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Jouets : la première initiation à l'égalité

11 décembre 2014 : Jouets : la première initiation à l'égalité ( rapport d'information )

II. LES CONSÉQUENCES DE CETTE SÉPARATION SUR LA CONSTRUCTION DE L'ENFANT 

Le jouet exerce une grande influence sur la construction de l'identité de l'enfant et sur ses apprentissages. Les conséquences de la séparation entre filles et garçons liée aux caractéristiques des jouets observées par la délégation n'en sont que plus importantes :

- d'une part, les jouets sont à l'origine d'« injonctions » identitaires qui sont en contradiction avec l'objectif d'égalité entre les sexes ;

- d'autre part, les stéréotypes qui caractérisent les jouets contribuent à limiter le champ de l'orientation professionnelle des filles et à aggraver potentiellement les inégalités professionnelles contre lesquelles la délégation souhaite lutter.

A. L'IMPORTANCE DU JOUET

L'importance du jouet dans la formation de l'enfant se traduit par sa contribution à la construction de son identité et à ses apprentissages.

1. Le rôle du jouet dans la construction identitaire de l'enfant

Anne Dafflon Novelle18(*), complétant les informations exposées par Astrid Leray, entendue le 20 novembre 2014, a rappelé devant la délégation que la construction identitaire de l'enfant s'effectuait par étape et que, dans ce contexte, la distinction sexuée était nécessaire.

Durant les premières années de sa vie, l'enfant pense que le sexe est déterminé par des indices socio-culturels (longueur des cheveux, vêtements, jouets, etc.). C'est ce qu'Astrid Leray appelle la « phase égocentrée » (0-2 ans). À ce stade, l'enfant pense que l'on peut changer de sexe selon les situations et qu'il suffit à un garçon de mettre une robe pour devenir une fille. Il n'y a pas de « permanence du sexe ». Pendant cette phase où l'enfant ne perçoit pas le sexe comme un fait biologique, il est à la fois observateur et conformiste.

Ce n'est que vers 5-7 ans, selon Anne Dafflon Novelle, que l'enfant a fini sa « construction sexuée » et intègre que le sexe est déterminé de manière biologique et stable à travers les situations.

Comment construit-il son réseau de connaissances sur le masculin et le féminin ? Grâce à l'observation de son environnement :

- les comportements les plus souvent effectués par le sexe masculin et les moins souvent effectués par le sexe féminin deviennent des comportements étiquetés comme masculins ;

- alors que les comportements les plus souvent effectués par le sexe féminin et les moins souvent effectués par le sexe masculin s'intègrent comme des comportements étiquetés comme féminins.

À ce stade, les jouets, les personnages fictifs (des livres, films, manuels scolaires...), la publicité et tout ce qui contribue à la représentation de la réalité comptent énormément dans la socialisation de l'enfant. Le rôle de la famille paraît moins décisif dans cette construction.

L'impact des jouets sur le développement de l'enfant est donc très important car ils contribuent à faire comprendre à l'enfant qu'une petite fille deviendra une femme, et un garçon, un homme.

Selon Anne Dafflon Novelle, l'exemple des tâches ménagères et, plus particulièrement, de la vaisselle, est typique : même si la vaisselle est répartie équitablement dans le couple parental, les enfants observent que cette tâche domestique est présentée comme féminine dans les livres et jouets qui leur sont destinés. Même si la réalité qu'ils observent dans leur famille est différente, les enfants peuvent être conduits à considérer la vaisselle comme une activité féminine. Inversement, Astrid Leray a évoqué lors de son audition, le 20 novembre 2014, le rôle d'émissions de télé-réalité dans l'évolution des cuisines, actuellement considérées comme des jouets mixtes.

Cette construction progressive de l'identité sexuée de l'enfant explique, comme l'a montré Anne Dafflon Novelle lors de la table ronde du 27 novembre 2014, que l'enfant soit « extrêmement rigide face au respect des codes sexués en vigueur » et qu'il « évite de se livrer à des activités ou d'adopter des comportements qu'il attribue au sexe opposé » car dans son esprit, il n'a pas le droit de le faire.

2. Le jeu, objet d'apprentissage

Les fabricants considèrent les jouets comme les « outils du jeu », comme l'a relevé Michel Moggio, le 20 novembre 2014, tout en reconnaissant leur importance dans le développement de l'enfant, psychologique ou cognitif.

Les sociologues considèrent comme déterminant le rôle des jeux en tant qu'instruments d'apprentissage et de développement des compétences.

Astrid Leray, auditionnée le 20 novembre 2014, a utilisé le système de classification ESAR, qui vient du Québec, pour procéder à une classification des jeux en quatre catégories mettant en évidence leur apport au développement de l'enfant :

- « E » correspond aux jeux d'exercice (éveil, développement moteur pour développer des activités sensorielles, olfactives, oeil-main) ;

- « S » regroupe les jeux symboliques (la marchande, les déguisements, la création d'univers symboliques) ;

- « A » correspond aux jeux d'assemblages (Lego) ;

- « R » réunit les jeux de règles (football, jeux de société).

Cette classification confirme les observations ci-dessus :

- pour les filles, les jeux sont centrés sur la coopération et la verbalisation (alors que ceux des garçons sont axés sur la technique et la compétition),

- les jeux de filles sont essentiellement des jeux d'imitation (déguisement, marchande) et de coopération ;

- ces jeux se trouvent uniquement dans la catégorie des jeux symboliques,

- on ne stimule donc les filles que sur une seule catégorie.

Astrid Leray remarquait également que, selon les catalogues de jouets, les jeux de filles sont pour la plupart autorisés à partir de trois ans (poupées, maquillage, dessin) mais ne proposent pas d'évolution de compétences par la suite. Les compétences sont donc figées très tôt pour les filles.

En revanche, pour les garçons, il existe un apprentissage technique, les jouets sont d'une complexité croissante, avec des distinctions marquées selon les âges. Ce point est confirmé par les Lego pour filles et pour garçons : le « Lego Friends » destiné aux filles est recommandé à partir de 4 ans, alors que les Lego pour garçons sont différents selon des tranches d'âges allant de 5 ans à 12 ans, avec une évolution technique croissante que l'on ne retrouve pas dans la gamme pour fille, techniquement moins exigeante.

En définitive, la technicité s'apprendrait à travers les jeux des garçons, auxquels les filles n'ont pas accès.

On peut donc conclure de ces informations que la segmentation marketing des jouets ne permet pas aux filles d'accéder à certains apprentissages : elle est donc porteuse d'inégalités.


* 18 Sociologue entendue lors de la table-ronde du 27 novembre 2014.