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Reprendre pied en Asie du Sud-Est

15 juillet 2014 : Reprendre pied en Asie du Sud-Est ( rapport d'information )

B. DES PUISSANCES GLOBALES ET RÉGIONALES QUI ÉTENDENT LEUR INFLUENCE, DANS UNE LOGIQUE « BISMARCKIENNE » D'ÉQUILIBRE DES PUISSANCES

1. La Chine, partenaire privilégié « obligé »

Le poids de la Chine en Asie du Sud-Est est sans cesse croissant. Il se manifeste tout d'abord par l'augmentation des échanges commerciaux, dont les chiffres très dynamiques ont déjà été rappelés. Par la place prise, partout, par des communautés chinoises très actives sur le plan commercial. Comme cela a déjà été dit, les investissements chinois à destination des pays de l'ASEAN sont également en croissance rapide depuis 2005.

Poids géostratégique, aussi, désormais bien au-delà de la sphère de ses alliés traditionnels dans la région (Laos, Cambodge, Birmanie), avec la montée en puissance de l'appareil militaire chinois et l'affirmation de ses revendications, notamment maritimes. Partout, la porosité avec l'hinterland chinois ou le flux massif des investissements directs chinois créent des liens de dépendance mutuelle très forts. À tel point que, qualifiant cette relation d'« obligée », certains analystes constatent qu'aucun pays d'Asie du Sud Est n'est disponible pour conduire une réelle politique d'endiguement chinois, et que même aux Philippines, en pointe sur les contentieux de délimitation et de souveraineté maritimes avec la Chine, avec la saisine d'un tribunal arbitral, il existe de fortes communautés chinoises, très bien intégrées, et des liens étroits, par exemple, entre les catholiques chinois et certaines communautés religieuses philippines -comme les assomptionnistes-....

De fait, la Chine a normalisé ses relations avec les pays de l'ASEAN dans les années 1990. Elle a institutionnalisé ses relations à travers divers forums régionaux (ARF, ASEAN+3, ADMM+, ASEM). En 2003, elle a été le premier pays non-ASEAN à signer le Traité d'amitié et de coopération (TAC) de l'ASEAN. La Chine et l'ASEAN ont adopté, en 2003 à Bali, une déclaration commune sur leur partenariat stratégique pour la paix et la prospérité, qui établit 43 mécanismes de travail conjoint, dont 12 au niveau ministériel. En 2010 a été instaurée entre la Chine et l'ASEAN la plus vaste zone de libre-échange du monde, regroupant plus de deux milliards de personnes....

A l'occasion du sommet ASEAN-Chine de 2013, le Ministre des Affaires étrangères chinois a proposé de rehausser l'ambition de cette coopération, proposant notamment la signature d'un traité de bon voisinage, d'amitié et de coopération, le renforcement des échanges en matière de sécurité (lutte contre les catastrophes naturelles, criminalité transfrontalière, cybersécurité), l'approfondissement de la zone de libre-échange pour atteindre 1 000 milliards de dollars d'échanges en 2020, et la construction d'une « route de la soie maritime » du 21ème siècle.

Dans le champ économique, l'influence chinoise se déploie en s'appuyant sur les entreprises chinoises, bien sûr, mais aussi sur de nombreuses structures associatives, conférences ou foires, et naturellement sur l'aide au développement.

En Birmanie, par exemple, un oléoduc et un gazoduc reliant le port de Sitwe à Kunming, la capitale de la province de Yunnan, ont été construits par la China National Petroleum Corporation (CNPC), qui aurait offert 20 millions de dollars pour la construction de 43 écoles, 2 écoles primaires, 3 hôpitaux, 21 cliniques, un réservoir et un réseau électrique102(*).

Les projets d'infrastructures deviennent un élément central pour accéder aux matières premières, et réduire la vulnérabilité chinoise à l'égard des routes internationales telles que le détroit d'Ormuz ou le détroit de Malacca. Ainsi en est-il de la série de ports en eau profonde, qui correspond à la stratégie dite du « collier de perles » dans la mer de Chine méridionale et l'océan Indien - de Sanya (Hainan) à Port-Soudan en passant par le Sri Lanka, le Bangladesh, la Birmanie et le Pakistan-. Bien que le premier usage de ces infrastructures soit certainement commercial, bien des analystes voient dans ces projets la projection d'une éventuelle puissance navale chinoise qui serait capable d'intervenir et assurer la protection des intérêts chinois le long des routes maritimes vitales103(*).

L'ASEAN est devenue un partenaire central aux yeux de la Chine, surtout à l'heure d'un ralentissement économique relatif en Chine. On compterait104(*) 44 diplomates au bureau « ASEAN » du ministère des affaires étrangères chinois. 60 rencontres de niveau ministériel ont eu lieu en 2013 entre la Chine et les pays de l'ASEAN.

Les liens de dépendance mutuelle entre les pays de l'ASEAN et la Chine sont donc très forts et amènent à relativiser quelque peu l'acuité de certains contentieux territoriaux, terrestres ou maritimes : tout se passe comme si personne ne pouvait se permettre de se fâcher avec un si puissant voisin et un partenaire commercial de premier plan...

2. Le retour du Japon, dans une optique de « containement » de l'émergence chinoise ?

Jusqu'en 1990, le Japon était le premier partenaire commercial des pays de l'ASEAN. Cette place revient désormais à la Chine, mais le Japon reste le premier bailleur d'aide internationale, le second investisseur et le second partenaire commercial de l'ASEAN : il y dispose encore d'une position tout à fait centrale et reste le principal facteur d'entraînement économique de la zone.

PART DANS LE COMMERCE AVEC L'ASEAN (EXPORTATIONS)

Source : TAC from IMF data/ ASEAN stats, cités par Sophie Boisseau du Rocher, « The EU's strategic offensive with ASEAN : some room left but no time »

PART DANS LE COMMERCE AVEC L'ASEAN (IMPORTATIONS)

Source : TAC from IMF data/ ASEAN stats, cités par Sophie Boisseau du Rocher, « The EU's strategic offensive with ASEAN : some room left but no time »

Cette position nippone résulte notamment de la réaction des firmes japonaises face à l'endaka, ou réévaluation du Yen, dans la deuxième moitié des années 80105(*). Les entreprises japonaises ont alors massivement délocalisé leur fabrication dans les pays de l'ASEAN, réorientant la production de leurs filiales vers l'exportation. C'est cette impulsion japonaise qui a transformé les économies du sud-est asiatique, les modifiant en économies exportatrices de produits manufacturés. Les pays de l'ASEAN sont devenus des tremplins pour l'exportation des produits japonais.

Le Japon a parallèlement toujours été l'un des premiers investisseurs étrangers dans l'ASEAN, y ayant investi 112 milliards de dollars106(*). Le montant cumulé de l'investissement japonais est encore aujourd'hui 4 fois plus important que le montant cumulé des investissements chinois (environ 30 milliards de dollars), même si ceux-ci ont un fort taux de croissance.

Les entreprises japonaises restent les principaux acteurs industriels, avec leur présence dans l'électronique, l'automobile, la pétrochimie, principalement vers quatre pays de destination : Singapour, la Thaïlande, l'Indonésie et la Malaisie.

Avec l'émergence de la Chine, et sa montée en puissance dans les échanges de l'ASEAN, le Japon a pris l'initiative de proposer des accords bilatéraux de libre-échange à la plupart des pays de la région (le premier a été signé avec Singapour en 2002). Le Japon s'efforce ainsi d'organiser une plate-forme asiatique de libre-échange, notamment au travers du projet ASEAN + 6 (Regional Comprehensive Economic Partnership : ASEAN, Japon, Corée, Chine, Inde, Australie et Nouvelle Zélande).

Enfin, l'aide bilatérale japonaise reste massive dans la région et facilite la présence nipponne dans de très nombreux grands projets d'infrastructure (métro de Jakarta, pont Nhât Tân à Hanoi, etc....).

Cet outil s'inscrit pleinement dans la logique de reconquête économique du gouvernement Abe : « Au-delà de la volonté politique de l'exécutif et de l'élargissement des mécanismes qui fournissent prêts et assurances aux entreprises, le renforcement de la collaboration entre secteur public et privé et l'élaboration de solutions intégrées, mêlant non seulement un financement plus large et flexible (prêts privés, publics (JBIC) et dans le cadre de l'aide au développement (JICA), un accompagnement en amont et en aval incluant la fourniture de services, formation et conseils qui accompagne la vente d'infra-structures doit permettre au Japon de regagner de nouveaux marchés face à des concurrents hypercompétitifs.107(*)».

La stratégie actuelle de soutien aux exportations d'infrastructures entre dans le cadre de la stratégie de croissance et sur une politique industrielle qui met en avant les atouts technologiques du Japon en matière d'infrastructures logistiques, de croissance verte, et de la lutte contre le réchauffement climatique.

3. L'Inde, potentiel géant de la zone, « regardant vers l'Est »

La politique étrangère indienne est soucieuse de « regarder vers l'Est » (Look East Policy). Cette politique, lancée en 1992, avait pris de l'ampleur sous le précédent gouvernement de Manmohan Singh. L'objectif est de rapprocher l'économie indienne des économies de l'ASEAN (ainsi que de partenaires tels que la Corée, le Japon, l'Australie...), notamment par la mise en place d'accords de libre-échange ou de coopération économique. Elle vise par ailleurs à contrebalancer l'influence chinoise en Asie (la Chine étant traditionnellement perçue comme un rival stratégique, allié du Pakistan) en approfondissant les relations de défense avec les pays de l'ASEAN. Cette priorité a notamment été affirmée en novembre 2011, au sommet de Bali, sommet de l'ASEAN et sommet de l'Asie orientale (EAS).

Réciproquement, l'Inde réémergente permet de faire contrepoids, pour les pays de l'ASEAN, à la montée en puissance de la Chine108(*). Même si elle est encore loin économiquement derrière son grand voisin, l'Inde a des atouts spécifiques tels que sa démographie (là où la Chine est vieillissante, l'Inde aura 1,5 milliard d'habitants en 2030 et dépassera la Chine), ou encore son modèle démocratique ou sa spécialisation économique dans le domaine des services.

La stratégie de la Birmanie par exemple, -stratégiquement située entre Chine et Inde- et son rapprochement avec l'Inde, est à cet égard éloquente.

4. Les États-Unis, puissance du Pacifique, « pivotant » vers l'Asie

Les États-Unis ont annoncé très clairement leur pivot vers l'Asie, en proclamant dès 2009 le « retour » des États-Unis en Asie, puis par une série de discours et articles en 2010 (dont le fameux discours d'Honolulu dans lequel la secrétaire d'État américaine considérait que « L'histoire du XXIe siècle sera en grande partie rédigée en Asie »), et enfin en formalisant (en 2012) cette politique sur les plans politique, économique et militaire dans leur « Livre blanc109(*) » : « Si l'armée américaine continue à contribuer à la sécurité à l'échelle mondiale, nous l'orientons en priorité et par nécessité vers la région Asie-Pacifique ».

Ce pivot, ou rééquilibrage, vise tant à favoriser le redressement économique des États-Unis, qu'à lutter contre l'instabilité qui accompagne la montée en puissance de la Chine ou encore à garantir l'accès aux biens communs (global commons), à lutter contre les stratégies « d'anti-accès », en défendant notamment la liberté de circulation en mer.

Cette nouvelle orientation de politique étrangère, très commentée, fait d'ailleurs l'objet d'une étude particulière de votre commission qui étudie, sous l'égide de son président M. Jean-Louis Carrère, les conséquences pour la France et l'Europe de cette réorientation110(*).

Elle a été décrite en ces termes devant votre commission par M. Justin Vaïsse, directeur du centre d'analyse, de prévision et de stratégie du ministère des affaires étrangères : « S'agissant du pivot vers l'Asie, même s'il n'est pas massif, même si le transfert de troupes n'est pas très significatif, il faut tout de même mesurer la portée de l'investissement politique américain qui contraste avec celui l'administration Bush. En 2006, lors du sommet de l'APEC, Bush avait voulu faire du terrorisme l'un des points centraux, ce qui était hors-sujet et ce qui montrait une réelle déconnection par rapport aux préoccupations de ces pays. En 2009-2010, Obama réinvestit cette zone : la signature du traité d'amitié et de coopération qui permet aux États-Unis de participer au sommet de l'Asie Orientale (East-Asia Summit), l'envoi d'un diplomate permanent à Djakarta auprès de l'ASEAN, un réinvestissement qui est d'abord politique dans les instances multilatérales avant d'être militaire ou économique avec le fameux TransPacific Partnership.

« De façon plus étroite, si l'on décompose le mouvement du pivot par analogie avec le basket-ball et si on s'intéresse à la partie « se tourner vers » et non plus à la partie « se détourner de », on observe que cela s'est surtout manifesté au cours du premier mandat autour d'Hillary Clinton et de Kurt Campbell et que depuis un an, il ne semble pas y avoir eu de faits nouveaux en ce domaine et l'on a vu les États-Unis moins impliqués. »

À ce jour, cette réorientation se limite concrètement à des déploiements complémentaires de fusiliers marins (marines) en Australie (renforcement des marines (2500) annoncés dans la base militaire de Darwin) et de navires de combat en zone littorale (Littoral Combat Ships ou LCS) à Singapour (originellement prévus pour être 4, le déploiement actuel se limite à 1). Des facilités d'accès sont accordées aux Philippines, mais bien loin de la situation passée dans ce pays (les bases américaines ont été fermées en 1991).

On estime111(*) à 325 000 les effectifs militaires et civils américains affectés au PACOM (Commandement américain du Pacifique), dont près de 40 000 au Japon, 28 500 en Corée du Sud, 40 000 à Hawaï et 5 000 à Guam. L'US Navy (Marine), qui dispose déjà de 6 porte-avions nucléaires en Asie112(*) (sur un total de 11) et de 31 de ses 53 sous-marins dans le Pacifique, opérera le pré-déploiement de 60 % de ses 295 principaux moyens navals dans le Pacifique d'ici 2020 (contre 50 à 55% actuellement), et l'US Air Force (Armée de l'air), qui a assigné à la région Asie-Pacifique 60 % de ses forces basées à l'étranger (60% des 155 F-22 sont déjà basés dans la zone Pacifique), concentrera un pourcentage équivalent de ses capacités spatiales et cyber dans la région.

En parallèle, les États-Unis -qui réduisent drastiquement leurs dépenses militaires113(*)- poursuivent la planification de nouvelles formes de déploiement, basées sur le pré-positionnement et un nouveau type de rotation des unités, tout en élargissant l'échelle de leurs exercices militaires dans la région, y compris avec les alliés régionaux.

Après une première perception très volontariste et ambitieuse de ce pivot, qui n'a d'ailleurs pas été sans inquiéter les Européens, l'heure est aujourd'hui pour la plupart des analystes à une certaine relativisation du redéploiement militaire américain vers l'Asie.

D'ailleurs, plusieurs entretiens conduits par vos rapporteurs dans la région avec des personnalités officielles ou des think tanks ont conduit à faire prévaloir la vision d'une Amérique rétive à l'engagement et devenue frileuse sur le plan international. Dans cette optique, le « pivot » serait le moyen d'habiller élégamment une série d'initiatives bilatérales et régionales déjà engagées sous les précédentes administrations, et d'ampleur somme toute modeste.

Pour autant, ne nous y trompons pas : l'Asie est sans doute devenue la zone la plus stratégique aux yeux de nombre de décideurs américains.

La récente tournée de Barack Obama en Asie du Sud-Est en avril 2014 (qui intervient il est vrai après l'annulation, pour cause de séquestre budgétaire, de sa précédente visite planifiée en novembre 2013), en dit long à ce sujet. Au-delà de ses traditionnels alliés (Philippines, Thaïlande...), les États-Unis ont clairement mis tant l'Indonésie que la Malaisie au rang de leurs priorités.

Le président américain, premier Président à s'y rendre depuis Lyndon Johnson dans un contexte de guerre froide, est resté trois jours en Malaisie, avec laquelle il a signé un « partenariat complet » englobant tant les relations de défense que l'énergie, l'enseignement ou l'économie.

Aux Philippines, les Américains ont conclu un accord renforcé de coopération dans le domaine de la défense qui, outre le volet humanitaire en réponse aux catastrophes naturelles, accroît la coopération dans les domaines de la sécurité et de la surveillance maritimes, et prévoit, sans les préciser, la possibilité de constructions d'infrastructures. Sans aller jusqu'à la réinstallation de bases américaines permanentes sur le sol philippin (qui pourrait occasionner des réticences en termes de politique intérieure, notamment de la part du Sénat philippin114(*)), l'accès et l'installation de moyens américains sont mentionnés, « à l'invitation de l'État philippin ».

N'oublions pas que les États-Unis ont été le premier pays hors ASEAN à accréditer un ambassadeur spécifiquement dédié à l'ASEAN, en 2008. Dès 2010, ils étaient le premier pays extérieur à l'organisation à ouvrir une mission permanente auprès du secrétariat général de l'ASEAN à Jakarta. Partie au traité d'amitié et de coopération (TAC) depuis juillet 2009, ils participent depuis 2011 au sommet de l'Asie de l'Est (EAS), et sont membres depuis 2010 de l'ADMM +, format élargi des réunions des ministres de la défense de l'ASEAN.

5. L'Australie : « More Jakarta, less Geneva »

Outre l'alliance traditionnelle avec les Etats-Unis (le traité ANZUS date de 1951), plusieurs pays figurent au premier rang des priorités affichées par la politique étrangère de l'Australie :

- l'Indonésie, qui a vocation à être le point central de la politique étrangère australienne.

- la Chine, puissance émergente, premier partenaire commercial de l'Australie, citée également comme gros pourvoyeur d'étudiants en Australie.

- le Japon, ami historique de l'Australie, deuxième partenaire commercial (avec un accord bilatéral de libre-échange).

- l'Inde, avec laquelle la relation a été paralysée pendant des années par le refus de l'Australie de vendre de l'uranium à l'Inde -non signataire du TNP-.

- la Corée (là encore, il existe un accord de libre-échange avec Séoul).

- la Thaïlande, pays important avec lequel l'Australie veut renforcer sa relation.

Les pays du sud-est asiatique occupent donc une place croissante dans la politique étrangère australienne.

Bien que récemment refroidies par plusieurs événements (affaire des écoutes téléphoniques du couple présidentiel indonésien par l'Australie, différends sur la gestion de l'immigration illégale), la densité des relations entre l'Indonésie et l'Australie sont significatives de la nouvelle orientation de la politique étrangère australienne, marquée par une priorité à l'environnement proche, qui se résume par la formule : « more Jakarta, less Geneva ».

L'ASEAN constitue de plus en plus un partenaire majeur de l'Australie, dont l'ambassade à Jakarta est la plus fournie en personnel de son réseau. Depuis les attentats de 2002, ayant causé la mort de nombreux ressortissants australiens, la lutte contre le terrorisme constitue un domaine important de la coopération bilatérale, matérialisée par le traité de Lombok, signé en 2006. L'Indonésie est le premier récipiendaire de l'aide bilatérale australienne, destinée à des projets liés en particulier à la santé, l'éducation, le développement rural, la bonne gouvernance et la réponse aux catastrophes naturelles.

Sur le plan économique, un accord de partenariat économique global économique doit compléter l'accord de libre-échange entre l'ASEAN, l'Australie et la Nouvelle-Zélande (AANZFTA), conclu en février 2009 et entré en vigueur en janvier 2012.

6. La Corée du Sud conquérante

Dans un pays où l'État joue traditionnellement un rôle de stratège, après les exportations, ce sont désormais les investissements directs étrangers, dans le cadre de la stratégie de mondialisation (seghiewa), qui font l'objet d'un soutien très actif des pouvoirs publics coréens115(*). Le secteur de la construction et de l'ingénierie, ou plus globalement des infrastructures, compte au nombre des activités particulièrement soutenues.

Membre de l' « ASEAN+3 » (ASEAN + Chine Japon et Corée), la Corée du Sud a signé en 2007 un accord de libre-échange avec l'ASEAN, complété par un accord sur les investissements en 2009. La Corée aurait ainsi investi 22 milliards de dollars dans les pays de l'ASEAN depuis la crise asiatique de 1998.

De fait, on assiste à une poussée indéniable des conglomérats coréens, de la culture coréenne, de l'aide au développement coréenne dans cette région du monde.

La réussite des groupes coréens à l'international dans le secteur des infrastructures repose sur un excellent rapport qualité - prix par rapport à la concurrence occidentale (qui s'accompagne d'une relative fermeture à la concurrence étrangère du marché coréen, et donc d'une « protection » sur le marché domestique). En encourageant les exportations de « produits-systèmes » clés en mains (installations industrielles, infrastructures), les autorités coréennes cherchent aussi à atteindre d'autres objectifs, et notamment à sécuriser l'accès aux ressources des pays dans lesquels ces entreprises investissent.

En 2011, parmi les vingt premières entreprises mondiales du secteur de l'ingénierie et de la construction, six étaient coréennes. Les dix premières du secteur en Corée réalisent 90% des contrats remportés à l'export116(*). Ces entreprises sont adossées aux grands conglomérats familiaux (Chaebols) tels que HYUNDAI et SAMSUNG, et se caractérisent par un rapport qualité - coût et des délais de réalisation très compétitifs, une capacité à présenter des offres clé en main, du design à la construction et incluant le financement. L'essentiel des contrats remportés par ces groupes correspond à des projets clé en main intégrés.

« La vague coréenne souffle sur l'Asie du Sud-Est, nouvel eldorado des chaebols, les géants coréens de l'industrie », affirmait ainsi un quotidien français en novembre 2013117(*). « En 2012, la région est devenue la première destination des investissements de la Corée du Sud dans le monde, devant Pékin et désormais son second partenaire commercial avant l'Union européenne (UE) et les États-Unis. ». Commentant la récente visite de la Présidente coréenne au Vietnam et en Indonésie, l'article poursuit : « Ces deux pays sont les cibles prioritaires de l'agressive diplomatie économique de Séoul, avec en ligne de mire des contrats majeurs dans l'énergie. La présidente Park espère vendre des centrales électriques à l'archipel indonésien en plein décollage dans la foulée d'importants contrats militaires, tel le chasseur d'entraînement T50 ou la vente de sous-marins. Depuis 2007, les échanges bilatéraux avec le nouveau géant asiatique ont doublé pour atteindre 30 milliards de dollars. »

De fait, vos rapporteurs ont pu constater la redoutable concurrence que représentent des groupes coréens très agressifs dans des domaines où l'offre française se positionne : énergie, transports, travaux publics, notamment.

Au Vietnam, le poids de SAMSUNG est manifeste : le constructeur, qui dispose de gigantesques usines de plusieurs dizaines de milliers d'employés, pèse pour 20% du total des exportations vietnamiennes.

Le souffle coréen est porté par son « soft power » culturel, illustré par le succès foudroyant de ses séries télévisées et de ses groupes de musique (la K pop), dans toute l'Asie du Sud-Est, tandis que son « miracle économique » exerce une attirance certaine sur les élites de la région.

7. La Russie à la recherche de son pivot asiatique

Héritage de la guerre froide, temps où le containment du communisme s'appliquait aux « dominos » du sud-est asiatique, la Russie dispose d'alliés anciens en Asie du Sud-est, notamment le Vietnam, à qui elle fournit traditionnellement des équipements militaires.

Au-delà de ces liens, la Russie, à la recherche d'une stature nouvelle sur la scène internationale, a elle aussi entamé une politique d'ouverture à l'Est. La récente visite de Vladimir Poutine à Shanghai et la signature du contrat gazier avec Gazprom peuvent s'analyser tant sous l'angle économique que sous l'angle géostratégique.


* 102 Source : « La nouvelle diplomatie économique asiatique : Chine, Japon, Corée comme exportateurs d'infrastructures », IFRI, mai 2014, F Nicolas, C Pajon, J Seaman

* 103 Source : Ibid

* 104 Source : «Chine Asean, une diplomatie tous azimuts rondement menée », Sophie Boisseau du Rocher, février 2014, IFRI

* 105 Analyse développée par Jean-Raphael Chaponnière lors de son audition devant la commission et dans « L'Asean entre Japon et Chine », L'Asie du Sud-Est 2014, IRASEC

* 106 Source : Jetro, déc 2012, cité par Jean-Raphael Chaponnière

* 107 Source : « La nouvelle diplomatie économique asiatique : Chine, Japon, Corée comme exportateurs d'infrastructures », IFRI, mars 2014, F Nicolas, C Pajon, J Seaman

* 108 Analyse développée par François Raillon dans «Les voies étroites de l'Asie du Sud Est», in Questions internationales n°48

* 109 « Sustaining US global leadership : priorities for 21st century defense », department of defense

* 110 Document à paraitre, consultable ici : http://www.senat.fr/rapports-classes/cretrd.html

* 111 Source : rapport de l'assemblée parlementaire de l'OTAN

* 112 Source : « La nouvelle posture militaire américaine en Asie », Corentin Brustlein, in Politique étrangère 2:2013

* 113 Le chiffre de 1000 milliards de dollars sur 10 ans est le plus couramment évoqué

* 114 En 1991, le Sénat philippin avait rejeté un traité prévoyant le renouvellement des bases militaires américaines, l'armée américaine quittant ses bases de Clark et de Subic Bay.

* 115 Voir l'article précité de l'IFRI : « La nouvelle diplomatie économique asiatique : Chine, Japon, Corée comme exportateurs d'infrastructures », F. Nicolas, C. Pajon, J. Seaman, mai 2014

* 116 Source : Ibid

* 117 http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/10/08/20002-20131008ARTFIG00269-la-coree-a-l-assaut-du-vietnam-et-de-l-indonesie.php