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Pêches maritimes : comment concilier exploitation et préservation des ressources halieutiques ?

5 mai 2014 : Pêches maritimes : comment concilier exploitation et préservation des ressources halieutiques ? ( rapport de l'opecst )

V. INTERVENTION DE M. PHILIPPE GROS, MEMBRE DE LA DIRECTION SCIENTIFIQUE DE L'IFREMER : « QUELS DÉFIS POUR LA RECHERCHE HALIEUTIQUE ? »

J'aborderai les aspects de recherche, qui incluent les retombées pertinentes pour faire progresser le secteur de la pêche et de l'aquaculture, mais aussi, à la clef, des enjeux de production de connaissances.

En écho à ce qu'évoquais M. Gilles Boeuf, il existe une singularité de l'activité de pêche, comparée aux autres dispositifs de production animale. En effet :

- Six espèces de grands mammifères terrestres sont domestiquées depuis huit à neuf millénaires. Elles constituent l'essentiel de la production. Ce secteur est maîtrisé même s'il demeure, bien entendu, vulnérable à des épizooties et autres catastrophes.

- À l'heure actuelle, neuf espèces constituent plus de la moitié du volume de la production aquacole. Il s'agit de six poissons d'eau douce, d'un type de crevette et de deux types de mollusques bivalves. L'aquaculture dite nouvelle tient à la production de crevettes, qui n'est pas fortuite, car ces produits sont économiquement très rémunérateurs. Pour les six espèces évoquées, on peut considérer que l'on a atteint un état de domestication, avec un cycle biologique maîtrisé, des processus de sélection, un recours aux écloseries, voire, ce qui a fait l'objet de débats aux États-Unis d'Amérique, l'utilisation de poissons (saumons) génétiquement modifiés, dont la rentabilité n'est pas encore avérée. Quoi qu'il en soit, c'est l'un des secteurs de production animale les plus en croissance aujourd'hui.

- Pour ce qui concerne la pêche, soixante-dix espèces sauvages constituent la moitié du volume des prises déclarées. Plusieurs centaines d'espèces sont pêchées. Comme cela a été évoqué auparavant, le volume global officiel des prises est stationnaire depuis environ vingt-cinq ans. Pour une pêcherie donnée, à la différence de ce qui existe dans les deux systèmes précédemment mentionnés, la ressource est fluide, composée d'une ou plusieurs espèces dont l'abondance fluctue pour des raisons plus ou moins bien identifiées. Les causes de ces fluctuations ont suscité l'attention des chercheurs avant que l'abondance ne devienne aussi, à l'heure actuelle, un sujet de préoccupation.

À la racine de la recherche halieutique, qui a beaucoup évolué, comme nous l'avons vu précédemment, figure cette question : pourquoi l'abondance des ressources fluctue-t-elle ? L'enjeu est, bien entendu, socio-économique - relatif à la capacité à assurer la stabilité d'approvisionnement - mais il recouvre aussi une série d'enjeux de recherche pour élucider quels sont les processus qui permettent aux générations de populations marines et, en particulier, celles qui sont exploitées, de se renouveler (poissons, crustacés, mollusques...). C'est ce qu'on appelle le processus de recrutement : l'arrivée d'une nouvelle classe d'âge dans une population.

Cette question est ancienne. L'un des pionniers, dans ce domaine, est un biologiste norvégien25(*) qui, en 1914, a mis en évidence le rôle de la survie larvaire, ce qui était assez visionnaire par rapport aux idées qui prévalaient à l'époque. Les principaux phénomènes de régulation n'apparaîtraient-ils pas très tôt dans le cycle biologique ?

Dans le cadre d'une approche plus opérationnelle, ayant pour objectif de répondre à une demande croissante d'expertise pendant la phase de fort développement des pêcheries dans les années 1950-1970, cet aspect a été délaissé pendant quelque temps. On a eu recours à des modèles d'évaluation de stocks qui étaient très centrés sur l'articulation entre le stock et l'effort de pêche, en considérant implicitement que le recrutement s'ajustait à la population, augmentant quand la population était moins abondante et diminuant lorsque la population était plus abondante. Ces hypothèses étaient implicites, non formalisées.

Il a fallu attendre les années 1970-1990 pour que des auteurs26(*) examinent les couplages entre la dynamique des populations exploitées, celle des masses d'eau et habitats parcourus au cours de leur cycle biologique et la ressource trophique (plancton) dont se nourrissent les larves et adultes. Les hypothèses alors élaborées ont fait intervenir : le bon phasage entre l'éclosion de la larve de poisson et la présence dans le milieu de la proie qui est nécessaire, des conditions hydrodynamiques faisant que les larves ne soient pas dispersées ou envoyées dans des secteurs où leur développement ne serait pas possible etc.

Cette approche a été poursuivie jusque dans les années récentes, avec une réflexion sur la régulation par la qualité, au plan biochimique et écologique, des nourrisseries côtières27(*).

La réflexion s'articule donc autour des cycles biologiques, pour comprendre comment ils se déroulent dans un environnement physique qui change - compte tenu du changement climatique - et comment ils sont modulés par les interactions biologiques dans une diversité d'habitats en intégrant, pour les populations exploitées, les effets de la pêche.

Les populations se structurent dans le temps et de l'espace, comme l'illustre le schéma (ci-après). Des échanges existent entre les adultes, sur les aires de reproduction (frayères), les juvéniles des nourrisseries et les adultes sur les aires de nourrissage. Les connaissances ne sont pas toujours établies sur les deux questions ci-après :

- la population : voies migratoires et connectivité entre les habitats, interactions prédateurs-proie, coïncidence entre le stock et la population sous-jacente, qui sont deux notions distinctes. Le stock est une entité de gestion pour la pêche ; la population est un niveau d'organisation de la biodiversité.

- les habitats : leurs propriétés, qui permettent de construire des modèles de niche écologique, et les pressions qu'ils subissent.

STRUCTURE DES POPULATIONS DANS LE TEMPS ET L'ESPACE

Source : Philippe Gros

Pour illustrer l'approche macroscopique des habitats, je prendrai l'exemple du thon rouge atlantique car il était mentionné dans le rapport de M. Marcel-Pierre Cléach. Une étude a été réalisée par M. Jean-Marc Fromentin, qui a longtemps présidé le groupe thon rouge dans le cadre de la commission internationale ICCAT28(*). Cette étude se fonde sur des données, sur plus de cinquante ans, relatives aux captures de thons rouges dans l'Atlantique (Nord, en particulier) et à l'état physico-chimique de l'océan, en particulier la température et la salinité. Il existe des lacunes dans les données, qui ne sont pas toujours disponibles, par exemple, sur la chlorophylle. Les données sont le nerf de la guerre.

Cette étude identifie l'habitat moyen sur la période 1960-2009 et les anomalies observées, par exemple « l'épisode brésilien » qui est un épisode d'augmentation de la probabilité d'occurrence du thon rouge en face du Brésil, détecté par les Japonais dans les années 1960 (premier schéma, ci-après).

On peut en inférer différentes séries d'habitats (second schéma ci-après) et les voies migratoires qui les relient.

ÉCHELLE MACROSCOPIQUE : HABITAT DU THON ROUGE ATLANTIQUE

PROBABILITÉ D'OCCURRENCE ET ANOMALIE

HABITATS29(*) ET ROUTES MIGRATOIRES

JM Fromentin et al., Fish. Oceanogr., novembre 2013

Source : Philippe Gros

À l'échelle régionale, une expérience de marquage de trente-neuf thons rouges en Méditerranée, sur la période 2007-201130(*) met en évidence trois éléments :

- en Méditerranée, la population est plutôt du type résident avec un véritable phénomène de homing, c'est-à-dire de retour à un lieu particulier, dans le Golfe du Lion, sur une aire de nourrissage ;

- une population Atlantique nord-ouest qui serait plutôt résidente sur cette zone ;

- une population sur l'ensemble de l'Atlantique qui migrerait sur toute cette zone (côtes est et ouest) et rentrerait en Méditerranée.

Confortant l'hypothèse actuelle d'une structuration de la population de thon rouge plus compliquée que celle imaginée initialement, ces travaux restent à consolider par des travaux de l'ICCAT qui possède des données génétiques sur le sujet.

ÉCHELLE RÉGIONALE : MARQUAGES INDIVIDUELS (THON ROUGE)

Source : Philippe Gros

Concernant l'intégration des différentes échelles, je citerai quelques points d'intérêt :

- Les approches multimarqueurs : j'ai évoqué les marques électroniques. Il ne faut pas oublier les informations issues de la microchimie de l'otolithe31(*), les marqueurs génétiques et l'ensemble des techniques en « omics ». L'enjeu de ces recherches est l'identification de groupes d'individus plus ou moins différenciés dans les écosystèmes.

- La connaissance de la physiologie des organismes : elle est fondamentale car elle permettra de comprendre comment ceux-ci réagiront au changement des propriétés physico-chimiques de l'océan, à savoir le réchauffement, la diminution de la disponibilité en oxygène et l'accroissement du taux de CO2.

- La caractérisation de la diversité, au sens génétique, intra-population - ce qui commence à être connu - et inter-populations - ce qui constitue un chantier complexe.

- Enfin, les effets sur les populations des autres impacts anthropiques, dont la pêche, avec des thèmes émergents comme la modification des traits d'histoire de vie (fisheries induced evolution). Il s'agit d'une modification génétique moyennant laquelle les individus deviennent mûrs plus tôt, à une moindre taille, ce qui modifie la dynamique des populations.

Un des enjeux de recherche est aussi de renforcer la démarche expérimentale en halieutique.

L'enjeu de l'approche écosystémique des pêches (AEP), déjà évoquée par M. Philippe Cury est, au-delà de la durabilité écologique, l'intégration des dimensions économique et sociale du système pêche. Ce système est lui-même en interface avec les autres usages des écosystèmes marins. L'analyse des mécanismes de régulation a également été évoquée dans l'exposé de M. Luc Doyen. Je n'insisterai pas sur ces sujets.

Je terminerai par un point d'information qui était demandé dans le rapport de M. Marcel-Pierre Cléach, concernant la situation du stock de thon rouge. Sur la période 1992-2012, quelles sont les modifications de la gestion qui permettent de penser que l'on est, aujourd'hui, en marche vers une possible reconstitution du stock, avec toutes les précautions d'usage ? Les plans de reconstitution successifs représentés (ci-dessous) ont, certes, amené l'effort de pêche à l'état souhaitable. Toutefois, d'après le comité scientifique de l'ICCAT, qui a procédé à des simulations à partir des données qu'il possède, le stock croît mais à un rythme incertain. Il est difficile de faire des scénarios compte tenu de toutes les inconnues que j'ai évoquées, auparavant, sur le système d'interaction dans lequel se trouve une pêcherie.

Source : Philippe Gros


* 25 J. Hjort (1914)

* 26 DH Cushing, R. Lasker, M. Sinclair, A. Bakun.

* 27 RJH Beverton.

* 28 Commission Internationale pour la Conservation des Thonidés de l'Atlantique (ICCAT)

* 29 Spawning ground = aire de reproduction

Feeding ground = aire d'alimentation

Potential habitat = habitat potentiel

Equatorial bridge = pont équatorial

Main migratory routes = principales routes migratoires

* 30 J.M Fromentin, D. Lopuszanski, ICES (CIEM) Journal of Marine Science, 2013

* 31 L'otolithe est une concrétion calcaire de l'oreille interne. La composition chimique de l'otolithe d'un poisson apporte des informations sur les milieux traversés par l'individu.