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Jouets : la première initiation à l'égalité

11 décembre 2014 : Jouets : la première initiation à l'égalité ( rapport d'information )

N° 183

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 2014-2015

Enregistré à la Présidence du Sénat le 11 décembre 2014

RAPPORT D'INFORMATION

FAIT

au nom de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes (1) sur l'importance des jouets dans la construction de l'égalité entre filles et garçons,

Par Mme Chantal JOUANNO et M. Roland COURTEAU,

Sénateurs.

(1) Cette délégation est composée de : Mme Chantal Jouanno, présidente, Mmes Corinne Bouchoux, Hélène Conway-Mouret, MM. Roland Courteau, Mathieu Darnaud, Mmes Joëlle Garriaud-Maylam, Brigitte Gonthier-Maurin, M. Alain Gournac, Mmes Christiane Kammermann, Françoise Laborde, Michelle Meunier, vice-présidents ; Mmes Jacky Deromedi, Danielle Michel, M. Cyril Pellevat, secrétaires ; Mmes Annick Billon, Maryvonne Blondin, Nicole Bonnefoy, Laurence Cohen, Chantal Deseyne, Marie-Annick Duchêne, M. Jean-Léonce Dupont, Mme Anne Emery-Dumas, Dominique Estrosi Sassone, M. Alain Fouché, Mmes Catherine Genisson, Éliane Giraud, Colette Giudicelli, M. Jean-Pierre Godefroy, Mme Sylvie Goy-Chavent, M. Alain Houpert, Mme Mireille Jouve, M. Marc Laménie, Mmes Claudine Lepage, Vivette Lopez, Marie-Pierre Monier et M. Philippe Paul.

AVANT-PROPOS

À l'approche des fêtes de fin d'année, la délégation aux droits des femmes a souhaité exercer sa vigilance dans le domaine des jouets et des jeux car elle a été alertée par des signaux préoccupants :

- la période actuelle est caractérisée par une nette séparation des univers de jeu des filles et des garçons ;

- ce cloisonnement a atteint une ampleur que n'ont pas connue les générations élevées jusque dans les années 1980 ; il semble d'ailleurs paradoxal pour des enfants qui évoluent ensemble dès la crèche ;

- la présentation des jeux et jouets qui résulte de la publicité, des catalogues, des espaces de vente des magasins, des sites de vente en ligne, des salons du jouet et du « packaging » justifie une interrogation sur l'existence de messages sexistes implicites susceptibles d'être adressés aux enfants par le biais des jouets.

Certes, il est difficile d'anticiper les effets des évolutions actuellement à l'oeuvre dans le monde des jouets sur les futurs adultes et sur les relations à venir entre hommes et femmes.

La délégation aux droits des femmes juge néanmoins important attirer l'attention tant des professionnels de l'industrie du jouet (fabricants et distributeurs) que des parents et des acteurs du service public de l'enfance (auxiliaires de puériculture, assistants maternels, pédiatres, professeurs des écoles, animateurs et animatrices des temps périscolaires) sur l'intérêt de proposer aux enfants des jouets et jeux qui ne soient pas porteurs de messages sexistes.

La délégation aux droits des femmes estime que l'égalité se construit dès le plus jeune âge.

Les travaux qu'elle a conduits en vue de la préparation de ce rapport, au cours de trois séries d'auditions et de tables rondes menées entre le 20 novembre et le 4 décembre 2014, l'ont également convaincue que l'égalité commence avec les jouets.

Il importe donc que ceux-ci contribuent à favoriser la construction d'une société d'égalité où filles et garçons, hommes et femmes se verraient proposer les mêmes chances d'épanouissement personnel et professionnel.

En d'autres termes, il s'agit, dans le respect des goûts de chacun et sans méconnaître les nécessités économiques du secteur des jouets, d'élargir le champ des possibles de tous les enfants, filles et des garçons, et de permettre que l'égalité et le « vivre ensemble » commencent avec les jouets.

I. LE CONSTAT : LA SÉPARATION DES UNIVERS DE JEUX DES FILLES ET DES GARÇONS DÉTERMINÉE PAR LES JOUETS EST UNE ÉVOLUTION RÉCENTE

Comme l'a souligné Mona Zegaï1(*) devant la délégation le 20 novembre 2014, si le sens commun nous invite à croire en une marche continue vers l'égalité entre les sexes, la réalité est tout autre dans le commerce du jouet : ce marché segmente en effet de plus en plus son offre en fonction du sexe des enfants et les stéréotypes masculins et féminins y sont de plus en plus présents.

La force des stéréotypes masculins et féminins dans le domaine des jouets a conduit dans notre pays, comme plus généralement dans l'ensemble du monde occidental, à l'émergence d'univers de jeux pour filles et pour garçons désormais très cloisonnés, ce qui ne reflète pas nécessairement la réalité de notre société.

Cette évolution, liée à celle du marché du jouet, remonte selon les spécialistes entendus par la délégation à une vingtaine années.

Elle pose la question de l'égalité des filles et des garçons jusque dans leurs activités ludiques, au détriment des filles, limitées à des activités qui n'ouvrent pas leur « champ des possibles », comme le faisait remarquer Brigitte Grésy2(*) lors de la table ronde du 27 novembre 2014.

A. JOUETS POUR FILLES, JOUETS POUR GARÇONS : DES UNIVERS CLAIREMENT SÉPARÉS

Une observation s'impose d'emblée : le monde des jouets aujourd'hui n'est pas mixte.

 L'acheteur est confronté à des « jouets pour filles » et des « jouets pour garçons » relevant d'espaces de vente distincts (les pages roses et bleues des catalogues, auxquelles font écho les rayons filles et garçons des magasins).

 Les jouets eux-mêmes sont à l'origine d'univers de jeux qui séparent les filles et les garçons et qui leur laissent peu de possibilité de jouer ensemble.

 Ces univers sont caractérisés par des stéréotypes masculins et féminins et par des inégalités entre les sexes plus forts que ce que les enfants peuvent observer dans la réalité sociale qui les entoure.

1. Pages roses et bleues des catalogues, rayons filles et rayons garçons dans les magasins : des espaces de vente distincts filles/garçons

Selon Mona Zegaï, auditionnée le 20 novembre 2014, « un jouet est rarement genré en lui-même » : si un aspirateur, voire un poupon, sont destinés aux filles, c'est par différents signaux véhiculés par les adultes (parents, fabricants, professionnels de la petite enfance), qui jouent un rôle déterminant dans la détermination des jouets « pour filles » et des jouets « pour garçons ».

Ces signaux consistent en :

 la présentation des catalogues en pages qui séparent nettement les jouets pour filles des jouets pour garçons : Brigitte Grésy a insisté, lors de la table ronde du 27 novembre 2014, sur l'importance des « codes couleurs » dans les catalogues, les magasins, la publicité ; elle a relevé le rôle des polices de caractères pour féminiser ou masculiniser les pages des catalogues (textes pour filles écrits en anglaises et agrémentés de petits coeurs, textes pour garçons écrits dans des polices anguleuses) ;

 la matérialisation d'espaces dédiés aux jouets pour filles et aux jouets pour garçons dans les magasins : ce point a été confirmé par une visite au salon du jouet Kidexpo à Paris où les filles sont guidées vers des espaces roses, violets ou mauves (ainsi l'espace réservé aux filles par Lego était-il signalé par un revêtement de sol violet, par la couleur fuschia du T-shirt des hôtesses et par de grandes figurines de personnages féminins disposées à l'entrée ; l'espace réservé aux garçons était matérialisé par des couleurs très différentes : revêtement de sol orange et T-shirt jaune des personnels d'accueil) ;

 les photographies d'enfants qui illustrent les catalogues ou les emballages des jouets et qui mettent ceux-ci en situation sont autant d'indicateurs du sexe de l'enfant auquel est destiné le jouet : une petite fille qui fait du repassage, un petit garçon qui effectue une expérience scientifique, une petite fille déguisée en princesse, un petit garçon déguisé en « super héros ».

a) Les pages « filles » et les pages « garçons » des catalogues

Deux analyses des catalogues de jouets, dont les auteures ont été entendues le 20 novembre 2014, confirment l'observation que l'acheteur de jouets pour filles ne se voit pas proposer les mêmes produits que l'acheteur de jouets pour garçons.

Astrid Leray3(*) a étudié dix catalogues de jouets parus pour Noël 2013. L'échantillon examiné était constitué de quatre catalogues de grandes surfaces, cinq catalogues de magasins spécialisés et un catalogue de magasin « bien-être et loisirs » ayant un rayon jouets important, soit un total de 1 580 pages.

Il est ressorti de cette étude que la moitié des catalogues avaient des rubriques « filles » et « garçons », cette distinction pouvant être plus implicitement exprimée par des termes détournés tels que « Encourager les champions/Faire rêver les princesses ».

Dans les catalogues dont le classement ne sépare pas les jouets selon le sexe de l'enfant mais selon le type de jeu, Astrid Leray remarque la présence des codes couleurs : les pages présentant des poupées et des princesses par exemple sont roses ou violettes, le bleu matérialisant les pages montrant voitures, armes ou super héros.

L'étude souligne, a contrario, que rares sont les pages contre-stéréotypées, associant un thème de jeu masculin (ex. « Construire à l'infini ») et une couleur identifiée comme féminine (ex. le violet).

En définitive, un seul catalogue, selon Astrid Leray, segmente ces rubriques par tranche d'âge et sans code couleur.

Les 1 580 pages de catalogues étudiées par Astrid Leray confirment donc l'existence d'une séparation entre la présentation des jouets pour filles et des jouets pour garçons : compte non tenu des sommaires, des publicités et des introductions de chapitres, ces pages se répartissent en effet de la manière suivante :


· 27 % sont « pour les garçons » ;


· 25 % sont « pour les filles » ;


· 15 % présentent un mélange de jouets spécifiquement destinés aux filles ou aux garçons, soit le même jeu décliné en deux versions, l'une pour les filles, l'autre pour les garçons (ex. le château de princesse et le fort américain).

Seules 33 % des pages présentent des jeux non spécifiquement destinés à l'un ou l'autre sexe4(*).

Parmi ceux-ci, on trouve essentiellement, selon Astrid Leray, des jeux d'éveil, des jeux en bois, des jeux de société, les nouvelles technologies et, de manière plus récente - nous y reviendrons ci-après -, des cuisines.

Michel Moggio, directeur général de la Fédération française des industries du jouet et de la puériculture, a pour sa part relativisé ce calcul ; il estime à 40 % la proportion des pages des catalogues spécialement destinées à l'un ou l'autre sexe, 60 % présentant des jouets non spécifiquement destinés aux filles ou aux garçons5(*).

b) L'importance des codes couleur dans l'industrie du jouet : rose et bleu

L'ensemble des interlocuteurs de notre délégation se sont accordés sur le constat suivant : de plus en plus de jouets de même type sont déclinés en deux versions, l'une, le plus souvent rose, pour les filles, l'autre, d'une couleur différente, pour les garçons. Ainsi le même ordinateur sera-t-il proposé en bleu et en rose, de même par exemple que les lecteurs de CD exposés au salon Kidexpo de 2014, ci-dessous reproduits.

La même remarque vaut pour les tablettes et, s'agissant des jeux d'extérieur, pour les vélos. Le directeur général et le porte-parole de la Fédération des commerçants spécialistes des jouets et produits de l'enfant (FCJPE) ont, lors de leur audition du 4 décembre 2014, évoqué également l'exemple d'arcs dont la couleur diffère selon qu'ils sont destinés à des filles ou à des garçons.

Ce constat semble concerner aussi, dans une certaine mesure, les jouets d'éveil : même si les jouets destinés aux tout petits figurent dans une rubrique indépendante des jouets pour filles et des jouets pour garçons et échappent à la séparation entre filles et garçons, Mona Zegaï a mentionné une veilleuse en forme de luciole qui, autrefois verte, existe aujourd'hui en rose ou bleu.

La séparation des jouets pour filles et des jouets pour garçons semble accentuée par les vendeurs eux-mêmes. Ceux-ci, selon Mona Zegaï, qui exposait lors de son audition du 20 novembre 2014 son expérience de vendeuse dans une enseigne spécialisée bien connue, posent d'emblée à l'acheteur la question du sexe de l'enfant auquel le jouet est destiné.

Mona Zegaï a, par ailleurs, indiqué que des initiatives tendant à contrecarrer cette codification « couleur » existaient. Ainsi de la licence « Tim et Lou » chez « La Grande Récré », qui est orange, mauve et verte et invite les acteurs à investir une large palette de couleurs : la chaîne de magasins La Grande Récré lançait en 2008 une marque de jouets mixtes appelée « Tim et Lou ». En 2008, cette gamme unisexe comptait une dizaine de produits, en 2012, elle en proposait plus de 70, dont un aspirateur, qui a vu ses ventes grimper de 40 % en 2011.

c) Un autre indice de cloisonnement : les photographies d'enfants mettant les jouets en situation

Les catalogues contribuent à séparer les jouets en fonction du sexe de l'enfant auxquels ils sont destinés non seulement par la séparation des pages « filles » et des pages « garçons » et par le recours aux codes couleurs, mais aussi par la mise en situation des jouets reflétée par des photographies d'enfants.

L'analyse des attitudes des enfants représentés en situation dans les catalogues (vêtements, coiffures, comportements) contribue ainsi, selon la présentation faite le 20 novembre 2014, à la séparation entre les deux « familles » de jouets.

Sur 1 272 photographies d'enfants qui illustrent les pages des 10 catalogues analysés, l'étude d'Astrid Leray6(*) souligne que les enfants ne sont pas représentés de la même manière : les filles sourient à l'objectif, 88 % d'entre elles ont les cheveux longs ou mi-longs et, quand ce n'est pas le cas (notamment pour les enfants des pages « premier âge »), elles portent des vêtements ou accessoires permettant de les identifier clairement comme filles (barrette, robe rose ou à fleurs, chaussures vernies...).

Selon cette étude, 2 % de filles seulement ne sont pas identifiables par leur apparence, mais par la couleur du jeu avec lequel elles jouent. Même quand les vêtements ne sont pas visibles (enfants déguisés, gros plans sur le visage), les filles sont fréquemment vêtues d'au moins un vêtement rose ou violet.

Quant aux photographies de garçons, leur analyse fait ressortir des vêtements majoritairement bleus, gris ou noirs. Moins d'1 % d'entre eux (5 cas) portent un t-shirt rose ou violet.

A ce stade, il nous paraît intéressant de souligner que, selon les auteurs de ces deux études sur les catalogues de jouets :

 la distinction garçons/filles est généralement plus marquée dans les rayons des magasins et rubriques des catalogues de la grande distribution, à quelques exceptions près, comme la coopérative Super U, qu'au sein des commerces spécialisés dans le jouet, mis à part Toys?R?Us ou King Jouet ;

 les enseignes s'adressant à des acheteurs au capital culturel plus important séparent moins nettement les jouets pour filles et les jouets pour garçons.

À cet égard, le tableau ci-dessous confirme que les catalogues « Nature et découverte », ou Oxybul présentent un pourcentage plus important de pages non destinées spécifiquement aux filles ou aux garçons que les catalogues de la grande distribution.

2. Super héros et pilotes de course, « petites mamans » et princesses de contes de fée : des univers très différents, marqués par l'hypersexualisation

La déclinaison des mêmes jouets en deux versions, bleue et rose, « garçon » et « fille », va plus loin que l'apparence. Le monde des jouets est en effet à l'origine de la séparation des filles et des garçons en deux univers séparés qui ne semblent pas susceptibles de se rejoindre.

Ainsi que l'a relevé Mona Zegaï dans son étude consacrée aux Stéréotypes et inégalités filles-garçons dans les industries de l'enfance7(*), les garçons sont représentés dans le monde des jouets comme les « héros d'univers exceptionnels », qui évoluent dans des univers de combats reproduits en miniatures « peuplés de chevaliers, de dragons ou de dinosaures ». Quand ils jouent avec des voitures, ils utilisent des véhicules aux caractéristiques techniques exceptionnelles (turbo, vitesse, infrarouge, radars).

Les filles sont davantage des « protagonistes d'histoires du quotidien » : petites mamans équipées de poussettes, s'occupant de ménage et de cuisine. Leur univers est marqué par le rêve et l'apparence physique (fées, poupées-mannequins, nécessaires de coiffure et de maquillage).

Anne Dafflon Novelle, lors de la table ronde du 27 novembre 2014, a défini les jouets pour filles comme des jouets principalement d'imitation (cuisiner, faire le ménage, les courses...), qui impliquent de jouer à plusieurs, les jouets pour garçons relevant de la compétition (on ne joue pas ensemble, mais « contre ») et de l'utilisation de compétences techniques.

Dans cette logique, comme l'a noté Mona Zegaï le 20 novembre 2014, les univers « féminins » sont essentiellement centrés sur le maternage, le ménage, le travail de son apparence physique ainsi que l'apprentissage de relations sociales (entre copines), dans le cadre de jeux qui autorisent l'expression de sentiments.

Ces caractéristiques renvoient à l'univers très préoccupant mis en évidence dans un précédent rapport sur l'hypersexualisation8(*).

Certains jouets pour filles s'appuient en effet clairement sur un univers hypersexué : ainsi des poupées Bratz, que leur apparence « sexy » leur déhanchement provocateur et leur maquillage outrancier ont permis de comparer, dans le rapport précité, au groupe « les Girlicious ».

Dans cet esprit, les jouets pour filles mettent en valeur des qualités comme la douceur, la docilité, la patience, la disponibilité (« Mon prince, je suis prête pour danser avec toi toute la nuit ! » fait dire à une petite fille une publicité télévisée pour « Playmobil Princess »), ce qui relève, selon le rapport sur l'hypersexualisation, d'un féminin « d'agrément » ou « d'ornement » qui s'apparente à une « confusion des âges » : « Force est de constater que les jouets sont par excellence le reflet de cette sexualisation des enfants et agissent comme les effets miroir sur le conditionnement des enfants »9(*). Ce constat, formulé en 2012, reste valable en 2014.

Les univers « masculins », quant à eux, sont axés sur la technique, le combat, la violence et le dépassement de soi ; qu'il faille détruire ou sauver le monde, l'important est avant tout de prouver qu'on est un homme.

Les résultats de l'analyse de dix catalogues de jouets de Noël 2013 présentée par Astrid Leray le 20 novembre 2014 illustrent cette segmentation des jouets en « mini-univers » clairement destinés soit aux filles, soit aux garçons. Garçons et filles ne jouent pas avec les mêmes jouets (voir l'encadré ci-contre).

FILLES ET GARÇONS : DES UNIVERS DE JEUX DIFFÉRENTS

(analyse d'Astrid Leray - audition du 20 novembre 2014)

Là où les gammes de jeux pour filles s'inscrivent dans l'univers de la famille, de l'amitié et des princesses, les gammes de jeux pour garçons concernent l'aventure et les super-héros (graph. 7 ci-après).

L'analyse de la mise en situation des jouets relayée par les catalogues, le plus souvent par le biais de photos montrant des enfants en train de jouer montre combien l'affectation des catégories de jouets par « univers » filles-garçons est significative, comme le confirme l'étude présentée par Astrid Leray le 20 novembre 201410(*) :

Les jeux d'imitation : destinés aux filles

Ces jeux appartiennent principalement à l'univers des filles (101 pour 28 garçons), les garçons ne s'imposant que sur le bricolage (5 cas sur 5). Ils peuvent ponctuellement jouer à la marchande mais en étant le client (4 cas).

Enfin, s'ils investissent les cuisines (17 cas sur 4), ils ne partagent pas les tâches ménagères...

Les armes et jeux de combat : massivement pour les garçons

Non seulement les armes sont réservées aux garçons (92 % des cas, graph. 9) mais sur les 639 garçons représentés dans les catalogues étudiés, 120 présentent une arme ou un jeu de combat, soit 19 % de l'échantillon masculin !

Pour les filles, l'étude d'Astrid Leray a identifié 5 jeux représentés une dizaine de fois par des filles portant des armes et seulement dans la moitié des catalogues.

Les véhicules : voitures, avions, grues, fusées, tracteurs... destinés aux garçons

Si 34 filles jouent avec des voitures ou des grues, elles ne représentent que 22 % des enfants associés à un véhicule (graph. 9).

De plus, concernant les véhicules électriques, les filles n'ont le droit de conduire que si leur véhicule est rose. Sinon, à elles le siège passager...

Les jeux de société : un espace mixte ?

Présentés dans des pages non spécifiquement adressées à l'un ou l'autre sexe, et notamment sans code couleur, les jeux de sociétés regroupent néanmoins 2 fois plus de garçons (61) que de filles (33).

Jeux d'extérieur et sports dominés par les garçons

Sur les 95 cas recensés, seuls 40 % de filles présentent des activités sportives ou d'extérieur (cabane, toboggan, vélo...).

Parmi elles, les quelques filles (4) présentant une activité sportive ont toutes un signe distinctif féminin, quitte à faire de la boxe en jupe...

En détaillant les jouets présentés par les enfants et mis en situation dans les catalogues, il apparaît que les garçons sont présents dans des situations plus variées et plus nombreuses que les filles, comme le montre le tableau récapitulatif ci-après.

« Genre » et type de jouets

Jouets présentés essentiellement par des garçons

Jouets présentés essentiellement par des filles

Jouets présentés par autant de garçons que de filles

Jeux d'éveil

Mini-univers d'aventures

Armes et jeux de combat

Véhicules

Sciences et découvertes

Jeux de construction

Nouvelles technologies

Jeux de société

Jeux d'extérieur et sports

Peluches

Déguisements

Mini-univers de coopération

Jeux d'imitation

Ateliers créatifs

Musique

Livres

Dessin

Source : analyse d'Astrid Leray, cabinet Trezego

Anne Dafflon Novelle, lors de la table ronde du 27 novembre 2014, a confirmé que les jouets pour garçons :

- étaient plus nombreux et diversifiés que les jouets pour les filles ;

- renvoyaient souvent à la sphère professionnelle : médecin, pompier, policier, militaire, métiers de la construction, moyens de transports ;

- étaient plus techniques (microscopes, télescopes, ...).

Elle a fait observer que les jouets pour filles :

- étaient plus limités en nombre et donc moins variés ;

- étaient réduits aux domaines domestique, du soin (ou « care ») et de l'esthétique.

Ce constat est conforté par la présentation des jouets qui résulte de la publicité, comme l'a démontré Anne Dafflon Novelle :

- les publicités pour jouets ciblant des filles se caractérisent par des voix de femmes, une musique douce, de petites filles souriantes, par un vocabulaire soulignant la superficialité de cet univers (« trop belle », « trop mignon », « super fun », « waow »...) ;

- les publicités destinées aux garçons se caractérisent par des voix d'hommes, une musique saccadée et des postures agressives (visages fermés, jambes écartées...) pour les petits garçons, cette impression étant amplifiée par un champ lexical guerrier (combat, destruction, menace, invincible, ennemis, arme).

Alors que les jouets pour garçons renvoient au monde extérieur et à la compétition dans un monde hostile où le joueur est poussé à l'action (« à toi de conduire ! ») et à la réussite, les jouets pour filles sont tournés vers l'intérieur, vers un monde de magie et de glamour où dominent l'entraide et l'amour (« Aide bébé à ... », « Donne un bisou à ... »).

En d'autres termes, les filles jouent donc « avec », les garçons, « contre ».

La publicité contribue donc, selon Anne Dafflon Novelle, à caricaturer le monde réel à travers celui des jouets.

3. Le résultat : un monde des jouets plus stéréotypé et plus inégalitaire que le monde réel

Comme l'a souligné Mona Zegaï lors de son audition, le 20 novembre 2014, les jouets ne représentent pas la réalité dans laquelle évoluent les enfants :

 ils renvoient les filles dans la sphère domestique et inversement situent les garçons dans la sphère professionnelle, alors qu'aujourd'hui un actif sur deux en France est une femme ;

 ils réservent les tâches ménagères aux filles alors que, si ces tâches sont effectivement effectuées par les femmes pour 80 %, il en reste 20 % qui sont effectués par des hommes ;

 ils reflètent un monde où les hommes et les femmes en se rencontrent pas, ce qui n'est pas vrai de la société dans laquelle évoluent les enfants d'aujourd'hui ;

 les femmes investissent de plus en plus de métiers et d'activités qui leur ont longtemps été fermés, or les jouets ne rendent pas compte de ces évolutions : les déguisements d'infirmières restent réservés aux filles alors que celles-ci sont actuellement nombreuses à faire des études de médecine, et qu'inversement il y a des infirmiers.

Le monde des jouets est donc marqué par des stéréotypes qui renvoient à des représentations très inégalitaires de l'homme et de la femme par l'univers des jouets, que différents commentateurs entendus par la délégation s'accordent à trouver encore plus inégalitaires que la société française.

L'univers des Playmobil et des Lego, deux familles de jouets qui ont développé des gammes spécifiquement destinées aux filles et déclinées à base de rose, mauve, fuchsia et violet (« Playmobil Princess », et « City life » chez Playmobil, « Lego friends » et « Disney Princess » chez Lego) illustre ce qui précède.

Les gammes « Lego friends » et « City life » proposent aux filles des activités pour le moins stéréotypées : shopping et institut de beauté. Les bulles des joueuses représentées par le catalogue « Lego friends » sont éloquentes : « Attendez de goûter ça, les filles ! », « Allons boire un cocktail de fruits sur la terrasse de la maison de la plage ! », « J'irai acheter des citrons au marché ! ». Une autre page montre un centre commercial où des amies se retrouvent à la boulangerie ou devant un stand de glaces.

De manière éclairante, les pages du catalogue Playmobil de 2014 concernant le « Grand hôtel » montrent une « femme de service avec chariot et matériel de nettoyage, machine à laver et planche à repasser dépliable ».

Quant aux univers de princesse, ils mettent en scène, chez Lego, un « monde de rêve à construire ». Le rêve est présent aussi dans la gamme Playmobil : « Je vous invite dans mon pavillon de cristal ! ».

De manière très différente, la gamme « City action », dont l'intitulé est en soi révélateur, permet aux garçons de « faire pivoter des grues », de « charger des conteneurs » et de jouer aux pompiers, aux policiers ou aux agents secrets.

Pourtant, ces gammes pour filles résultent de la préoccupation des fabricants d'ouvrir aux filles des jouets traditionnellement perçus comme réservés aux garçons, ainsi que l'a relevé Michel Moggio, directeur général de la Fédération française des industries jouet - puériculture, lors de son audition le 20 novembre 2014.

Selon Michel Moggio, les jeux de construction, traditionnellement achetés pour les garçons, seraient un bon exemple d'une évolution qui concerne aussi les jeux sportifs, comme les jeux de tirs qui seraient déclinés en version garçon et fille.

Selon lui, la féminisation de jouets auparavant réservés aux garçons, comme les Lego et les Playmobil, a permis l'accès des filles à des univers qui leur étaient fermés. Pourtant, rien en apparence - sauf les couleurs - n'a jamais exclu les filles de ces jeux et figurines.

Inversement, Michel Moggio a cité la prochaine transformation en robot de la poupée Cayla, connectée à Wikipedia et qui répond aux questions posées en piochant dans l'encyclopédie. Il s'agit là de l'évolution inverse de celle constatée pour les Lego et Playmobil : un jouet pour filles devient un jouet pour garçons (ou neutre).

Si elle reflète une intention réelle d'ouverture de ces produits, cette évolution, en ce qui concerne plus spécifiquement les jeux de construction, doit être relativisée.

Ainsi que l'a fait observer Mona Zegaï lors de son audition du 20 novembre 2014, les Lego pour filles visent à créer un univers de « jeux symboliques » davantage destiné au rêve et à l'imitation qu'à l'apprentissage ou à la mobilisation de l'habileté de l'enfant. Comme l'a relevé Astrid Leray, les jeux de construction pour garçons permettent à celui-ci de construire une ville ; pour la petite fille, il s'agit de construire l'écurie des licornes ou le château des fées...

Pourtant, ces stéréotypes ne sont pas figés et les jouets sont susceptibles d'évoluer parallèlement à la société.

Lors de la table-ronde du 20 novembre 2014, Michel Moggio a ainsi assuré la délégation de l'attention portée par l'industrie du jouet à l'adéquation des jouets aux évolutions de la société.

Il a mentionné à cet égard l'exemple de la poupée mannequin Barbie, créée en 1959 et souvent décriée pour véhiculer des stéréotypes, alors qu'elle a été déclinée dans des métiers inattendus, parmi lesquels il a cité l'astronaute (1964), la chirurgienne (1974), l'officière de police (1987), la pilote de course (2009) et, tout récemment (2010), l'ingénieure informatique (cette évolution aurait été demandée par les consommateurs).

Dans le même ordre d'idée, il est intéressant de constater que la cuisine est couramment considérée aujourd'hui comme un jouet mixte et présentée comme telle dans sept catalogues sur les dix qu'a étudiés Astrid Leray (présence d'enfants des deux sexes sur les illustrations des boîtes), même si l'on a pu voir au salon Kidexpo des kits de cuisine emballés dans des boîtes roses et illustrés par une petite fille faisant seule la cuisine11(*).

Pour que cette nouvelle mixité des jeux de cuisine soit bien comprise, les codes couleurs ont radicalement changé : l'on trouve toujours des cuisines roses, mais l'offre de jouets comporte désormais des cuisines grises et rouges, comme le montre la photo ci-dessous :3


* 1 Doctorante en sociologie, auteure du complément « Stéréotypes et inégalités filles-garçons dans les industries de l'enfance » au rapport Lutter contre les stéréotypes filles-garçons du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, janvier 2014.

* 2 Inspectrice générale à l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS), auteure notamment de « La vie en rose. Pour en découdre avec les stéréotypes », secrétaire générale du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle, membre du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE f/h).

* 3 Astrid Leray a créé en 2013 le cabinet Trezego, cabinet de conseil et formation spécialisé sur les questions d'égalité femmes-hommes. Il intervient auprès des professionnels de la petite enfance, des enseignants et des entreprises.

* 4 Les critères de classement utilisés sont les codes couleur des jeux ou des fonds de page et le sexe des enfants en illustration.

* 5 Michel Moggio a estimé que sur huit catalogues de Noël, représentant 1 224 pages, il avait identifié 700 pages mixtes, 208 pages « filles » et 197 pages « garçons ». Il a considéré comme mixtes les jouets préscolaires et de plein air et a considéré que la tendance était plutôt à la mixité, tandis que les catégories les plus sexualisées étaient les poupées et les figurines.

* 6 Cette étude dénombre 639 garçons (soit 50,31 %) et 533 filles (41,97 %).

* 7 Complément au rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, Lutter contre les stéréotypes filles-garçons, janvier 2014, pp. 197-232.

* 8 Contre l'hypersexualisation, un nouveau combat pour l'égalité, Chantal Jouanno, mars 2012.

* 9 Contre l'hypersexualisation, un nouveau combat pour l'égalité, p. 45.

* 10 Étude 2013 du cabinet Trezego (Astrid Leray).

* 11 Encore que le critère de « mixité » ne soit pas analysé de la même manière par les fabricants, comme nous le verrons plus loin.