des modèles très efficaces pour compenser une perte de pouvoir d'achat et pour pouvoir consommer de façon plus intelligente, plus durable, plus éthique.

Selon moi, le smartphone est une vraie révolution. Il rejoint à mon sens la question du panorama du commerce électronique dans dix ans. Aujourd'hui, mon neveu tient constamment son téléphone en main. Dans dix ans, il aura vingt-huit ans. Il sera un consommateur type. Il serait prétentieux aujourd'hui de décrire le commerce électronique dans dix ans. Simplement, la mobilité, le mobile, y tiendra certainement une place essentielle. Pour s'adapter au futur, il sera donc nécessaire de se montrer pragmatique, de tester des éléments nouveaux, des usages nouveaux, même s'ils ne sont pas couronnés de succès. Il y a quatre ans, l'achat sur mobile n'existait pas. Aujourd'hui nous faisons plus de 100 millions de chiffre d'affaires avec des paiements réalisés sur ce type de support ; plus de 50 % de notre audience se fait sur mobile.

L'économie d'Internet impose de se montrer humble et pragmatique. Nous partons d'un secteur qui n'existait pas voilà sept ans ; il est compliqué de présager du futur mais nous ne pouvons nous projeter à dix ans que de la sorte. Nous ne pouvons pas décrire le monde tel qu'il sera dans dix ans car nous l'ignorons. Nous devons nous montrer extrêmement pragmatiques pour imaginer encore être présents dans dix ans. Je me souviens de Pixmania , il y a trois ans, pépite française du e-commerce, ouvert à l'international avec 800 millions d'euros de chiffre d'affaires et qui n'existe plus aujourd'hui. En deux ans, tout peut changer. Dans un sens ou dans l'autre.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Je confirme que lorsque j'ai établi mon premier rapport sur le commerce électronique il y a trois ans, Pixmania était un modèle impressionnant.

Olivier AIZAC, directeur général de Leboncoin

Pour ce qui concerne l'âge des consommateurs, l'objectif de Leboncoin était de proposer un service à des catégories de populations de tous âges. Certaines des personnes qui m'entourent ont ainsi entendu parler pour la première fois de Leboncoin par leurs parents. Les usages sont principalement provinciaux. Nous nous adressons en outre davantage à des ménages installés qu'à des jeunes qui sortent de l'école. Ce qui a tout facilité, ce sont les outils de plus en plus simples d'utilisation et le développement du haut débit.

Deuxième point : la formation, qui est un élément essentiel du développement de notre société qui affiche 30 % à 40 % de promotion interne. Notre budget de formation correspond au minimum légal multiplié par 5 à 10. Dans une société en croissance, nous avons en effet besoin de former des professionnels.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Et vous ne les trouvez pas sur le marché ?

Olivier AIZAC, directeur général de Leboncoin

Nous passons par des organismes de formation externes mais lorsqu'on demande à un expert d'évoluer vers un rôle de manager, il faut le former au métier ; un commercial est par nature en formation permanente ; un développeur informatique doit être à la pointe des dernières technologies. La formation est donc un point crucial pour une société comme la nôtre.

Enfin, je suis incapable de vous décrire le commerce électronique dans dix ans. Il me semble simplement évident que, dans l'univers d'Internet, ce sont les sociétés qui seront en mesure de s'adapter en permanence et de comprendre le cheminement futur de cette industrie qui seront présentes dans dix ans. Cette activité n'est vieille en effet que de quinze ans. De nombreuses industries sont standardisées. Tel n'est pas le cas d'Internet. Les noms qui faisaient Internet il y a dix ans ou moins ( AOL , Altavista , etc.) ont aujourd'hui déjà disparu. L'enjeu pour les sociétés qui rencontrent le succès aujourd'hui consiste à appréhender un monde qui se construit dont elles ne connaissent pas les formules. En se développant sur un nouveau concept, Leboncoin a évincé du marché le site leader Ebay , qui tenait précédemment le créneau de la vente entre particuliers. En ce moment même, des jeunes sont peut-être en train de concevoir le site qui nous détrônera demain. L'enjeu du web est d'être sur un monde qui se construit. Nous ne sommes pas sur un modèle comme peut l'être celui de la sidérurgie où l'on sait depuis longtemps comment faire de l'acier de qualité. La seule société qui maîtrise aujourd'hui les codes Internet, c'est Google. Mais peut-être dans dix ans, Google lui-même aura-t-il disparu.

Lara ROUYRÈS, membre du Conseil national du numérique

J'ajoute que la vente sur Internet en matière de grande distribution ne concerne essentiellement que Paris, soit environ 2 %, ce qui est mineur. Il ne s'agit pas par conséquent d'un enjeu pour les acteurs de ce secteur d'autant que la logistique est très lourde : la livraison des produits frais, notamment, est particulièrement complexe. C'est pourquoi, en province, les modèles comme le drive se sont développés. Ils y enregistrent une excellente croissance. Aujourd'hui, se développent également des moteurs de comparaison de drives . J'y vois un possible moyen pour la grande distribution de se placer sur Internet.

L'avenir du commerce électronique est un vaste débat. La livraison dans dix ans est un enjeu ; sera-t-on livré par la poste ? par drone ? La data est un enjeu. Au sein du Conseil national du numérique, beaucoup militent pour la réappropriation des datas par l'individu. Demain, les grandes sociétés seront peut-être celles qui permettront à l'individu de monétiser ses propres datas . Honnêtement, je l'ignore. Je doute simplement que Google soit, comme il l'affirme, « à un clic de la concurrence ». Avec la puissance de marché et l'agilité dont il dispose, Google est aujourd'hui difficilement détrônable.

Patrick WAELBROECK, maître de conférences à Télécom Paris Tech

Je pense que l'usage d'Internet dépend d'une question non pas d'âge mais d'éducation. J'y vois un enjeu politique et de société. Pour utiliser les outils, un certain niveau d'éducation est nécessaire. Nous le voyons également dans la consommation. Sur les sites de streaming de musique par exemple, les personnes au faible niveau d'éducation reproduisent leurs écoutes radiophoniques. Les personnes dotées d'un niveau d'éducation supérieur explorent le site pour écouter des morceaux qu'elles ne connaissent pas. Elles testent la variété du site. Il est donc important que le public soit éduqué sur les outils et sur la manière d'utiliser les nouvelles technologies.

Par ailleurs, à mon sens, la perspective d'avenir porte sur un horizon non pas de dix mais de cinq ans. Je pense que, dans cinq ans, les compagnies qui domineront le commerce électronique et, plus généralement, leur domaine d'activité seront les entreprises qui connaîtront le mieux leurs clients. J'insiste donc à nouveau sur l'importance du Big data , qui constitue un outil pour mieux connaître le client. Les personnes qui connaîtront leurs clients prendront les nouveaux marchés. Les géants du Net, à cet égard, s'étendront peut-être dans des industries qui ne sont pas traditionnellement dominées par des acteurs du web. Je pense en particulier au secteur automobile et au secteur de l'énergie. Les compagnies du Net sont les seules aujourd'hui à connaître la voiture que souhaite le consommateur ou à pouvoir envisager celle qu'il souhaite. Elles connaissent également par exemple la meilleure offre d'électricité que le consommateur attend. Ces prospectives sont rendues possibles grâce aux données et aux algorithmes que certaines compagnies américaines maîtrisent parfaitement mais que les compagnies françaises maîtrisent malheureusement peu. Je reviens ainsi à l'enjeu d'éducation et de maîtrise de la donnée en France.

Paulin DEMENTHON, président et fondateur de Drivy

La consommation collaborative suscite une grande variété d'âges chez les consommateurs. Je le répète : de nombreux retraités louent leur véhicule, par exemple. Cette dimension est doublement intéressante. En effet, dans notre cas, après la transaction, une rencontre a lieu, qui suscite une vraie valeur sociale.

En matière de formation, nous manquons d'ingénieurs informatiques. Il est inquiétant de constater que, même dans les filières d'excellence d'ingénieurs en France, l'informatique demeure peu mise en valeur.

Enfin, votre question concernant la prospective dans dix ans me permet de revenir à votre propos sur le système D. Nous entendons souvent qu'Internet est une sorte de dispositif de « débrouille » en attendant que la situation économique s'améliore. À mon sens, cependant, cette façon de rendre un service qui n'est plus pyramidal mais d'avoir recours à une capacité non utilisée jusqu'à présent est pérenne. Nous avons envie de sortir de la crise. Pour autant, dans le secteur automobile, les voitures partagées sont à l'ordre du jour depuis des dizaines d'années. Aucun dispositif n'avait abouti jusqu'à présent. Avec notre système, nous avons le sentiment d'entrer dans une nouvelle phase de la pratique automobile.

Joël BOURDIN, président de la délégation à la prospective

Merci de nous avoir fait profiter de cet échange.

Je me souviens qu'il y a dix ans, les économistes se demandaient si l'ordinateur avait accru la productivité du travail. Certains répondaient que seule la productivité du secteur des ordinateurs et de l'informatique avait augmenté. Après des calculs savants, les économistes ont finalement réussi à mesurer la part de l'innovation informatique dans l'évolution de la productivité américaine. Il s'est dit durant plusieurs années qu'un point de productivité était simplement dû à l'utilisation des ordinateurs.

Dans une même logique, je me demande si le commerce électronique n'a pas permis d'améliorer le pouvoir d'achat. Nous sommes aujourd'hui incapables de le mesurer. Les économistes se pencheront peut-être dans les années qui viennent sur le sujet. Ils devront déterminer si le commerce électronique est favorable au pouvoir d'achat. Ma réponse personnelle est affirmative. Je ne dispose pas cependant des chiffres nécessaires pour le démontrer.

Il me reste pour conclure à vous féliciter pour vos différentes initiatives et à vous souhaiter bon courage et pleine réussite pour l'avenir.


* 5 Haute autorité pour la diffusion des oeuvres et la protection des droits sur Internet.

* 6 Pratique qui consiste à vérifier en magasin les caractéristiques d'un produit qu'on achètera ensuite en ligne, souvent moins cher.

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